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Cède-t-il ? Non pas ! Il desserre un troisième, un quatrième faix d'écriture ; il surcharge, recopie, geint, se rend malade. Le ciel, dans sa pitié, lui envoie un homme sage, qui , par charité , consent à visiter ses manuscrits, et prend la peine de lui exposer longuement qu'il est né pour l'agriculture ou pour les bureaux. Il ferme l'oreille, et se met â son dixième volume, attendant toujours le moment de percer.
Seigneur, j'ai voulu, selon mes humbles forces, travailler à votre gloire; j'ai sacrifié dans ce but quelquesuns des chers désirs de mon âme ; je vous ai donné les heures du sommeil et les jours de lété. Que de fois, vous le savez, durant les matinées de l'automne , j'ai pris ma plume, mon arme, et je suis resté là, face à face avec un de vos ennemis, résistant à l'appel des oiseaux , qui me conviaient à sortir pour jouir des dernières feuilles et des premiers brouillards ! Seigneur, pour récompense, accordez-moi de travailler à gagner le ciel... avec la même ardeur que ce fou travaille à gagner des sifflets!
Il fréquente les gens de lettres , et nul office rebutant ne le lasse. Vieux comme il lest, avec sa place et ses cheveux gris , on le voit courtiser les derniers grimauds qui peuvent étaler leurs noms dans un journal. Il les amène chez lui, leur fait voir son honnête épouse, et leur donne à boire. Il obtient qu'on le mette sur les prospectus, entre Achille Robinard et Nestor Gobinet.
Je l'ai rencontré pimpant et fier ; j'ai vu presque une expression sur sa figure. — Eh bien ! me dit-il , vous me lisez quelquefois dans le Mercure. J'y ai un article aujourd'hui. C'est un paradoxe dramatique sur le mariage qu'on trouve assez piquant ; mais cela ne vous plairait point. — Comment , vous 1 un père de famille , à votre
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âge , vous êtes de cette bande qui va souiller l'honneur du lien conjugal. — Ah! vous aurez beau dire : il faut percer; je veux percer ; il est temps que je perce.
Et ne pouvant autrement faire, il perce comme un abcès!
Qui a permis à cet universitaire, voltairien et patriote, de plaindre et d'honorer Gilbert? Comme universitaire, comme voltairien, comme patriote, si Gilbert vivait il le laisserait à l'hôpital , il l'y verrait avec joie mourir, il se réjouirait de sa mort, il la trouverait utile et bien méritée. Oh! qu'il invectiverait puissamment, j'en réponds, contre le ministre assez rétrograde pour dépenser cent écus à faire vivre ou seulement à faire enterrer Gilbert, un satirique, un farouche contempteur de la philosophie ! Mais le ministre n'oserait, sachant bien que sa générosité serait détestée de la presse et des Chambres. Quel ministre d'ailleurs, n'eût-il à redouter ni la plume de Chambolle ni la voix disambert , donnerait une signature pour empêcher Gilbert de mourir? Gilbert serait un ennemi, un homme à faire pourrir en prison, s'il n'était pas mourant à l'Hôtel-Dieu. Otez-lui ce fiel vaillant, qui bouillonne et s'épanche à l'aspect du vice ; ôtez-lui cette fierté qui brave la misère et la faim, ce n'est plus qu'un habile faiseur de vers. Qu'importe alore, au ministre et à moi, qu'il vive ou qu'il meure?
Gilbert est mort comme il devait mourir, à la façon d'un noble vaincu, trop redoutable et trop grand pour qu'on lui fit grâce, et qui n'eût point capitulé sans déchoir. Illustre jeune homme, cœur mâle, cœur sacré, seul
dans tout ce siècle odieux , ton grabat devient auguste, entre la pourpre de Bernis et les broderies de Voltaire! Où pouvais-tu tomber plus glorieusement qu'en cette heure et en ce lieu, abandonné même de ceux que tu défendais? Quoil tu aurais lâchement vécu du mépris des encyclopédistes et des sourires de la Du Barry , reniant ton honneur et ton Dieu , pour que la débauche et l'impiété te laissassent du pain !
Ils te plaignent aujourd'hui , c'est leur dernière injure. Pensent-ils donc qu'aujourd'hui tu serais des leurs ? Ignorent-ils qu'ils n'auraient rien à te donner , et que tu ne voudrais rien accepter d'eux que leur haine? Car ils savent haïr, afin de pouvoir aussi, dans leur bassesse, rendre cependant quelque hommage à la vertu !
Puisque j'ai nommé Gilbert, je dirai aux poétereaux pantelants, jeûnants et mourants, qu'ils me font rire. S'ils ont faim , cela les corrigera de rimer. C'est un avis que la Providence leur envoie dans sa miséricorde. Quant aux poitrinaires, qu'ils boivent du lait d'an esse. Tout poète qui meurt de la poitrine n'est que malade ; tout poète qui meurt de faim , s'il chante uniquement pour chanter, n'a que ce qu'il mérite. Ne peut-il remuer la terre, ou apprendre à coudre? S'il défend, comme Gilbert, la morale et l'honneur, il doit s'estimer heureux d'avoir part à la gloire de tous ceux qui pâtissent et meurent pour la vertu. Quant à toi qui rimes à Chloris, que m'importent ta vie et ta chanson? De ces chansons-là j'en ai cent volumes , toutes meilleures que la tienne. Quand j'aurai pleuré le soldat qui tombe dans l'arène sanglante, quand j'aurai pleuré l'ouvrier qui s'affaisse sous son fardeau , et l'innocent enfant du pauvre qui expire l'hiver
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dans ses langes glacés , s'il me reste des larmes pour les foQS, alors je pourrai te plaindre de cette lèpre de paresse et d'orgueil dont tu vas mourir. Mais en te plaignant, je te tiendrai trop heureux d'avoir pu sortir du monde avant que ne fussent éclos tous ces germes de lubricité lâche, d'impiété stupide, de jalousie imbécile et féroce, que je voyais déjà poindre en tes premiers sonnets. Va, je suivrai ton cercueil, tout consolé des chefs-d'œuvre que j'y perds. Qu'y a-t-il là-dedans? Les contes de la Fontaine, les épigrammes de Rousseau, la Pucelle de Voltaire, les poèmes deParny... Grand Dieu, quel désastre! et que voilà l'humanité privée d'un rare trésor !
Mais vous dont le génie s'est allumé au flambeau de la foi; vous qu'on abandonne à la misère , non parce que le feu sacré vous manque , mais parce qu'il vous dévore et. qu'il est trop sacré ; vous qu'on ne dédaigne pas, mais qu'on persécute; à frères de Gilbert, s'il en est encore parmi nous , ne vous plaignez pas de mourir ! Vous ne rêvez que de nobles ouvrages : ne vous plaignez pas de ne pouvoir même en jeter le plan sur une feuille vouée à l'oubli ! Le grand et saint ouvrage que vous aviez à faire ici-bas , c'était d'offrir un cœur pur à l'atteinte de ces mains brutales qui n'ont d'or et de caresses que pour le talent avili. Mourez comme autrefois les martyrs , plutôt que de toucher à l'encens obscène qu'il faut brûler devant les idoles du monde. Vous n'irez point à l'Académie, mais vous irez au ciel ; et c'est là votre destinée.
Ce que tu auras fait avec beaucoup de plaisir ou avec beaucoup de peine , jamais ne sera complètement mau-
vais. La page raturée , refaite , recopiée , est la bonne; la page tracée d'un seul jet, sans points , sans virgules, sans ratures, sans orthographe, est l'excellente. Oh I que l'idée est pleine , là où elle n'a pas donné le temps d'achever les mots ! Porte de confiance à l'imprimeur ces feuilles choisies. Que peut te demander le public, quand tu ne lui donnes rien que tu n'aies écrit ou la sueur au front, ou le sourire sur les lèvres, ou la pitié dans le cœur et les larmes dans les yeux? Pour moi , je t'absous de quelque dureté, de quelque négligence, et je n'écoute plus les réquisitoires du rudiment. La muse t'a parlé; elle t'a donné le droit d'élever la voix, ou tu l'as conquis par Ion travail. Parle donc; jeté combattrai peut-être, mais je t'écoute.
Soient seulement honnis , abhorrés, fuis et refuis, les pompiers du Parnasse, les écrivains aqueux et faciles, qui, voulant toucher aux choses de l'esprit et de l'âme, le font sans génie, sans émotion, sans travail; et, prenant aux plus chauds foyers de nature des brandons allumés, vous les noient tout d'abord dans les fluidités d'un style tiède et jaunâtre, dont ils lâchent à volonté les détestables flots par mille conduits. Revues de Chignac et de Quimper, politique de ce journal, feuilleton de cet autre, discours aux deux Chambres, almanachs, livres in- 12, livres in-18, livres iû-8", mémoires, voyages, romans historiques, histoires romanesques, etc., etc.; on ne saurait dire par combien d'écluses s'écoulent incessamment ces affreux réservoirs d'eau plate et nauséabonde, qui sont toujours pleins... Heureusement nous sommes tous mortels, et à la fin, par leur mort ou par la nôtre, nous leur échappons. Ah ! ils ne sont pas une des petites raisons qui peuvent consoler de mourir ! Notez qu'ils ont cent moyens inju-
rieux, non pas de se faire lire, mais de le faire entreprendre. Tout le talent qu'ils ne montrent pas dans leur travail, ils le déploient et le poussent jusqu'au génie, pour faire à ce travail une célébrité. L'ouvrage n'a coûté que de lever un peu la planchette, et l'eau plate a coulé ; mais le titre est piquant, et le prospectus d'un haut labeur : « Mon livre, vont-ils publier dans tous les carrefours, dit ceci et dit cela ; j'y ai mis ce poivre et ce gingembre que je suis allé chercher aux Indes : les sommets en sont, comme les Alpes, voisins du ciel ; et, dans les bas-fonds, on y voit de ces roses qui fleurissent à Candahar. L'exposition fait rire, le dénoûment arrache des larmes ; vers le milieu, rires et pleurs se mélangent agréablement. J'y ai joint aussi des révélations très-scandaleuses , et des vues sur la théogonie antique. Enfin, notre illustre un tel l'a trouvé si beau, quil en a voulu composer la préface. « Et telles autres charlataneries qui seraient de moitié trop fortes pour de pires badauds que nous. Ne vous y laissez prendre, soyez sans pitié, sans oreille, et que tout cela s'oriente vers les quais , et que les cochers de fiacre y trouvent leurs dignes plaisirs.
La Providence a fait à ce professeur un rare cadeau. Elle la jeté dans le monde, dépourvu de ce qui constitue l'homme, et le voilà tout de suite orné de cent vertus négatives. 11 n'est point emporté, point débauché; rien ne le détourne de l'étude : homme de bien ! Il a de la mémoire, «ne voix claire, des mots tant qu'il en veut : homme de goût!
La jeunesse encombre sa classe. Il annonce l'histoire de la littérature durant le siècle passé ; c'est l'histoire de l'es-
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prit humain durant une période de cent ans. Quels furent ces auteurs? qu'ont-ils dit? comment ont-ils vécu? Ont-ils fait du bien? ont- ils fait du mal? La société est-elle sortie de leur école plus riche ou moins riche qu'elle n'y était entrée; je veux dire, a-t-elle acquis des vertus, a-t-elle contracté des vices ?
Ce n'est pas ainsi qu'il l'entend : il parle de diphthongues. Des phrases sur des phrases ; sous le nom des morts, des flatteries à l'adresse de tous les vivants. Ses sympathies sont aux mauvais, mais il ne veut choquer personne, et il loue même les gens de bien, surtout lorsqu'ils se sont trompés. RoUin a son compliment, parce qu'il était janséniste. Quant à Crébillon le fils, ce fut un esprit modéré. Je vous laisse à juger s'il caresse Voltaire ; c'est le but du livre. Mais doutez donc de l'impartialité du professeur, après les louanges qu'il accorde à Rollin !
Ces sortes de lettrés ne voient dans le monde qu'une chose, la gloire de l'esprit. Ils blâmeront un vers dur dans Polyeiicle ; ils ne condamneront point la Pucelle, irréprochable sous le rapport de l'art. Ils ne savent pas, ils ne veulent pas manier cette critique qui va au fond de l'œuvre, et qui, sans s'arrêter au métier, juge l'inspiration.
L'art, disent-ils, est sanctifiant. Voilà un tableau d'église, voilà une priapée. De ces deux pages, laquelle fait plus d'honneur au peintre et à l'esprit humain ? La mieux peinte.
Sont-ils honnêtes ces hommes qui n'ont point de défaut dont la police s'inquiète , mais point de vertus dont la république puisse profiter ? Sont-ils sobres, qui ne s'enivrent pas, parce qu'ils ont éprouvé une fois que l'ivresse fatigue l'estomac, mais boivent du meilleur, et ne se le-
vent jamais de table qu'entre deux vins ? Chastes, qui ne courent point les mauvais lieux, mais vivent en concubinage et procréent en bâtardise ? Bons, qui attendent pour faire le mal que ce soit leur intérêt?
Plus commodes que le bandit et le scélérat, oui ! mais moins corrompus, je vous arrête! Si le bandit vous attaque, vous les verrez paraître, et, sans prendre part au combat, ils crieront : Tue ! la cause du bandit est la leur. Quand vous serez mort ou dépouillé , ils feront comparaître l'assassin, car il a fait une chose contraire aux lois, et le bon ordre veut qu'on le juge ; mais ils l'absoudront , car leur intérêt défend qu'on le décourage.
L'un des principaux médecins d'une de nos grandes maisons de fous a trouvé enfin l'explication de certains problèmes moraux qui l'avaient toujours inquiété. Il est sûr, il est convaincu, il s'est prouvé que tous les grands hommes, tous les saints, tous les martjrs, furent des hallucinés. Voilà sa synthèse philosophique et son origine de tous les cultes. A l'appui de ses découvertes , il cite surtout Jeanne d'Arc; c'est quasi la pierre angulaire de son système. La bergère de Vaucouleurs était, selon lui, une fille mal portante. De là ces voix qui lui parlaient, cette mission qu'elle croyait avoir reçue, ce courage extravagant dans le combat, cette foi dans les supplices. Si Jeanne d'Arc avait joui d'une santé régulière, elle n'aurait pas sauvé la France.
Il a imprimé tout cela sans perdre sa place, et au contraire : on s'étonne plutôt qu'il ne soit pas devenu médecin en chef, car son livre lui a fait grand honneur dans la littérature et dans les académies.
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Ta vie est un sonnet, poëte fortuné !
Les couleurs et les sons te fornaent un bagage ; Aux chants de la jeunesse, en galant équipage, De ton premier quatrain tu marches couronné.
Mais le second déjà, moins heureusement né, Laflguit et se ressent des pesanteurs de l'âge. La cheville y paraît, tu forces ton ramage : On le sacre immortel, te voilà détrôné.
Cupidon grisonnant te manque de parole ; Chloé bâille aux soupirs; tu.crains d'être frivole, Et tu deviens profond dans le premier tercet.
Raisonner, mon chanteur, est un point redoutable. Je crois qu'on siffle? Hélas! c'est la fin du sonnet : La chute en est jolie, amoureuse, agréable !
Trissotin , touché d'un éclair de bon sens , lâche sa muse asthmatique, la cache en un trou, ne va la visiter que le soir, nie qu'il la connaisse encore, ne produit plus ses petits difformes, et se voue ostensiblement au célibat de la critique.
Auteur, il était ridicule ; critique, il devient important. Ce qu'il a de grammaire et de lecture, joint à cette certaine rage d'auteur défait, si sagaÇe à flairer l'endroit faible d'un ouvrage, le met au premier rang parmi les parasites qui vivent de la feuille de laurier. Quelque malignité , quelque dehors grave , beaucoup d'anecdotes , une pointe d'obscénité, mais sous masque; je ne sais quel sourire, je ne sais quelle finesse, je ne sais quelle mélancolie de vieux gardien du sérail : tous ces ingrédients brouillés lui font une manière agaçante, qui n'est pas franche, qui
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ne porte pas loia, mais qui n'appartient qu'à lui, et qui ragoûte assez le public. Voilà Trissotin en faveur; soudain le peuple imbécile des lettrés tombe à ses genoux. Il est le portier du Mercure. Qui pour ses vers, qui pour sa prose, cbacun invoque la clémence, sollicite la faveur de Trissotin. On cherche même à le rendre reconnaissant. Des gens de mérite, pères d'un volume nouveau-né, font antichambre chez Ravet, qui tient un journal , pour obtenir d'y célébrer les grâces du Quoi qu'on die.
Mais Trissotin est de glace aux auteurs; il ne les aime que gens de qualité , ou gens en place , ou tout à fait au comble de la réputation et de la fortune. On ne le voit jamais encourager un jeune homme; mais aussi « jamais surintendant ne l'a trouvé sévère. » Pour vanter le peintre des Précieuses, il attendrait qu'il fût mort, ou de l'Académie; pour admirer Oronte, il n'attend que son sonnet.
Quand il a vu la manie d'Oronte gagner de plus en plus les gens de cour (tant il est \Tai que le théâtre corrige les mœure ! ) , Trissotin a bâti sur ce faible l'édifice de sa fortune. 11 célèbre le génie littéraire des députés, des pairs de France, des anciens ministres, des futurs ministres, des ambassadeurs, des chefs de parti ; et il a toujours des culottes neuves.
J'aime à le contempler aux prises avec ces ingrates figures d'amateurs qui ont voulu tâter de l'art, et qui ne se sont trouvés propres qu'aux petits rôles de la politique et de l'administration. Il faut le voir s'escrimer autour de quelque vaine brochure, vieille de trois lustres; en secouer la poussière, en arracher les toiles d'araignée, en revemi|. les lambeaux incolores, et crier que c'est là le monument de l'esprit humain ! Mais l'inédit surtout le charme. Ces brillants comparses, enfants gâtés des Chambres, conser-
vent précieusement au fond de leurs tiroirs certains cahiers, griffonnés dans l'intervalle des sessions pour se soulager de l'éternel malaise qui tourmente les esprits stériles. Trissotin déguste cette piquette, et jure qu'il n'a jamais rien trouvé de si suave et de si fort. Il n'y sent nul goût de renfermé ; les écrivains de plein air n'ont point, à son avis, ces grâces de huis clos; c'est le dernier mot de la science, de la philosophie et de la littérature ; et le critique, admirant ces merveilles, se console de tant de pauvretés qui voient le jour.
Les vrais théoriciens sont les plus puissants des hommes. Les idées qui se disputeront ou qui posséderont l'empire sortent d'eux; ils font des choses immenses, une immense autorité les environne. Mais cette autorité est toute dans la force de leur esprit : ils restent de simples citoyens , de simples écrivains , de simples prêtres , et ils ne remplissent point les grandes places ; ou ils les refusent, ou personne encore ne veut les y voir. Seulement, ils y mettent de vive force ceux de leurs disciples qui ne sauraient pas faire autre chose. C'est un vicaire qu'ils ont là, sous le nom de ministre, de président ou d'empereur. Tandis que leurs valets gouvernent ainsi le monde , ils restent à l'écart et souvent cachés, comme la source des grands fleuves qui se dérobe sous les roseaux.
Depuis longtemps déjà les mêmes noms tiennent sur la scène littéraire, et presque tous sont moins resplendissants qu'au début. Encore quelques années (je mets le long terme de dix ans), les uns seront devant leur juge, le juge
suprême des hommes et des actions humaines, devant Dieu, ce Dieu qu'ils outragent aujourd'hui, dont ils transgressent les commandements, dont ils blasphèment le nom et la doctrine : il leur demandera compte de ce qu'ils ont fait. Ceux qui vivront auront vu baisser leur esprit, et davantage encore leur renommée; ils seront vieux, chagrins : on sifflera leurs derniers ouvrages. Point de famille autour d'eux, ils ne se marient pas ou n'engendrent pas ; point d'amis, point d'épargnes. Cet argent, prodigué par la spéculation à leur avidité insatiable, comme celui que l'on reçoit du diable dans les légendes, se change en feuilles sèches et s'envole au vent. Point d'emploi : quel emploi, du moins honorable, donner à de vieux baladins qui se sont laissés tomber de la cordeau décri universel?
Je veux que quelques-uns soient riches et bien placés : qui peut leur alléger l'inconsolable ennui d'être vieux, de vivre loin des applaudissements de la foule , loin des sourires des femmes, et, chose plus cruelle, de voir les applaudissements et les sourires aller aux nouveaux venus?
J'ai vu la vieillesse d'un de ces hommes , et j'en ai frémi. Il ne pouvait supporter la vie, et il craignait horriblement la mort ; il avait fait trembler les plus hauts, les plus fiers, et personne au monde ne le redoutait plus. Le moindre reptile de feuilleton , longtemps inexorable, ne cédait enfin à ses prières, ne l'écoutait enfin, que pour mordre dédaigneusement les pitoyables pages que traçait encore sa main alourdie. Quelle pitié ! L'ivresse des vagabondes amours , le mépris des femmes qui en est la suite , l'avaient éloigné du mariage ; et je le voyais sous le joug d'une brutale et orde servante , qu'il craignait également de perdre et d'épouser. Il jouait encore l'âme forte ; mais ses livres , refusés du public , et que je par-
courais pour le flatter d'une dernière joie , me révélaient le secret de son cœur : un pied dans le tombeau, ce vieillard berçait toujours de frivoles et impures images l'impuissance où il était tombé. — Que pensez-vous, me disait-il, de ce chapitre, de cette scène amoureuse ? N'y trouvez-vous pas quelque fraîcheur? J'étais réduit à baisser les yeux , et il ne comprenait pas I II me croyait mécontent de sa prose, et je le laissais dans une inquiétude qui troublait ce qu'il pouvait goûter encore de sommeil. Non, jamais prince chassé du trône et devenu l'amusement des geôliers ; jamais comédien hué sur le théâtre où s'entassaient pour lui les couronnes; jamais coquette dédaignée de ceux qu'elle enchaîna , et les voyant courir à la jeunesse et à la beauté , n'endurèrent de pareilles tortures : tant qu'à la fin, comme le scorpion entouré de charbons ardents, ce misérable finit par tourner contre lui-même les restes de son venin, et devint le plus acharné de ses persécuteurs. Il notait dans ses ouvrages et dans sa vie les fautes qu'il avait commises. Il s'accusait d'avoir écrit sans art et vécu sans sagesse, d'avoir ignoré les secrets du style et les secrets du cœur, de s'être lui-même préparé les jours affreux qu'il subissait. Il passait des nuits , il employait des semaines entières, à relire, à refaire des articles de vingt lignes, perdus dans des feuilles oubliées depuis vingt ans ; il tournait à neuf de vieilles épigrammes lancées contre des auteurs glorieux ou morts ; puis, laissant là sa stérile besogne , il pleurait, disant : A quoi bon? je suis vieux, je suis oublié , je vais mourir ; à quoi bon ? je suis assez haï ; à quoi bon ? ce n'est plus à moi que sourient les femmes et la gloire !
Il avait, à l'entrée d'un vallon, une maison solitaire. Mille belles fleurs s'épanouissaient dans son jardin , dont
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le chèvrefeuille et la clématite tapissaient les murs. On entendait chanter les fauvettes et les merles , sonner la cloche , gazouiller le ruisseau ; le moindre vent qui passait faisait bruii^ les châtaigniers, les peupliers, les platanes, apportant des bois voisins ces fraîches et pénétrantes odeurs qui, quand nous les retrouvons, semblent nous rendre la jeunesse et la vie. Ce lieu aimable , ce rêve du passant qui regardait par la porte entr'ouverte les riches touffes de la clématite en fleur, c'étaient le théâtre et l'instrument de son supplice. Il avait embelli cette maison, il y avait joui de ses triomphes , il y avait goûté ses coupables joies. Là , cent fois , étaient venus l'envier ses flatteurs ; là, cent fois, étaient venues le trouver ses maîtresses , d'avides et orgueilleuses filles de théâtre, esclaves généreuses pour lui ; là, dans tous les enivrements de la volupté et de l'orgueil, il avait tracé ces pages accueillies par tant de louanges, outragées par tant d'oubli. Il s'irritait contre cette nature qui n'avait pas vieilli comme ses sens et sa gloire, et dont la jeunesse insultait à sa décrépitude. Il se parait , il rassemblait sur son front creusé quelques rares cheveux ; et il se plaçait à sa porte, regardant le chemin désert par où elles étaient venues, espérant quelque prodige qui lui ramenât au moins un reste de ces festins terminés, au moins une goutte de lie du breuvage qui l'avait brûlé d'une soif si âpre. Vaine attente ! Une femme passait, elle était jeune, elle ne le voyait pas; elle tournait la tète, et souriait à quelque jeune compagnon. Il rentrait oppressé; il cherchait, pour y dévorer son cœur, un recoin sombre dans cette solitude, où n'habitait plus avec lui que le désespoir, où, à travers la haie en fleur, passait le souffle de la mort. Hélas ! j'avais compté que Dieu, le voyant ainsi, vien-
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drait à son aide. Je lui disais : Tournez-vous vers le ciel ; priez Dieu de vous faire miséricorde ; implorez son pardon, demandez-lui la paix. Il me répondait : Je ne puis ! ou même, se redressant avec haine sou^ le châtiment, il se répandait en blasphèmes impurs; il faisait des phrases contre la Providence ; il m'écrivait des lettres étudiées ; il cherchait des effets de style , et il gardait copie de ces fadaises , afin qu'on pût les imprimer lorsqu'il ne serait plus. On le trouva sans vie un matin , sur le seuil de son cabinet de travail. Le livre que la mort avait arraché de ses mains était un de ses livres.
La prière du prêtre n'entra point dans ces lieux, dans ce bagne de la volupté et de l'orgueil. Des gens inconnus, de lointaius héritiers accoururent, emportèrent le cadavre, le jetèrent à la fosse, et se retirèrent contents. Un journal en donna la nouvelle ; et ce fut la dernière fois que la presse prononça ce nom , si retentissant naguère , déjà oublié, déjà inconnu.
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Shéridan disait : Donnez-moi la liberté de la presse, et envoyez-moi à Constantinople. Il avait raison ; mais il aurait dû ajouter : iSe confiez pas trop de fonds secrets au grand vizir. Malheureusement il ne pouvait compléter ainsi sa pensée en public : il l'a certainement fait quelques heures plus tard au cabaret , causant avec les amis de bouteille et de brelan qui glorifiaient son discours. Mieux qu'un autre, Shéridan, joueur et débauché, savait que, si la presse est assez forte pour se défendi'e des exempts et renverser les bastilles, la conscience des jour • nalistes se détrempe singulièrement à la pluie qui fit de Danaé la mère d'un bâtard. Combien d'enfants de Jupiter sortent tous les joure de ces flancs incorruptibles que le bon public croit seul féconder !
Quelles bizarres transformations subissent les choses aux mains de l'homme ! que la pratique est loin de la théorie ! On invente la presse pour servir d'organe à l'opinion; c'est une institution qu'on environne de mille sûretés, comme une propriété du public, plus sacrée cent fois que la source où chacun vient boire, et le champ qui
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nourrit chacun. Mais voilà que l'institution devient le monopole de quelques individus, assez mal famés pour la plupart ou tout à fait inconnus, qui s'établissent en permanence redresseurs de torts, et qui, sous ce beau titre, sont en général les plus effrontés pillards , les plus violents despotes , les plus subtils et audacieux calomniateurs qu'il y ait dans toute la nation. Ces avocats de la liberté veuve et du peuple orphelin laissent bien loin derrière eux, en fait de rapacité et d'insolence, leurs semblables du palais, qui du moins ne parlent qu'en face d'ardents contradicteurs, au sein d'un auditoire borné, et devant des juges qui connaissent leurs détours. Nos journalistes sont anonymes , ils répliquent indéfiniment , ne sont obligés de rien prouver, répondent noir quand vous leur avez dit blanc, et vous soutiennent en face que vous avez dit noir , suppriment ce que vous leur objectez de plus décisif, se moquent de tout jugement, ou plutôt jugent eux-mêmes, sans appel ni cassation.
On appelle, dans les journaux, questions latérales tout ce qui n'est pas la politique pure. Ces questions latérales se vendent à des gens qui les traitent comme ils veulent. D'honnêtes patriotes achetèrent , pour y défendre leurs opinions , un journal fort vertueux et fort indépendant, mais qui ne pouvait plus vivre. Ils trouvèrent en arrivant les questions latérales vendues : question des noirs, vendue à raison de trois mille francs par mois aux possesseurs d'esclaves ; question des lins, vendue à des industriels du Nord; question des fers, vendue à des industriels du Midi 5 question vinicole, vendue à des propriétaires de
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Bordeaux, etc., etc. Il y en avait pour quatre-vingt mille francs par an. Jugez des sécurités que pouvait trouver la question politique dans les mains de ces négociants de questions latérales ! aussi portait-elle le bouchon de paille; mais les chalands avaient manqué.
Il y a toujours des imbéciles pour se ruiner par les journaux, comme d'autres par les théâtres, les filles et les cafés. Pinondel , qui voulait se servir du Modérateur comme d'un point de départ pour une grande carrière politique, y a mis cent cinquante mille francs, moyennant quoi Ruffin, son rédacteur, lui promettait de le faire, avant deux ans, député et sous- secrétaire d'État. Son illusion a duré jusqu'au dernier abonné. A l'heure suprême du journal, quand les protêts pleuvaient, quand les huissiers verbalisaient, quand les garçons de bureau se lamentaient, quand Ruffin fuyait les recors, Pinondel, arpentant les bureaux, disait : Eh bien ! je ne regrette pas l'argent que j'y perds... Cela m'aura servi de jalon.
Qu'il hérite de son père , Ruffin le ressaisit et le tond derechef.
Ce Modérateur , déjà fatal à tant d'actionnaires, si souvent acheté, si souvent vendu, relevé tant de fois, tant de fois tombé, va se relever encore. Depuis deux ans que la Fraternité est morte, on a oublié les industries de Rapax, son fondateur, et quelqu'un songe à recommencer le même jeu. Il s'agit de prendre la défense des intérêts matériels, et de faire contribuer les industries en les effrayant. L'homme qui monte cette affaire m'en a exposé le plan. Il est tout de feu. et croit très-bien qu'il va sauver
la patrie. L'illustre Moutonnet qui l'inspire, et qui tiendra la plume, est toujours sûr de faire bouillir son pot. La patrie peut attendre.
Une sœur de l'hospice, à Valenciennes, tomba malade. Elle était du Midi , et ne pouvait supporter le climat du Nord : il fallut la renvoyer dans son pays. Que fit le journaliste, cette bête méchante, cet animal hideux et sauvage ? Vite, dans son infecte feuille, il inscrit ce départ, non pas simplement, mais avec un voile de mystère, comme s'il se fût agi de quelque chose que l'on voulût cacher, et de manière à faire supposer... Je m'arrête. Il est aisé de deviner ce que savent penser et ce que ne rougissent pas d'écrire ces truands effrontés, ces derniers de la race des assassins. On connaît leur adresse à composer les poisons dont ils se servent pour tuer les renommées pures; on sait qu'ils en renferment plus, dans une feuille de papier, que le repaire de Locuste n'en contint jamais.
Je connais ta force, et je ne la conteste pas. Tu parles tous les jours à cent mille idiots qui n'entendent que ta voix, et qui n'en veulent écouter aucune autre ; toi seul as de la probité, de la justice, de l'esprit, et du style ; toi seul es patriote ; et s'il te plaît de passer pour chrétien, toi seul le seras. Moi, je serai un jésuite, un libelliste, un impie: tu le diras. Qui saura le contraire, hormis quelques centaines d'honnêtes gens qui te font l'honneur de te craindre, et qui protestent tout bas contre tes injures, quand ils sont sûrs de n'être pas entendus? Donc tu peux m'écraser, im-
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bëcile! Mais tu m'écrases avec tes pieds, avec tes mugis- Nements, avec ta masse immonde, et non avec ton esprit; tu m'écrases comme le boeuf en fureur écrase parfois le pâtre qu'il rencontre seul et désarmé.
Triomphe et sois vainqueur, ô bœuf! Tu pèses un millier, et tu portes au front deux cornes : c'est trop contre une fronde. Seulement, écoute ceci : Tu m'écraseras ; mais je suis un homme, et j'aurai dit quelques paroles que tes beuglements n'empêcheront pas d'arriver à l'oreille de ceux qui sont hommes, comme moi. Ces paroles leur apprendi'ont à te ramener à l'étable et au labour.
Le National et la Réforme sont si grands amis de l'égalité, qu'ils ne consentent pas à souiller leur bouche d'un nom de gentilhomme ; ils ont soin de l'épurer préalablement en ôtant l^de. Ils disent : M. Montalivet, M. la Rochejaquelein , M. Montalembert ; mais ils font une e.\ceptiou pour les gentilshommes démocrates. Volontiers ils écrivent Dupont de l'Eure (sans parenthèse) , et c'est par eux que l'on connaît la noblesse de M. de Vaulabelle.
Grégoire B. , démocrate de province , fat admis à l'audience d'un habile écrivain, défenseur éloquent des droits de l'homme , qui demande tous les jours qu'enfin le peuple sorte de servitude. Le publiciste était à table : Grégoire remarqua tout d'abord qu'il ne se nourrissait pas de brouet noir. Dîner à remplir plusieurs estomacs; service élégant , et même riche. Debout devant le maître de la maison , se tenait un domestique attentif, et qui faisait
bien de l'être , car la moindre négligence lui attirait de brefs avertissements , où ne vibrait point le sentiment de la fraternité. Cela ne laissa pas de choquer le démocrate de province, tenu lui-même à distance par la politesse de l'écrivain. Il avait compté qu'ils fumeraient ensemble une pipe , en causant des droits de l'homme ! Grégoire se retira fort indigné, publiant qu'il croyait avoir vu sou préfet. Ne vous en étonnez point, lui dirent les patriotes; ce journaliste n'est qu'un girondin , il y a en lui du levain d'aristocrate. La démocratie n'est point là.
Grégoire se rendit le lendemain où on lui avait juré qu'il trouverait enfin la liberté , l'égalité et la fraternité ; non plus chez un journaliste , mais xhez un orateur. Il entra dans un hôtel magnifique, monta un escalier large et luisant, et s'arrêta devant une porte dont la mine imposante fit une telle impression sur lui , qu'involontairement il ôta son chapeau. Il sonna d'une main émue ; deux énormes laquais parurent, et lui dirent, sans le regarder, de s'asseoir dans l'antichambre.
Ces laquais portaient des habits galonnés et des culottes cramoisies !
Deux journalistes démocrates se querellent : l'un des deux ne sait pas le français , de quoi l'autre veut tirer quelque avantage; mais le Welche triomphe de son ignorance^ fait û du phraseur, et finalement le roule. Il a une certaine verve brutale , une certaine emphase sauvage, qui enlève les patriotes , et qui même lui assure l'estime des logiciens. Entre ces deux adversaires je suis bien désintéressé. Ce n'est pas sur la manière de me traiter qu'ils disputent. Qu'ils tiennent ce qu'ils annoncent et
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qu'ils arrivent au pouvoir, tous deux pourront me trouver trop long de toute la tête ; et que m'importe en quel français sera rédigée ma sentence de mort ? Cependant je dois dire que le montagnard désarçonne tout à fait le girondin. Il l'accuse d'incivisme, et le convainc de quelque tendance aristocratique ; il a raison.
Un homme qui sait le français ne peut être un bon, un vrai, un sincère démocrate, comme l'entend le montagnard. Il y en a deux motifs.
Quand on sait le français, on sait autre chose. On a lu certains bons livres , qu'un homme capable d'apprendre le français ne Ut pas impunément. On a de certaines notions de politique et d'histoire, une certaine politesse, un certain sentiment de Tordre, un certain goût pour les belles choses, pour le loisir et les jouissances de l'esprit, un certain bon sens enfin, qui rend peu propre à faire ce métier de niveleur , c'est-à-dire de destructeur stupide et féroce, illustré chez nous par les héros du comité de salut public, lesquels, presque tous, avaient la manie d'écrire, et dont pas un n'était capable d'écrire correctement. Ajoutez que Ihomme qui sait le français ne pourra jamais se défendre d'un immense et souverain mépris pour l'emphase démagogique. Imaginez ce que Voltaire et même Rousseau, qui était pourtant un coquin plein d'enflure, auraient pensé des plus beaux morceaux du style conventionnel ! Il faut peut-être toute la vertu chrétienne à un homme qui sait bien sa langue, pour ne pas mettre au-dessous des derniers gredins l'écrivain et l'orateur qui ne la savent pas. Cette connaissance est de celles qui développent le plus l'orgueil. Voyez avec quelle hauteur nos universitaires, qui se croient grands puristes, parlent de ces pauvres chrétiens qui pensent cependant mieux
qu'eux, mais en style dur! voyez avec quelle pitié le girondin relève les solécismes du montagnard , cependant plus logique que lui !
Secondement, l'homme qui sait le français possède en général deux choses , et s'il ne les tient pas, il peut les espérer : il jouit de quelque aisance, il a quelque autorité ; il est en voie d'accroître l'une et l'autre ; il est donc conservateur. La phrase bien faite est une des marchandises qui se placent le mieux, dès que l'atmosphère politique est assez paisible pour permettre d'ouvrir boutique. Or, tout homme doué du talent de faire de bonnes phrases n'est propre en général qu'à faire ses phrases, et ne désire au fond que de les bien placer. Les bruits de la rue , les grandes émotions publiques , les révolutions, les bouleversements, ne lui plaisent beaucoup que dans l'histoire. C'est joli à peindre, mais c'est difficile et périlleux à diriger. Il n'en veut point, car il n'y brillera point. 1! lui faut de sonores polémiques, où il déploie son agilité, son adresse, son audace, qui ne lui attirera jamais des coups mortels ; il faut que tout le combat se passe dans une lice entourée d'oisifs et de belles dames, qui disent : « Il est habile , il est plein de ressources ; voilà un trait bien lancé ; » et qui répètent encore le lendemain ses épigrammes de la veille.
Si le peuple entre dans l'arène, si l'on en vient aux hurlements, aux piques, à la mitraille, que voulez-vous que fassent là les muses? A quoi sert l'esprit? On ne joue plus de l'épigramme, on joue du coutelas. Voilà un bel emploi pour notre peseur de diplithongues!
Vous trouvez de bons écrivains dans toutes les antichambres, dans celles de Louis XIV, dans celles de Fouquet, dans celles de la Pompadour : ils demandent de la
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nourriture, des rentes, des applaudissements. Aujourd'hui ils se pressent sur les pas du peuple, qui a aussi ses antichambres, et qui n'est pas le moins pervers, le moins insolent et le moins généreux des maîtres. Ils lui demandent ce qu'ils ont toujours et partout demandé. Ils trouvent très-bon que le peuple les loue, les serve, les enrichisse, et leur prête l'épaule pour renverser les ministères; mais est-il question d'une rafle générale, ils n'en sont plus. Point de bruit qui étouffe nos voix, point de tumulte qui fasse disparaître nos personnes !
Sur la place publique, dans les clubs, dans les carnages, vous ne voyez, en fait d'auteurs, que des auteurs siffles. La même raison qui éloigne André Chénier, Roucher, Condorcet, Camille Desmoulins lui-même, amène Saint-Just, Marat, Robespierre, Collot d'Herbois; tous en appellent au couperet, n'ayant pu réussir par la plume.
Le gouverneur revient d'une expédition dans la Mitidja. Il a voulu, de ses yeux, étudier la force des Hadjoutes qui infestent la plaine, et trouver quelque moyen d'améliorer la situation de nos soldats, captifs dans les camps pestilentiels où la stratégie les a disséminés. Il a passé plusieurs nuits à la belle étoile, il a rencontré les Hadjoutes , et les a battus avec sa petite escorte ; aujourd'hui même, il est resté douze heures à cheval , sous une pluie d'orage. II arrive harassé, mouillé, couvert de boue ; son habit est taché du sang d'un de ses cavaliers, blessé par les Arabes auprès de lui, et qu'il a lui-même relevé et emporté dans ses bras. Cependant il ne regrette point sa course : il sait ce qu'il voulait savoir ; sa présence
a fait du bien aux troupes ; demain il pourra commencer à les soulager, dans huit jours il aura nettoyé la plaine. 11 change de linge, il allume son cigare au feu du mien, et, voyant que je lis les journaux, il me demande ce qu'on dit en France. — On vous plaisante, général. On dit que vous êtes un grossier gendarme et un paysan ridicule ; que vous manquez de tact, de littérature, de talents militaires ; que vous avez des cheveux roux. On ajoute que vous menez ici la vie oisive et arrogante d'un pacha, consacx-ant à tourmenter l'armée et le public tout le temps que vous n'employez pas à voir danser les bayadères , et on prévoit que vous ne tarderez guère à perdre la colonie. Mais c'est précisément ce que la cour désire, et la mission qu'elle vous a donnée... Comment 1 vous êtes ici depuis un mois, et vous n'avez pas pris Abd-el-Kader? Rien n'est plus facile pourtant que de prendre Abd-el-Kader. Il y a mille moyens d'y réussir; tout Paris les signale, et l'auteur du feuilleton vous en indique un qui est infaillible. — Ah 1 dit le gouverneur, après avoir rallumé son cigare , voyons cela, — C'est de monter à cheval , et de poursuivre Abd-el-Kader jusqu'à ce que vous l'ayez atteint. La chose est assez simple. — En effet, dit le gouverneur.— Vous n'y avez pas songé cependant. Comme cet oubli surpasse la stupidité d'un paysan et même celle d'un gendarme, le feuilletoniste voit très-bien que vous y mettez de la mauvaise volonté. Que vous importent le sang et la vie de nos soldats, pourvu que vous fassiez durer la guerre, que vous deveniez maréchal de France, et qu'enfin la colonie soit perdue? — Vraiment, dit le gouverneur, ils ont écrit tout cela? — Voici l'article, tiré à quarante raille exemplaires, et daté du jour où vous avez passé le col de Mouzaïa à travers les balles. J'en connais
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l'autenr. C'est un garçon très-gras, qui rédige la chronique du beau monde pour plusieurs journaux d'estaminet. Il se fait environ quiuze cents francs par mois à fréquenter les coulisses des théâtres et les boudoirs des femmes entretenues ; partout spectateur. Il est feuilletoniste sous trois pseudonymes, et vaudevilliste sous un quatrième. On dit qu'il ne saurait donner un nom de père ni à un livre ni à un enfant.
Le gros Polygamon porte haut sa tête ronde, son nez camus, son fade visage rehaussé de quelques enluminures; il étale superbement des ampleurs d'Hercule obèse. Rien qu'à le voir passer, toujours serré d'un habit aux basques arrondies en voiles de navire, on devine qu'il est reconnu bel homme. Avec l'amitié d'un chef de parti, ministre en fusion, prêt à sortir du moule, et qui lui donnera bon rang parmi les subalternes ; avec trois épigrammes à dépenser par session, qu'il débite d'une voix fluette , mais surtout avec une certitude de son mérite, égale au moins à la certitude qu'il a de sa beauté, il fait personnage à la chambre : il a des protégés et des flatteurs. Lorsqu'il a parlé, ses journalistes ne se contentent pas de vanter son éloquence ; ils disent aussi, connaissant son faible, qu'il est jeune : « Le jeune et éloquent orateur. » Or, avant de passer à la gauche et d'y conquérir tant de renommée, il traînait depuis dix ans au moins dans les centres, ce qui donne, au plus bas compte, un jeune homme de quarante-trois ans. Quand Louis XIV eut une fois quarante ans, le plus effronté des rimeurs n'aurait pas osé dire : Le jeune roi.
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Il y a de certaines annonces médicales qui affectionnent tels journaux. Elles sont plus abondantes et plus fréquentes dans le National et dans le Siècle que dans le Constitutionnel; le Constitutionnel en reçoit plus lui-même que la Presse et le Journal des Débats; elles deviennent rares dans la Gazette de France et dans la Quotidienne. Elles n'entrent point dans les journaux religieux, et n'y sont pas même apportées. Les courtiers d'annonces savent ce qu'ils font, et leur statistique est intelligente.
Je résume cent articles environ , publiés en un seul mois par les journaux du libéralisme le plus avancé :
Voilà des évêques, voilà des prêtres, voilà toutes sortes de gens du clergé qui font des brochures, où ils parlent de politique. La Restauration ne l'aurait pas souffert , et le gouvernement de Juillet l'endure. On permet à ces gens-là de dire ce qu'ils pensent. Il n'y a plus de liberté.
Lesignorantins se multiplient : qui veut être ignorantin le peut devenir sans opposition du gouvernement. Il n'y a plus de liberté.
L'enseignement sacerdotal donné dans les séminaires n'est pas réglé par l'Université laïque. Iln'y a plus de liberté.
On permet à des hommes de se faire et de se dire bénédictins, dominicains, trappistes, chartreux, capucins, jésuites; de porter des habits noirs, blancs et gris, qui ne sont pas coupés comme ceux de tout le monde. Il n'y a plus de liberté.
Nous dénonçons une chose horrible, épouvantable. Un
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curé a osé fermer son église au cadavre d'un digne et vertueux citoyen, sous prétexte que ce citoyen, prêtre apostat et marié, s'était séparé de l'Église, et est mort hors de l'Église. Non, non, il n'y a plus de liberté !
La France le voudra-t-elle croire? A l'heure qu'il est, il existe sur son sol des femmes qui font des vœux éternels, des vœux contre nature ; elles s'engagent à s'enfermer dans des cloîtres, à rester pauvres, à rester chastes. Nous demandons ce que devient la liberté I
Ce n'est pas tout, compères ! Ces femmes, ces folles, ces malheureuses, elles tiennent école, elles élèvent des jeunes filles! ! ! On permet à d'exécrables parents de confier l'avenir de leurs enfants, — de celles qui seront nos épouses, les mères de nos fils, — à ces esprits étroits et fanatiques. Les couvents ne sont pas inspectés par l'Université. On y a envoyé M. Libri, les béguines n'ont pas voulu le recevoir ; on leur a proposé de les faire visiter par une femme de lettres, elles ont dit qu'elles lui fermeraient la porte ; et le gouvernement s'est soumis ! Jamais on ne vit un pareil mépris de la liberté.
Le gouvernement ne nous fournit pas souvent les occasions de le louer; n'en laissons donc passer aucune. Il vient enfin de prendre une bonne mesure. Sur la dénonciation du grand maître de l'université, le procureur du roi d'un chef-lieu de Bretagne a fait prononcer cent francs d'amende contre une vieille fille qui se permettait d'empiéter sur les droits de l'État, en donnant des leçons gratuites de catéchisme à quelques enfants qu'elle réunissait dans sa misérable cabane. Nous applaudissons de grand cœur; nous reconnaissons et nous saluons ici l'esprit de liberté !
Des amendes, des bâillons, des menottes, à quiconque n'entend pas comme nous la liberté ! !
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Régulièrement tous les mois , cinq ou six journaux, grands voltairiens et grands amis des lumières, donnent un ou plusieurs articles contre les superstitions catholiques et cléricales. S'ils apprennent qu'on fait une neuvaine quelque part, s'ils entendent parler d'un pèlerinage, s'il est bruit d'un miracle, les voilà pleins de plaisanteries et de colère sur ces ruses du clergé, sur ces jongleries du moyen âge , sur ce parti pris d'abrutir le peuple. Et vite, écrasons Hnfâme! Allez maintenant aux annonces. Il n'y a presque point de jour où vous n'y trouviez l'adresse et le prospectus de quelque tireuse de cartes qui vend l'avenir, de quelque somnambule qui fait découvrir les objets perdus et qui guérit les maladies incurables.
On est vertueux , on a horreur de toute superstition et de toute supercherie ; mais il n'y a point de superstition qu'on ne propage, de supercherie dont on ne se tasse complice, de saleté qu'on ne s'emploie à répandre, dès que la ligne est payée vingt sous.
L'an passé , les journaux retentissaient des clameurs d'un père de famille qui prétendait que certains moines lui avaient pris son fils, son jeune fils, son unique enfant, et le faisaient mourir au milieu de toutes sortes de mortifications et de macérations absurdes. J'en rabattais beaucoup : mais pourtant, me disais-je, voilà une imprudence que font ces religieux. Pourquoi ont-ils pris ce jeune homme, cet enfant ? Ils auraient dû lui conseiller de rester près de son vieux père.
Hier, j'ai vu un de ces moines. — Révérend, lui aî-je dit, contez-moi franchement la chose. On vous a singulièrement attaqués, vous n'avez soufflé mot. Qu'y a-t-il au fond de l'histoire?
— Rien, me répondit-il. Ce tendre enfant avait vingt' cinq ans sonnés. Il était fort malade, il se sentait mourir, et il avait bien quelques raisons pour désirer de ne point fermer les yeux dans la maison paternelle : il voulait mettre son âme en sûreté, s'en aller vêtu du froc, et s'entourer au dernier moment de tout ce qui facilite le passage. Quoi de plus simple ?
— Sans doute, repris-je ; mais son père ?
— Son père aurait permis qu'il se fît saint-simonien, fouriériste , soldat, saltimbanque ; mais moine , il ne le voulait pas. Le fils, tout au contraire. II était pressé, il partit. On le reçut au couvent, on le mit à l'infirmerie, on le soigna parfaitement, et ou commanda sa bière ; car, à vue d'oeil, il n'en avait pas pour quinze jours. Son père vint le réclamer. Le supérieur lui dit : Votre fils veut mourir chez nous, il a le droit d'y rester, et moi je n'ai pas le droit de refuser une pauvre âme qui vient se jeter dans mes bras. Le père fit rage ; il envoya des huissiers, des procureurs du roi ; il écrivit aux journaux. Par égard pour le père d'un de leurs frères, les religieux ne se défendirent pas ; ils gardèrent le silence de la sainte charité. Ils firent bien ; vous avez vu que ce terrible père a fini par se calmer.
— Qu'est devenu le jeune homme ? demandai-je encore.
— 11 est devenu bien portant, me répondit le religieux. A l'époque où les journaux criaient encore qu'on le faisait mourir, déjà, à force de joie et de bons soins, contre
toute espérance, il était guéri. Maintenant il est moine, et gros et gras.
— Voilà qui est incroyable, m'écriai-je. Je voudrais voir ce religieux.
— Regardez-le donc, me dit le moine en souriant : c'est moi.
Tantôt, sur l'avenue de Saint-Cloud, à Versailles, un convoi débouchant de la rue croisa mon chemin. C'était l'enterrement d'une jeune fille, dont la mort soudaine faisait l'entretien et le regret de la ville entière. A vingt ans, belle, douce, pieuse, unique enfant, unique consolation d'un vieux père, elle avait succombé en un jour : fleur charmante, fauchée comme par hasard! L'avant- veille, elle s'éloignait, joj'euse et forte, au bras de son père, de ces ombrages, qui ne devaient plus la voir qu'au cercueil. Les amis suivaient en grand nombre, silencieux , accablés. Une voiture terminait le cortège; elle renfermait un homme à cheveux blancs, qui déjà ne pouvait plus marcher, et qui cachait son visage.
A Versailles, on n'a pas encore défendu au clergé d'accompagner ostensiblement les morts. Il précède le cadavre avec la croix, chantant les prières funèbres. Or, ces chants, qui retentissaient par élans lugubres entre de longues pauses , comme des sanglots dans le silence de la douleur, irritèrent les nerfs des habitants d'une boutique près de laquelle je me trouvais. J'entendis une voix grossière, un blasphème hideux, et ces mots : « Que ça m'embête donc, ces gueuleries-là ! « Je regardai quel libre pençeur parlait ainsi. C'était le maître du lieu, boucher de
belle prestance. Il avait un de ces visages que cherchent les dignités de la garde nationale; sa femme, dans un coin, maniait quelque viande; il tenait le Siècle, et deux enfants jouaient auprès de lui.
J'entrai dans un café borgne, pour rencontrer le Siècle, et savoir ce que lisait ce boucher, ennemi des chants d'église. J'ouvris l'aimable feuille, et j'y lus que Rome exècre les Jésuites , et qu'on y voit partout le portrait de Clément XIV, « leur juge et leur victime. » Leur victime ! Ainsi M. ChamboUe y tient. On a inutilement examiné cent fois ce point d'histoire, et cent fois démontré que les accusateurs de la compagnie de Jésus ont ici fait un mensonge imbécile. M. Chambolle veut que les Jésuites aient empoisonné Clément ; il l'a dit, il le dira. Il faut que le boucher du coin, qui n'aime pas les guenleries de l'Eglise, soit bien convaincu que Clément XIV est mort d'une potion diaqua tofana, administrée par les Jésuites. Si un jour ce digne abonné peut tenir quelque Jésuite sur son étal, et le mettre en plusieurs quartiers, ce sera pour venger Clément XIV, et il n'aura point de remords.
Je ne veux pas dire à M. Chambolle que Vaqua to/ana est une liqueur inconnue des chimistes , et que personne jamais n'a vue. Qu'importe? Si les Jésuites n'ont pas empoisonné le pape avec de Vaqua tofana, ils l'ont empoisonné avec autre chose ; ce qui le prouve, c'est qu'il est mort.
Non 1 je ne crois pas qu'un homme de sens, attaché à la cause de la justice et de la vérité, puisse éprouver plus de douleur et plus d'orgueil qu'en lisant les Sue, les Génin, les Quinet, lesMichelet, les Chambolle ! Plus de douleur: il n'y en a point d'égale au supplice de voir toujours l'innocence et la vérité si volontairement, si obstinément, si
brutalement méconnues 1 Plus d'orgueil : car c'est aussi avec une émotion seeourable et précieuse qu'on élève en son âme, à l'innocence et la vérité honnies , un autel que toutes les clameurs de la sottise méchante n'ébranleront jamais; un autel, un signe sacré d'impérissable noblesse, que nous portons dans cette foule pour nous adoucir le dégoût d'y vivre, et nous préserver de tomber à son niveau.
Enfant de la basoche et du Cantal , c'est-à-dire triple Gascon, Tourtoirac vint à Paris avec une pension de sept ou huit cents livres que pouvait lui payer, pendant quelques années, une pauvre vieille parente. Il se mit à chercher pitance dans les journaux, tout en étudiant le droit, et sa mauvaise fortune l'amena au Fanal des peuples. On le chargea de rédiger les débats parlementaires, en termes du métier, affaire les chambres ; moyennant quels appointements, Dieu le sait, et payés Dieu sait quand, Dieu sait comme! Pourtant il s'y procura des nippes; et le Fanal des peuples, par la suite, étant parvenu à tirer un peu d'huile des coffres du roi, Tourtoirac en attrapa quelques gouttes. Plus de pension du pays ; mais il y supplée par son industrie avocate et auvergnate. Il a des accointances avec tous les journaux; il plaide toutes les causes ; on lui fait partout des réclames. Il écrit à sa parente : Je suis lancé ! La chose est vraie ; et, ce qui semble bizarre, c'est qu'il fait honnêtement fortune. Il oblige tout le monde, tout le monde l'aime ; on peut tout lui demander, on le trouve propre à tout, parce qu'il est prêt à tout : politique, économiste, jurisconsulte, humoriste même, et littérateur. Quel que soit l'article qu'il écrive, il y saura
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fourrer une politesse pour un ami lointain, qui lui rendra la chose ailleurs. Ceux qui l'emploient ne sont pas aussi sûrs d'être servis que ceux qu'il veut employer ; mais il ne fait jamais à personne un tour qu'on ne puisse lui pardonner avec une sorte de plaisir. Il est toujourede votre avis, ou il va en être ; on le trouve en tous lieux, ou il y était: à la chambre, au théâtre, au palais, au banquet réformiste, chez le ministre, à l'église; homme avancé, homme sage, homme d'affaires, homme religieux, homme du bal Mabille.
Ses relations avec les journaux ne furent pas également heureuses : V Incorruptible ministériel ne lui a point payé ses gages ; Y Indépendant lui a coûté son habit noir. Sbrigani, rédacteur en chef, devait dîner chez le marquis de Tuffières, qui parlait d'acheter l'Indépendant pour en faire l'organe des jeunes conservateurs; mais Sbrigani n'avait point d'habit noir. Tourtoirac prêta le sien. Le marché n'eut pas lieu, et l'habit ne fut point rendu. Jugez si l'on paya la copie !
Petites disgrâces, et qui n'empêcheront point Tourtoirac d'arriver. Par le ministère ou par l'opposition , Sbrigani se relèvera; il rendra l'habit tout brodé. Si Sbrigani reste dans la crotte, Tourtoirac est assez fort pour marcher seul. Il ne manque pas d'une certaine verve, et il a ce bonheur qui fait les fortunes politiques : d'être de l'opposition quand on l'écoute, et du ministère quand on le connaît. C'est l'étoffe d'un fonctionnaire patriote.
Garçon précieux tant que le succès ne l'aura pas gâté ; bonne nature que peut-être même le succès ne gâtera pas. Il sait par cœur les moindres détours des deux sérails législatife. Dans les chambres et dans les ministères, il connaît par leur nom les derniers serviteurs, et par leur faible
les premiers employés. Il place l'ami d'un ami à la Chambre des députés, lorsqu'il n'y a plus de place pour personne; il a ses poches pleines de billets pour la Chambre des pairs, les jours où Montalembert doit parler. «Voilà vos billets; les huissiers n'eu avaient plus; j'ai été obligé de les demander à Decazes. Je lui ai dit : Il m'en faut. »
Après la séance, il vous attrape à l'issue du couloir : « Mon cher, ménagez Boissy; soyez aimable pour d'Alton ; accordez, je vous en prie, une mention à cet excellent Dubouchage.« Que pouvez- vous refuser à un homme qui a pénétré jusqu'à M. Decazes pour vous procurer le plaisir de faire entendre Montalembert à des amis de province? Le lendemain , l'homme politique du Luxembourg ou du Palais Bourbon voit qu'on l'a mentionné, qu'on l'a ménagé, qu'on l'a flatté. Il sait que c'est à Tourtoirac qu'il le doit, il ne l'oubliera point.
Nommons celui-ci Alcibiade ; car, en vérité, il est charmant, et le plus pomponné, musqué, frisé, pincé, des journalistes. Ce qui détermina sa vocation d'écrivain, c'est que, sachant tirer l'épée, jouer du bâton, et même au besoin faire un peu de savate, il n'avait de goût bien prononcé que pour la bombance et l'impertinence. A peine eut-il ouvert boutique, tout aussitôt il fut redouté. Il tira de tous côtés à boulets rouges : hommes d'État , hommes de lettres, gens de négoce, gens de théâtre, rien ne trouva grâce. Dans ce grand nombre de victimes, frappées à droite et à gauche, en arrière et en avant, en haut et en bas, quelques-uns se voulurent fâcher, et vinrent à son comptoir avec de vaillantes résolutions. Ils trouvèrent
une manière de chat tigre, leste et pimpant, qui paraissait aussi disposé à pousser un coup d'épée qu'un bon mot. Or, comQîe en ce temps l'on est généralement un peu lâche, et que l'on tient beaucoup à ce cher ventre, pour lequel on fait tant de choses, Alcibiade intimida. La plupart des querelleurs se retirèrent, emportant un abonnement qui ne les sauva pas toujours. Ils revinrent alors ; ils en prirent deux, ou trois, ou dix, et souvent plus. En même temps, Alcibiade voyait tomber à ses pieds toutes sortes de puissances ; les théâtres n'avaient rien qui ne fût à sa disposition : trop heureuses les splendeurs qui parvenaient à ne lui déplaire pas I
Quand les petits hommes de lettres le virent si brave, ils accoururent en foule se ranger sous ses lois. 11 y a deux besoins qui caractérisent le petit homme de lettres : besoin de médire, besoin de n'être pas recherché. Alcibiade les laissait volontiers appuyer leur escopette sur son épaule , et baisser la tète aussitôt qu'ils avaient fait feu. Sachant qu'il n'est que les poltrons pour avoir l'esprit taquin et ferrailleur, du moment qu'ils ne sont point chargés de ferrailler, il comptait sagement que toute cette volaille serait pleine d'ardeur, d'esprit et d'arrogance; qu'il en serait d'autant plus craint, d'autant plus applaudi et régalé. Ainsi arriva-t-il; et, par une espèce de conscience , il se donnait encore le plaisir de traiter dans son intérieur tous ces décocheurs de sarcasmes aussi durement qu'eux-mêmes traitaient leurs ennemis. Il les tourmentait de cent manières, et les appelait proprement imbécile<. Véritablement il avait plus d'esprit qu'eux tous , peut-être parce qu'il écrivait m ins.
Quant à l'opinion d' Alcibiade , il a été de toutes les opinions, et il n'est d'aucune opinion. I^s républicains
n'ont pas eu de plus vaillant ami ni de plus audacieux adversaire ; le gouvernement n'a pas eu de plus audacieux adversaire ni de plus vaillant ami. Il fut généralement inaccessible à la pitié , mais la subvention trouva souvent le chemin de son cœur. Je crois que , dans ses fluctuations diverses, il a souvent réalisé l'idéal du genre, qui est d'attaquer le ministère et d'être en même temps payé par lui.
Voilà le journaliste : veut-on voir l'homme? Il ne manque pas de cœur, il ne manque pas d'esprit; il est aimable, il aurait été bon !
Sans génie, sans aptitude, sans tact, sans vices même, mais aussi sans fierté, ce Barbouillon, dès la première jeunesse, s'est promis d'avancer dans le monde, et voici qu'il arrive à ses fins. Les connaisseurs l'ont toujours en pitié; mais déjà , pour la foule , Barbouillon est un personnage. Plusieurs qui le rebutaient sont devenus ses patrons ; à force de produire sa sottise , il a trouvé des admirateurs. La province le porte en triomphe , on se tait lorsqu'il parle , on lui fait répéter les discours que vous n'avez pu soutenir. Il sera député, il sera ministre, il aura sa statue à Chignac. Son ambition n'était point téméraire ; il peut prétendre à tout, même à voir le mérite jaloux de ses succès et envieux de sa fortune.
Maître Aspic arrive dans une ville de province; il vient en chaise de poste plaider un procès , qu'il sait qu'il perdra. Ses clients aussi savent que le procès sera perdu :
ce n'est pas pour le gagner qu'ils ont largement payé cet avocat célèbre. Us sont riches, et ils veulent principalement faire injurier leur partie. Cohue de curieux dans le prétoire ; la ville entière est là : derrière les juges , cinquante femmes du premier rang sont attentives, cinquante langues aiguës vont s'imbiber des plus acres et corrosifs venins de la médisance. On lit déjà l'inquiétude sur le visage de ces malheureux , qui ont pour eux l'équité, le droit, et même les juges, mais qui n'ont pas maître Aspic ; qui gagneront leur procès , mais qui perdront leur honneur. On appelle la cause : maître Aspic commence , il s'anime , il s'échauffe , il est en colère, il s'enivre de sa colère ; le voilà superbe. Non-seulement il veut gagner en conscience son argent, il veut encore soutenir sa belle réputation. Durant deux heures il tient la partie adverse sous le coup de cette parole insolente qui se permet tout, même à Paris. II persifle, il vilipende, il meurtrit, il broie : c'est un massacre. L'auditoire frémit, frissonne, éclate de rire. Un dernier coup, un coup qui atteint une fibre du cœur encore épargnée ; une injure, s'il se peut, plus poignante, une calomnie plus atroce. L'enthousiasme fait explosion; on applaudit malgré les juges, tentés d'applaudir eux-mêmes. L'avocat tombe sur son banc, et s'essuie le front : il a fini. Voilà pour un an, pour dix ans, l'infortuné plaideur devenu la fable de ses concitoyens. Maître Aspic, applaudi, admiré, touche une jolie somme, soupe en cérémonie chez le préfet ou chez le maire, dit que ses clients sont injustes, fait sa cause plus mauvaise encore qu'elle n'était , rend à huis clos justice au pauvre diable qu'il a diffamé en plein tribunal , et reprend la poste, fort content de l'opinion qu'il laisse de lui à ces gens de province.
J'ai retrouvé dans un café ce vaurien qui rédigeait , à Carpentras, l'Ami des honnêtes gens. 11 me disait beaucoup d'injures alors. Que son salut est humble! Le métier ne lui a pas réussi. Raccourci des franges qui le terminaient , son pantalon bée sur des bottes revenues de la Morgue; sa redingote est une aumône; gilet sans boutons , chemise Isabelle , dernière chemise qui s'en va I moustache à qui le barbier ne veut plus faire crédit; point de gants, et quelles mains ! Tout ce qu'il écrivit y semble imprimé. Certes, le personnage est cynique, et pourtant je défie qu'il ose offrir cette main à personne.
L'homme vaut moins encore que lamine, et manque de style. plus encore que de vêtements. C'est lui qui signait de son nom , dans les provinces, des feuilletons volés; ce que je n'ai vu faire qu'à lui. Il a cependant remué tout un département , et fait trembler , avec son misérable journal, non-seulement le bourgeois tranquille, mais le tribunal même, qui pouvait le mettre en prison, la Providence s'est servi de ce bourreau pour marquer et fouailler beaucoup d'obscurs offenseurs. Il a jeté bas deux députés du centre; il a démasqué peut-être une dizaine de chenapans, à peine meilleurs que lui. Puis il est venu, poussé par la famine, à Paris, où tout arrive.
Comment vit-il? Mais si l'âme et la plume sont mauvaises, l'esprit est plein de recettes. Nulle vergogne. Il se propose , il demande , il accepte ce qu'on ne lui offre pas. Je gage qu'il se tirera d'affaire, et par les journaux. Il entrera dans une rédaction, n'importe quelle, n'importe par quelle ouverture. Il imaginera des entreprises, il fera
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des marchés, il brocantera des questions, il apportera des nouvelles, il ira vendre à celui-ci les secrets de celui-là... Je le verrai en habit neuf, et il nie méprisera de nouveau.
P. S. (Deux ans après.) C'est fait ! c'est mieux que je n'avais prévu. L'ancien Ami des honnêtes gens s'est fourré dans les journaux ministériels ; il a une place, il est chevalier de la Légion d'honneur (i).
« Il semble à trois gredins... » Molière a confondu le gredin et le cuistre. C'est proprement le cuistre qu'on voit chez Philaminte et ailleurs , et qui aspire à régir l'État. Le gredin n'arrive ni à la cour , ni au salon bourgeois ; il n'a jamais de linge, et ses livres, qu'il ne signe guère, n'obtiennent point la reliure en veau.
On a fort relevé la république des lettres , mais sans pouvoir l'épurer de cette vermine. On y prend des députés , des pairs , des ambassadeurs , des ministres ; il s'y trouve toujours des gredins. La plaie est inguérissable, les régimes politiques n'y font rien ; la faveur y perd son temps , comme jadis la Bastille et le bâton. L'engeance tient bon , elle résistera invinciblement , elle aura son taudis sordide , où , les coudes percés , l'onglée aux doigts, l'envie au cœur , elle vivra orgueilleusement de bassesse et de calomnie. Qu'on s'y prenne comme on voudra, qu'on soumette la presse à des lois russes, qu'on lui donne des libertés américaines , il y aura toujours quelque part dans la ville , au fond des caves ou sous la
(1) Aujourd'hui républicain de la veille, et commissaire général de la République dans un département du Midi.
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tuile des mansardes, vingt gredins, plus ou moins pourvus du don d'écrire, qui barbouilleront de la même encre et des flagorneries et des libelles à soulever le cœur. Tel est le gredin. Ne lui proposez pas un travail honnête, ce n'est pas ainsi qu'il veut vivre ; ne lui donnez pas l'aumône, ce n'est pas ainsi qu'il veut être secouru. Il ne prendra l'emploi que pour faire des dettes, et n'acceptera le bienfait que pour vous haïr davantage; car si vous pouvez l'obliger, il vous hait déjà. Il aime mieux gueuser, souffrir la faim , le froid , endurer les avanies du boulanger et de la bouchère, et nourrir de rogatons les ventrées de sa concubine , que de vivre doucement d'une loyale industrie. Est ce paresse? Non : il passera la nuit à fatiguer sa plume scélérate. Est-ce mépris des biens de la terre ? Non : cent convoitises le dévorent. Est-ce fierté ? Non : la rhétorique des eunuques n'a rien imaginé qui surpasse en effronterie les adulations dont il accable Tuffières et Turcaret. Ce coquin est laborieux , sobre , stoique , par dévouement à sa passion , qui est de faire du mal et de griffonner quelque chose de honteux. Un écu, s'il n'est le prix d'une bassesse, lui semble mal gagné ; le pain véritablement amer à sa bouche maudite, est celui qu'il n'a pas ramassé dans la boue.
Les naturalistes disent que la poule n'est nullement le modèle des mères, et ne couve ses œufs avec tant de sollicitude que pour se soulager d'une certaine démangeaison qui lui vient au temps de la ponte. Le gredin est incessamment tourmenté de cette démangeaison-là. Il en veut à la beauté, au rang, à l'esprit, au courage, à la vertu, au talent, à la renommée, à la force, à l'honneur , à tout ce qu'il n'a pas et n'aura jamais ; il en veut surtout à ceux qu'il loue, car lui, qui le louera? Or, sa plume le sou-
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lage. S'il avait un poignard, peut-être qu'il cesserait d'écrire, ou ce serait pour souiller la mémoire de ceux qu'il ■viendrait d'assassiner.
Il en veut à la gloire ; notez qu'il n'y aspire pas. L'espoir qui l'anime , le triomphe qu'il rêve , c'est de vous faire trembler , vous, honnête, ou riche , ou fort , devant lui gredin, qui vous a porté son encens et que vous avez payé ; c'est de vous faire trembler , et de vous amener à composition. Semblable au forban des grands chemins, qui ne trouve rien d'excellent s'il n'en peut remercier son escopette , il vit sans scrupule de menu larronnage : tout ce qu'il tire par importunité , par emprunt, par dédicace, par promesse d'amendement ; tout ce que l'on donne aux trousde son habit, aux larmes de sa femelle, à la maigreur affamée de ses bâtards, est estimé de lui prise légale et conquête légitime; il ne s'en humilie ni n'en est fier ; mais son régal et sa gloire est de lever tribut, plume en main, sur quelque bourse que la compassion ne pourrait pas ouMir. Ah! non-seulement on le paye, maison le craint. lia donc aussi sa force ! il est donc aussi quelque chose dans le monde ! il a une forteresse sur le grand chemin , où l'insolent favori du sort est tenu de compter avec lui. Le brave-t-on , sa rage croit, et avec elle l'espérance de n'être pas bravé toujours. Bref, il faut qu'il écrive, et qu'en écrivant il outrage quelque chose , dût-il n'eu pas tirer un sou, dût-il en crever. La haine, une haine basse et furieuse et qui s'en prend à tout, est son mode d'être ; c'est son occupation , c'est sa maladie , c'est son plaisir. S'il voit une fille de théâtre au bras d'un banquier , il rugit , pensant à sa gourgandine ; son vice en haillons s'emporte contre le ^ice doré. S'il voit une femme pieuse à genoux dans une église, il éprouve un désir d'incendier
l'église et d'insulter Dieu. Ce brasier de haine abjecte qu'il porte en lui, se ravive à tout ce qu'il voit, et le dévore. Je ne m'étonne pas qu'une sorte de verve inomonde éclate parfois dans ces pages , que n'illumine jamais le divin rayon de l'art. Tant de passion, tant d'orgueil, tant de douleurs (car il souffre , le misérable !) , une rage si persévérante, le montent jusqu'à la frénésie : c'est là son inspiration. Mais sa frénésie le trahit à la fin. Vainement il entasse la calomnie et le blasphème ; la langue n'a pas assez de mots pour lui permettre d'épuiser l'abîme de ses rêves infâmes ; il succombe, étouffé des horreurs qu'il ne peut vomir.
On raconte l'histoire d'une noble dame russe, brutalement exilée aux confins de la Sibérie par le Czar, qui la soupçonne d'avoir favorisé l'évasion d'un proscrit. Le journal ajoute que ces nobles moscovites, si durement traités, ont reçu de leur maître, en manière de compensation , certains privilèges religieux , et entre autres celui d'obtenir toujours l'absolution de tout pope auquel il peut leur plaire de se confesser. Si le pope, par aventure, trouvait les péchés trop gros, le repentir trop douteux, ou la gratification du pénitent trop mince; s'il refusait l'absolution, s'il l'ajournait seulement, le knout et la prison le ramèneraient théologiquement à son devoir.
Les journaux de l'opposition reproduisent l'histoire de la dame russe, mais ils suppriment ce dernier passage. Ils se sont rappelé la doctrine des parlements, qui faisaient saisir le saint viatique dans les églises, et l'entivoyaient , entre quatre estafiers, aux malades schismatiques à qui les pasteurs étaient obligés de le refuser. Ce
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souvenir leur a fait comprendre qu'il y a du bon dans le système russe. Je parie qu'aux yeux du libéralisme une loi aualogue à celle de l'absolution forcée nous manque ; je parie qu'au fond , le Siècle et les autres ne sont pas moins indignés des refus d'absolution que des refus de sépulture, et qu'ils seraient très-partisans d'une ordonnance royale qui mettrait un terme à cet abus.
Protestants, constitutionnels, démocrates, libres penseurs de toutes écoles, dès qu'il s'agit de la liberté catholique, tous, avec un accord merveilleux, deviennent les complaisants et les apologistes de l'absolutisme le plus abject. Le knout et l'exil leur apparaissent alore comme les vrais protecteurs, comme les vrais sauveurs de la liberté humaine. Qu'on les délivre d'abord , n'importe à quel prix , de tout ce qui pourrait mener au péril d'entendre jamais les peuples de la terre chanter en chœur le Credo/
Il y a toujours un certain nombre de journaux mal
nourris, mal vivants, qui se tiennent , comme les voitures de place, à la disposition des partis nouveaux, c'est-à-dire de certaines coteries qui se forment dans les chambres pour faire un pont entre deux opinions extrêmes. Ces partis ont la chance de posséder le pouvoir de la même façon à peu près que le chemin possède le passant ; mais c'est tout ce qu'il faut à des gens habiles, pour se mettre à l'abri du besoin dans leurs vieux jours.
Le premier soin de l'homme qui monte une telle entreprise, est de se procurer un jouinal. 11 en trouve trois et quatre pour un, qui se disputent à qui chargera la pra-
tique. On reconnaît bien vite celui qui l'a emporté. Les haridelles efflanquées qu'on faisait piaffer pour attirer le chaland, prennent une allure grave et discrète ; elles déposent les pompons et les banderoles flamboyantes, le cocher ne fait plus retentir le fouet de l'opposition. Il commence, au contraire, à reprendre aigrement ses anciens camarades ; bientôt il lâche , d'un air capable et serré , des paroles officielles. Les stores sont baissés, on ne voit rien dans l'intérieur; mais, plus de doute, il porte une combinaison. Sur quelque chemin qu'il se trouve, à quelque porte qu'il tourne le dos, vers quelque point lointain qu'il se dirige en apparence, dites hardiment qu'il va au ministère. Cocher, chevaux, tout est content, tout triomphe, tout déjà hume le bon air de la haute écurie. Vous ne reconnaîtrez plus demain ce minable attelage. Monsieur le cocher sera fonctionnaire, messieurs les chevaux seront chevaliers de la Légion d'honneur; ils auront de l'avoine jusque dans leurs poches, et du foin jusque dans leurs bottes ; leur crottin fer^ pousser des légumes au budget.
Vous avez vu ce corps grêle, ce front bas et fuj ant, ces yeux éteints, ce museau qui s'allonge outre mesure. Quelle pauvre mine I quel aspect de pied plat! Que fait-il? — Il écrit. — En vérité ! Et de quoi vit-il? — De ses écritures. — Quoi I sous ce front sans vie cache-t-il quelque talent? — Non ; le style, c'est l'homme.
Vous voyez en lui l'un des plus considérés de la bande, et même il n'est pas indigne de l'estime qu'on lui porte. D'autres ont plus d'intelligence, et laissent couler de leur plume un meilleur français ; mais celui-ci n'a point de
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vices. Il s'occupe sérieusement de ce qu'il fait, il lit, il regarde, il écoute, il rédige vaille que vaille un procès-verbal des idées d'autrui, et c'est un politique; il fait des additions, des soustractions, des règles de trois, et c'est un économiste. Oh ! oh ! disent ses amis, Clopantin connaît la question des sucres, Clopantin est incorruptible, Clopantin... Mais c'est un homme, Clopantin! Fort de l'ascendant qu'il exerce, il est rogue, sûr de ses dires, n'écrit rien que de profond, rien surtout qu'il ne trouve admirable. 11 parle de guerre, de paix, de commerce. Tantôt il tolère la dynastie, tantôt il la menace. C'est de lui que le maréchal Bugeaud apprend à battre les Arabes ; c'est lui qui pénètre les desseins les plus secrets du cabinet de Saint-James ; c'est lui qui dicte au pape les réformes que nécessite l'état de l'Église, et les changements qu'on doit faire au dogme. Qu'on se hâte, il attend, il a trop attendu.
Je ne ris point, c'est de Clopantin que je parle, et j'en parle sérieusement. Il est l'intime du ministère futur. Déjà il a assisté, présidé presque à la confection de mainte et mainte mesure gouvernementale. On le lit aux Tuileries. Il veut être député, conseiller d'État, et ce n'est point là que ses désirs s'arrêtent... et il a raison.
Temps malheureux , où l'on est contraint de ne rien voir que de légitime dans cette immense ambition d'un sotl
Carcanaygue a figuré dans toutes les opinions, et pour toutes il s'est compromis. Je ne le canonise pas; mais, moins méprisable que vingt confrères, on l'a toujours vu disposé à donner ou à recevoir un coup d'épée au compte du parti qu'il adoptait. C'est un gros corps plein de sen-
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sualité, et une grosse tête pleine de fougue gasconne. Par- dessus toutes ces passions surnage une certaine lueur de bon sens et de franchise qui, par beaucoup de chemins de traverse, chemins fangeux, l'a conduit cependant tout près de la vérité. Ce condottiere cynique , dans quelques mois, en sera peut-être à vouloir défendre le catholicisme à moitié prix, et peut-être pour rien. Je ne dis point qu'il ait le sens religieux, je ne le nie pas non plus. Je dis qu'à force de voir l'Église planer au-dessus de toutes choses, à force de trouver au fond de toutes les opinions si peu de vertu et si peu d'intelligence, il a fini par considérer le christianisme comme la plus probe , la plus sage et la plus intelligente des opinions. Mais il ne lui viendra pas dans l'esprit (du moins j'en ai peur) d'attribuer l'invention du christianisme au bon Dieu : il en fera honneur à quelque pape, et se croira encore bien sensé.
Un demi-romancier, quelque peu journaliste, ayant beaucoup médit du gouvernement , demanda, pour finir, une jolie place, qu'on ne voulut pas lui donner; et de fait, pour un pareil gâteau, le pétitionnaire n'avait point assez de dents en la mâchoire. Il menaça de retourner à l'ennemi. — Mais, dit-on, ne vous gênez pas. Jamais homme ne fut plus indigné. Autant il avait naguère fulminé contre la corruption, autant il s'irritait qu'on ne le voulût point corrompre. Il entreprit de prouver, dans un feuilleton, que le gouvernement allait se perdre, et qu'ainsi s'était perdue par sa bêtise, au seizième siècle, l'Église catholique, lorsqu'elle pouvait tout accommoder en donnant à Luther le chapeau de cardinal, il n'eut point pourtant le chapeau,
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je yeux dire la place qu'il demandait; et, par miracle, le gouvernement s'est soutenu.
xxvm.
Sulpice, à \ingt-deux ans, rédigeait dans une ville de province, avec beaucoup d'innocence et d'ardeur, une petite feuille doctrinaire qui lui attirait toutes sortes d'injures, tant orales qu'imprimées, de la part des indépendants de l'endroit. Le journaliste radical lui promettait qu'il aurait la croix d'honneur et qu'il recevrait l'accolade de Vidocq ; le journaliste légitimiste lui reprochait son ministérialisme plat et la bassesse de ses opinions soldées ; les jeunes gens républicains regardaient de travers ce suppôt de la tyrannie, et ne retinrent décidément leur courage qu'après avoir eu quelque bruit de sa force au pistolet. Ceux même qui lui reconnaissaient bon cœur, le plaignaient de se déshonorer dans le métier de défendre le pouvoir ; un petit nombre seulement osaient l'excuser en vue de la brillante fortune où il ne manquerait pas de parvenir ; mais pour eux, bien que sages , aucune ambition jamais ne les ferait consentir à s'avancer par de tels moyens.
Dix ans après, le radical avait, depuis longtemps, les impressions de la préfecture, les annonces judiciaires et la croix d'honneur ; le légitimiste , veuf de sa pauvre feuille, était fonctionnaire, il avait la croix d'honneur et il criait Vive le roi ! à la Saint-Philippe; les petits républicains étaient, qui procureur du roi et des mieux requérants contre la liberté d'écrire, qui médecin des hôpitaux et des mieux votants contre la liberté de parler, qui conseiller de préfecture et des mieux conseillants contre
toute liberté quelconque , qui principal de collège et des mieux enseignants par la parole et par l'exemple toute vilenie de servitude. Croix à ce procureur, croix à ce médecin, croix à ce conseiller, croix d'officier au cuistre ! Enfin, jusqu'à un pauvre diable de joli homme, riche de la dot d'une femme qu'il trompait, lequel ayant mangé son bien et perdu ses grâces, d'apôtre de la liberté est devenu bureaucrate je ne sais où, et qui pourtant, voulant avoir aussi la croix , par je ne sais quelle complaisance, fourrant sa main et sa personne dans je ne sais quel fumier, en est venu à son honneur et se fait présenter les armes. Quant à Sulpice, s'étant laissé prendre à l'idée qu'il y a un Dieu qui a fait le ciel et la terre, et qui a institué l'Église universelle pour sauver les âmes, il était sous le verrou et il avait payé l'amende, en plein ministère doctrinaire, pour avoir dit, à propos de la condamnation politique d'un prêtre, que la justice humaine peut parfois se tromper.
M. de Montalembert, à la tribune. — «... Ainsi faisait Pilate, ainsi font les hommes d'État ses successeurs. »
Un rédacteur en chef, dans la loge des journalistes, à ses confrères. — « Comment a-t-il dit, Pilate?...
— Oui, Pilate.
— Qu'est-ce que c'était que ce ministre-là, Pilate?
Vipérin n'a point peur de pardonner jamais à ses ennemis; mais il a peur, vu leur multitude, de les oublier.
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1 1 tient un registre où il écrit sa dette, il attend l'occasion de s'acquitter, et dix ans après, pour un coup de sifflet il rend un coup de poignard.
On dit qu'il n'y a point de grand homme pour son valet de chambre. X., rédacteur de la feuille ministérielle et confident des ministres, parodiait le proverbe et disait : Point d'homme d'État pour son journaliste.
M. de Cupidon et son historiographe.
«... Il brille à la cour, au Louvre, dans les salons, dans « les boudoirs... La fortune et l'amour semblent le fa- « voriser de concert. Il est chambellan d'une princesse. « Il voyage, il combat, il aime en Autriche, en Portugal. « Où n'a-t-il pas paru et vaincu I » Vous entendez un aimable fol, à gros ventre, en cheveux gris. Dans les journèfex ministériels , il célèbre les défuntes beautés de mademoiselle Colombe et de la petite Maillard, qui florissaient à l'Opéra vers l'époqne où l'on prit la Bastille; dans le monde , il préside le comité d'examen des jeunes personnes qui se destinent à l'enseignement.
Je l'avais averti que, sur un faite d'années qui lui permet d'entrevoir le sépulcre, d'autres pensées lui siéraient mieux ; et durant quelques mois, ses feuilletons, dissimulant leur bedaine anacréontique , n'ont été qu'insipides. Il y gagnait, mais nature l'emporte. Voici qu'il se recouronne des roses défendues, voici qu'il repeint ses bos-
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quets idaliens; de ce souffle que l'asthme coupe, il reconvoque au son de la flûte de Pan les satyres du Directoire, les vieux petits cupidons du Consulat, les Adonis de l'Empire. J'entends roucouler les théophilanthropes, je vois valser des nymphes de pendule; M. Garât nous peint son amoureux tourment ; Colombe et Maillard vont reparaître. . . Doucement, vieillard ! laissons, s'il vous plaît, sa pâture au ver du tombeau.
La pente est donc bien forte ! Colombe n'était pas belle et Maillard était répugnante dans le reliquaire où leur ami nous les montrait. Il nous apporte aujourd'hui quelque chose de pire. Cet ancien s'applique à revernir la gloire galante d'un autre ancien, d'un de ces charmants mauvais sujets de l'an X qui, partout où ils ont voyagé, selon les pays ont changé ; qui ont été romanesques avec les Anglaises, sémillants avec les Françaises; qui ont triomphé partout, à Cythère comme à la bataille, et qui finalement, sans produire œuvre d'hommes, énervés, ennuyeux, ridicules, sont morts dans le coton, couverts de faux toupets, laissant des confessions sans style et pleines de scandales. Beau motif à gâter le papier blanc, que la résurrection complaisante d'une telle renommée ! Aimable spectacle que l'écrivain et son illustre nous donnent là ! L'un, qui n'a plus de cheveux, rafistole l'autre, qui n'a plus de chair, et nous dit pieusement que ce fut un héros d'amour !
« Les femmes remarquaient sa jeunesse, la beauté de ses « traits, la grâce de son maintien, le charme d'une con- « versation fort satirique, à moins qu'elle ne fût tendre ; « mais alors elle avait encore plus de charme. Bientôt la « variété de ses occupations et de ses loisirs le multiplie « pour ainsi dire en tous lieux. Il brille sur les champs
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« de bataille, à la cour, au Louvre, dans les salons, dans • les boudoirs. On s'arrête devant ses tableaux, on s'atn tendrit en lisant ses nouvelles, on chante avec émotion « ses romances : que d'hommes célèbres dans un homme « aimable ! La puissance, la fortune et l'amour semblent « le favoriser de concert. Il est chambellan d'une prin- « cesse, et parvient, si je ne fais faute, au rang de lieute- « nant-colonel. Il voyage, il combat, il aime en Autriche, « en Portugal. Où n'a-t-il pas paru et vaincu ? »
Où n'a-t-il pas vaincu? Je saurais bien répondre, si je voulais ne pas comprendre le sourire délicat du biographe ! car ce vainqueur qui parvint dans l'armée jusqu'au rang prodigieux de lieutenant-colonel, dans les fonctions publiques jusqu'à la dignité de chambellan d'une princesse — de l'Empire , eu littérature , en peinture , en poésie, n'a pas même atteint lé grade équivalent. Connaissez-vous les tableaux, les vers, les pensées de l'auteur de Charles Barimore? Non. C'est de ce Michel-Ange qu'il s'agit. Et Charles Barimore, le connaissez-vous? — Pas davantage I — C'est pourtant un chef - d'oeuvre ; mais il faut le chanter sur la guitare : « Charles Bari- « more plaît , intéresse , émeut ; l'auteur l'a fait à son « image. Cet admirateur de l'Italie, cet adorateur de la « beauté, ce nageur intrépide bravant les Ilots qu'il tra- « verse et l'orage qui gronde pour revoir un instant son « ami ; cet homme, qui monte à cheval, danse ou fait des « armes avec autant d'adresse que de grâce, c'est lui, n l'on n'en saurait douter. Mais Barimore n'a qu'un « amour... Est-ce encore l'auteur? Que de noms prouve- « raient le contraire ! La constance ! seul bonheur peut- « être qu'il ne connut jamais! » Cette réserve n'est point un blâme. L'écrivain veut simplement exprimer que, pour
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son compte, il sera toujours fidèle à Colombe, à Maillard et à son gouvernement. Du reste, on sait qu'il n'y a point de charmant vaurien sans inconstance. Voltiger de belle en belle est une des lois de la profession. Ainsi faisait ce triomphant auteur de Charles Barimore ; le biographe nous l'apprend d'un certain air casse-cœur qui témoigne assez de son indulgence pour l'aimable folie du chambellan-colonel : « Un désir inquiet, une fantaisie voyageuse, « variaient ses occupations ; ses plaisirs, l'entraînaient de « pays en pays, de belle en belle. » Vous voyez bien î « Après des filles de pêcheurs , que sais-je? des du- « chesses ; après l'Italie, la Sicile ; aprèsla Grèce, la Syrie; « après les tableaux, des nouvelles, des vers, des romances « ou bien des pensées. » Oui! et après tout cela, une momie, qu'emporte au Léthé le dernier zéphyr qui caresse les perruques blondes des vieux céladons : je veux dire le sifflet.
V Accroche-cœur de l'Empire finit en effet par être sifflé jusciue sur le théâtre de sa seule gloire incontestée, jusque dans les boudoirs. Son biographe se hasarde à dire que peut-être il a poussé trop loin sa carrière^ en vers, en peinture, en amour. Pourquoi donc alors le retirez-vous du cercueil ? Il y était bien , personne ne songeait plus à lui reprocher d'y être descendu trop tard. Mourir, c'était au moins une chose sensée, utile, sérieuse qu'il avait faite là. Dans quel dessein lui ravissez-vous un bénéfice de position dont on lui tenait compte et qui lui était si légitimement dû? Mais n'accusons pas la maladresse du biographe : il a ses petites raisons. En luimême, il se juge un autre Charles Barimore. Il n'y a manqué peut-être que la forme, l'esprit, les épaulettes, la princesse, la natation, la guitare, les pinceaux, l'in-
constance , tout le bric-à-brac extérieur, tout le peu de chose qui sépare Frontin de Damis , celui qui porte les billets doux de celui qui les reçoit, celui qui regarde dîner de celui qui mange. Aussi l'article est-il chargé d'un sentiment d'homme incompris qui l'infecte d'une mélancolie particulière. Ce président de comité d'instruction pour les jeunes filles jurera qu'il était né homme à bonnes fortunes , chambellan de princesse , lieutenant-colonel es boudoirs et beaux-arts. Le sort injuste l'a laissé simple tourlourou. Voici un petit passage où perce cette croyance. L'auteur de Charles Barimore a chiffonné des pensées que l'on a recueillies, comme celles de Pascal. Le biographe les trouve fort jolies, fort piquantes. Le lecteur va juger :
« J'ai peut-être joui plus que personne de l'éclat du « soleil venant révéler au monde sa céleste origine. Je suis « resté en extase devant nos grandes montagnes couron- « nées de neiges. J'ai admiré la tempête agitant la mer et «lançant l'écume jusqu'aux plus hauts promontoires; « mais la merveille de l'Univers qui m'a le plus charmé, '< c'est le beau visage d'une jeune femme ; voilà pour '< moi le chef-d'œuvre de la création, et j'ai tâché de ne « me prosterner jamais que devant les pieds les plus « roses et les plus petits, dès qu'ils chargeaient les yeux « les plus grands et les plus doux de me le permettre. »
Le biographe assure que : Ceci est galamment tourné. Il ajoute que tous les cœurs de l'Empire devaient éprouver un long tressaillement; enfin, il fait cette remarque, infiniment précieuse et caractéristique, surtout de la part d'un président de comité d'examen pour les aspirantes au brevet d'institutrice : « L'auteur cependant n'a « point là de fantaisies, d'admirations fort étranges. Sans
« être poëte, romancier, voyageur, peintre, penseur, ni « même homme de cour, ON partage assez volontiers « SON GOUT. » On? M. le président ! Ceci est un peu général, et quand on ne peut pas se taire, on ne devrait au moins parier que pour soi. Qu'on ne se prosterne volontiers que devant les pieds les plus roses et les plus petits, quand on est parvenu aux fonctions universitaires, quand on écrit dans les feuilles gouvernementales, quand on a le cœur trop engourdi, le jarret trop usé, le ventre trop lourd, pour se relever de la terre où Von a , quarante années durant, ramassé les pompons fanés de la petite Maillard, je le conçois très-bien! Mais je trouve par trop audacieux qu'on l'avoue, et par trop plaisant qu'on le généralise, comme si on n'avait jamais vu d'autres hommes sur la terre, et d'autres autels.
Derechef, je prie le biographe de se tenir pour averti, et de replier son bagage. Si les éditeurs viennent encore le prier de jeter ses fleurs en mosaïque sur la tête de quelque autre illustration de Cythère, mâle ou femelle, amenée à l'état de maturité où nous souhaite M. Gannal, qu'il décline la commission ; M. Gannal suffit. Je ne veux plus de ces embaumements littéraires qui entretiennent la peste parmi les générations nouvelles.
Et toi lecteur, ne dis point que je suis trop sévère. Tu seras époux, tu seras père : flétris les apologistes de ces hommes qui traînent une existence lascive, funeste aux mœurs, et qui n'échappent à la vengeance des lois que faute d'un accident semblable à ceux qui ensanglantent parfois les mauvais lieux.
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Brûlart, riche de deux chemises et de quinze francs, vient à Paris de sa lointaine province, portant une recommandation de son sous-préfet, qui l'avait jugé bon pour travailler dans les journaux ministériels. On reconduit. Trois semaines après, il écrit, d'un hôpital, qu'il n'a plus ses illusions, ni ses quinze francs, ni ses deux chemises. Il demande qu'on ne le laisse point mourir. Personne eneoi*e ne le connaissait. Sa lettre tombe aux mains d'un honnête homme qui ne voit point d'inconvénient à lui sauver la vie. Cet homme donc lui envoie de l'argent, et lui fait dire de quitter l'hôpital, chose essentielle à qui veut guérir. Il s'en tire, guérit, et vient remercier son bienfaiteur, qui croit voir un mort. Point de semelles aux bottesj point de fond au chapeau, et cette redingote boutonnée jusqu'aux lèvres, qui proclame si clair que la chemise n'est plus. « Monsieur, dit le bienfaiteur, prenez courage, ou tâchera de vous placer. Où demeurez-vous? — Hélas ! répond Brùlart, je ne demeure plus nulle part. — Voici, reprend l'autre, de quoi payer une chambre et acheter du pain. Mais la première chose nécessaire pour trouver une place, c'est d'avoir des habits. — Je le sais, soupire Brùlart; mais je ne sais où trouver des habits. — Mon tailleur vous en fera, continue le bienfaiteur, touché de tant de misère. Si vous avez une place, vous payerez ; si vous n'en avez point, j'acquitterai le compte. Venez dans quelques jours me dire où vous demeurez. »
Il reparait, habillé de neuf. Non-seulement le tailleur, mais le bottier, mais le chapelier ont fait merveille. Le gilet entr'ouvert laisse même voir une chemise ; la jeu-
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nesse et la santé refleurissent sur ce visage, où le sourire est revenu. Le bienfaiteur se complaît à regarder son ouvrage. « Faites, dit-il, un article politique, et apportez-lemoi demain. » L'article pouvait passer. « Eh bien ! dit le bienfaiteur avec la joie qu'il devait ressentir, vous avez à cinquante lieues d'ici, dans telle ville, une rédaction de 3,600 francs par an. » Brûlart croyait rêver. « J'étais à l'hôpital il n'y a qu'un mois, j'allais mourir, et je suis hors de l'hôpital, et j'ai des habits neufs, et je vais gagner 3,600 francs par an, moi qui n'aurais jamais quitté ma petite ville, si j'avais pu espérer de m'y faire 1,200 livres! Homme généreux, modèle des bienfaiteurs, croyez que je n'oublierai jamais... — Souvenez-vous, dit le bienfaiteur, qui avait quelque expérience de ce petit monde, que vous devez à votre tailleur environ 500 francs. — Ahl monsieur, avant deux mois... — Non; ne vous gênez point, prenez un an, prenez quinze mois; acquittez-vous par petites sommes. — Cher monsieur, je n'attendrai point ; je veux... — Vous succédez à quelqu'un pour qui l'on avait eu beaucoup de bonté, et qu'il a fallu éloigner à cause de sa mauvaise conduite. Faites-vous estimer, vous vous créerez un avenir. »
Remercîments, promesses, serments, larmes. Il part.
Six mois , un an se passent ; le tailleur n'a point de nouvelles. Le bienfaiteur écrit un mot ; point de réponse. « Allons, dit-il, je connais l'homme 1 » Il paye le tailleur et n'y pense plus. Brûlart cependant monte en grade ; ses gages s'élèvent à 5,000 francs. Point de nouvelles au tailleur, mais des dettes qui moisissent ici, des dettes qui grossissent là. Il y en a pour 3,000 francs, pour 6,000 francs, pour 7,000 francs. Les patrons sont informés ; ils écrivent au galant. « Payez mes dettes, dit- il. »
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On lui fait entendre qu'il n'est pas encore du nombre de ces drôles nécessaires dont l'État console les créanciers : « Je passerai à l'opposition. — Passez à l'opposition. «
Il y passe.
C'était sa vocation.
Au fond d'une province, l'héritier d'une belle fortune et d'un vilain nom, ne pouvant se faire estimer, visait à se rendre important, et comptait sur ses 200,000 livres de rente pour devenir chef du parti des Amis de l'égalité. Dans ce but, il voulait fonder un journal, et tout était prêt ; il n'y manquait que le rédacteur. Brùlart, qui battait le pavé et hantait les estaminets libres, eut vent de l'entreprise. Il se présente, on l'agrée. De cet encensoir où tant de parfums ont brûlé en l'honneur du trône, il se fait une massue pour écraser le tyran.
Il y avait alors en France un fonctionnaire qui se disait : « Voilà un Brùlart de qui je n'ai rien à craindre, et qui se trouvera bien embarrassé. « C'était le préfet du département où Brùlart venait ranimer l'énergie des convictions républicaines; et ce préfet n'était autre que l'homme qui avait tiré Brùlart de l'hôpital , qui ensuite avait logé Brùlart, puis habillé Brùlart, puis pourvu Brùlart de son emploi, puis finalement payé le tailleur de Brùlart. II ne comptait point sur la reconnaissance de Brùlart , oh non I mais il pensait que Brùlart ne l'injurierait point. Son erreur fut courte , elle finit dès que Brùlart eut publié son premier numéro. M. le préfet s'y trouvait à son tour habillé d'importance : « Je le connais, s'écriait Brùlart ; je le connais, ce préfet, ce digne agent d'un pouvoir suborneur. 11 a corrompu ma jeunesse, et je lui dois d'avoir passé trois ans dans les rangs du parti misérable dont il est le plus détestable avorton. Son crime se tourne aujour-
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d'hui contre lui-même. Je saurai faire profiter de cette expérience funeste la cause sainte que j'ai embrassée. Accepte, ô liberté ! ce premier gage de mon éternel repentir ! »
En ce temps de liberté, où tout le monde peut parler, où tout le monde peut écrire, où les facilités de l'anonyme protègent les faiblesses de position et les faiblesses de cœur, nous imaginons qu'il est facile de savoir la vérité. Mais, pour protéger ses excès ou ses fautes d'un voile trop souvent impénétrable, le pouvoir a des moyens plus sûrs que la force et que la tyrannie : c'est la bassesse de ceux qu'il opprime, c'est cette lâcheté d'âme et de conscience qui fait que chacun redoute de s'exposer à de tardives vengeances. On ne veut pas compromettre ce petit intérêt particulier qui a besoin de tout le monde; on ne veut pas se fermer les portes basses ou élevées de la faveur, sous lesquelles il faut passer et repasser souvent pour obtenir quoi que ce soit. Celui qui tient une vérité dans la main a peur qu'elle ne le brûle en éclairant les autres. 11 aime bien mieux la vendre, même pour une espérance, que de la promener parmi des ténèbres où elle pourrait sauver, où elle devrait punir. Ce n'est pas que quelque bruit ne s'élève qu'il y a une vérité quelque part. Mais d'où vient ce bruit? Une voix déjà incertaine a crié dans un journal ; le public n'y fait pas attention, ou parce ■que les journaux s'occupent de trop de choses , ou parce que les journaux sont à bon droit méprisés. Que si pourtant l'on cherche, celui qui tout à l'heure criait a peur maintenant, ou il est plein. On ne le retrouve plus. 11 s'est dit : Je vais me nuire! On lui a dit peut-être : Que veux-tu? Prends, et tais-toi.
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Et puis enfin tout serait connu, raille voix accusatrices s'élèveraient; qui saura, qui voudra, qui osera punir? Croyez-vous qu'il soit si facile de changer de place un maréchal de France? Croyez-vous qu'un préfet manque de bons soutiens, qu'un général manque de bons camarades ? Croyez-vous que le prévaricateur même et le lâche soient sans amis? Leurs amis sont partout, dans les chambres, au ministère, dans les bureaux. 11 faut croire que nous sommes bien vertueux, ou que cette lâcheté est bien générale. Qui a-t-on puni? Ceux-là seulement que tout le public a pris en flagrant délit et la main dans le sac, à la face du jour.
Voici que Vipereau commence à reluire dans le feuilleton. Il a premièrement essayé de rimer du mélancolique ; mais son volume, approuvé de Lamartine, s'est obstiné chez le libraire et n'a pu partir qu'en cornets. Vipereau s'avoua tout de suite qu'il n'obtiendrait rien de la muse, se désaffubla des pleureuses et se mit au roman cavalier, faisant état d'être immoral et de scandaliser le petit monde; ce qui le poussa jusque sur les quais. Une fois introduit dans la confrérie des parapets, Vipereau se reconnut le génie de la critique. On lui donna un feuilleton et trois sous pour deux lignes, moyennant quoi il se fit fort d'écharper toutes choses et toutes gens.
Un soir, il y a quelques années, lorsqu'il commençait ses massacres, je le rencontrai près des barrières. Je l'avais toujours regardé comme un franc animal, et je puis dire qu'il n'y avait rien en sa personne ou en son esprit qui ne me déplût très-fort. 11 m'en offrait autant. Nous nous embrassâmes , et dans un certain dessein qu'on va
connaître, je le saluai de son nom de librairie; car Vipereau faisant rire sur la couverture de ses romans byroniens dédiés à des marquises, il était devenu Vipereau de Belmont, puis V. de Belmont, puis De Belmont tout uniment. Avec cela, une barbe en pointe et des cartes de \isite timbrées d'une couronne de baron, il faisait encore iigure, pour peu qu'il trouvât un bottier. Le bruit courait que son père vendait des tripes en Auvergne. C'était une méchanceté. Son père ne vendait plus de tripes ; il escomptait du petit papier.
Après que la fureur de nos embrassements se fut un peu calmée : — Sire de Belmont , lui dis-je, qui t'amène en ce faubourg, mon gentilhomme? — Je viens, répondit-il, faire une étude de cabaret pour un roman que j'ai en tête, et qui sera fort impudique. J'aurai plaisir d'entendre hurler contre moi les dévots. — Jusqu'à présent, remarquai-je, ils ne t'ont guère donné cette satisfaction-là. — Bah! reprit-il, les sacristains m'accablent de lettres anonymes. Leur fureur est sans exemple ; mais je veux qu'ils m'excommunient. — Eh bien, continuai-je, avant qu'on te retire l'eau et le feu et que le bonheur de te fréquenter me soit ravi, viens dîner avec moi. Tu me conteras ton roman ; je te dirai ce que les dévots en pourront penser ; car tu sais que je suis un peu dévot. — Toi I s'écriat-il, toi le meilleur cœur et le plus sincère esprit du monde, tu serais dévot 1 Allons donc, on te l'a fait croire.
Nous savions que ce gentilhomme de lettres, malgré le fiel qui noyait son âme, ne se pouvait défendre d'un premier mouvement de sympathie pour ceux qui l'invitaient à diner, fussent-ils auteurs. C'était même le moyen de lui faire vanter un livre, d'où nous disions, lorsqu'il
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louait, que c'était son style de cure-dent. Toutefois, en ce temps- là, il aimait mieux diner avec ceux qui n'écrivaient point ; il était loin encore de l'impudence consommée des aristarques qui se mettent aux crocs d'un pauvre diable, et après le déchirent. Il y a une perfection en cet art comme en tout autre, à quoi personne n'atteint du premier coup.
Nous nous installâmes dans un café qu'il avait choisi, et où je crus m'apercevoir qu'on le recevait bien. Une rougeaude assez ravagée qui siégeait au comptoir avec des cheveux pendants , me parut loi couler des regards élégiaques. — Es-tu connu ici ? lui dis-je. — Ces braves gens, reprit-il, ont su que je fais des livres et ne sont pas insensibles à l'honneur de me voir chez eux. Il y a plus de culture qu'on ne le croirait parmi ce peuple.
Je lui laissai ordonner le diner à son goût, commandant seulement à l'hôte d'ouvrir les trésors de sa cave. M. de Belraont avait le vin sincère et même cynique. Je choisis les cachets qui pouvaient le mieux aider aux manifestations de sa conscience. Dès la tierce bouteille, elle commençait à gazouiller librement.
— Ami Vipereau, dis-je à mon convive, tu as bien maltraité ce pauvre Albéric dans ton dernier feuilleton. Son livre est-il si mauvais?
— Je l'ai ménagé, répondit le critique. Ah ! si je n'avais pas craint de le désespérer, si surtout je n'avais redouté d'affliger quelques-uns de ses amis, comme toi , qui sont aussi les miens, je l'aurais détruit absolument. C'est un garçon qui ne fera rien. Pas d'imagination, pas d'esprit, pas de style.
— J'en augure mieux, lui dis-je ; mais dans tous les cas, tu pouvais être plus indulgent.
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— Je ne le suis, reprit-il, que trop pour ma conscience; car enfin, la critique est un sacerdoce. Je dois la vérité à ceux qui m'écoutent et qui attendent mon jugement pour acheter le livre; je la dois aux propriétaires du journal, qui me payent pour que j'éclaire leurs abonnés ; je la dois aux lettres, au bon goût, au bon sens ; je la dois aux écrivains d'un mérite réel , qui seraient frustrés de leur part de gloire, si cette gloire tombait à tant de grimauds qui jamais ne devraient se permettre d'écrire.
— Ah çà, m'écriai-je en versant à boire, Vipereau de Belmont, que me comptes-tu là? Tu parles comme un marguillier. Est-ce que tu fais profession de vertu? Si tels sont tes sentiments, ton roman immoral sera approuvé par l'archevêque et tu finiras par gagner le prix Montyon. Comment! tu exerces ton métier de critique en conscience, toi? ou du moins tu veux me le persuader? Tu tiens donc à mon estime?... Je te croyais plus fort.
On apporta du vin de Champagne frappé. Il but et se mit à sourire.
— La blague, me dit-il, est la reine du monde, mais elle devrait être bannie de toute table où deux hommes sont assis en face de trois bouteilles vides. Je la bannis... mais tu vas frémir, jeune innocent, qui oses évoquer l'âme de Belmont ! Ainsi donc, tu veux savoir pourquoi j'ai abîmé ton flasque Albéric?
— J'en serais curieux. J'aimerais à connaître comment et jusqu'à quel point , vous autres , fiers milans , vous triomphez des scrupules qui nous asservissent, nous pauvres pigeons.
— Eh bien, mon ami, j'ai abîmé Albéric, et je l'abîmerai encore parce que je le hais : c'est la première raison ;
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et la seconde raison, qui vaut la première, c'est que le critique qui loue n'est jamais admiré-
— Je comprends la seconde raison, point la première. Que t'a fait Albéric ? Le connais-tu seulement?
— Il est jeune, il est beau, il a du succès ; je n'en exige pas tant pour haïr. Son livre m'humilie. J'en ai fait un sur le même sujet qu'on a méprisé. 11 est édité par un libraire qui m'a refusé deux volumes. En outre, Albéric est reçu, attiré, fêté parmi le meilleur monde, et je reste dans la crotte... Je le hais, lui, son livre, ses amis. Je hais tout, la haine est le fond de mon génie; je serai quelque chose par la haine. Toi-même qui me verses à boire, j'ai de la pente à te haïr. Tu écriras un jour : si tu réussis, tu verras comme je t'arrangerai. A ta santé, victime!
— A la tienne, Vipereau.... Ce qui m'étonne, mon pauvre garçon, c'est qu'avec de pareils sentiments tu parviennes encore à faire quelquefois de certaines pages passables. Tes feuilletons valent mieux que tes romans , et incomparablement mieux que tes vers.
— Mes vers étaient stupides, et pour le roman, je n'ai pas encore trouvé ma veine. La critique est ma vocation. Mais si tu savais la peine que j'y prends 1 On croit que je ne travaille pas et qu'il me suflit de ce feu de haine qui jette encore trop d'éclat. Oh que non I je saurai discipliner ma passion pour l'envenimer davantage. Je lis à la loupe le livre que je critique ; j'y note les moindres fautes de détail; je fouille les bibliothèques, j'ajoute, je rature, je refais. J'ai une allégresse à ces sortes de besognes que je ne sens pour nulle autre, un entrain qui me rend patient et qui est invincible. Je me sens de la verve, il me vient des inspirations. Ah ! il faut qu'une page soit bonne, pour que je n'y montre pas vingt choses à re-
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prendre. Je trouve ce qui choquera le goût des badauds ; je connais les plaisanteries qui rendent grotesque ce qui est touchant et sublime ; je possède l'art de mentir effrontément sans qu'on puisse m'accuserde trahir la vérité; je sais citer des phrases et des mots qu'on voit dans l'auteur, et qui cependant n'y sont pas ; avec ses propres paroles, je lui prête des intentions qu'il n'eut jamais ; j'incrimine mieux qu'un procureur général; et je défie le plus habile de réfuter les fautes que je lui prête, à moins d'y employer un volume, que personne ne lira.
— Trouves-tu cela bien honnête, Vipereau de Belmont?
— Quelle bêtise ! J'ai reçu un bec d'acier et des ongles de fer, je trouve très-honnête de m'en servir, attendu que je crèverais de faim si je ne m'en servais pas. Je trouve très-honnête de viser à me faire douze ou quinze mille francs de revenu en satisfaisant mes penchants et en me rendant illustre et redoutable.
— Et tu es content ?
Il but, et continua, non sans quelque sauvage accent de tristesse.
— Je suis content, pas autant que je le serai plus tard, mais autant que peut l'être un homme encore peu connu et mal payé. Je hais : j'aime à me venger. Quand je me vengerai mieux, je goûterai des joies plus pleines.
— Mais de quoi donc te veux-tu venger ?
— Voici. Quiconque a reçu du hasard un avantage que je n'ai pas, celui-là m'outrage, il est mon ennemi. Gare à lui s'il fait un livre I Quand je déchire le livre, il me semble que je roue l'auteur. Je le punis d'avoir plus d'esprit, plus de rang, plus de succès que je n'en ai. Je lui fais expier le sourire des comtesses, les caresses de la fortune, le parfum des louanges ; et s'il n'a rien de tout cela,
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du moins faut-il qu'il paye le bonheur de n'être point jaloux, de posséder sa pensée et d'en être le maître, comme d'autres sont maîtres et possesseurs de tant d'autres tré-^ sors. Pourquoi sont-ils gentilshommes et moi roturier? Pourquoi sont-ils nés d'honnêtes gens, quand j'ai pour père un Auvergnat qui laissera tout à sa cuisinière? Pourquoi n'ai -je point d'avenir, point de triomphe, point d'amis, et souvent point de chemise ?
— Mais quand tu seras à quinze mille francs, alors on te craindra, tu auras des flatteurs et du linge, et tu ne haïras plus?
II posa la main sur son cœur. — Je sens là, dit-il, que je haïrai toujours ; ce trésor est inépuisable. Et si, comme vous le prétendez, l'âme est immortelle, je haïrai éternellement.
— Prends garde, malheureux, m'é€riai-je, prends garde de dire plus vrai que tu ne le penses !
— ¥lanqv€-mo\ la paix, mou cher petit, reprit Vipereau, avec toute la majesté d'un libre penseur lettré et ivre. Je n'imagine pas qu'on puisse exister d'une manière quelconque sans haïr, et beaucoup. Je définis le néant la privation de la haine. Voilà mon idée. Après cela, oui, je l'avoue, cette vie, cette joie de la haine a ses éclipses. Mon fiel et mon encre jamais ne me donneront ce que je veux. Tu comprends bien que je ne suis pas assez bête pour ignorer ce qui me manque de style, d'esprit, d'instruction, d'aménité ou de politique. Il y en a, dans le métier, qui sont contents de leur petite vésicule, et qui, lorsqu'ils ont éreinté un homme, le croient éreinté. Vois P. comme il sourit pour avoir mordillé Montalembert. Il pense que Montalembert n'en reviendra jamais. Je n'ai point ces illusions puériles. Je vois que mes morts reviennent
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et qu'on lit encordes œuvres que j'ai vilipendées. Mais je les écraserais que je n'en serais pas plus heureux. Sans doute, il y aurait plaisir d'abaisser les plus hauts, de ruiner les meilleurs, d'être craint partout, de voir tout trembler, tout ramper, et ceux qui sont au faîte se demander avec angoisse si je ne les ferai pas dégringoler. Mais je ne serais toujours qu'un critique, c'est-à-dire , un esprit de second rang ; et si ma critique devait vivre, elle vivrait tenant dans ses bras ceux qu'elle immole et les offrant aux jugements suprêmes de la postérité, qui pourrait casser le mien. Qu'est-ce que c'est qu'un critique ? Un cadre autour d'un tableau !
— Eh bien, moucher, m'écriai-je, involontairement attendri des souffrances intérieures que ce malheureux me laissait voir, au lieu de haïr que n'essaies-tu d'aimer? On vit plus doucement et plus longtemps par l'amour que par la haine. Au lieu de prodiguer de malveillantes critiques, efforce-toi de donner d'utiles conseils. Sans cesser d'être juste et même sévère, sois bon...
Il ne me laissa pas continuer. — Tu veux me convertir, dit-il; c'est comme si tu me conseillais de boire de l'eau, parce que tout à l'heure ce bon vin me fera trébucher. Sache qu'à la platitude de l'eau je préfère les nausées de l'ivresse...
Partant de là, il me fit une théorie de la vie qui serait sans utilité pour le lecteur, et dont le style d'ailleurs, qui en était le principal mérite, ne saurait être conservé. Je savais ce que je voulais savoir ; je hissai mon homme dans un fiacre, et je le fis ramener à son taudis, où il commence à recevoir les visites de la gloire.
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Depuis 1830 (1), partout où l'on a vu le parti républicain un peu fortement organisé, c'est-à-dire, suffisamment poui-vu de clubs, d'orateurs et d'écrivains, il est arrivé une chose dont les journaux de ce parti n'ont jamais manqué de s'étonner, mais qui n'a jamais beaucoup étonné qu'eux. Des gens qui partageaient leurs opinions, sans les corriger par la morale austère de leurs principes, ont plus ou moins assassiné les chefs du parti contraire. Nous avons vu, rien qu'en France, l'assassin anonyme du Pont-Royal, puis Fieschi, Pépin et Morey, puis Alibaud, puis Darmès, puis Meunier, puis Quénisset. Nous en oublions quelques-uns peut-être, mais cela fait toujours huit en moins de dix années. A chaque fois , la presse républicaine a manifesté une surprise et une incrédulité profondes. Il lui semblait tout à fait invraisemblable que l'on eût tiré sur le roi, du moment qu'on l'avait manqué. Le coup venait, disait-elle invariablement, de la police, qui ne savait comment échauffer l'ouverture des Chambres, et qui seule pouvait tirer si mal. Quand on lui avait prouvé que l'assassin n'appartenait point à la police, alors elle démontrait qu'il n'était pas républicain. Était-il légitimiste? Non. Philippiste?Non. Jé-
(1) Cet article a été publié dans V Univers, au mois de novembre 1846. On s'occupait alors beaucoup de la mort du saint et illustre paysan de Lucerne, Josepb Leu, assassiné à l'instigation des chefs des corps francs. La presse républicaine, assistée d'une partie de la presse de l'opposition, soutenait, contre toute évidence, que Leu s'était suicidé. Il fallut défendre l'honneur de ce martyr. Parmi les pages que j'eus l'occasion d'écrire à ce sujet, j'en choisis une : elle est nécessaire au tableau très-incomplet que je trace ici des journaux et des journalistes.
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suite? Non. Qu'était-il donc? Tout ce que l'on voudra, mais point républicain. Cependant il fréquentait les clubs ? C'était par désœuvrement. Il lisait les écrits démagogiques? C'est qu'il aimait le beau style. Il vivait dans l'oisiveté? Parce qu'il chérissait l'indépendance. Et dans la débauche ? Il attendait un temps meilleur.
On demandait ingénument s'il n'y avait que la politique qui pût faire assassiner un roi, et s'il était impossible que Darmès ou tout autre, en tirant sur Louis-Philippe, eût cédé à quelque raison personnelle ou purement philosophique. Cela posé, on traitait l'homme avec plus ou moins d'égards, selon l'attitude qu'il montrait aux débats. On revenait à plaisanter l'assassiné et les juges; on admirait la fermeté du coupable, on faisait ressortir ses dits héroïques. L'échafaud de Morey fut comparé au Golgotha , et sa tombe ornée de fleurs ; la mémoire d'Alibaud est restée en vénération. Cherchez une feuille républicaine où ces deux héros, Alibaud et Morey, soient nommés sans respect. Le Constitutionnel n'est que dynastique, et lorsqu'il parle d'eux il n'oublie pas de lever son chapeau. Quant au Siècle, qui est presque du centre, il croit pieusement qu' Alibaud et Morey n'ont jamais existé.
De ces événements et de cette attitude des journaux républicains, imitée autant que possible par les journaux dynastiques, il est résulté une conviction publique et profonde qui, aussitôt que la mort violente de Joseph Leu a été connue, l'a signalée comme un coup du parti radical. Rien cependant ne prouvait positivement que ce parti fût coupable; il n'y avait que des indices ; c'était un effet de sa réputation. Ce qu'on apprit ensuite ne démentit pas ce premier instinct, et la manière dont le parti radical
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se défendit leva tous les doutes, car il n'est pas adroit. Tl l'est si peu, que l'on croirait qu'il n'ose pas l'être, ou qu'il juge contraire à ses intérêts de l'être. Point d'indignation devant le crime, point de recherches pour découvrir l'assassin. A quoi bon chercher, puisque l'on ne trouverait pas ; puisqu'il n'y a pas d'autre assassin que l'assassiné lui-même ; puisque, en un mot, Leu s'est suicidé?
Quoi ! Leu s'est suicidé ? Oui, dans son lit, à côté de sa femme et de son enfant, qui ont fait disparaître l'arme, ce qui explique pourquoi l'arme ne se retrouve pas. — Cela est très-croyable, ajoute le Constitutionnel ^ car tous les journaux des corps francs, qui ont nos sympathies et qui sont incapables de mentir, nous l'affirment. — D'autant plus, reprend le National^ que ce Leu était un dévot, un esprit faible, qui se troublait du sang versé dans les dernières affaires, et qui avait des remords. — Pour moi, conclut le Siècle, ce qui entraîne ma conviction, c'est que l'on accorde à Leu quelques qualités ; or, le suicide n'est pas incompatible avec une certaine grandeur d'âme : Caton s'est tué.
Sur ces entrefaites a paru le rapport de la commission d'enquête, constatant la découverte et les aveux de l'assassin. Ce rapport a été publié. Les journaux républicains et leurs suivants dynastiques vont-ils se rendre ? Point du tout, et au contraire, ils n'en reviennent que plus fort à l'hypothèse du suicide. Elle est en effet commode; elle a en outre, malgré la bonne volonté do Siècle et l'exemple excellent de Caton, l'avantage de déshonorer M, Leu. Le Siècle a pensé un moment que Millier, l'assassin, pourrait bien être un malheureux, assez fanatique pour se proclamer coupable d'un crime qu'il n'a pas commis, et pour en recevoir la punition, dans le seul but de plaire aux
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Jésuites. Le National va plus loin. Il ne reproduit pas le rapport, mais il l'analyse sommairement, le trouve mal écrit, fabuleux, et finit par douter que Millier existe. « On essaye, dit-il, d'impliquer toute une opinion dans la « complicité d'un meurtre, et le mystère règne encore sur « le meurtrier lui-même. » Cette ingénieuse argumentation ne se développe pas sans beaucoup d'injures contre l'acharnement passionné avec lequel les Lucernois ont battu les corps francs qui venaient brûler et piller leur ville, et contre M. Leu, un des agents les plus actifs et les plus implacables des Jésuites. Au moyen de cette logique, l'hypothèse du suicide reparaît dans sa splendeur première, et même plus évidente ; car, remarque le National, « elle a suffi pour exalter le parti jésuitique ; il a fallu à tout prix trouver un assassin, avoir un aveu, compromettre des complices, >> Et voilà pourquoi l'on a inventé le prétendu Millier. Il est donc clair que Leu s'est suicidé.
Mais le National n'est qu'un pauvre avocat à côté de la Réforme. Nous avons entendu des lieux communs de Palais, voici de l'invention :
La Réforme commence par tomber des nues, elle sait à peine de quoi il s'agit ; elle a vaguement entendu dire qu'on rf accuse le parti radical d'avoir assassiné un propriétaire campagnard des environs de Lucerne , nommé Joseph Leu..., homme tellement ignoré que les radicaux n'ont appris sa vie que par sa mort. » Au National, on le connaissait ; mais à la Réforme, on ne savait point qu'il existât. « Qui donc, parmi nous, avait entendu parler de M. Leu avant d'apprendre qu'il avait été trouvé tué, dans sa chambre, d'un coup d'arme à fen!^> Gageons qu'on étonnerait beaucoup \8l Réforme si
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on lui disait qu'au mois de mars dernier, les corps francs ont tenté d'envahir Lucerne, qu'ils ont été battus; que ce propriétaire campagnard, nommé Leu, n'a pas peu contribué à les mettre en déroute, et que les susdits corps francs, nommés aussi radicaux en Suisse, le connaissaient si bien, que d'avance ils l'avaient signalé comme « un des premiers à qui l'on devait faire passer le goût du pain. » C'est leur style.
Maintenant, la Réforme apprend qu'un homme s'accuse d'avoir été l'instrument du parti radical dans le meurtre du nommé Leu, propriétaire campagnard, et que cet homme a nom Millier. Elle ne le connaît pas plus que l'autre, et rentre pour un moment dans la thèse du National. « Quel est ce sieur Mûller? » La question n'estelle pas charmante? Le sieur Millier, ô Réforme! est l'homme qui s'accuse d'avoir assassiné le nommé Leu, dans l'espoir que certains personnages, qu'il désigne et que l'on interroge, lui donneraient une forte somme. — Ah ! « Et comment a-t-il été amené à faire cette déclara- « tion? Était-il détenu, menacé, ou au contraire est-il « venu s'accuser spontanément ? Voilà ce que l'on ne nous « dit pas. » On vous le dit fort bien, ce me semble, et vous n'y répondez guère. Mais il s'agit bien de cela. Changeant brgsqueraeut de langage, la Réfomie avoue l'existence de Millier, reconnaît sa culpabililé et du même coup sauve la précieuse hypothèse du suicide. Laissons-la parler, on n'en croirait pas une analyse, et le style de ces messieurs a d'ailleure son prix :
« On dit, et ceci du moins est conslani, que M. Leij était nn homme d'une imaginalion ardente et d'na cerveau faible, une de ces reproductions nombreuses du type fanatique de tons les tenip.s et
«le tous les pays. On ajoute que M. Leu était entièrement dévoué aux Jésuites, qu'il avait dans leur parole une foi aveugle; on cite de lui des exemples de crédulité tels, qu'on pourrait à peine les attendre de ces bonnes paysannes qui dépensent leur dernier sou pour acheter la magnifique lettre de Jésus-Christ dont les Jésuites ont vendu tant d'exemplaires cette année dans nos campagnes. On dit que des hommes , très-intéressés à frapper vivement l'imagination des montagnards lucernois, sont parvenus à persuader à M. Leu qu'il ferait une chose très-agréable à Dieu s'il consentait à sacrifier sa vie pour assurer le succès de la sainte cause, et qu'ils lui ont promis une trèsbelle part dans la vie future, une place honorable dans la légende des martyrs.
« Quant au fait de la mort elle-même, on disait que, pour rassurer la conscience de M. Leu , on lui avait épargné le suicide; il n'avait en autre chose à faire que de ne pas se mettre en défense contre l'assassin , et , grâce à cette distinction assez jésuitique , d'ailleurs, il s'était endormi du sommeil des justes , pour la plus grande glorifi. cation de ses directeurs.
« Voilà ce qui se dit partout en Suisse. »
Et voilà ce qui s'imprime en France , à Paris , capitale de la civilisation, des lumières et de l'incrédulité ! Voilà ce qui s'imprime sans que personne, à part quelques catholiques, pousse un cri de dégoût et d'horreur 1 Voilà l'incomparable bêtise et la férocité que peuvent impunément étaler des hommes qui prétendent à la domination du monde I Ils peuvent écrire ainsi sans perdre leurs partisans parmi le peuple, et sans éloigner leurs alliés de la bourgeoisie. Le Siècle^ le Constitutionnel restent d'accord avec eux pour écraser la Suisse catholique et pour déshonorer ses martyrs.
Le procès se poursuit. L'assassin, accablé du poids de son crime, éprouve enfin des remords; il fait les aveux les plus détaillés et les plus complets. Les journaux républicains ne veulent pas le croire, les journaux dynastiques entrent en discussion pour prouver qu'il s'accuse fausse-
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ment. 11 demande à mourir : — Vous voyez bien, dit le National, qu'il est fou ! — Et le Constitutionnel réclame contre les aveux de cet homme qui sont sans valeur, ditil, parce qu'on l'a séquestré. Il n'y a qu'une chose que ce» maîtres en argutie n'expliquent pas , c'est l'avantage que l'assassin trouve à se faire trancher la tète. Millier va au supplice, il emporte son secret dans la tombe. Croirontils enfin qu'il a commis le meurtre ? Oh non î ils le plaignent, ils dénoncent au monde ce mémorable exemple du fanatisme, et ils dévouent à l'exécration des esprits droits et des âmes pures les Jésuites qui lui ont enseigné le mensonge et la calomnie.
Le Pape, dans une allocution prononcée en consistoire, déclare vénérables soixante -douze martyi-s qui ont récemment souffert le dernier supplice au Tonkin et à la Cochinchine. Il y avait parmi eux plusieurs prêtres d'Europe, la plupart de ces prêtres étaient français. Quel honneur pour nous ! Quelle joie pour les catholiques des nations européennes qui, les yeux sur l'avenir, aiment notre France avec un cœur plein d'espoir et ne savent presque pas séparer, dans leur amour, la sainte Église de sa fiU^ ainée !
Ils avaient vécu parmi nous, ces chrétiens qui renouvelaient hier l'illustre exemple des premiers soldats de l'Évangile; ils étaient nos frères, ils sont nés sous notre soleil ; mais l'aride vent de l'impiété, qui sans cesse nous poursuit et nous dépouille, n'a point séché l'eau du baptême sur leurs fronts prédestinés. Il ne faut donc jamais désespérer! Le temps le plus mauvais est escore fertile
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en miracles 1 Des pierres du chemin, Jûieu peut faire toujours des enfants d'Abrah;un ! Martyrs, saviez vous quelle gloire vous attendait ! Fils de nos cités, saviez-vous, lorsque vous entendiez parler de ces pays pleins de mystères, de ce monde étrange fermé aux voyageurs, que là vous iriez un jour mourir sur la croix apportée par vous ? Peutêtre que déjà, au fond du cœur, sans rien dire à vos mères, vous le saviez en effet, ou que du moins vous l'espériez! Jadis on aurait connu jusqu'au moindre détail l'histoire précieuse de votre vocation ; les cœurs et les pas se seraient tournés eu foule vers le temple ou vous portiez à Dieu les premières confidences de vos saints projets ; les habitants de la contrée où vous reçûtes le jour eussent revendiqué l'honneur de cette confraternité du baptême qui semble les unir plus particulièrement à vous. Mais vos noms sont inconnus du sol qu'ils honorent, et ce pays qui se vante de quelque soldat, de quelque politique ou de quelque rimeur, ignore qu'il vient de donner un martyr à l'Église, un saint au ciel.
Qu'importe! Peut-être est-il bon que les sociétés qui refusent aux missionnaires les ressources qu'elles procurent à de simples voyageurs curieux, que les gouvernements qui ne donneraient pas pour convertir cent mille infidèles ce qu'ils donnent pour acheter un journaliste, refusent également aux ouvriers évangéliques les applaudissements et la gloire qui sont tous les jours prodigués à de si petites œuvres et à de si petites gens. Il est bon que les apôtres n'attendent rien , qu'ils n'espèrent rien de ce monde, ni aide ni souvenir, et qu'ils fassent tout pour Dieu. D'ailleurs, on le voit, les efforts ne sont pas sans fruits, le sang n'est pas perdu. Chacun de ces martyrs est mort entouré de catéchumènes ; l'exemple de tous nous est donné; les
triomphateurs vieiment de monter au Capitoie; leur gloire est proclamée par un héraut dont la voix ne prononce pas un seul mot qui ne retentisse sur tous les points du monde et dans toute la durée des temps.
Mais que dire aussi de ces prêtres et de ces fidèles indigènes? de ces rejetons si vigoureux, greffés par la foi sur la souche pourrie d'une civilisation qui dépasse de bien loin la mollesse et les corruptions de la nôtre? C'est de ceux-là surtout qu'un tel exemple est doux à recevoir. Parmi des populations silencieusement courbées sous le joug le plus rude, abruties par le despotisme et l'erreur, voilà que tout à coup éclatent les saintes révoltes de la vérité. Un homme franchit les limites de cet autre monde, il brave tous les dangers, il surmonte tous les obstacles, il déjoue toutes les surveillances, enfin il plante la croix sur un sol qui ne l'a jamais vue : et soudain s'avancent d'autres hommes pour mourir au pied de cette croix. Mais avant d'y mourir, que n'a-t-on pas exigé d'eux, et combien d'autres morts ont du précéder cette mort dernière qui se présente accompagnée des plus cruels tourments ? Ce ne sont plus ici les enfants du monde catho-; lique, investis presque en naissant de la grâce du baptême, plus ou moins préservés d'une totale ignorance par les débris de la croyance de leurs premiers ans, par des exemples saints, par des prescriptions sociales qui gardent encore les traces de la loi divine, enfin par l'habitude de la liberté. Ceux-là ont eu toujoure deux maîtres à qui tout en eux appartient : l'empereur et leurs sens; ils ont vécu dans la crainte de l'homme et dans le seul plaisir de la corruption. Or, désormais, il faut braver cet homme et renoncer à ces plaisirs; il faut courir au-devant de tous les dangers et de toutes les privations, pour trouver,
quoi? les tourments et la mort. Et c'est ce qu'ils ont fait, comme le faisaient, il y aura bientôt deux mille ans, ces autres païens qui, sur tous les points du monde connu, confessaient Dieu et s'en allaient mourir.
Que pensent donc de ces événements, de ces spectacles, nos feuilletonistes et nos fabricants d'articles de fond? Ce sont d'honnêtes gens, qui savent juger de toutes choses, et de la religion catholique comme du reste. Ils la jugent même assez volontiers; assez volontiers ils lui prédisent qu'elle ne durera pas longtemps, à moins qu'elle ne se laisse refaire par eux ou par quelque autre qu'ils indiqueront. Pourquoi ne parlent- ils pas de l'allocution du souverain Pontife? Serait-ce que ce document et les faits qu'il révèle ne leur paraissent pas dignes de tant d'intérêt, ou craignent-ils qu'on n'y trouve un argument contre leurs prophéties? Eh 1 qu'ils se rassurent. Il restera des incrédules, des gens à l'épreuve de toute la charité des missionnaires qui convertissent les Chinois ; ces gens ne sont autres qu'eux-mêmes. L'art de les transformer n'appartient qu'à la politique, et l'on pourrait dire que l'Église, avec toute sa science, n'y entend rien. La politique seule a cent tours en son bissac pour les faire aller de ci de là, tourner et virer comme elle le veut. Certains petits engins ronds, blancs et jaunes, forme et couleur du soleil, font prendre toutes les nuances à ces caméléons. On dit quelques paroles, on leur fait toucher ces talismans, crac ! la conversion est opérée.
Pour les entretenir dans la ferveur du premier zèle, il suffit d'une exhortation par mois... à moins qu'on ne préfère accumuler toutes les exhortations l'une sur l'autre, le même jour ; mais ce dernier parti est moins prudent, car ils ont peu de mémoire ; c'est même une de leurs
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qualités. On leur rend tout aimable , on leur fait tout faire. Très-bavards de leur nature, ils consentent à garder un silence obstiné; très- paresseux et très-amoureux de Paris, ils consentent à traverser les mers et à s'en aller vivre parmi les nègres. Mais que vont-ils faire parmi les nègres? Cela ne vous regarde point, c'est un secret d'État. Ils vont voir peut-être si les nègres ne pourraient pas aussi changer de couleur. Plusieurs acceptent des pénitences bizarres, comme de crier qu'il faut marcher dans la rue à droite et non à gauche du ruisseau, mais toujours au plus près du ruisseau, et que le salut de la France est à ce prix. Ils ne font pas difficulté non plus de s'étaler aux vitres des libraires, sous la forme d'une brochure ou d'un livre, et là, de se donner aux passants comme de francs lurons qui veulent bien que le public pense deux ce qu'ils en pensent eux-mêmes, et ferrés sur le mépris de l'opinion publique au point de publier leurs œuvres complètes avec portrait, pour peu qu'on le désire. D'ailleurs charmants garçons, jamais embarrassés , toujours d'humeur joviale, enfin des gens qui ont la paix du cœur. On leur dit : Mais, vous avez cette opinion pour de l'argent! — Ils répondent : J'en aurais bien une pour rien ! — Quoi ! vous vous tournez de ce côté ? — Je me tourne toujours du côté où je mange ! — Vous avez donc renié votre parti? — Je suis ami du régime constitutionnel et j'obéis à la majorité.
Ils ont, ces messieurs, une grande vertu, qu'ils nous prêchent sans cesse : la tolérance. Ils tolèrent tout, hormis cependant qu'on ne tolère pas tout ce qu'ils tolèrent; et de là nos querelles. Ne croyez pas qu ils méprisent la religion catholique, ô mon Dieu non ! s'ils en disent du mal, c'est qu'il faut bien qu'ils disent quelque chose et
qu'ils s'ennuieraient de lancer toujours leurs balles contre le même mur. Ils affirment que la religion catholique va mourir : ils n'y tiennent pas pourtant ; ils veulent bien qu'elle vive. Qu'est-ce que cela leur fait? Ils l'attaquent : pourquoi ne l'attaqueraient-ils pas? ils attaquent bien le ministère, qui est plus qu'une religion, plus que deux et que trois religions, qui est toutes les religions. Sont-ils les ennemis du ministère? Mais non, vous voyez bien. Ils veulent seulement que le ministère les convertisse et les fasse vivre. S'ils attaquent la religion , les croyez-vous si mal habiles dansleur industrie, qu'ils ne puissent tout aussi gaillardement la défendre? Tout cela, jeux d'esprit! on est sur la terre pour s'y amuser des hommes et des choses, et pour devenir gras. Mais ce qui les blesse et les met en colère, c'est qu'il y ait sur la terre des choses dont on ne veuille pas s'amuser comme eux ; des choses auxquelles on croit, et qu'on entreprenne absolument de leur faire respecter ; c'est qu'on admette des vérités qui durent, des devoirs qu'ils ne reconnaissent pas. Là-dessus, ils sont sans miséricorde. Vous voyez ces viveurs saisir alors leur plume mercenaire, et, chose rare dans une telle vie, déclamer contre la religion, qu'ils appellent Yintolérunce^ avec une sorte de haineuse conviction. Il semblerait, à voir cette soudaine énergie, que Yintotérance menace quelques-unes de leurs proies, et que tout à l'heure, s'ils n'y prennent garde, il n'y aura plus assez de gens à qui ils puissent se vendre, ni de misérables choses qu'avec cet or immonde ils puissent à leur tour acheter.
C'est que, tout gens d'esprit qu'ils se disent, et qu'ils sont en effet, ils ne savent point qu'il est sur la terre deux choses qui ne voudront jamais s'accorder : la religion de I ame et la religion du ventre. Sans marquer ici toutes
leurs différences, la religion de l'âme fait des apôtres et (les martyrs ; la religion du ventre donne, entre autres productions, des écrivains mercenaires, qui ne pourront jamais, quels que soient l'orgueil et l'immensité de leur indifférence, se dispenser d'outrager bassement et sottement la religion des apôtres et des martyrs.
Dans la combinaison de talents, de qualités et de nécessités qu'il faut pour former un véritable journaliste, il entre certains ingrédients moraux qui font de lui le plus utile et le désintéressé soutien du parti qu'il sert. Rien ne peut remplacer un journaliste capable et convaincu. C'est lui qui toujoui-s veille sur la brèche et qui frappe à propos, souvent sans conseil , souvent contre la volonté des chefs, non les grands coups, mais les coups sûrs. 11 force les traînards à marcher, engage, compromet les timides, retient les téméraires ; il panse les blessés, réconforte les vaincus, fait comprendre aux maladroits leurs fausses manœuvres et les répare. Que la désunion se mettrait vite dans le parti, si le journaliste n'était pas là pour distribuer exactement les éloges et taire les torts réciproques! Car il reçoit toutes les confidences, il est dans le secret de tous les amours-propres et de toutes les amhitions, etil force des jaloux às'entre-servir. Plus quetous les autres , par la grâce de sa position , secondaire et presque cachée, il s'élève au-dessus des antipathies personnelles; il étouffe au besoin ses sympathies : son écriloire, d'où coule la renommée, est libérale pour tout le monde et ne se ferme que pour lui-même.
Voyant comment se fait la gloire, le journaliste y gagne
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de la mépriser. C'est quelque chose de mépriser la gloire, surtout lorsque l'on n'y a nul titre et qu'elle pourrait se montrer revéche.
J'appellerai le journaliste la bêle du somme de parti. 11 le tire, il le fait avancer, il le porte à la sueur de son front, sans gloire ; et tel homme important, orateur, écrivain, intrigant, dont le panache ondoie au-dessus de la foule, est redevable de sa haute taille et de ses enjambées rapides à l'animal robuste, patient, modeste et inconnu qui lui prête son dos.
Pour tant de services, pour tant de zèle, le journaliste ne reçoit qu'un chétif loyer : une petite place obscure, si le parti triomphe ; la misère, s'il succombe ; dans tous les cas, l'oubli. Trop heureux s'il n'a pas sué, travaillé, dévoué sa vie pour faire des ingrats et des traîtres ! Que de personnages surfaits, gonflés, exaltés par le journaliste, n'ont profité de la valeur imaginaire qu'il leur a donnée que pour se vendre à propos ! Que d'autres, et des plus caressés, paradant sous le drap d'or que leur a tissé sa plume, le renient au moment difficile, et si on leur dit ; Mais vous l'inspirez ! répondent : Je ne le connais pas ! Dans les compromis qui se trament à son insu, lui qui ne veut rien devenir et qui ne peut rien être, il est le bouc émissaire de toutes les manœuvres irritantes, le pelé, le galeux de qui vient tout le mal ! C'est lui qui a été amer, violent, qui a fait les blessures cruelles, qui a méconnu les égards dus à l'honorable adversaire ; que n'at-on pas fait pour le brider, pour l'adoucir ? mais rien n'a pu jamais dompter sa passion et son insolence. Ainsi parlent de lui ceux qui souvent se sont irrités contre lui, parce qu'il les forçait de contenir l'âpre expression de leurs ressentiments et la fureur de leur vanité blessée.
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Il sait comment on le traite, et il pardonne quand l'intérêt de la cause exige son pardon, quitte à se venger plus tard; mais j'en ai vu, le croira-t-on, qui oubliaient de se venger. Est-ce vertu ! Non ; le mépris de l'humanité y a trop de part. Plusieurs finissent par faire reluire des sots, uniquement pour le plaisir qu'ils prennent à se moquer du public ; comme Vaucanson, s'il avait négligé de montrer sou automate aux hommes et se fût contenté de voir la figure qu'il ferait parmi les canards et l'accueil qu'il recevrait d'eux.