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tendre Guillaume. Pourquoi? c'est qu'il est pauvre. Elle hait le vice, mais le velours la fascine; elle adore la vertu, mais la bure et le brouet l'épouvantent et lui font horreur. 0 belle àme! Et, le cœur plein de ce cher Guillaume, elle va mettre en oeuvre toutes les rubriques de la dissolution pour accrocher le testament d'un crétin. Guillaume, de son côté, est assurément la perle des purs ; il brûle pour la comtesse Alice d'un feu tout angélique comme elle. Isidora néanmoins le reprend et le fait tomber d'une façon immonde. Pourquoi? C'est qu'Isidora est belle.
Ainsi les philosophes et la philosophie n'y font rien ; l'amour et les aspirations éthérées n'y font rien : la fascination du bourbier est plus forte. Dès qu'on le voit, on brise ces faibles attaches , on court au bourbier , on s'y plonge, on s'y vautre, on y revient. Georges s'en aperçoit ; il lavoue et le proclame , et il ajoute qu'on trouve des épines dans cette fange. Mais comme Georges ne veut ni du mariage ni du célibat, il fait des livres pour donner au monde le goût de cette fange et de ces épines ; il assure que, tout bien calculé, c'est encore là qu'on trouve le bonheur et la vertu , pourvu qu'on ait soin de lire Rousseau et de cirer soi-même ses souliers.
Vous êtes charmant , vieux Georges , et vos livres seraient plus moraux que vous ne le souhaiteriez, s'ils ne gâtaient tous ceux qui ne les méprisent pas ; mais quand vous voudrez une bonne fois réhabiliter une femme de mauvaises mœurs , lisez l'histoire d'Afra , courtisane d'Augsbourg. Elle était si belle , elle avait tant d'esprit, elle avait fait tant d'héritages, qu'elle regorgeait de maisons, de villas et de bijoux. Elle devint chrétienne, elle eut honte de ses richesses acquises dans les trafics de l'impadicité, et elle voulut les donner aox pauvres.
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Les pauvres refusèrent ces trésors impurs. Alors elle les .leta et les brûla , et (it pénitence. C'était en 304 , durant la persécution de Dioelétien. Le juge Gains la fit comparaître, et lui ordonna de sacrifier aux dieux ; car, ajoutat-il, mieux vaut vivre que de mourir dans les tourments. Afra répondit humblement qu'elle était chrétienne. — Je sais, poursuivit Gaïus, que vous êtes une prostituée. Sacrifiez donc , car vous ne pouvez prétendre à l'amour du Dieu des chrétiens. — Notie-Seigneur a dit, reprit Afra, qu'il était descendu du ciel pour sauver les pécheurs. L'Évangile rapporte qu'il permit à une courtisane comme moi de lui arroser les pieds de ses larmes , et qu'il lui pardonna ses péchés. Loin de rejeter les pécheurs, il s'entretenait familièrement avec eux , et mangeait à leur table. — Sacrifiez, continua le juge, afin d'avoir beaucoup d'amants qui puissent vous enrichir. — Je me suis, dit Afra , dépouillée de ces richesses infâmes , dont les pauvres d'entre nos frères n'ont point voulu. — C'est en vain, dit Gains, que vous regardez Jésus- Christ comme votre Dieu ; il ne voudra point de vous : une courtisane ne peut jamais être appelée chrétienne. — Je l'avoue, dit Afra, je ne mérite pas d'être appelée chrétienne; mais Jésus-Christ m'a fait la grâce de m'admettre au nombre de ceux qui croient en lui — Je vous sauverai si vous sacrifiez, dit encore Gains. — J'ai pour sauveur, dit Afra, Jésus-Christ, qui, sur la croix, promit le royaume des cieux au larron pénitent. — Sacrifie, s'écria le juge plein de colère; ou je te ferai fouetter en présence de tes amants. — Il n'y a, répondit Afra d'une voix paisible, que le souvenir de mes péchés qui puisse me causer de la confusion et de la douleur.
Le juge enfin, à bout de séductions et de menaces, lui
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déclara que, si elle n'obéissait pas, il la ferait mou ri «■• Afra répondit qu'elle desirait la mort, si toutefois elle était digne de mourir pour son Dieu. Et comme Gaius ajouta qu'il la ferait tourmenter , et ensuite brûler ^ ive : « Que ce corps, s'écria-t-elle , qui a été souillé par tant de crimes, souffre mille tourments, il les mérite ; mais mou àme restera pure, et je n'aurai point offert de l'encens au démon. » Elle fut attachée nue à un poteau, battue de verges, et brûlée. Pendant qu'on élevait le bûcher, elle priait; on l'entendit prier au milieu des flammes, et elle expira eu prononçant le nom de Jésus-Christ.
Mets de côté ta passion, tes systèmes et tes livres, ô Georges! J'en appelle à cette meilleure part de toi-même, qui t'élève quelquefois au-dessus de tant de misères ; j'en appelle à ton génie, qui t'a permis souvent de voir, de sentir et d'admirer ce qui est grand, et beau, et pur. Que dis-tu de cette courtisane? îSe trouves-tu pas, comme moi, qu'elle vaut bien ton Isidora, et que la foi chrétienne s'entend à relever les âmes encore mieux qu'Helvétius et Rousseau? De la courtisane Afra, l'Église, qui a aussi ses audaces et ses pardons, et qui se mêle aussi de réhabiliter les pécheresses, a fait une sainte ; elle a conté sa vie, et l'a mise sur les autels. Tu ne manques ni d'effronterie ni de paradoxes, aimable Georges ; mais tu n'oserais ni tu ne pourrais proposer rien de tel , en faveur d'aucune de tes amies.
Galupet a fait une critique du roman de Georges. Ce qu'il y trouve à reprendre, c'est qu'lsidora ne croit pas à l'amour. Galupet veut qu'on croie à l'amour. Ne lui dites ni ceci ni cela; il vous répond : Amour! Il vous dit que la passion ne meurt pas , que la flamme ne s'éteint pas, que ceci, que cela. Or, Galupet est un petit chétif qui s'a-
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breuve de sirops ; il n'a pas cinq pieds, il est myope. Que veux-tu faire de l'amour, Galupet ?
Georges, dit -il, ne croit pas à l'amour, et voilà le côté « immoral » de ce rare talent.
Madeleine de Scudéry , la pauvre créature , se laissa bien aller à rimer quelques madrigaux que n'eût pas signés une vestale. Pellisson, dont elle mettait un peu trop le bonheur à la fenêtre, aurait eu le droit de se plaindre ; mais enfin elle était fille , et aussi majeure que laide , et Pellisson n'a rien dit. On n'imprimait pas d'ailleurs ces choses-là toutes chaudes ; elles ne paraissaient que longtemps après l'occasion, anonymes, ou sous des noms supposés.
Cette petite bergère penseuse que je n'aime pas, la Deshoulières, fut libre d'esprit et de langue, et laissa courir des pièces gauloises ; mais elle était veuve. Et nulle part je n'ai lu que son mari, quoiqu'il fût mousquetaire et quoiqu'elle fût londelette et rimeuse, ait eu rien à lui reprocher.
Notre grande et chère marquise, parfois cède au plaisir de compter drôlement à sa fille quelque drôlerie du grand siècle. On aimerait autant à ne pas rencontrer ce pied de bouc dans son livre; mais d'abord elle ne faisait pas un livre, elle n'imprimait rien , l'admirable femme ! Elle causait au coin du feu, portes closes, valets absents, enfants couchés ; trop parfaitement honnête en tous ses comportements pour avoir besoin de dire qu'elle blâmait ce qui la faisait rire. Si un benêt d'éditeur , qu'on n'ose gronder , n'a point voulu passer la plume sur ces traits échappés daus l'intimité de l'entretien , et baisser cette
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guimpe que soulève la rapide course de l'esprit , c'est la faute de l'éditeur, non la sienne. Elle reste chaste et digne par ses mœurs, par son génie, par son amour, par sa piété.
L'aimable la Fayette fit un charmant conte, où elle montrait sous une gaze ce qu'il faut, lorsqu'on est femme, laisser derrière les rideaux et derrière les murs. Je n'aime pas qu'une femme peigne l'amour ; mais elle peignait de souvenir. Point de mari d'ailleurs pour lui dire : Corbleu! madame, vous faites voir aux gens des choses qui ne regardent que moi.
Je voudrais excuser la Riccoboni ; car elle est pleine de cœur , et elle vécut dans un temps malheureux , tout saturé de luxure. Vous savez qu'elle était comédienne , femme d'un acteur qui la négligeait fort, et qu'elle aimait extrêmement. C'est à lui que furent adressées la plupart de ces lettres où respire une jalousie si tendre, si vraiment amoureuse. Un acteur qui veut bien que sa femme monte sur les planches , fardée , court-vétue d'en haut , courtvétue d'en bas, et qu'elle parle d'amour sous l'haleine du parterre, n'a pas à souffler mot si sa femme ensuite écrit ces choses-là , surtout lorsqu'il l'abandonne, ne lui laissant d'autre pension que son écritoire. Ajoutez qu'elle devint veuve.
Ces exemples me viennent à l'esprit quand j'étudie nos femmes auteurs. Je vois que jadis le mari n'existait pas, ou qu'il était respecté.
Aujourd'hui une femme remplit de séductions, d'enlèvements, d'accouchements et de doctrines plus gaillardes encore, trois, quatre , dix volumes, qu'elle signe du nom de son mari vivant ; et même il y a progéniture dans la maison.
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Il me semble que, si ma femme signait de tels livres , j'aurais quelque scrupule à signer ses enfants.
Elles font des vers incroyables, où l'on entend rugir la chair la plus endiablée qui fut jamais , ne parlant que d'ivresses, que de transports, que de délires: Aimer, ahî... aimer, oh!... aimer, c'est... Mon sexe ne me permet pas de répéter les définitions et les hennissements de ces dames. J'y renvoie le lecteur, qui verra tout cela signé du nom d'un mari.
D'autres entreprennent une description d'elles-mêmes, un tableau achevé , dont l'alcôve forme le cadre ; et toujours le nom du mari , comme pour certifier conforme.
Enfin , ce mari en laisse tant passer, que parfois je ne crois plus à son existence. Où le voit-on? Gomment s'habille-t-il? Que fait-il de sa canne?
Il existe, ce n'est point un mythe. Daumier, en de fidèles peintures, nous le montre berçant les enfants et raccommodant ses chausses. S'il est sot, le talent de sa femme lui plaît; s'il est lâche, le talent de sa femme le nourrit. Ce n'est pas que les libraires se battent à sa porte, ni que les chalands se battent chez le libraire ; mais 11 y a un fonds, au ministère de l'instruction publique, destiné à encourager les belles-lettres, sur quoi on entretient ces muses. .Teuues, elles attrapent une pension que vieilles on leur laisse par habitude et par pitié. Avec un peu de tournure , elles parviennent encore à brouter quelques palmes dans les jardins académiques. Un mari mal endurant, on le met à la porte. S'il fait un procès, c'est une réclame. S'il empoigne la pecque et la nantit d'une bastonnade, autre réclame ! et le brutal finit par aller en prison.
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Une Corinne , non pas de ces déshéritées à qui l'on peut tout pardonner, et qui boitent dans la crotte , troussées jusqu'aux jarretières , sous les tristes insignes de la nécessité ; mais une à qui Dieu , la nature et le monde avaient prodigué leurs dons, intelligence, beauté, fortune, gloire; une qui, fille, a connu son père, et, mère, ses enfants. Pourtant elle est descendue au feuilleton. rS'importe, on lui paye ses feuilletons sur un pied masculin , et c'est encore un honneur. L'autre jour, elle commença donc un feuilleton , et elle le dédia publiquement à sa fille, non pas grandelette, mais femme, au plein de la saison où s'épanouissent les fleurs d'oranger. Voici la courte dédicace : A Angélique; mon enfant, cherchons tous deux. Bien , que vont-elles chercher? Une dame paraît; elle est veuve depuis quelques semaines , et elle reprend des rendez-vous nocturnes qu'elle combinait, avant son veuvage, avec un jeune rustre des environs de son château. On s'embrasse fort. La dame fait ce quelle peut pour décider le paysan à venir se délasser chez elle , à la place du défunt; il s'y refuse. La suite à demain. Voilà ce que trouve Angélique, guidée par sa mère, dès le premier numéro.
Gardons-nous du rigorisme ! Mais , en vérité, cette éducation maternelle n'est-elle pas un peu risquée ? N'estce pas là un étrange joyau que l'on ajoute à la dot d'Angélique?
Des livres de Sosthénie , je tire de cette impression ,
qu'elle a toute sa" vie désiré l'amour d'un scélérat, et n'a pu jamais obtenir que le caprice des drôles.
Dans les livres de ces dames , qu'ils soient écrits pour le commun peuple ou pour les législateurs , l'amour est la loi première et môme la loi unique , contre quoi rien ne prévaut, ni l'autorité du père, ni le droit du mari , ni l'intérêt des enfants, ni la volonté de Dieu. Il y a deux individus qui s'aiment, et qui doivent s'appartenir. Périssent tous les règlements, tous les codes, tout le fondement des sociétés humaines, et que Margoton , femme de Jean , puisse habiter en paix avec Pierrot, mari de Toinette! Elles vous prouvent cela de toutes les manières, et vous ne trouverez pas une objection à leur faire que ces charmants avocats n'aient cent fois réfutée dans les cent plaidoyers qui remplissent leurs cent volumes ; et vous êtes des tyrans, vous êtes des lâches , vous êtes des ignorants, vous êtes des athées et des brutes, si vous n'en passez pas par leur avis. Elles sont fondées sur la raison, sur le droit, sur l'histoire , sur la philosophie , voire sur l'Évangile : l'Évangile primitif, bien entendu, celui que les jésuites n'ont pas falsifié.
Macette l'avait dit sans y mettre tant d'appareil , et voici son discours prononcé ex cathedra, tel que Mathurin Regnierle rapporte :
Ma foi , vive l'amour, et bren pour les sergents 1
Cherchez une meilleure épigraphe à certaines œuvres complètes.
•il
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Ne vous étonnez pas trop pourtant qu'il se fasse de pareils livres , ni que ce soient des femmes qui les écrivent , ni enfin que, les ayant écrits, elles aient l'audace lamentable de les signer, en y attachant un pseudonyme transparent et effronté comme tout ce qui les couvre. Ces excès, fréquents aujourd'hui, ne furent jamais rares; à toutes les époques, on a vu sur le théâtre du monde quelques-unes de ces héroïnes , ardentes à décrier la société qui les rejette et les devoirs qu'elles ont trahis. C'est une vengeance , c'est un rôle, c'est une parure, c'est un défi. En général, les cyniques sont des repris de justice : il y a des repris de justice de plus d'une espèce ; tous ne vont point au bagne , et n'ont point passé par la langue des gens du roi.
L'ordre des sociétés est éternel, parce qu'il est établi sur un fondement divin. Nul ne le transgresse impunément. A défaut des lois que, par pudeur ou par clémence, un honnête homme outragé ne veut pas invoquer, l'opinion s'arme et sévit. Vingt maisons respectées défendent leur seuil à des pieds désormais souillés d'une boue indé- ' lébiie, celle du scandale. On n'est pas enfermée aux Madelonnettes , mais il est une autre prison , infranchissable quoique sans murailles. On tombe, de toute la hauteur d'une situation légitime, dans la cohue des gens d'aventures. C'est là qu'il faut attendre , aujourd'hui sur les fleurs suspectes de la galanterie , demain sur la claie du dédain, une seconde justice, certaine, impitoyable, et qui ne sera pas la dernière : le Temps vient flageller et flétrir les femmes déchues, en leur mettaut au front ce qui com-
mande ailleurs le respect : des rides et des cheveux blancs. Que faire alors? Gémir? prier? Mais tant d'ardeurs réprouvées ont tari la source sainte de la prière et des larmes. Se taire? Mais si l'on avait pu se passer d'occuper le monde, on serait restée , paisible ou combattue, sous l'abri domestique. On fait des livres , des livres impies et obscènes , où l'on dévoue à la risée ignorante et partiale d'une troupe de bohémiens , mâles et femelles, toutes les vertus qu'on n'a pas, toutes les auréoles qu'on a perdues , toutes les existences qui ont gardé l'honneur au sein des devoirs dont on a voulu s'affranchir. Sans talent, sans verve, avec une fureur morne, on épanche, sur des pages destinées ^u mépris, et le tîel d'une âme gâtée , et la fange d'une corruption incurable, et les chimères d'une sensualité vengeresse. On demeure altérée de beauté, de jeunesse, de louanges et d'amour ; mais il n'y a plus de jeunesse, plus de beauté, plus d'amour; il n'y en a plus, il n'y en aura plus : il faut se réduire à l'encens déjà railleur des cuistres , et à l'abjecte flatterie des parasites. Pauvres créatures ! Se peindre en beau , comme si on ne les voyait pas ! Sourire et chanter, comme si cette voix fêlée et ce triste visage ne mentaient pas au sourire et à la chanson ! Entreprendre de flétrir celles qui ne leur ressemblent point; marquer d'ignominie la piété, la simplicité , la droiture, la bonne réputation !... Elles oublient une chose : c'est que, pour déshonorer une femme, il faudrait qu'elles eussent raison de dire : Celle-ci est pareille à moi !
Vois-tu , m'a dit Bernard , cette belle fille aux airs nonchalants, qui balaye de sa robe de soie les dalles de la rue
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de Rivoli, et qui jette un regard si fier sur les habits un peu fanés de ma femme ? C'est la muse de Jacquinet , poëte du banquier Lavache. Elle a dans le monde un mari qui meurt de fatigue et de tristesse, et un enfant que les voisins font élever par charité. Enfant et mari, elle a tout quitté pour être la première à jouir des vers de Jacquinet, qui est chassieux et bête. Son mari est honnête homme , plein d'esprit et de cœur , et son enfant le plus joli du monde. Mais on ne lui laissait voir que des gens de bien , et elle voulait s'abreuver de poésie. Elle est donc partie un soir, ne se trouvant pas faite pour soigner un malade et un enfant. Elle est à Jacquinet aujourd'hui, elle sera demain à Godard, et bientôt à toute la rédaction de la Sauterelle; ensuite elle tombera dans le domaine public , où elle sera régalée de plus de coups de pied qu'elle n'a maintenant de cheveux ; mais il faut bien payer de quelque manière la gloire d'avoir inspiré Jacquinet. Pendant qu'elle traîne des robes de soie sur le pavé , nous allons voir son fils , qui n'aurait point de bas et point de chemise , si ma femme ne prenait soin de le raccommoder. Elle le sait , et elle ne craint point de parler de nous devant les amis de Jacquinet ; elle dit que nous sommes des cagots, et elle nous méprise.
Pécora est aimable , jeune , riche , belle, bien née ; elle s'empoisonne , et , afin de conserver l'estime du docteur Blanchard, elle lui laisse sa confession, où elle se déclare athée, adultère, incestueuse, patriote, suicide, et, je pense même, infanticide. Le tout, bien entendu, par la faute de la société ; car elle est douée < d'un caractère invincible-
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ment porté au bien. >' Voilà le morceau, mais il faut connaître l'assaisonnement. Comment donner quelque idée de ce ragoût , qui a révolté des habitués de la Presse ? Je crains, en outre, très-fort de caresser une vanité mons trueuse. Ces pauvres petits chanteurs qui s'égosillent làbas dans les marais du feuilleton, que veulent-ils? Qu'on les nomme. A défaut d'un applaudissement, ils se gonflent d'une huée. Ils sont cinquante, occupés à barbouiller de blasphèmes les plus augustes choses du monde , cinquante dont les honnêtes gens feraient le bonheur s'ils consentaient à les combattre. Pourquoi les combattre? Leurs charbonnages durent peu : les plus solides ne tiennent guère jusqu'au soir. A tout risque cependant, je veux m'arrêter à celui-ci, et m'en servir pour noter l'étiage du roman-feuilleton. Vous êtes averti, lecteur; éloignez les enfants.
Malgré son pseudonyme masculin, l'auteur est femme, ou plutôt il est du sexe et de l'école de Georges Sand. Cela peut-il s'appeler femme? Du reste, mêmes sentiments, même fécondité , même audace, même légende: il n'y manque que le talent. Quand , par hasard, Georges Sand oublie cette rage de banni qui l'irrite ordinairement contre la société , il sait encore former avec art des bouquets de fleurs pures, cueillies dans les parties saines du cœur. Rien de semblable à espérer de ce maigre Sosie. Plus d'instinct, plus d'art ; à peine du métier. Un méchant style sec, mal attifé de guirlandes artificielles, qui se traîne cahin-caha sur tous les chemins battus par le sabot du feuilleton à quinze francs ; une rancune de bourgeoise séparée de corps, une poésie de saute-ruisseau, uue politique de réfugié , une philosophie d'universitaire. Les vieilles rubriques de composition , les sophisraes archifa-
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nés, les lieux communs , refuis des muses provinciales elles-mêmes, sont là ramassés par multitude. L'auteur dénonce ses maîtres, comme la perruche dénonce le sot qui l'instruit. A chaque ligne percent la femme de lettres et la liseuse de romans. Fi ! le vilain museau ! Pour moi , rien ne m'indigne autant que cette servilité de ces prétendus esprits forts , toujours au-dessus de la morale , toujours au-dessous de la pensée, plagiaires de l'ignorance et du vice. On voit que ce n'est point la passion qui les emporte, mais le mal qui les séduit. Non pourtant que la passion manque à notre auteur ; il en a une qui éclate partout : il hait. La religion, le mariage, les grands parents , l'ordre , la société , la noblesse , tels sont les limes qu'il mord. Si j'avais un conseil à lui donner, ce serait de haïr encore sa haine. Condamnée à grimacer dans une perpétuelle impuissance, cette haine lui fait plus de tort que tout le reste; elle est publiquement odieuse et ridicule. Il s'agit donc d'une confession . L'héroïne commence par déclarer qu'elle va se tuer, parce que « la mort, c'est la délivrance. » Le gros badigeon s'étale dès la première ligne. Pécora conte ensuite ses disgrâces. A sept ans , un homme au ton brusque l'arrache des mains d'une femme très-pâle, et la remet à ww homme singulièrement vêtu de rouge, qui descend les escaliers avec une extrême vitesse , et la dépose dans une belle voiture , sur les genoux d'une dame qui lui sourit avec infiniment de douceur. Plus tard , elle a compris que cette femme trèspâle avait dû être sa mère, la comtesse de G***, laquelle, éprise du médecin qui avait soigné le comte de G*** durant sa dernière maladie , a voulu l'épouser malgré deux familles indignées d'une telle mésalliance. L'homme au ton brusque, c'était le médecin lui-même ,
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et l'homme rouge , un laquais du marquis de G***, qui adoptera Pécora , si sa mère consent à ne la revoir jamais. Soulevez-vous ici contre Y orgueil patricien , qui ne craint pas de ravir Pécora à une telle mère , et surtout à un tel beau-père. Ce beau-père , ce médecin vainqueur, ne paraît que pour dire à la mère de Pécora, en lui montrant le laquais rouge qui vient chercher sa fille : « Lucy, ne faites donc pas attendre monsieur. » Voilà qui peint le goût de la ci-devant comtesse de G***.
Pécora est placée au couvent, où on l'élève avec des égards particuliers. Le jour de la première communion , l'aumônier du couvent lui donne avis de tâcher de plaire à son oncle, qu'elle ne connaît pas encore , et qui doit assister à la cérémonie ; sinon , elle sera réduite à s'enterrer religieuse. Ce prêtre tenait sans doute à ce qu'elle fît sa première communion aussi mal que possible. En effet , elle se mire, se trouve belle, songe beaucoup à sou oncle, et point du tout à Dieu. Bien que disposée à s'empoisonner au moment où elle écrit , elle ne manque pas de faire ici une description de sa personne, avec cette aptitude de maquignon et de marchand de circassiennes , qui est le triomphe de nos romanciers des trois sexes : « Deux grands « yeux bruns surmontés de deux sourcils bien arqués , « comme tracés au pinceau sur un front haut et fier, « d'une blancheur éblouissante ; » item : « un nez droit , « une lèvre un peu pâle , mais dont les lignes étaient d'une « grâce parfaite ; » item : « deux rangées de dents du plus « pur émail ; » item : « une chevelure dont les ondes « épaisses cassaient tous les peignes. »
Elle plaît, on la retire du couvent; la voilà dans le monde , chez son oncle , où elle voit beaucoup de grands seigneurs , honnêtes gens , mais valets , dit-elle , jusqu'au
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fond de l'âme , et parfaits imbéciles , ne s' occupant que de rhumes et de pâtes pectorales. Un soir, dans ce cercle de momies , entre un vieillard qui avait dû être fort beau y et qui est encore très- propre. C'est le comte d'I***. On signifie à Pécora qu'elle va l'épouser. Elle n'y prend ni plaisir ni peine , et son mariage est bâclé sans que personne lui dise un mot de ses nouveaux devoirs. Malgré « les égards particuliers » dont elle a été l'objet au couvent , et malgré les idées pieuses qui régnent dans la maison de son oncle (il faut que ces bonnes gens soient pieux pour être si bêtes), il ne paraît pas qu'elle songe à se confesser avant d'aller à l'autel. La mairie, l'église, le festin, assomment cette fille de la nature. Elle ne considère pas que les gens qui ont établi les usages solennels dont elle se plaint ne se mariaient en général qu'une fois, et ne comptaient pas renouveler ce passe-temps tous les quinze jours. Pécora pousse jusqu'au lendemain la description de ses noces : elle use de ses privilèges de femme. Je ne suis quun homme; je m'arrête devant des détails immondes , invraisemblables par - dessus tout, et puisés , je pense, dans quelques souvenirs de littérature prohibée. Cette conjecture n'a rien d'injuste. A son réveil, Pécora « brisée » visite la bibliothèque de son mari. « 11 eût été « difficile, sur ces rayons où les goûts dépravés d'un « vieillard licencieux avaient réuni , comme à plaisir, les « ouvrages obscènes , de rencontrer un livre honnête : « celui que j'emportai devait en peu d'heures m'apprendre « ce que dix années d^une vie de débordemenine m'eusn sent pas mieux enseigné peut-être. » 11 lui plaît de nous dire quà plusieurs reprises le livre lui tomba des mains ; mais cette horreur ne l'empêche pas d'achever jusqu'à la dernière ligne ; et c'est ainsi que , sans transition ni
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ménagement, elle se vit initiée à toutes les turpitudes du vice. Je m'en doutais.
Il lui reste néanmoins quelques leçons à recevoir. Le comte y pourvoit en lui faisant connaître une cousine à lui , la vicomtesse Rosane : « Qu'on se figure une taille « souple comme un jonc , un teint d'une blancheur et « d'unetransparence incomparables, unephysionomie,etc., « où , etc. , des traits, etc., des yeux, bleus, etc., une bou- « che , etc. , un cou , etc. , des boucles dorées dont , etc. , '< une main et un bras que la statuaire eût donnés à Vé- « nus , un pied divin , un organe mélodieux , qui rendait << les plus exquises nuances du sentiment : telle était Ro- « sane. » — « Je suis passablement pauvre , dit-elle à Pé- « cora. Mon mari , que j'ai planté là au bout de deux ans « de mariage, parce qu'il m'ennuyait à mourir, ne me « donne que la moitié des revenus que je lui ai apportés; « c'est tout simple , et je ne lui en veux pas. Pauvre cher « homme! il n'a, en vérité, aucune bonne raison pour « payer ma couturière et mon tapissier. » Que dites-vous du langage de madame la vicomtesse? Pendant que Rosane lui tient ce premier discours , Pécora examine son ajustement , et nous le décrit en beau style de revendeuse : « Elle était vêtue d'un peignoir blanc très-trans- « parent, négligemment noué par une longue ceinture. « Les manches , larges, relevées et rattachées par une « agrafe formée d'une seule belle perle, découvraient l'a- « vant-bras avec une coquetterie inimitable. En guise de « bracelet... » Vous en avez assez ; mais Pécora n'a pas fini. Rosane fait glisser un pan de velours, qui laisse voir une ligure en marbre blanc d'une grande beauté : « Re- « gardez cela tout à votre aise , dit-elle ; c'est une Flore « entrant au bain, ou plutôt, pour ne pas affecter de fausse
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^ modestie , c'est mon portrait , sculpté à Florence par le « célèbre BartoUni. » Pour ne pas affecter de fausse modestie ! Cette uaïveté de courtisane est la seule chose un peu jolie qui se trouve dans l'œuvre. Pécora est émerveillée , non du propos , mais du portrait : « Je n'avais « vu au couvent que des figures affadies de saints et de
• saintes emmaillottées jusqu'aux yeux. C'était la pre- « mière fois de ma vie que je voyais une œuvre d'art sé- « rieitëe; j'eus envie de me prosterner. » Et elle daguerréotype Rosane en costume de bain. Nous avons eu tout à l'heure le pied et lavant-bras ; elle nous donne cette fois le bras tout entier, la jambe et le torse.
Les principes de Rosane sont dignes de sa statue. « Vous avez un vieux mari, dit-elle à Pécora; c'est un « grand avantage. Sa jeunesse n'a pas été celle de Caton; « il est terriblement usé, mon cher cousin, et, le mariage « aidant, je ne lui donne pas beaucoup de temps à vivre. « Vous serez veuve avant peu ; c'est la seule position « souhaitable pour une femme de qualité. Mais, d'ici-là, « il faut être prudente. » Cette Rosane vous semble une franche gredine? Détrompez-vous. C'est un modèle d'esprit, de grâce , de vraie vertu, de piété même, et le seul personnage du roman , après Pécora , qui fasse honneur au faubourg Saint-Germain. « Rosane était tout à la fois ■ une organisation ardente et un esprit sensé. La bonté, « la franchise, la gaieté faisaient le fond de sa nature , « et , dans une vie de galanterie perpétuelle , la préser- « valent de tout avilissement. Un certain penchant pieux
* la faisait aller régulièrement aux églises, où elle priait « de bonne foi , comme une vraie Italienne ; un vénérable « prélat, l'ayant connue tout enfant, continuait à la con- " fesser sans lui donner l'absolution , mais tenait pour
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« assuré et proclamait partout qu'à un jour prochain elle « rentrerait dans la droite voie. » Il ne faut donc pas s'étonner si Pécora , invinciblement portée au bien par caractère^ fréquente assidûment sa précieuse cousine : elle en reçoit de si bons conseils ! « Sachez-le bien, Pé- « cora , ce n'est pas la vertu qui fait les réputations dési- « rables ; c'est le savoir-vivre. Quelques femmes , en ce « temps-ci, où la dévotion est de mode, sacrifient à cette « chimère d'une vertu intacte, renoncent héroïquement à « l'amour et à tout ce qui pourrait en avoir l'apparence ; « erreur grossière , dont elles s'aperçoivent trop tard ! » Règle générale, les femmes qui ont méconnu V amour, « comprenant qu'elles ont irrévocablement perdu leur jeu- « nesse , se jettent à perte d'haleine dans X exercice de « la médisance... Le bon Dieu n'a pas si mauvais goût que <i de choisir leur compagnie pour toute l'éternité , soyez- « en sûre. » Foi de Rosane 1 Pécora n'a garde d'y contredire; cette morale lui revient assez, et elle accepte une invitation à souper que Rosane lui adresse en ces termes : « Vous verrez réunis à la même table mes amants passés. << présents... et futurs ; je n'en trompe aucun , et ils vivent « tous dans la meilleure intelligence... » En effet, wne douzaine de cavaliers arrivèrent. Description du souper. Les propos fm-ent lestes , mais point indécents ^ et personne '( ne se départit d'wn comme il faut suprême . » 0 écrivain comme il faut f ô femmes de qualité/
Je passe des scènes où reparaît le vieux mari : aucune plume ne saurait désinfecter ces tableaux. Suivons Pécora dans le château solitaire qu'elle obtient d'habiter, toujours innocente, mais malade de dégoût. On sait que toutes les INinons créées par le génie de nos libres penseuses sont pour le moins bachelières es littérature, sciences et arts.
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Pécora ne manque pas ce ridicale. Un endroit ineffable nous la montre cultivant Homère, Platon, Eschyle, Dante, Shakspeare, la botanique et l'astronomie. L'étude étend ses horizons intellectuels ; peut-être va-t-elle apprendre à corriger un peu son français, quand, par malheur, Ferdinand de B. se présente. L'état civil de ce gentilhomme est défectueux. Dans le fond, il est le fils du comte, et Pécora est sa belle-mère; mais elle croit n'être que sa tante. Au bout de deux semaines, elle veut l'emmener à l'étranger. C'est ainsi seulement qu'elle prétend désormais étendre ses horizons. Hélas ! infortunée Pécora ! sa belle âme s'est trompée: Ferdinand est un être faible; il refuse d'aller plus loin que le grand Saint-Bernard. Quand son aimable tante lui propose de gagner tapies et Athènes, il sue. « De grosses gouttes de sueur mouillaient ses joues. « — Tu veux donc faire de moi un infâme? s'écria-t-il ; • tu veux donc que je trahisse mon oncle? >• Ce qu'il y a de plaisant, c'est que l'auteur ne rit pas du tout; il est sérieux comme une mule.
Mais, en ce genre de comique, rien ne vaut le récit des derniers moments de Rosane. Pécora, voyant trop que le lâche Ferdinand ne se laissera pas enlever, revient à Paris. Elle y retrouve sa cousine , toujours belle , toujours bonne, plus pieuse que jamais. Comme plusieurs mois se sont écoulés , Rosane aurait besoin de mettre une allonge à sa table; mais en Italie, où elle vient de passer une treizième lune de miel, « Mgr Prosperi » lui a donné un chapelet de lapis, en lui recommandant de le porter toutes les nuits, et de ne pas manquer à dire l' Angélus du soir ; moyennant quoi tous ses péchés lui seront remis comme à Madeleine. Aussi est-ce avec une paix profonde que, tombée malade et se sentant mourir, elle demande à se
confesser. Profitons de l'occasion pour savoir comment rêvent de mourir ces dames, quand par hasard elles" croient en Dieu. Elles sont calmes , charmantes, vous ne leur donneriez pas vingt ans ; et elles ont une toilette , in articula mortis, que voici : « Peignoir brodé garni de den- « telles, cheveux nattés avec une sorte de coquetterie sé- « vère, sous un voile blanc qui tombe des deux côtés de la « poitrine , à la manière italienne ; un long cachemire « blanc sur le lit, en guise de couvre-pied; au cou, un « chapelet de lapis ; au chevet du lit , une image de la « Madone. »
On sait que Rosane, depuis son enfance, est pourvue d'un confesseur en litre, l'évêque de... A l'arrivée de ce bon prélat, Pécora s'éloigne ; il lui fait signe de revenir.
« Madame désire que vous entendiez sa confession, me « dit-il à demi-voix... Je m'agenouillai près du lit, et tous « trois nous fîmes le signe de la croix. Le prêtre lui de- « manda si elle était restée fidèle à la croyance catholique, « apostolique et romaine. Pour toute réponse elle lui mon- « tra, en souriant , son rosaire et l'image de la Madone.
« Puis il lui demanda si elle avait au cœur quelque pen- « sée de haine, si elle n'avait pas quelque ennemi avec « lequel elle dût se réconcilier. Elle sourit encore d'un « sourire angélique.
« — Mon père, dit-elle alors, je n'ai point d'ennemi, je « ne sais ce que c'est de haïr ; j'ai aimé ( treize fois au « moins), j'ai été aimée; sifai pécké, j'ai fait peut-être « aussi quelque bien. On me connaît, reprit-elle, chez les « pauvres : à l'heure qu'il est, bien des cœurs affligés, « bien des mains innocentes s'élèvent vers Dieu, et lui « demandent mon salut. Il faudrait que le Créateur fût
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« moins pitoyable que sa créature, pour rejeter de telles « prières.
« — Je vais vous donner l'absolution , dit le prêtre. « Promettez à Dieu que, s'il vous rend à la vie, vous re- « noncerez aux amours coupables...
« Elle n'entendait plus. Je ne sais ce qui me poussa à « répondre pour elle. — Je le jure, murmurai-je. «
N'est-ce pas joli? Mais il y en a encore :
« Soit que le prêtre n'eût pas vu qu'elle n'avait pas re- « mué les lèvres, soit qu'il se trompât à dessein, il étendit « sur ce beau front, voilé déjà des ombres de la mort, sa « main bénissante.
« Quatre heures après, Rosane avait cessé d'exister. »
Perte sans doute inestimable! Pécora en est si touchée, qu'elle se dégoûte enfin de la vie, cette pauvre innocente! Bosane n'est plus : qui saura maintenant la conduire dans les voies de la sagesse et du bonheur? C'est pourquoi elle est venue à la campagne, munie d'une fiole d'opium destinée à l'endormir du dernier sommeil. Elle n'a qu'un regret : c'est de ne pouvoir s'offrir en sacrifice à la patrie : J'aurais aimé, dit-elle, à monter sur féchafaud pour une grande cause. Vous êtes trop ambitieuse, ma charmante. Peste! l'échafaud!... Vous n'avez droit qu'à la police correctionnelle.
Voilà l'esquisse d'un roman de dissidente ; et ce roman n'est pas pire, après tout, que cent autres qui viennent de semblables mains. L'exécution en est autant maladroite que la pensée en est coupable. Tout se tient à une égale distance des lois de l'art, des lois du langage, des lois du bon sens, des lois de la morale, des lois du monde. Comment cette Pécora prouve-t-elle que la société l'a perdue? Quelle apparence de vérité sait-elle donner à son sophisme?
196 LIVBE 111.
Quelle trace, dans toutes ses actions, d'une aspiration vers le bien? quel combat pense-t-elie à soutenir, quel effort lui voit-on faire pour échapper à la dégradation ? Elle n'a de sympathie et d'admiration que pour Rosane, qui est une prostituée. Mais le lecteur me condamnerait d'insister sur ces platitudes, et je devrais demander pardon à la classe d'honnêtes gens que l'auteur veut spécialement atteindre , si je la défendais contre des insultes absurdes et trop visiblement intéressées. Je n'écris pas dans ce dessein ; je ne me propose même pas d'infliger à l'auteur une punition probablement inutile. Je sais d'où viennent de pareils livres. Le cynisme est une plaie faite par le remords, cette arme que la justice divine emploie lorsqu'elle veut frapper sans guérir. Quand ce signe éclate, il faut déposer toute colère-, l'arrêt est prononcé, la pitié a le droit d'imposer silence au mépris.
Je relève le moins scandaleux de ces misérables pages, simplement pour faire apprécier le caractère général du roman-feuilleton, et le caractère particulier du journal où ce chiffon a traîné durant cinq jours. Notez que c'est le journal du progrès, et le plus échauffé à restaurer la renommée compromise du parti conservateur. L'article politique s'écrie : Où allons-nous ? et fait des tirades contre le désordre moral, tandis que le feuilleton chante ces ritournelles abjectes. Je connais l'ingénuité de Cafre qui règne en ce lieu. Il se peut que le directeur des feuilletons soit fort étonné du scandale que fait la confession de Pécora ; mais cette ignorance même , entretenue par la fidélité de trente mille abonnés, est un fait caractéristique : il constate la pire et la plus irrémédiable corruption du temps. Le procès Teste et Gubières ne fut qu'un accident : le feuilleton est une maladie, une gangrène. Que peut-on espérer
FKMMES ALTEOBS. 197
du pays où trente mille individus, trente mille chefs de famille, vont payer au bureau d'un journal le plaisir de recevoir tous les matins à domicile l'apologie et la glorification des femmes de mauvaises mœurs ?
Notice sur la vie de trois élèves du couvent des Oiseaux.
Dieu m'a envoyé ces notices pour me dédommager du roman-feuilleton que je lisais hier. Elles sont aussi l'œuvre d'une femme , et cette femme aussi a quitté ses parents et le monde où elle avait vécu. Ses tableaux nous monti'ent aussi le couvent, la maison conjugale, et surtout l'âme humaine, toujours pleine de troubles et de combats. Bref, ce sont encore des confessions ; mais les confessions de la foi, de l'innocence, de l'humilité triomphantes; et non plus, grâce à Dieu, les cyniques fanfaronnades du vice.
Je ne dis rien de l'auteur. Son nom reste à jamais voilé, comme son visage. Annaliste du cloître, l'obéissance seule lui a fait prendre la plume. Maintenant qu'avec la candeur d'une vierge et la tendresse d'une mère, elle a dit ce que furent les trois anges sortis si purs de son couvent et de la vie, elle a repris ses autres devoirs. Que lui importent l'éloge et la critique? Elle n'a nullement songé à faire un livre; elle a obéi. Ce n'est pas elle qu'il faut féliciter de la sagacité mâle de ses pensées, et de cette belle simplicité chrétienne qui va droit au nécessaire, sans chercher des ornements inutiles : elle n'a été qu'un instrument. La louange est due tout entière au discernement qui l'a
choisie.
198 'LIVRK ni.
La première notice est consacrée à Gabrielle-Marie , morte à treize ans. C'était une enfant volontaire, fière, indomptable, qui s'emportait, qui criait, qui se révoltait. On ne la pouvait prendre que par le cœur , et ce jeune cœur ne se livrait pas aisément. Tourmentée d'un immense besoin d'affection, Gabrielle-Marie, oubliant les qualités qui la faisaient chérir, souffrait de ses défauts, et se plaignait de ne pouvoir mériter d'être aimée. Ce fut une affaire de gagner sa confiance. On y parvint à force de vigilance et de douceur. Alors on vit l'amitié d'une part, la foi de l'autre, armer Gabrielle-Marie d'un courage étonnant contre elle-même, et changer cette violente nature sans rien diminuer de son énergie.
Le caquetage pestilentiel de Pécora nous montrait une pensionnaire passant l'heure qui précède sa première communion à se regarder au miroir. Nous voyons ici ce qu'il faut penser de cette invention d'une âme gâtée. D'abord les pensionnaires, dans les couvents du moins, n'ont point de miroir ; ensuite la discipline, qui leur défend d'être jamais seules, redouble à l'approche du jour solennel où elles reçoivent pour la première fois le sacrement auguste de l'eucharistie. Leur conscience est préparée de si loin, avec une prudence si savante et si tendre, que le caractère le plus impétueusement porté au mal fléchit en ce moment, et tourne vers le bien, souvent pour toujours. La première communion fut une grande et salutaire victoire dans le combat que Gabrielle-Marie ne cessait de se livrer pour se rendre humble, douce, obéissante. Combat plein d'alternatives périlleuses I II n'est pas besoin d'être père, il suffit d'être homme, pour prendre intérêt à cette simple histoire d'une petite fille. Quel spectacle est plus grave que celui de la passion vaincue dans le cœur d'une enfant,
FEMMES AUTEUBS. 199
par le sentiment du devoir et l'amour de Dieu? Quelle étude plus utile que celle des moyens auxquels l'expérience et la vertu ont recours pour seconder ce grand effort?
Ceux-là seulement qui n'ont jamais élevé d'enfants, ou qui ne leur ont jamais donné que des soins matériels, ignorent combien est laborieuse la tâche de former un cœur, même bon; de développer un esprit, même intelligent. On s'étonne sans cesse de ce qu'il y a d'ingénieux , de rusé , de hardi , de timide, de leut et de précoce à la fois, dans ces tètes où tous les germes se développent en même temps , mais avec des allures et des procédés aussi divers que les caractères et les physionomies. On sait alors si les lumières de la charité religieuse sont nécessaires à ceux qui acceptent la mission de veiller pour la famille absente sur cette floraison qui décidera de toute la vie; et on comprend la différence qui se remarque entre une femme élevée au couvent et une femme élevée dans le monde ou dans les pensions qui se sentent trop du monde. Gabrielle- Marie a fait son portrait avec une exactitude singulière, en se rendant compte d'un sermon qu'elle avait entendu sur ces paroles adressées à saint Jean : Qui es-tu? que dis-tu de toi-même? Je reproduis cette page. Ce sera la meilleure réponse aux ridicules calomnies répandues contre l'éducation du couvent par les dames qui composent des feuilletons, et les messieurs qui pratiquent ces dames-là.
« Qui es-tu? Cette question, il faut nous l'adresser à « nous-mêmes, mais laisser Dieu y satisfaire. Mieux que « nous, il saura la réponse qui conviendra. Qui es-tu ? « Serais-tu de ces âmes qui , dès leur entrée dans cette « maison , favorisées du Seigneur, prirent la résolution de
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profiter de toutes les grâces qu'elles pourraient y recevoir? — Non , car, à mon entrée ici , je regardais mes mères comme des maîtresses ; je ne les aimais pas , je ne voulais pas leur dire un mot, et je n'ai senti que deux années après le besoin qu'on a de leur ouvrir sou cœur.
— Cependant qui es-tu? Serais-tu de ces jeunes personnes qui , connaissant le chemin du vrai et du solide bonheur , goûtent Dieu , l'aiment , pratiquent la vertu , font la consolation de leurs mères, sont douces et prévenantes pour leurs compagnes? — Je leur fais souvent de la peine, et leur donne plus à souffrir que je ne souffre moi-même de leur part. — Qui es-tu ? que dis-tu de toi-même? Ne serais-tu pas de ces jeunes personnes qui vivent on ne sait trop comment , qui ne prient pas, et cependant tout va : études, récréations, classes; mais elles vivent à peu près d'une manière animale, ne s'inquiétant pas de leur salut, n'y pensant pas? — Non. — Qui es-tu? que dis-tu de toi-même? Ne serais-tu pas de ces âmes lâches qui n'ont pas le courage de modérer leurs passions, et qui n'ont pas d'énergie dans le cœur?
— Non encore. — Ne serais-tu pas de ces jeunes personnes qui ont un bon cœur, de la foi même , un certain fonds de piété , mais dont la vie n'est qu'un enchaînement de fautes plus ou moins graves ; qui s'approchent des sacrements, font bien pendant quelque temps, mais retombent après? Il y a de l'espérance pour ces personnes-là , et même beaucoup. — N'est-ce pas un peu moi? Il y a des moments où je suis pleine de ferveur ; je prie bien le bon Dieu ; mais , au sortir de la chapelle , une de mes compagnes arrive , me dit quelque chose de plaisant; je ris, je suis dissipée, et toutes mes bonnes résolutions s'en vont. Mais j'espère qu'il n'en sera plus
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« ainsi maintenant ; car, ayant goûté le bonheur que l'on « éprouve à être fidèle au règlement , je ferai mon possible « pour ne plus m'en écarter. »
L'enfant qui écrivait ainsi avait douze ou treize ans. Que l'on y songe, et que l'on se demande ce qu'un esprit qui s'annonçait de la sorte , fier, hardi, enthousiaste , serait devenu , n'étant pas tourné vers Dieu !
Pure d'ailleurs comme un ange, elle craignait, sans le connaître, ce monde où la position de son père lui assurait on rang distingué. « Je n'ai d'autre désir, disait-elle à ses « compagnes, que de mourir ici ; car, avant tout, je veux « sauver mon àme , et je vois tous les jours combien il est « difficile d'y parvenir. » Un mois après, elle mourut. Elle était devenue douce , confiante , docile ; elle s'était consacrée à la sainte Vierge, elle avait toujours aimé les pauvres : sa cause était gagnée au ciel. Les premiers jours qu'elle fut à l'inOrmerie , elle put lire : parmi les livres qu'on lui présenta, elle s'attacha aux Pensées de Pascal. Bientôt le danger devint imminent; elle l'apprit sans frémir, et reçut les derniers sacrements avec une fermeté paisible. « Marie, lui dit une religieuse , si Dieu voulait de vous? — Oh! dit-elle d'un accent pénétré, qu'il ferait bien de m'appeler à lui ! » Elle tomba dans le délire, murmura le nom de sa mère absente, qu'elle croyait voir auprès d'elle, et rendit le dernier soupir, n'ayant pas accompli sa treizième année. On trouva dans la ceinture de sa robe un papier qu'elle relisait souvent. Voici ce qu'il poi-tait :
« Résolutions prises devant vous, ô Marie, ma mère ! « Faites que j'y sois toujoui-s fidèle, et qu'en les relisant « je sois animée des mêmes sentiments qu'au temps où « vous me les avez inspirées.
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« 1° N'abandonner jamais la prière , quelle que soit ma « disposition.
« 2" Tous les matins , ici ou ailleurs , dix minutes de « lecture réfléchie ou de méditation.
« 3° Ouverture pleine et entière; grande confiance.
« 4° Ne jamais faire une faute sans la réparer le plus « promptement et le mieux possible. >>
Les compagnes de Gabrielle-Marie , voulant garder son souvenir, firent imprimer, sur des images pieuses qui portaient son nom , ces paroles, choisies pour rappeler à la fois ses combats, l'assistance qu'elle reçut, et son triomphe, obtenu par la miséricorde divine ; — Venez à moi, vous tous gui travaillez et qui êtes chargés , et je vous soulagerai. — Nul ne sera couronné , s'il n'a vaillamment combattu. — Je Vai aimée d'un amour éternel; c'est pourquoi , mû de pitié , je Cai attirée à moi.
Marie-Thérèse- Angélique , morte à douze ans, fut une prédestinée qui ne passa qu'un moment sur la terre, plutôt pour donner des exemples que pour recevoir des leçons. Fille d'une sainte mère, la piété accompagna chez elle les premières lueurs de la raison. A cinq ans, elle répétait qu'elle voudrait mourir bientôt , parce qu'on lui avait dit qu'avant sept ans on faisait rarement un péché mortel. Ses conversations étaient celles d'un petit apôtre. Elle savait user d'adresse pour engager son père à ne pas négliger les devoirs de la religion ; elle écrivait à son frère, beaucoup plus âgé qu'elle, et qui avait deschagrins, d'offrir ses peines au bon Dieu. Quoiqu'elle aimât tendrement les religieuses, jamais elle ne put se conformer à l'usage d'appeler la supérieure du nom de maman Sophie , parce que le nom de Sophie était aussi celui de sa mère ,
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et que partager le titre de maman lui semblait l'affaiblir. Lorsqu'elle fut inscrite sur la liste des enfants qu'on disposait à la première communion, elle éprouva une joie qui se manifesta par un redoublement de naïve ferveur. La charité la portait à donner de tendres avis à ses compagnes. Si quelques-unes venaient à s'oublier, elle leur disait : « Pensons à notre première communion ; il faut nous préparer de loin. «Un jour, au temps de Noël, une élève passait le temps de son étude les bras croisés, se plaignant du froid. « Oh ! lui dit-elle, que vous avez peu de courage I Cependant vous n'êtes pas encore dans une crèche et sur un peu de paille. » Elle supportait, sans se défendre, les réprimandes injustes qu'on pouvait lui faire par erreur. Dans toute sa classe , une seule de ses compagnes était désagréable avec elle, et paraissait ne pas Taimer. C'est à celle-là qu'elle offrait ses plus beaux bonbons au jour de l'an , et quelle prêtait à l'église ses plus jolis livres de prières. Il n'était point de sacrifices qu'elle ne fût décidée à faire pour maintenir la charité. S'étant une fois aperçue en classe que son émule pleurait parce qu'elle n'avait pas eu le temps de faire son devoir, elle déchira aussitôt le sien , et courut embrasser cette rivale. Elle eut le pressentiment de sa mort. En remettant à sa mère les prix qu'elle venait d'obtenir à une distribution qui se fait tous les quatre mois , elle lui dit : « Maman , ce sont les premiers et les derniers : quelque chose m'avertit que je n'en aurai plus. » Bientôt après, comme pour adoucir à cette pauvre mère le coup qui allait la frapper, elle lui rendit un reliquaire contenant une parcelle de la vraie croix , en lui disant : « Prenez cette croix , bientôt vous en aurez besoin. » Elle annonça encore qu'elle ne ferait pas sa première communion; et en effet, le même jour, à minuit, atteinte au
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milieu de son sommeil d'un mai qu'aucun soin ne put conjurer, elle mourut , prononçant dans sa courte agonie le nom de la sainte Vierge et le nom de sa mère. Au même instant , cette mère infortunée s'éveillait tout épouvantée d'un rêve où elle avait vu sa fille inanimée, et ne répondant plus à sa voix.
Angèle mourut à vingt-huit ans , épouse et mère. C'est dans la notice très- développée consacrée à cette jeune femme , qu'on peut surtout admirer le triomphe de l'éducation religieuse. Lorsque Angèle fut placée au couvent, ses parents ne savaient plus comment la contenir : c'était l'insubordination, la légèreté, l'orgueil même, joints à l'esprit le plus vif et le plus fantasque. Elle prit en arrivant, sur les élèves de son âge, un ascendant qui les rendit aussitôt dociles à toutes ses volontés. Il n'y eut plus de paix au pensionnat qu'autant qu'elle le voulut bien. Durant plusieurs années , la patience des religieuses, exercée de toutes les façons, fut cent fois sur le point de succomber. On faisait des prières pour savoir si on expulserait cette petite révolutionnaire , et on se décidait à la garder encore, parce qu'après tout elle était parfaitement aimable et souverainement pure , parce que ses qualités étaient fortes comme ses défauts, parce que sa foi vive et ardente faisait par moments des merveilles ; mais surtout parce qu'on s'effrayait de la livrer au monde, avec tant de moyens d'y briller et d'y périr. Elle avait une raison fine et charmante, une intelligence prompte ; elle écrivait avec une grâce singulière; elle parlait de manière à tout entraîner, et elle était fort jolie. La première communion d'Angèle , préparée avec soin et non sans peine, fut le point de départ d'un entier renouvellement. Certes elle ne
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devint pas parfaite , mais elle commença de travailler avec une vraie grandeur d'âme à se dompter, et elle seule le pouvait faire. Elle y parvint, toujours admirée, toujours chérie, toujours l'âme et le modèle du pensionnat, enflammant maintenant pour le bien ces tètes légères , qu'elle avait soulevées si souvent contre la discipline. Cependant elle éprouvait de terribles retours. « Oh ! disait-elle en ces moments-là, si je pouvais donc n'avoir point de foi ! » La foi était la digue où se brisaient toutes ses passions Quand l'auteur de Pécora voudra peindre une jeune fille dont le cœur offre matière au drame , et peut attacher le lecteur en lui inspirant tour à tour l'espérance et la crainte, nous lui conseillons d'étudier ce modèle, si son esprit peut s'élever jusque-là. Elle intéressera plus qu'en nous dessinant une fade poétesse, qui fait la dédaigneuse, et qui ne sait parler que de l'épaisseur de ses cheveux et du pur émail de ses dents. L'avenir des filles de ce caractère est connu d'avance : personne n'ignore ce qu'elles peuvent devenir. Je ne suivrai pas Angèle dans sa vie de pensionnaire, dont les dernières années furent aussi douces que les premières avaient été difficiles. Il faut aller chercher ces détails , toujours pleins de grâce et quelquefois sublimes , dans l'aimable récit qui les multiplie avec amour. La charité des religieuses obtint sa pleine récompense ; le succès de cette laborieuse éducation devint leur gloire : le grand exemple d' Angèle aussi longtemps qu'elle resta dans la maison , son souvenir et ses traditions plusieurs années encore après son départ, les aidèrent puissamment à réaliser d'autres conquêtes. C'est à Angèle qu'est dû l'établissement du mois du Sacré-Cœur. La première, elle eut l'idée de celte dévotion; ce fut elle qui obtint de l'illustre archevêque de Paris, M. de Quélen, l'autorisation
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nécessaire pour en commencer les exercices ; ce fut elle qui composa, aidée de ses maîtresses et d'une de ses compagnes, le premier petit livre qui commença de la répandre dans le monde. Quelques-uns de mes lecteurs connaissent peut-être un ouvrage intitulé Agnès de Lauvens, ou Mémoires de la sœur Saint-Louis , contenant divers souvenirs de son éducationet de savie dans le monde[\). On y trouve certaines pages d'un style excellent et d'une naïveté exquise. Ces pages sont tirées d'un manuscrit d'Angèle , où l'auteur a pris l'idée de son livre. Il ne l'a pas dit en ce temps-là; c'eût été une indiscrétion : Angèle vivait encore.
A dix-huit ans , femme par la maturité de sa raison et l'énergie de son âme , enfant par l'innocence et la simplicité de son cœur, Angèle, ayant terminé son éducation, quitta le couvent, chargée de tous les honneurs religieux et civils d'une parfaite pensionnaire , c'est-à-dire enfant de Marie, premier prix , cordon de sagesse , etc. Ce départ , qui la remettait pourtant dans les bras de sa mère, fut pour elle , comme pour ses maîtresses et ses compagnes, un grand sujet de larmes. En général, et quoi qu'en disent les feuilletons , peu de jeunes filles élevées au couvent le quittent sans pleurer , hormis celles qui connaissent trop la finesse de leur taille et le pur émail de leurs dents ; mais celles-là sont destinées aux beaux-arts et à la philosophie humanitaire.
Angèle , à peine arrivée à la campagne , où elle devait habituellement demeurer, se traça un règlement, et le fit approuver par la religieuse qui avait eu plus spécialement sa confiance. Le voici ; on peut le comparer à celui
(1) Deux vol. in-12. Cliez Marne, à Tours.
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que Pécora s'est donné pour étendre ses horizons intellectuels. C'est presque le même, sauf la prière et l'exercice de la charité , c'est-à-dire , sauf ce qui peut réellement agrandir l'âme : « Je me lève à six heures et demie ; - ma prière , mon oraison , la messe , et l'étude de l'his- « toire et de la littérature, m'occupent jusqu'à dix heures, « Après le déjeuner , la musique , le travail à l'aiguille • dans le salon, me conduisent jusqu'à deux heures. Alors « je rentre dans ma chambre pour faire ma lecture de « piété. Je consacre l'après-dinée à l'anglais etau dessin; « puis , après avoir récité mon chapelet , je donne à de « pauvres enfants une leçon de catéchisme et de lecture. « La soirée se passe en famille. J'étais résolue de me con- « fesser et de communier tous les quinze joui-s ; mais j'ai « repris la huitaine , mes forces étant épuisées avant ce « terme , trop éloigné pour les besoins que j'ai de Dieu. « Voilà comment se passent mes journées , sans que j'y « aie manqué volontairement depuis que je ne suis plus « avec vous. » En effet , toutes ses lettres , pendant deux ans qui s'écoulèrent avant son mariage, la montrent fidèle à ces engagements pris envers elle-même. Qu'on ne croie pas que cette fidélité fût sans mérite. Elle avait deux choses à braver pour se conduire ainsi : le respect humain, et son propre penchant. Ce n'est pas elle qui songe à se vanter d'avoir un caractère invinciblement porté au bien : — <« On me trouve, écrit- elle, peu expan- « sive; précisément le contraire de ce que vous m'avez « connue autrefois. La raison en est bien simple : tout « est pour moi guerre et combat; le puis-je avouer? Et « quand on me demande quels sont mes goûts, puis-je « dire, par exemple, qu'ils me porteraient à aimer le « monde , à vivre au milieu des plaisirs , des honneurs,
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« des louanges? Qui comprendrait comnoent je prends le « contre-pied de toutes mes inclinations? Mais aussi qui « pourrait comprendre l'ample dédommagement que Dieu « verse au fond de mon cœur? »
Craignant sa faiblesse, c'était précisément dans les occasions qui pouvaient l'éloigner de Dieu qu'elle savait mieux se rapprocher de lui. « J'ai été un peu dans le « monde , pour la première fois depuis que je vous ai « quittée; j'ai fait mon oraison plus longue; j'ai été fidèle « à la récitation du chapelet et à la lecture spirituelle. « Je n'ai pas voulu que la personne chez qui j'étais don- « nât un seul bal, ou du moins je l'ai prévenue que je n'y « assisterais pas. Je me suis créé autant d'occupations « que me le permettait la politesse. » Les voyages même n'interrompaient point les exercices de cette vigoureuse piété : « Je ne voudrais pas que le changement de lieu « m'empêchât d'approcher des sacrements. Bien que nous « ne soyons ici que pour quinze jours, la fêle du Sacré- « Cœur me décide à aller à un nouveau confesseur , ce « qui en soi ne m'arrange guère. Heureusement qu'au « couvent on nous a appris à ne regarder que Notre- « Seigneur dans son ministre. »
Du reste, le goût secret qu'elle avait pour le monde ne lui en cachait nullement les ridicules. Les feuilletonistes chargés de rendre compte des spectacles, bals et concerts, ne manquent guère de célébrer V éblouissante guirlande de femmes qui change la salle en un jardin de fleurs vivantes. Angèle fait une description plus piquante et plus vraie , à propos du seul concert où elle ait assisté à Paris : « Si je n'avais été réellement affligée devoir les « lois de la pudeur si étrangement violées , je crois que « j'aurais ri de bon cœur. Vous dire ce que j'ai vu , ou
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« plutôt aperçu, de peaux noires, jaunes, ridées, d'épaules " maigres ou grasses exposées aux regards, serait un ta- « bleau digne des peintres tiamands , que rien ne rebute. « Je suis encore à me demander quelle espèce d'amour- « propre peut inspirer une pareille coutume? Il faut que « ces dames aient l'oreille plus dure que moi ; les plai- « sauteries que j'ai entendues sur le compte de leur toi- « lette, auraient dû les guérir à tout jamais de trop suivre « la mode. » On voit qu'elle ne peut se vanter d'admirer Vart sérieux , et qu'elle ne serait pas fille à se prosterner, comme Pécora , devant une Flore ou un Hercule descendant au bain. En revanche , elle a dans l'esprit un certain piquant que Pécora n'y a point. Ses plaisanteries, lorsqu'elle s'en permet , sont légères et douces , et ne se prennent qu'à de ridicules usages. Les maussades railleries de Pécora tombent tout d'abord sur les parents qui l'ont nourrie.
Les confidentes d'Angèle , c'est-à-dire les saintes femmes qui l'avaient élevée, et quelques compagnes du couvent, dignes de son cœur, conservaient précieusement les lettres qu'elle aimait à leur écrire. Grâces à leurs soins pieux, nous connaissons tous les secrets , toutes les luttes de cette âme céleste. Elle triomphe toujours , mais aussi elle combat toujours. « Que mon àme est quelquefois som- « bre et découragée, ma mère ! Le croiriez-vous ? Moi, <•- votre enfant, l'enfant de Marie , comblée de ses grâces, « j'en viens quelquefois jusqu'au désespoir. Volontiers je « regretterais d'avoir reçu l'existence, ce don de l'amour « d'un Dieu. Oui, ma mère, je me suis laissée aller jus- « que-là; mais c'est alors (car je dois tout vous dire' que «j'appelle à grands cris cette foi que j'ai puisée près de « vous: alors que je me souviens qu'il y a un remède sur,
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« la prière. Je me jette à genoux, je désavoue ces pensées, « je me dis que Marie est toujours là, et qu'elle est tou- « jours ma mère. Je vous ouvre tout mon cœur ; grondez- « moi, mais dites-moi quelque bonne parole qui m'encou- « rage : je vous le demande au nom de Marie. Surtout « priez pour moi, indiquez-moi les remèdes propres à une « si étrange maladie. »
Ce qui suit semble une réponse faite par elle-même aux conseils qu'elle vient de demander. « C'est aujourd'hui « notre belle fête, celle du Sacré-Cœur : combien je l'ai « prié de me renfermer en lui pour n'en sortir jamais! « combien je l'ai prié de faire en sorte que les affections « de la terre ne viennent plus lui ravir ce cœur si miséra- « ble, mais dont il souhaite la possession ! J'ai pris la ré- « solution de réprimer plus généreusement que jamais les « mouvements de mon cœur et de mon imagination ; et il « me semble que, par une grâce dont je ne saurai trop le « remercier, Jésus me fait sentir le vide que laisse l'amour « des créatures , quelque permis qu'il soit , dès qu'il est « trop vif et trop ardent. » C'était là, en effet, l'écueil : Angèle possédait un de ces cœurs qui ne peuvent, pour ainsi dire, arrêter les élans de leur reconnaissance envers ceux qui leur marquent de l'affection ou de l'intérêt. Cet article devint l'objet de son examen particulier. Pour se punir toutes les fois qu'elle se croyait en faute , elle allait réciter les psaumes de la pénitence, durant le temps destiné à la conversation, avec « sa chère N. », une des personnes qu'elle aimait le plus, parce que c'était une de celles qui savaient le mieux lui apprendre à se dompter. Lorsqu'elle était trop triste, lorsqu'elle n'avait pas su réprimer un accès d'humeur : «Eh bien! lui disait cette
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véritable amie , en quoi donc faites-vous consister votre religion? »
L'étude, comme on l'a vu, tenait une large place dans le règlement d'Angèle. C'était , après la prière , le plus puissant de ses préparatifs. « Je cherche, écrivait-elle, un <« fardeau d'occupations qui ne laisse pas à cette tête le « temps de travailler , et à ce cœur celui de regretter. « Combien je vous bénis, mes bonnes mères , de m'avoir « inspiré ce besoin d'apprendre ! Si je me surcharge, je « ne vous cacherai pas mon but : c'est d'éviter cette oisi- " veté qui conduit au péché, et d'expier par une vie réglée « et sérieuse les fautes que j'ai commises durant mon en- « fance , et celles que je commets tous les jours encore, « malgré mes résolutions. «
L'histoire ancienne, l'histoire moderne et trois langues l'occupaient principalement. Elle ne se contentait pas d'effleurer chaque chose ; elle voulait savoir. « Tout cela, disait-elle, me servira peu pour le monde , qui se contente d'une dose d'instruction fort superficielle dans une femme; mais c'est Dieu que je désire , que je cherche; et je crois que l'étude et l'application sont pour moi de vrais moyens d'aller à lui. D'ailleurs, je serai trop heureuse, si j'ai des filles , de pouvoir les élever moi-même, et si ce sont des garçons , de commencer leur éducation avant de pouvoir les remettre en mains sûres ; car, et c'est la seule condition que je ferai en me mariant , quelque sacrifice qu'il me faille faire, mes enfants seront élevés chrétiennement. >>
On devine l'ardeur qu'elle devait apporter à l'étude, elle qui en mettait à tout. Quand elle se sentait trop entraînée, un coup d'œil jeté vers Dieu la ramenait aussitôt à la modération sublime où elle voulait se renfermer tou-
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jours; mais cette ardeur ne lui aurait pas fait affronter une lecture périlleuse. Jamais il ne lui arriva d'ouvrir un seul ouvrage sans la permission expresse des personnes qu'elle avait choisies pour guides. « J'ai bien envie, écri- « vait-elle, de lire Shakspeare et Milton; je puis vous « dire, en toute sincérité , que je suis très- raisonnable. « Dès que je crois apercevoir le moindre danger, je saute ««aussitôt quelques pages. Mais, avant tout, songez à « Vâme. » Ces scrupules feraient bien rire les dames de la Presse, et elles y verraient sans doute la marque d'un petit esprit. Il est certain que Pécora n'y faisait point tant de façons; mais aussi Pécora s'initiait en une lecture à toutes les turpitudes du vice; et, de son aveu, c'est un inconvénient.
Le mariage d'Angèle eut lieu en 1837. Elle épousa un de ses cousins, M. le comte de P., qui la méritait. Le mariage étant pour elle, avant tout, un grand et auguste sacrement , elle se prépara chrétiennement à le recevoir, fuyant toutes les distractions, priant, se créant au milieu du monde une sorte de retraite. Elle écrit un mot qui peint d'une façon pudique et charmante l'état de son âme : «« Je m'indigne contre moi-même , quand , prosternée de <« corps devant mon Dieu, je me trouve préoccupée en « esprit d'affections humaines. » Le jour de la cérémonie, elle se leva plus tôt qu'à l'ordinaire, afin de pouvoir n'omettre aucune de ses dévotions accoutumées. « J'ai tant « prié, écrit-elle à ses chères religieuses, que j'espère que «« Dieu a béni notre union. Je me sens d'ailleurs si calme, « que je ne puis douter de sa protection; et ce calme, ce « n'est pas seulement la satisfaction d'appartenir à quel- « qu'un que j'aime, c'est la certitude que Dieu me soutiendra dans tous les orages de la vie. » Elle annonce qu'elle
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fera tout pour mériter la confiance dont son mari l'honore; elle demande que l'on prie, afin qu'ils soient tous deux de bons et de fervents chrétiens ; « car, après tout, c'est la seule chose nécessaire. « Enfin , elle se réjouit de penser qu'il y a une foule de bons et solides auteurs qui lui seront permis désormais. Il ne s'agit nullement, on le pense bien, des auteurs admis dans la bibliothèque choisie du Constitutionnel. Son mari sait qu'elle n'a jamais lu de romans, et ne souhaite pas qu'elle commence.
Celle qui avait été une jeune fille si pieuse , si pure , si forte contre elle-même, ne pouvait manquer d'être digne épouse et bonne mère. Elle ne demandait à son mari que de pouvoir servir Dieu ; et quand , par hasard , il fallait aller un peu contre les usages du monde, elle savait reconnaître , d'un autre côté , la grâce qu'elle avait obtenue. « C'est, disait-elle, un motif de me montrer « plus douce, plus prévenante, de rompre en tout ma vo- « lonté. »
Les richesses de ce noble cœur parurent s'accroître et jetèrent un nouvel éclat sous l'empire du sentiment maternel. On a pu remarquer que dans les romans modernes , et dans ceux en particulier de nos libres penseuses , il n'est jamais question ni d'enfants ni de maternité. C'est une situation que ces dames suppriment : elles ignorent ces sentiments-là. Leurs héroïnes sont tout ce que l'on peut être en tous genres, mais point mères. Les émotions qu'Angèle va nous peindre auront donc , pour ceux qui lisent ces sortes d'auteurs , le double charme de la vérité et de la nouveauté. « Dieu m'accorde un bonheur que je « suis loin de mériter , celui de penser que dans quelques « mois je serai mère d'un enfant dont il me confiera l'âme • pour la lui conserver. Si vous saviez tout ce que cette
« pensée renferme pour moi de devoirs ! Il me semble que « je dois être plus pieuse, plus pure, plus vertueuse ; que « je ne dois plus me permettre aucune pensée , aucun dé- « sir, aucun ressentiment; que je ne dois penser qu'à « Dieu, n'agir que pour lui , afin que mon enfant reçoive « de moi, comme la vie, la crainte et l'amour de Dieu; car « je crois que, si ces dispositions pouvaient être gravées « bien profondément dans mon cœur, je les lui commuui- « querais. Croyez-vous que Marie m'exauce , si , en lui « consacrant cet enfant par avance , je lui demande qu'il « soit un des cœurs les plus dévoués à son culte?... » Avant la naissance de son second enfant, elle écrivait encore : '< Il sera, comme l'autre, consacré à Marie. Priez « pour qu'il perde la vie plutôt que l'innocence qu'il re- « cevra au saint baptême. Oh! que Dieu me donne assez « de force , assez de foi pour lui faire la même prière tous « les jours de leur vie! Je la lui ai adressée bien des fois «en pleurant; car mon petit M... a été plusieurs fois « malade. Que je serais heureuse si je pouvais n'avoir que « des saints pour enfants ! «
Ces chers enfants devinrent sa plus importante , son unique occupation. Elle ne voyait plus qu'eux dans le monde , et les étudiait sans cesse. Elle devinait les inclinations , les défauts naissants de ces petites âmes ; elle savait déjà leur donner les premières notions de l'étude et les premières impressions de la vertu. Elle eut un jour une grande joie, qu'elle se hâta d'annoncer au couvent : son aîné , à peine âgé de quatre ans , venait de donner aux pauvres toute sa fortune, une pièce de dix sous !
Hélas ! la santé d'Angèle , gravement altérée , lui rendait déjà pénible et même dangereux l'exercice de ces doux et sacrés devoirs. Elle fut obligée de mettre sa fille
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au couvent. Il était difficile de l'élever avec trois garçons; et Angèle, comme toute mère chrétienne au temps où nous sommes, inquiète surtout de l'avenir de ceux-ci, tenait à les former elle-même. Elle se sépara donc de sa fille, consolée néanmoins autant qu'elle pouvait l'être, puisqu'elle la confiait aux religieuses qui avaient si bien façonné son propre cœur. On nous fait de cette petite Marie un portrait dont le doux éclat rejaillit comme une auréole au front de sa mère : « A trois ans et demi , elle « était ce que bien des enfants ne sont pas à dix : obser- « vant tout, demandant raison de tout, sensible aux peines « des autres, ne recevant rien sans vouloir le partager « avec les enfants de son âge. Exacte à faire d'elle-même « sa petite prière du matin et du soir, elle y joignait déjà « cet examen de conscience auquel Angèle était si fidèle , « c'est-à-dire qu'après avoir offert son cœur à Dieu, elle « se demandait si elle avait été sage durant le jour qui « venait de s'écouler; et quand la réponse était négative , « elle ne manquait pas de faire les réparations à la « mère ***; puis elle se couchait les mains croisées sur sa « poitrine, parce que, disait-elle, ma petite maman m'a « dit que le petit Jésus ne s'endormait jamais autrement. « On ne sera pas étonné que déjà Marie connût et aimât « la sainte Vierge : ne l'avait-elle pas aimée en quelque « sorte avant de naître, par le cœur de sa mère? Aussi lui « arrivait-il souvent de dire, quand on lui demandait son " nom : Je m'appelle Marie de la Sainte- Vierge ; je suis « la petite fille de la sainte Vierge. »
Angèle s'était séparée de sa petite Marie avec un pressentiment qu'elle ne la reverrait plus. En effet, bientôt la naissance d'un cinquième enfant détermina une maladie de poitrine qui fut tout d'abord jugée mortelle. Angèle
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connut la première son danger. La pensée d'abandonner ses enfants troubla cette âme forte ; elle ressentit un si formidable effroi de la mort , qu'on n'osait même pas lui parler de communier en viatique. L'épreuve néanmoins fut courte, et , comme toutes les autres , la laissa triomphante. Angèle, jusqu'à l'instant où elle perdit connaissance, restî^ occupée de Dieu. Au dernier moment, tenant dans ses bras sa mère éplorée , elle murmura le nom de la supérieure du couvent et celui de sa fille ; elle y ajouta ceux de Jésus, Marie, Joseph : ce furent ses suprêmes paroles. Plusieurs fois , le crucifix à la main , elle avait accepté la mort ; et son doux visage , que la vie allait quitter, semblait tout illuminé encore du sentiment ineffable qu'y avait jeté la dernière absolution. Sa mère, sa tante , son mari, étaient là. Cet infortuné se berçait encore d'une vaine espérance. Lorsqu'il comprit qu' Angèle allait mourir, il fit un cri , et tomba comme frappé de la foudre. La mourante souriait à sa mère , qui , la main levée vers le ciel , lui montrait sa place au milieu des anges. Elle entendit ce cri , elle vit cet homme qui tombait , plus inanimé qu'elle ; une espèce de convulsion agita ses traits ; mais, sur le seuil de l'éternité , elle sut étouffer encore ce dernier regret qu'elle donnait à la vie. Quand tout fut consommé, M. de P..., qu'il avait fallu emporter de la chambre mortuaire , voulut y rentrer de nouveau. On le laissa s'approcher du lit où Angèle semblait dormir, et près duquel veillait toujours sa mère. Le visage de la morte était voilé ; on ne voyait que ses deux mains, jointes à jamais pour la prière éternelle. L'époux se prosterna en gémissant, et ce fut peut-être le moment le plus affreux de ces scènes de douleur.
Dans le testament d'Angèle, on trouva une lettreadres-