‹ Les libres penseurs (volume 2)Chapitre 14 sur 19 · LES HONORABLES PRÉOPINANTS · texte numérisé non relu

LES HONORABLES PRÉOPINANTS

J'ai suivi durant plusieurs années, assidûment, les délibérations des assemblées du gouvernement de juillet, essentiellement composées de libres penseurs. Elles m'étaient bien connues, et j'en avais écrit une centaine de pages qui pouvaient, je le crois, donner à penser, tant sur les formes que sur le résultat de l'élection. Quand je me décidai à publier mon livre, l'ancien monde parlementaire avait disparu : je fis disparaître ce qui le concernait. Mais voici maintenant que j'entends regretter ce mondelà. Or, je trouve, en vérité, qu'il n'est point regrettable, même lorsque l'on considère de quelle façon le vote universel l'a remplacé. En désirer le retour, c'est avoir peu de mémoire ou trop de témérité. Peut-être que les nouveaux venus sont tant soit peu plus grossiers et plus féroces. Quels qu'ils soient, ni la justice, ni la politique ne permettent de dire que les ancieus, dans leur ensemble, valussent mieux ; et en outre, il convient de remarquer que ces anciens ne pouvaient manquer de susciter ces nouveaux. J'ai l'intention de le prouver en rétablissant dans cette seconde édition quelques-uns des portraits que j'avais retirés de mon manuscrit.

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M. Mouflot, député, donne sa voix dans les bureaux à M. Thiers, toutes les fois que M. Thiers daigne prendre une prise dans la grande tabatière de M. Mouflot.

A l'époque de la coalition , j'ai vu le beau Pansard, tenant de M. Thiers, séduire le gros Loupiat qui voulait rester fidèle à M. Mole. Pansard emmenait Loupiat tous les matins au café Desmares et lui payait une tasse de café au lait. Quand le Journal des Débats, qui combattait la coalition, avait un article trop fort, alors Pansard ajoutait un beurre. Il n'eut besoin qu'une seule fois d'aller jusqu'à la côtelette. Ce jour-là Loupiat vota contre M. Mole, et mérita la croix d'honneur que Pansard, un mois après, lui fit donner.

Pancrace, ce grand misérable et universellement haï, est en voie cependant de devenir ministre. Ce serait une mauvaise affaire pour le gouvernement et pour la France; mais pour Valère, qui est ennemi déclaré de Pancrace, l'aventure serait excellente. Pourquoi donc? Parce que Valère a tout à fait besoin d'être ambassadeur, et Pancrace tout à fait besoin d'éloigner Valère.

I... le maniaque monte à la tribune, et, suivant sa manie, se met à déclamer furieusement contre l'Église et contre les prêtres. Pendant qu'il déclame, un orage

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éclate, les éclairs sont fréquents et terribles, les coups de tonnerre font frémir les vitres de la salle. Le général S... se penche vers son voisin, et gravement, à voix haute, lui dit : « Ce mâtin-là (il désignait l'orateur), ce mâtin-là va nous faire foudroyer. « A la chambre comme ailleurs, il y a toujours des dévots quand il tonne.

Un brillant député se vantait, devant un illustre collègue, d'avoir gagné deux millions depuis qu'il est à la chambre, en se servant adroitement de son titre. — Avouez, lui dit en souriant l'illustre, que vous êtes un fier gredin? — Moi ! non, je ne suis pas fier.

Son concurrent aux élections, trop honnête homme, se retire. Ce n'est pas seulement dégoût d'un tel adversaire, c'est que l'adversaire est inexpugnable. Il conserve ses électeurs, et il séduit les autres. On dit dans l'arrondissement qu'un homme qui a gagné deux millions est certainement un homme de génie, et qu'ayant su si bien se servir, il ne négligera pas ceux qui portent sa fortune. Ce raisonnement semble légitime, et l'on se croirait absurde à la fin, peut-être coupable, — mauvais père de famille, — si l'on ne faisait pas quelque chose pour gagner l'amitié d'un homme qui a gagné deux millions.

Rufin représente une ville de négoce où son élection n'eut pas lieu sans labeur. Poussé par les patriotes, nul ne contestait son patriotisme ; mais ses adversaires alléguaient : Premièrement : qu'il est fraudeur notoire et que la douane en une seule opération lui a confisqué des marchandises pour plus de trente mille francs. —

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Bah ! répondirent ses amis, qui ne fraude un peu ? Mais on ne saisit que les patriotes. — Secondement: qu'il était convaincu, par arrêt autlientique, d'avoir calomnié, honteusement, lâchement et sciemment calomnié des gens fort honnêtes. Les amis de Rufin haussèrent les épaules, et personne en effet ne put comprendre qu'on fit un grief de cette vétille ; car enfin, pourquoi nomme-t-on des députés et pourquoi soudoie-t-on des journaux, si c'est un crime de calomnier celui-ci et celui-là? — Troisièmement : que le Rufin susdit, étant syndic d'une faillite, tandis que les autres créanciers touchaient vingt-cinq pour cent à peine, avait touché lui cent cinq pour cent, au moyen de certains tours plus qu'habiles , clairement constatés.

Dans un pays de négoce , le cas parut grave. — INe vous justifierez-vous pas? dit-on à Rufin. — Qui, moi! que je me justifie !... Ces clameurs des ennemis de notre belle cause prouvent seulement combien ils seront vexés si je suis élu. On recueillit les voix, et les ennemis de la belle cause de Rufin furent en effet vexés.

0 Rufin ! que je n'ai point élu, que je n'ai point combattu, que je n'ai jamais vu, que j'espère ne jamais voir, mais qui n'en représentez pas moins devant le monde la part de souveraineté que je possède à titre de Français !

Severin est avocat. Jusqu'à l'âge de \ingt-cinq ans, soumis à cette éducation étrange qui consiste à faire le vide dans la cervelle pour y empiler ensuite toutes sortes de sornettes disparates qui rendent propre à parler de tout, il devint docteur et s'en alla briller au barreau de Limoges. Il se rendit subtil dans l'art des procédures.

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Point d'assassin qu'il ne fit excuser peu ou prou ; point de voleui-s qu'il ne reblanchit parfaitement; point de plaideur de mauvaise foi qu'il ne sût au besoin cuirasser de dix articles du code et de vingt arrêts de justice contre les armes impuissantes du bon droit et du bon sens. Hormis le procureur du roi et la partie adverse, l'heureux Severin ne rencontrait sur terre que les plus honnêtes gens du monde. Bien payé de ses peines, il menait grasse vie; les petits coquins fournissaient sa cuisine, les gros plaideurs arrondissaient ses champs. A quarante ans, bien marié, gras, frais, rose, impudent, éligible: Si j'étais député? se dit-il un jour. Il le fut. Maintenant il veut être premier président de cour royale ; il le sera, et la chose ne tardera guère.

Le collège qui nomma Severin , élisait avant lui un vieux général, blanchi, mutilé, un type d'honneur militaire, et ce qui n'est point à dédaigner, un type d'honneur civil. Celui-là, franc et pur, voulait véritablement servir et servait véritablement. Il aimait la patrie, il aimait la justice. Peu soucieux d'aborder la tribune, il éclairait modestement les discussions préparatoires par son ferme bon sens, sa vieille expérience, et par cette lumière des lumières, le sentiment profond que chacun avait de son inébranlable probité. Severin le renversa sans peine. Il y a dans les provinces une masse de gens dont la plupart sont jeunes, pour qui l'éclat des services et de l'honneur est une sorte d'affront dont ils désirent âprement se venger. Ils osèrent attaquer jusqu'à cette haute renommée ; ils ne parvinrent pas à la détruire, mais ils enlevèrent au vieillard la palme de ses derniers jours, la gloire de représenter ses concitoyens, le bonheur de leur être utile, et il en fut navré ; car il y tenait, par une faiblesse qu'on trouve parfois chez les grands coeurs.

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Chanteclair se démène, court partout, se montre partout, remue partout. Il plaidaille, il éerivaille, il intrigalUe. Ceux qui rient de lui le voient monter et leur passer sur le dosj bientôt l'étonuement fait place à l'inquiétude. Mais véritablement, disent-ils, il arrivera. Chanteclair arrive en effet j le voilà en évidence, le voilà au grand jour. On attend ce qu'il va faire ; il a des amis aussi confiants en lui que lui-même, des clients qui se régalent déjà, des ennemis humiliés. Il ouvre la bouche, il parle ; bonsoir ! Amis, ennemis , clients, public, disent de lui comme ceux qui l'ont vu partir : C'est un sot.

Un personnage demande contre sa femme la séparation de corps, pour cause d'adultère; sa femme l'obtient contre lui, pour cause d'adultère. Ce scandale remplit toute la France. Notre homme néanmoins continue le procès. Il appelle du jugement qui le condamne. Mais pendant que les avocats se préparent à remuer de nouveau ces ordures, et que le personnage fournit des arguments pour prouver que c'est bien lui qui se doit plaindre, la femme , par un coup du sort , hérite de cinq cent mille francs. Le personnage apprend l'aubaine, se désiste, monte en poste, court se jeter aux pieds de son Ariane, sollicite une réconciliation avec larmes. L'affaire est publique, tout le monde en parle ; les élections viennent, le personnage est élu député. Qu'il représente bien son monde!

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La scène est dans le cabinet du premier ministre. Son Excellence compte les voix sur une liste marquée de divers signes, et pour la vingtième fois s'assure qu'EIle a tout juste la majorité. Un confident se présente effaré, tenant un journal : — Nous sommes perdus ! — Qu'y at-il donc? — Une trahison ! — Mais encore ? — Trouillet... — Eh bien? — Le petit Trouillet qui veut attaquer le ministère! — Trouillet? — Lui-même. — D'où le savez-vous ? — Il a passé la nuit à la Chambre pour être inscrit le premier contre l'adresse. — Craignez- vous son éloquence? — Non, mais je crains son vote. Que lui avez- vous refusé? — Rien. Cependant je crois aussi qu'il veut quelque chose. Allez le voir.

Dans l'arrondissement de Trouillet on s'étonne, on s'assemble, on se félicite. — Notre député va parler! Il va parler contre le ministère! — Le ministère est donc si bas! — Peste! Trouillet sera bien avec les nouvelles puissances! — J'ai toujours dit que Trouillet ferait son chemin! — Nous n'y perdrons pas! — Mais comment Trouillet pourra-t-il se tirer d'un discours!...

Tandis que les fortes têtes s'échauffent à ces commentaires, un journal arrive. — Trouillet a renoncé à la parole, — il a voté ostensiblement pour le ministère, — il est entré dans la diplomatie, — le cabinet triomphe à la majorité de cinq voix.

Tout l'arrondissement de Plein-Ventre est partagé entre nn favori du ministère et un favori de la cour , l'un dé-

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puté en titre, l'autre qui veut faire nommer un parent. Ces deux politiques sont fort en peine, ils ont les mêmes amis. C'est à qui régalera mieux. Aujourd'hui les électeurs dînent chez le courtisan, demain ce sera chez le ministériel. Aucun d'eux n'est assez sûr des siens pour donner à dîner le même jour que son adversaire. Grâce à cette rivalité, Plein-Ventre est un pays de Cocagne. On s'y rue en cuisine, les places y pleuvent. Oh ! qu'il fait bon d'être électeur par là. Trois ou quatre voix font la majorité. Rien à quoi ne puissent prétendre les chefs de famille, pour peu qu'ils commandent à plusieurs votants. Tous les enfants de censitaires sont élevés aux frais de l'Etat; ils montent dans l'administration, dans l'armée, partout. Pas un mouton n'a la clavelée, pas un orage ne tombe qu'on n'indemnise aussitôt le propriétaire; les idiots même ont un petit emploi, les criminels obtiennent des lettres de grâce au bout de peu de temps. La croix d'honneur est répandue en ces parages , comme les coquelicots dans les blés. On la distribue aux gens pour avoir le droit de faire admettre leurs filles à Saint Denis. Le ministériel , qui en a couvert pour son compte cinquante vignerons et vingt-cinq usuriers, a bien osé se vanter un jour de ne se l'être point adjugée à lui-même. Eh I si tu l'avais, comment t'en justifierais-tu ?

L'opposition parle de ceux qui passent au ministère pour avoir une place; elle ne dit rien de ceux qui, lorsqu'ils ont la place, reviennent à l'opposition, souvent pour monter en grade, ou pour faire placer des fils et des gendres. Il y en a de ceux-là plusieurs et ils sont connus.

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