‹ Les libres penseurs (volume 2)Chapitre 16 sur 19 · LES HONORABLES PB£OPINANTS · texte numérisé non relu

LES HONORABLES PB£OPINANTS

tout haut un des avocats adverses, tes clients te ïont^oué. Le mot parut charmant, tout le barreau le répéta, tout le tribunal en rit ; le procureur du roi le donna aux journalistes ; les inculpés ne s'en fâchèrent point.

Les maîtres de la parole s'abordent avec prudence et se traitent avec courtoisie. Ils font un petit bout d'exorde en l'honneur du redoutable adversaire qu'ils vont combattre. Ils espèrent que cet adversaire si honorable et si distingué se rendra lui-même aux raisons fortes qu'ils ont à présenter. Formules, je le veux ! mais aussi importantes que d'ôter son chapeau lorsqu'on entre dans un salon. Nul homme de mérile n'y manque, d'abord parce que l'homme de mérite est poli, ensuite parce que l'homme de mérite apprécie la position, connaît le côté faible ou désavantageux de sa thèse , le côté solide ou spécieux de l'autre, et sait enfin qu'on ne perd rien à donner bonne opinion de l'ennemi qu'on veut terrasser. Vainqueur, la gloire est plus grande ; vaincu, la défaite est moins amëre. Ces précautions prises, tout est permis, et l'invective même, si forte lorsqu'elle est contenue, devient licite.

Ainsi ne fait pas ce petit monsieur en habit noir, tout gommé, tout roide, qui brillait au barreau de Chignac, et qui s'est promis de briller à la Chambre. Avant d'ouvrir la bouche, en arrangeant ses papiers sur la tribune, il regarde déjà M. Guizot d'un air menaçant. C'est à M. Guizot qu'il en veut, il vient le réfuter, l'écraser, le détruire. Voilà comme il commence, d'une voix brève; et certes, il croirait manquer à l'honneur français, à la patrie , à la probité dont il défend la cause, s'il honorait du moindre

compliment ce ministre pervers ! Que dis-je , pervers ? ignorant et incapable, et dont on a peine à s'expliquer l'importune renommée. Il n'a pas parlé cinq minutes, qu'il en est aux verges; il fustige M. Guizot du bout de son doigt obstinément planté sur la poitrine de ce misérable. Il l'interpelle : Répondez-moi, monsieur le ministre 1 Voilà, monsieur le ministre, ce que vous deviez faire, et qu'avez-vous fait 1 Vous n'avez point de bon sens , monsieur le ministre , point de conscience , point de courage. Vous n'entendez rien à l'histoire, rien au commerce , rien à la diplomatie , rien à l'arithmétique. Que répondez-vous ? Vous ne savez que répondre. Ah 1 vous ne répondrez pas 1

Il fait si bien, par son pédantisme, que la Chambre le prend en grippe, et qu'en effet M. Guizot peut se dispenser de répondre, même à ce qui lui est échappé de juste et de décisif.

Les fautes du ministre ne paraissent plus devant le lidicule de ces avocats qui se donnent des airs de le fouailler comme un petit garçon. Ils révoltent même ceux qui se sentent de leur avis, et si M. Guizot affecte de les compter pour rien , on trouve qu'il a raison et que son dédain est une réplique.

Temps de routine ! L'avidité même est routinière. En vérité , tous les députés ne savent pas que le mandat les rend propres atout, et ils s'obstinent, pour la plupart, à suivre la carrière où ils se trouvent engagés lorsque la porte s'ouvre devant eux; l'avocat dans la magistrature, le militaire dans l'armée, le négociant dans les fourni-

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tiires, le marin sur l'eau, le diplomate dans les ambassades. Le courant est si régulier que l'on s'est étonné généralement du génie inventif de maître Rapinet, avocat de rsormandie. Rien n'annonçait qu'il dût s'élever audessus du vulgaire. Pour sa première session il avait pris la croix d'honneur; indice de mauvais goût, petitesse. On s'attendait à le voir prochainement conseiller de cour royale; lui-même y comptait; mais voilà qu'il devient rapporteur du budget, fonction qu'on donne aux travailleurs, et que, farfouillant le budget pour en faire sortir la prospérité d'usage, il se prend à méditer sur le ministère des finances. Il regarde. 11 y voit toutes sortes de beaux recoins paisibles, ignorés, plantureux, ou n'arrivent que de vieux employés en lunettes d'or, après qu'ils ont bien sué sur tous les échelons d'une hiérarchie. Des directions de douze mille francs, s'il vous plaît, de quinze mille francs, de dix-huit mille... Oh ! oh! La plus appétissante de ces directions était vacante... à peu près. Eh mais ! conseiller de cour royale, c'est deux mille quatre cents francs, trois mille francs au plus; président, six mille; premier président, conseiller en cour de cassation, douze raille; et que de temps pour arriver là! Maître Rapinet ne médite pas davantage. Il fait un bond ; les vénérables employés des finances voient tomber au milieu d'eux, du haut de la tribune, cet avocat, couvert encore de sa robe noire ; un requin parmi des poissons d'eau douce !

Mais la surprise surtout fut grande à la Chambre. Que de conseillers, que de procureurs généraux, que de présidents se mordirent les doigts de n'avoir pas songé à se connaître en finances, eux qui se connaissent à tout.

Non , je ne voudrais pas être un de ces employés quasi-supérieurs qui voient maintenant les regards et

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les convoitises des députés se tourner vers eux. Songez à tout ce que doit contenir de terreurs et d'alarmes l'âme d'un sous-directeur qui voyait hier, d'un regard paisible, son directeur baisser et n'en avoir pas pour longtemps, qui se disait : « Je l'enterrerai et j'aurai sa place; j'occuperai ce beau bureau qui est un appartement ; je travaillerai avec le ministre ; je toucherai des appointements qui donnent droit à la croix de commandeur, laquelle se pend au cou avec un beau ruban rouge... » et qui s'éveille de ces jolis rêves, trouvant Uapinet, un député, à la place qu'il pensait tenir. Il est perdu, il n'ira pas plus loin. Rapinet quittera le poste pour en prendre un meilleur; mais après Rapinet, un autre député viendra. Les députés s'y mettent , c'en est fait. Gare aux sous-directeurs, gare même aux chefs de bureau !

Le député non réélu vient à Paris pour voir ouvrir la session nouvelle. On dirait qu'il doute encore de son trépas. Il semble une ombre plaintive qui veut à toute force se mêler aux vivants et qui pourtant n'est pas sûre d'en avoir le droit. II écoute d'une mine affamée les histoires de la Chambre, et donne les nouvelles avec d'autant plus d'empressement qu'hélas! on ne les lui demande plus. La plus grande charité qu'on puisse lui faire, c'est de lui demander le secret du dernier scrutin. Triste chose de perdre une position, lorsque l'on perd avec elle tout ce que l'on était et tout ce que l'on valait!

Toutes les années, lorsqu'elle discute son Adresse au Roi, la Chambre des députés accorde quelques heures à

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l'Opposition pour entendre ses plaintes contre les méchantes entreprises du gouvernement. Durant l'interrègne parlementaire, les préfets, les ministres, n'ont jamais manqué de prendre à l'Opposition des électeurs, des députés, des publicistes, des hommes dévoués et de mérite, qui parlaient, qui écrivaient , qui votaient pour elle, et qui tout à coup, audacieusement tentés, sentent chanceler leur vertu, cessent de parler, cessent d'écrire, disparaissent dans un habit brodé, dans une place, dans une sinécure , font silence quelque temps, et puis reviennent, ce qui est le comble de l'horreur, écrire, parler, voter, au grand dommage de cette pauvre Opposition. Il y a toujours de braves gens que ces aventures assez fréquentes désolent, surtout lorsqu'ils y ont perdu quelque chose, et particulièrement leurs chances d'être réélus. La louve a qui on ravit ses petits est furieuse sans doute, et c'est une comparaison admise; mais cette louve désespérée n'a point de colère qui approche du désordre d'esprit où tombe un député à qui l'on enlève ses électeurs. Il ne considère point comment il a su se les procurer; il voit qu'on les lui dérobe, qu'il ne les a plus, il crie au voleur et à l'assassin. Cela occupait autrefois une séance qu'on appelait la séance de corruption. Actuellement (l) ilen faut deux, vu l'abondance des matières, et nous viendrons à trois avant que le prince royal soit majeur. Ces séances offrent un certain attrait comique. Les plaignants se montrent courroucés et fiers ; la gauche applaudit, le ministère ricane, le centre écoute d'un air innocent. Parmi ces candides auditeurs du centre, on en voit quelques-uns, et ce ne sont pas les moins paisibles, qui ont jadis fait re-

tentir, au nom de la gauche, où ils siégeaient, les plaintes de la vertu indignée. Mais ils ont oublié ces temps lointains. Ils ne comprennent plus ce qu'on veut dire; ils ne peuvent croire qu'il se passe tant de vilains pactes entre les ministres et leurs adversaires : cela même leur donne une fâcheuse idée de l'Opposition. Ces vertus libérales, disent-ils, seraient donc bien fragiles!

Cependant l'Opposition fait aussi des conquêtes, mais elle se croit innocente, parce qu'elle ne paie pas comptant. Elle ne dit pas aux gens : Votez avec moi, je vous donnerai une place ; elle leur dit : Devenons les plus forts et nous prendrons les places. Car tout se termine là. Il est bien entendu de tout le monde qu'un ministère patriote ne laisserait pas les gi ands emplois, ni même les petits, à de vils doctrinaires, suppôts de servitude, gens *>ans cœur et sans âme qui se tiennent à genoux devant l'étranger. Vraiment non, on ne le ferait pas, et ce serait prévariquer. Un doctrinaire, s'il a un bureau de tabac, vend de mauvais tabac; s'il tient un bureau de poste, il décacheté la correspondance des bons Français et la livre à l'Angleterre. On doit pourvoir à ce danger, on doit surtout éviter que le patriote inférieur ne s'indigne et ne songe à sauver encore une fois la patrie. Une place est un poste d'honneur où il faut pénétrer, parce qu'on y défend bien mieux l'honneur national.

J'ajoute que le patriote ne laisse pas de manipuler aussi les élections et que même il y déploie son adresse. Il ne corrompt pas toujours l'électeur, mais quelquefois il le bat et souvent il le grise. La profonde imbécillité d'un grand nombre de ces censitaires dans les campagnes, et la profonde immoralité de beaucoup d'autres qui habitent les villes, lui offrent des movens de réussir dont il

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sait habilement tirer parti. Aux uns il fait des contes absurdes qu'ils avalent très-bien; il profite de toutes les mauvaises passions des autres.

Quel corrupteur qu'un journal comme il y en a tant, rédigé par d'affreux drôles qui touchent et font tressaillir continuellement avec un instinct suprême et infaillible les fibres immondes du cœur humain , qui tronquent les faits, les dénaturent, les passent sous silence, calomnient la religion, avilissent l'autorité, sapent les bases de Tordre, donnent aux vices tous les noms de la vertu , imputent à la vertu toutes les bassesses et tous les crimes, font désirer le renversement du culte, de la propriété, de la paix, et quand le jour est venu , s'écrient en montrant le candidat : Voilà votre homme ! voilà celui qui abaissera linsolence des riches , qui vous délivrera du clergé , qui fera de vous de grands personnages !

La plupart des députés qui accusent le ministère touchant la corruption doivent quitter la séance confondus de sa générosité , lors même qu'ils ne sont pas corrompus eux aussi , et qu'ils ont le rare avantage de se croire incorruptibles ; — et le ministère est certainement émerveillé de leur mollesse , lors même que tout le monde s'étonne de la vigueur de leurs poursuites et croit le gouvernement accablé. Le ministère a toujours fait plus qu'ils ne disent, mais il l'a fait souvent ou pour eux ou pour leurs meilleurs amis. On veut sans doute, de part et d'autre , se faire un peu de mal, mais on ne veut pas pourtant détruire les moyens de gouvernement. L'opposant se dit que, quand il sera ministre, il faudra bien qu'il se soutienne ; le ministre ne perd jamais l'espoir de rattraper l'opposant, d'autant que, s'il est furieux , c'est généralement bon signe.

Post-scripiitm (1850).

Il y a un article de la Constitution qui défend d'attaquer le suffrage universel. Cet article n'est pas, à mon avis, ce que l'on pouvait faire de plus logique, mais il est fait.

Quant au suffrage des censitaires, tel que nous l'avons pratiqué, c'est le règne de la corruption et de la sottise.

Les censitaires sont faciles à abuser ; ils ont tout intérêt à se vendre.

Ils sont assez peuple pour qu'on les trompe, assez peu nombreux pour qu'on les puisse acheter ; ils possèdent un commencement de fortune suffisant pour leur donner le goût et le besoin d'en avoir davantage.

Leur derai-insti'uction les rend propres aux petits emplois, leur ambition et demie les dispose à toutes les bassesses.

Par le droit de suffrage ainsi limité , le gouvernement de la France était devenu une oligarchie de fonctionnaires égoïstes et inintelligents. On disait : Ils conservent ! Non, ils ne conservaient pas ; ils consommaient stérilement sans rien produire que des écritures. Autour d'eux l'opinion dormait, mais elle faisait de mauvais rêves. Un jour, elle s'est levée furieuse, égarée; elle a bouleversé tout dans un accès de somnambulisme ;

Et elle a institué le suffrage universel.

Si le suffrage universel produit le même résultat 5 s'il n'y a rien de changé, sauf que ceux qui n'avaient que leur voix sont devenus chefs d'escouade , et au lieu de quatre

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OU cinq suffrages en ont quatre ou cinq mille à vendre ; alors, l'opinion qui s'est rendormie, mais dont le sommeil est de plus en plus léger et les rêves de plus en plus mauvais, l'opinion se réveillera encore, sera encore furieuse, bouleversera encore tout ;

Et le suffrage universel pourrait y passer.

Ceux qui ne veulent pas qu'on l'attaque feront bien d'y pourvoir.

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T.IVRR V.

Personne n'ignore que M. Tartufe est plein de vie, mais on connaît mal le personnage et son histoire. Molière a gâté le peu qu'il en a su, pour l'accommoder au théâtre et surtout à ses opinions.

Tartufe ne fut jamais si piètre et si maladroit coquin que la comédie nous le montre. Néanmoins , ce merveilleux sceptique commit , chez Orgon , deux fautes surprenantes. Regardant déjà comme sien le bien d'Orgon, il empêcha sottement Damis de voler son père, ce qui le mit au plus mal avec ce bachelier ; ensuite il ne sut pas évi* ter de porter ombrage à un cadet de Gascogne, autre commensal du bourgeois , grand compagnon de Damis et petit-cousin d'Elmire. Ces deux inimitiés, conjurées contre Tartufe, préparèrent sa ruine. El mire pourtant ne le haïssait point : elle n'a jamais haï quiconque a paru lui trouver des charmes. Il fallut tout l'ascendant du cadet de Gascogne (c'est le même qui figure, mais bien contrefait, sous le nom de Cléante) pour la contraindre à dessiller les yeux d'Orgon, et elle ne s'y décida qu'au moment où elle vit Tartufe à la veille d'épouser Marianne ;

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car elle n'entendait point que cette jeune beauté demeurât sous le même toit que ses trente ans : elle aimait bien mieux que Valère, qui était un gentilhomme du Poitou, l'emmenât en province. Tartufe, savamment attaqué, succomba victime de sa concupiscence. Toutefois, les choses se passèrent autrement que dans la comédie. La table au tapis est une pauvre invention de l'auteur, embarrassé du caractère d'Elmire , dont le théâtre de ce temps-là n'aurait point supporté la vérité. Le fait est que le cadet de Gascogne n'en fut pas quitte à si bon compte.

Tartufe n'alla point pourrir dans un cul de basse- fosse, comme on le fit croire au bon peuple , heureux de vivre sous un prince ennemi de la fraude. Recommandé par l'exempt qui l'avait arrêté, et qui, du premier coup d'œil, apprécia sa valeur. Tartufe fut immédiatement attaché, moyennant de bons gages, à la police la plus secrète. C'était son premier métier, sa vocation véritable. Ceux qui l'ont su n'en ont rien dit, afin de ne pas désobliger Molière et le parterre, qui estiment que Tartufe est fait pour l'Eglise. S'introduire chez les gens , y arrondir sa bourse, livrer leurs secrets et les vendre eux-mêmes, sont besognes de police, et non d'Église, besognes à quoi Tartufe excelle, et qu'il pratique avec délices. 11 est petit-fils de Judas Iscariote, lequel fut disciple de Jésus pour le compte de la synagogue , et voleur : fur erat. Pendant la Fronde, Tartufe, alors agent du Coadjuteur, avait mouchardé chez les Mazarins ; et c'est même à cette époque que remontaient ses plans sur le bonhomme Orgon. Orgon figurait chaudement dans le parti ministériel : Pour défendre son prince, il montra du courage.

Rentré dans sa naturelle carrière , Tartufe offrit d'étudier les jansénistes , qui se mêlaient bien aussi un peu de

politique, les saintes gens! et il se rendit en Hollande. Il y fit imprimer , aux frais de la cassette , un gros livre contre les jésuites et leur morale relâchée. On a de nos jours beaucoup pillé dans cet arsenal , qui mit son auteur en grand crédit près du père Quesnel. Au moyen de quelques noms propres, anecdotes, traits de caractère, ramassés dans les sacristies lorsqu'il faisait le bon apôtre, il sut donner. à son libelle un fard de vérité, suffisant pour tromper les sots et pour autoriser la feinte crédulité des autres. Le drôle avait le style et les instincts qui font la perfection des livres de Hollande. Les jansénistes le portèrent aux nues. Il s'empara bientôt de tous les secrets de la secte. On devine qu'il ne s'en dessaisit pas pour une indulgence plénière.

Ses services parurent nécessaires à Paris. Les libres penseurs du temps accablaient Louis XIV d'adulations si persévérantes et si basses , que ce soleil de gloire , dans un moment lucide , à la suite d'un sermon du père Bourdaloue, vint à douter de leur sincérité. Bourdaloue lui avait conseillé de se convertir; mais il se contenta, pour le moment, de faire espionner ses flatteurs. Tartufe quitte sa mine de Port-Royal , aiguise sa moustache, et le voilà dans les cabarets, en quête des philosophes et des beaux esprits. L'amitié se fit vite entre lui et ces parnassiens ; car, à l'exemple du jeune Sévigné, il payait la dépense. 11 trouva les beaux esprits bons courtisans, sincères adorateurs du roi , de ses favoris , de ses maîtresses , de ses bâtards, tels en tout qu'ils se montraient dans leurs livres. Le seul Chapelle , quand il était plus gris que de coutume, se permettait quelques épigrammes sur l'extrême embonpoint de la marquise de Montespan. Molière ne buvait pas, et se contentait de railler discrètement le marquis,

dont il trouvait le sort trop heureux et la mélancolie ridicule :

Vn partage avec Jupiter

N'a rien du tout qui déshonore,

se disait-il tristement , en songeant aux rivaux que lui donnait sa femme.

Les instructions de Tartufe ne lui défendaient point de s'amuser. Il se lia tout particulièrement avec Molière, et lui conta son aventure chez Orgon, bien entendu sans lui dire qu'il en était le héros. Molière jugea le sujet, ou plutôt le caractère, excellent pour le théâtre. On sait ce qu'il en fit. Les dévots, qui s'étaient si souvent élevés contre la comédie, eurent leur compte. Tartufe, pendant que Molière travaillait, courtisait Armande, et ne la trouvaitpoiut inhumaine. Ce fut un des jolis moments de sa vie. La maison du grand poète représentait, à vrai dire, un étrange tripot. Armande Béjart, femme de Molière, était bâtarde d'une autre Béjart qui avait été la première concubine de ce fameux moraliste , et on rencontrait encore là une troisième ingénue, à qui ne manquait aucun titre pour parler aussi haut que les deux autres. Tout cela braillait, se disputait , vivait péle-méle , en dehors de toutes les conventions civiles et morales. Tartufe souriait de ces mœurs naïves , et parodiait quelquefois entre ses dents un vers tout neuf de M. de la Fontaine :

Ah! sites dévots savaient peindre !

Ce ne fut pas un crève-cœur pour lui d'être exposé sur la scène à l'indignation publique. Outre qu'il soupait maintenant chez Ninon, le sang de l'Iscariote se réjouissait dans ses veines lersqu'il voyait, par l'art de Molière , les huées que provoquait l'imposteur retomber sur les chré-

tiens. Un jour qu'il était dans la salle, applaudissant à tout rompre , il rencontra Elmire , vieille , et d'autant plus coquette. Klle avait fait périr de chagrin le bonhomme Orgon , devenu esprit fort , et jouissait librement d'un beau reste de bien qu'elle savait défendre du cadet de Gascogne. Tartufe, profitant du privilège de sa perpétuelle jeunesse , introduisit chez Elmire les jeux et les ris qui la fuyaient, chassa honteusement le cadet de Gascogne, se fit faire une donation en règle de tout ce que possédait la dame, et l'envoya mourir, comme Molière, dans les bras des sœurs de la Glmrité.

II était riche; on lui avait expédié des lettres de noblesse ; la cour, vieillissant, tournait à la dévotion ; il redevint dévot , obtint une belle charge, et fit l'édification de son quartier jusqu'à l'explosion de la régence.

Notre homme se mit au niveau de l'époque , mais discrètement, non comme ces fous qu'on appelait les roués. Il rouvrit, sans mystère et sans bruit, sa porte aux Cidalises, rappela les écrivains, et s'acquit bientôt le renom d'un honnête seigneur, tolérant et philanthrope. C'était la bonne voie pour tenir d'une main les honneurs, de l'autre la popularité. Il s'enrichit immensément sous Louis XV par les charges et par l'usure , ayant compris des premiers quel bon placement c'est de nourrir les gens de lettres. Madame de Pompadour, pour divers services auxquels elle l'avait employé, lui donna une province ; il la pressura comme n'aurait pas su faire un Turc assisté de trois juifs , et le paysan se plaignait fort. Mais en même temps monseigneur faisait clandestinement imprimer , dans un de ses châteaux, des pamphlets encyclopédistes; il subventionnait Diderot, écrivait à Voltaire, conspirait contre V infâme chez d'Holbach, offrait un ermitage à Jean-Jac-

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ques, et passait à Paris pour être le père du peuple. On disait que, dans sa province, le moindre corvéable avait la poule au pot.

La révolution de 89 le trouva très- populaire. 11 fut de toutes les assemblées, toujours au rang des plus patriotes, des plus vertueux, des plus terribles. Le peuple le portait en triomphe. En même temps il montrait aux suspects un autre visage , et ceux-ci lui laissaient en dépôt beaucoup de choses. Il reçut considérablement de fidéicommis, il acheta immensément de biens d'Église ; il en acheta trop: et s'en étant aperçus , des patriotes plus vertueux que lui le dépouillèrent à son tour. Il se sauva en Angleterre, où il ne tarda pas à se créer une industrie : il espionnait au profit de la République les émigrés qui se cotisaient pour le nourrir.

Tartufe végéta sous l'Empire. 11 y avait dans la police une telle presse de gens de mérite, qu'il ne put y briller. Cependant il eut les épaulettes de général tout comme un autre, et fit en temps opportun sa petite trahison, qui le remit a flot. La Restauration lui plut. Il quitta 1 epée avec empressement, n'ayaut jamais eu de goût que pour les armes courtes, et se remit à hanter les églises; mais il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que c'était une duperie, et qu'il gagnerait bien plus à crier contre la Congrégation qu'à pénétrer dans ses rangs. L'Université lui parut assez plantureuse, et c'était une carrière où l'appelait son cœur. 11 y entra comme émigré, en bonne place, non sans se réserver, par l'entremise de M. de la Fayette, à titre de patriote de 85, quelques utiles relations dans la haute charbonnerie. Ce fut ainsi qu'il atteignit la révolution de juillet. Il avait tous les droits possibles d'en profiter, et elle lui rouvrit la carrière politique.

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Tartufe n'était point mal vu au Palais-Royal. Il y donna de bons conseils, qu'on apprécia et qu'on reconnut généreusement... Je m'arrête; la suite est trop connue. Qui ne sait que Tartufe siège à gauche, et vote au centre (1)?

Chafouin, député, perdit une belle place à la suite d'un arrêt de la cour des comptes qui trouva du louche dans ses livres. Le ministre, qui l'aimait, fut, à ce coup-là, forcé de se montrer sévère : en le destituant, il ne lui retira pas cependant son amitié ; il avait quelques bonnes raisons pour la lui conserver; et Chafouin ne perdit pas l'espérance de rentrer dans son emploi.

Il est rare qu'un homme qui se trompe en arithmétique, et qui soustrait, par exemple, au lieu d'additionner, ne trouve pas quelques soustractions à faire aussi dans l'Évangile, dans les commandements de Dieu, dans la religion tout entière. Chafouin était là-dessus plein d'idées, qu'il mettait en œuvre, et qui désolaient son évêque. Ce fertile esprit avait intérieurement réformé le dogme, il réformait ouvertement la morale et voulait réformer encore le culte. Sa disgrâce l'arrêta court.

Sur ces entrefaites, l'évêque du diocèse où Chafouin est propriétaire vint à Paris. Le bruit se répandit que ce prélat était bien vu de la reine. Chafouin l'alla voir.

Et comme, le lendemain, on parlait de Chafouin : — Ah 1 s'écria l'évêque, il s'est bien réformé, il est devenu excellent — Vraiment, monseigneur? — Je vous l'assure. Hier, il est venu me faire bénir un chapelet.

(1) Aujourd'hui républicain de la veille et représentant du peuple.

Un nniversitaire, causant avec moi sans me connaître, dans un lieu politique, en vint bientôt à la îirande querelle qui occupait en ce moment tous les professeurs et tous les chrétiens. Il vit que je ne tenais pas pour l'Université, et il entreprit de me conquérir. Comme je me plaçais exclusivement sur le terrain de la liberté : — Oui, me dit-il, la liberté est bonne; elle est pleine et entière chez nous. Dans les collèges, nous professons ce que nous voulons; mais vous devez comprendre que si les prêtres font des collèges, la première chose qui est perdue, c'est la liberté. — Pourquoi donc ? lui dis-je. — Parce que les prêtres n'aiment pas la liberté. Us n'enseigneront que leur fanatisme, et ils arrêteront le progrès de l'esprit humain. — Vous serez là, poursuivis-je, pour faire avancer l'esprit humain. — Oui, mais ils auront beaucoup d'élèves ; ils jetteront chaque année dans la société une masse de dévots : et que deviendra la belle unité de l'esprit français?

— Je trouve, continuai-je , que vous ne travaillez pas beaucoup vous-mêmes à maintenir cette unité. Vous me dites que chacun de vous enseigne ce que bon lui semble, et vous savez si vous profitez de la permission. Autant de professeurs, autant de doctrines. — Pas tant que vous croyez ; il n'y a guère dans toute l'Univereité que cinq ou six écoles , et nous luttons avec force contre la tyrannie de Cousin, qui est parvenu à faire dominer son éclectisme.

— Eh bien! l'éclectisme n'est-il pas lui-même un assemblage forcé de doctrines contraires, qui se nient réciproquement, et qui font table rase de toutes les croyances dans l'esprit de quiconque n'est pas forcé de maintenir entre elles une sorte d'accord absurde et impossible, pour

tenir boutique de philosophie? — Mais vous ne faites pas attention à une chose, repi-it le professeur après s'être recueilli un instant : c'est que nos cinq ou six écoles, tout en se combattant (et c'est là ce qui les fait vivre), se réunissent pour accabler de leur force et de leur nombre l'étroite école du fanatisme et de la superstition. — A la bonne heure, continuai -je. Cependant, à votg tour, remarquez que ce fanatisme et cette superstition conservent encore des adhérents assez nombreux. Vous craignez même leur concurrence. — Ce n'est, dit-il, qu'une minorité.— Soit; cette minorité a droit à la liberté, sans doute : pourquoi l'opprimez-vous?— Elle nous a opprimés jadis, répondit-il. — On pourrait, dis-je, contester, ou du moins expliquer cela ; mais je l'admets. De quel droit lui reprochez-vous cette oppression et vous appelez-vous libres penseurs, si vous opprimez aussi? Comment voulez-vous que des pères de famille qui ont une religion, et qui tiennent à cette religion comme on tient à la vie, vous confient l'àme de leurs enfants, à vous qui niez en général toute religion ?

Mon homme changea un peu de gamme. — Nous ne nions pas la religion, s'écria-t-il, et nous n'opprimons personne; c'est une calomnie des dévots. Pour moi, je suis très-religieux; j'ai un sentiment religieux vif et sincère, que je ne tais ni ne déguise. Mais je ne crois pas que pour être religieux il faille croire, par exemple, à la divinité de Jésus-Christ. Je n'avale pas ça. — Moi, monsieur, lui dis-je, je l'avale; et voilà pourquoi, si j'avais des enfants, je ne vous les confierais pas. Cependant il faut que je vous les confie, ou que je les élève moi-même, ce que ma santé ou mon état ne rendent pas toujours possible, ou que je me décide à leur faire donner par d'autres que vous

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OU moi une bonne éducation qui sera horriblement coûteuse, et qui néanmoins leur fermera l'entrée de toutes les carrières libérales. Ils ne pourront être ni avocats, ni médecins, ni professeurs, ni fonctionnaires ; et, pour peu que vous marchiez encore dans la voie du monopole, ils ne pourront même devenir officiers dans l'armée : que dis-je? ils ne pourront pas être prêtres en France. Vous vo\ez bien que vous nous opprimez.

L'entretien finit là. Qu'on juge si je fus médiocrement surpris de voir arriver, quelques jours après, chez moi, ce même universitaire, portant sous le bras une compilation dédiée à un ministre, et verbalement approuvée par un évêque. Il s'était enquis de mon nom, et, enchanté, me dit-il, d'avoir fait connaissance avec un homme aussi estimable, il m'apportait cet ouvrage tout nouveau, qu'il avait composé en s' éclairant des conseils les plus sages. — Vous comprenez, ajouta-t-il, que dans un livre de ce genre j'ai mis de côté toutes mes opinions particulières. Je suis un honnête homme, et j'aurais scrupule de prononcer devant des enfants ou de mettre sous leurs yeux un seul mot qui ne fut pas parfaitement catholique. Nous devons respecter la foi des pères dans l'àme de leurs fils. Le doute a ses amertumes : heureux ceux qui croient! Je vous demande votre amitié. — Cher monsieur, lui dis-je, mou amitié, vous l'aviez déjà, car je vous plains de tout mon cœur ; mais des éloges pour votre livre, vous n'en aurez point.

Je ne doutais pas que son livre ne fût mauvais, quoiqu'il m'eût assuré qu'il n'y avait rien de lui, et je ne me trompais guère. C'était une balayure ; il avait raclé quelques médiocres ouvrages, et, de tout ce qu'ils renfermaient de plus suspect ou de plus sot, il avait formé le sien.

Le soir, ayant à peine , minuit sonnant, fini ma tâche ; le front serré, les yeux brûlants, le cœur chargé d'angoisses, car le jour a été plein de sombres nouvelles, je traversais d'un pas pressé les rues endormies. Je disais mon chapelet, pensant à la Suisse en feu, à la France menacée, à mon frère absent, à mon enfant malade. Tout à coup la rue est remplie de cris, de chansons, de hurlements. Une centaine d'étudiants sortaient du 'bal avec des filles, et s'en retournaient au pays latin. Ils n'étaient pas ivres ; mais jamais la dernière populace des faubourgs, dans la fièvre du vin bleu, n'a troublé les airs de plus abjectes et plus obscènes vociférations que ces messieurs n'en faisaient entendre, par pure gentillesse. Les guenons auxquelles ils donnaient le bras s'y joignaient d'une voix glapissante, et ces bestialités soulevaient des rires immondes qui retentissaient au loin. Plus d'un père de famille a dû frémir, et prier Dieu de protéger le sommeil de ses enfants. Ces jeunes gens sont les mêmes qu'on voit aux cours du collège de France, et qui vont dans certaines occasions, en longues bandes, moins les dames, honorer le patriotisme et le génie de Béranger. Cependant ils ne redisent point des chansons de Béranger, même libres ; d'autres refrains, vrais refrains de lupanar, souillés des fanges les plus fétides, leur plaisent davantage. Ils ne trouvent point de goût à ce qui n'outrage point la langue en même temps que la pudeur ; et Béranger, qui parle français, n'est au fond qu'une momie, honorée par respect humain.

Mais quoi! ces jeunes gens sont l'espoir de la patrie et de l'avenir ; et moi, laborieux ouvrier, qui rentre, en disant mes prières, dans une demeure dont la chasteté garde

le seuil , je ne suis qu'un vil jésuite , un citoyen pervei-s, un ennemi de la liberté , un empoisonneur de consciences! Parmi ces libres penseurs , qui chantent comme ils viennent de danser, se trouve peut-être celui qui me viendra prendre un jour, au milieu de ma famille et de mes livres, et qui me fera couper le cou, pour accroître d'autant le bonheur, l'affranchissement et la dignité de l'espèce humaine.

Tout le monde peut voir, et malheureusement tout le monde voit, dans les endroits très fréquentés de Paris, d'infâmes boutiques où l'on expose jour et nuit les plus infectes ordures qui puissent sortir de la plume et du burin des derniers goujats. Cent fois , en passant devant ces étalages, j'ai vu des jeunes gens, des ouvriers, de malheureux enfants qui dévoraient publiquement les saletés dont je ne veux pas transcrire les titres hideux. Ceux qui ne savent pas lire peuvent feuilleter des estampes qui en disent assez.

Il y a un article du code pénal qui condamne à la prison les entremetteurs de débauche. Si cet article n'est pas abrogé, pourquoi ces boutiques sont-elles ouvertes, et pourquoi les marchands qui les tiennent ne sont-ils pas devant les juges? Où trouvera-t-on des gens qui s'entremettent à procurer la débauche plus activement que ne le font ceux-ci par leur infâme trafic?

J'entends certains personnages, plus intéressés que moi sans doute au maintien de ce qui existe , se plaindre que la morale déserte les masses. Les réquisitoires des procureurs de la république ne parlent que de la nécessité de relever la morale ; les mercuriales des procureurs géné^

raux n'ont pas d'autre objet; le ministère va dire à la tribune qu'il faut de la morale. Faites-nous de la morale! ne cesse t- on de crier au clergé. Et d'un autre côté , on a une police qui dort à côté des orgies les plus brutales ; une censure des images qui salit nos murailles de tout ce que nous y voyons; on loue sa maison pour des trafics immondes; on ne sait pas, riche à millions, sacrifier quelques centaines de francs pour jeter hors de chez soi cet impur commerce, et il paraît qu'après avoir traqué dans toutes les caves et dans tous les greniers quelques méchants écrits politiques, les sergents de ville n'ont plus d'yeux pour voir les écrits mille fois plus dangereux qui pullulent à tous les angles de rue, corrompant et pourrissant dans le peuple autant d'âmes qu'ils attirent de regards.

Je crois pénétrer la raison de cette extrême indulgence. II y a d'autres boutiques qu'il faudrait inquiéter si l'on supprimait celle-là. Les journaux protègent cette annexe de leurs feuilletons. Une différence de style , si même elle existe, ne peut rendre coupable ailleurs ce qu'il leur plaît de faire passer pour innocent. Il faut que l'on vende impunément des ordures, puisqu'il leur plaît d'en débiter.

Paris, grâce à ses artistes, à ses libraires, à ses théâtres et à ses imageries, offre l'aspect d'une Gomorrhe. L'histoire ne raconte rien des turpitudes de Corinthe qui ne soit égalé sous nos yeux. Partout la luxure étale insolemment ses enseignes triomphantes ; nous avons un sénat de lettrés dont les trois quarts ont fait des livres que toute bonne police enverrait au bourreau. Transportez demain chez les Cafres l'imprimerie, la lithographie, les écoles primaires, la plupart de nos peintres, de nos écrivains, de nos sculpteurs : vous chercherez en quoi la ci* vilisation des Cafres diffère de la nôtre.

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Revenu de ses guerres, de ses gouvernements, de ses emplois; comblé de biens et d'honneurs, n'ayant plus rien à prétendre, déjà mort pour le monde, ce vieux général, retiré dans ses terres , donnait enfin quelque joie à sa femme, pieuse chrétienne, et à son curé. On le voyait à la messe le dimanche, ce qui était d'un exemple excellent. Il écoutait de sages avis. Il avait toujours dit que la religion était bonne ; il la reconnaissait vraie et divine. Quelquefois même il poussait d'heureux soupirs , et l'on pensait, l'on espérait qu'il n'échapperait pas à la miséricorde de Dieu. Tout à coup il change d'allures : il ne va plus à la messe ; il fait travailler le dimanche ; on le voit travailler lui-même, prendre la serpe et le hoyau; et les paysans étonnés l'entendent blasphémer comme le dernier charretier de la commune. Il a un neveu qu'il compte faire passer aux élections prochaines, et il lui est revenu que les électeurs influents ne voulaient pas du gendre d'un cagot. Vous verrez que, si la mort se présente avant que l'élection soit faite, ce général qui a fait mourir tant d'hommes, ce législateur qui a voté tant de lois, cet ambitieux qui a prêté tant de serments, ce politique qui a fait tant de mensonges, cet administrateur qui a ramassé tant de richesses , vous verrez qu'il repoussera sa femme eu larmes, qu'il renverra brutalement son curé, qu'il reniera son baptême, qu'il étouffera ses terreurs et ses remords, et qu'il mourra comme un bandit.

J'ai l'honneur de connaître [plusieurs lecteurs du Juif errant; quelques-uns même sont mes amis anciens, qui ne

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passaient point autrefois parmi nous pour être de grands inventeurs. Ils sont devenus profonds socialistes, chauds humanitaires, ardents ennemis des jésuites; mais aucun d'eux n'a renvoyé sa concubine, aucun d'eux n'a pris l'habitude d'aller visiter les pauvres ; ceux qui fréquentaient le tripot y vont toujours, ceux qui faisaient l'usure sont toujours usuriers.

Parmi les jurés qui m'ont condamné , il y en avait un du verdict duquel j'étais sûr à l'avance. C'était un homme de trente-cinq ans, tournure de boutiquier de Paris, avec une figure jaunâtre, semée d'un peu de poil blond. Il me jeta tout d'abord des regards aigres et pleins de mépris ; et quand ce fut à mon avocat de parler, il se mit à rire, en homme qui ne se laisserait point prendre aux beaux discours. Je le lis remarquer à mes amis : « Voilà, leur dis-je, un monsieur qui est bien décidé à ne point ménager les jésuites. — Tu peux en être sûr, me répondit l'un d'eux ; je le connais : c'est un marchand du quartier, qui a de la littérature. Dernièrement, nous étions ensemble au corps de garde ; il n'a cessé de déclamer contre la tyrannie imbécile des gens d'Église, et il m'a fait particulièrement un long discours sur l'infamie et la bêtise des cafards qui ont jadis condamné Galilée. S'il peut t'en donner pour trois ans, il ne te manquera pas. »

Nous lisons, au livre des Actes , que, le lendemain de la Pentecôte, les Juifs , entendant les apôtres prêcher, se mirent à railler, disant : Ces Nazaréens sont ivres. A quoi saint Pierre, naïvement, répondit : Comment serions-nous

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ivres? Il n'est que la troisième heure, et vous savez bien que nous n'avons pu rien prendre encore , car la loi le défend.

Ces moqueurs avaient déjà crucifié le Juste. Depuis dix-huit cents ans ceux qui les imitent, poursuivant l'Église de leurs railleries , ont commencé comme eux. Ils ont mis à mort dans leur âme Jésus-Christ, qui leur a vainement parlé; ils ont été fourbes, menteurs, impudiques, et ils ont ensuite crié au prêtre : Tu as péché !

La plupart du temps, le prêtre n'est pas moins naïf que saint Pierre. Il répond avec la même simplicité : Je n'ai pu faire ce que vous dites 5 vous savez bien que la loi me le défend .

Certes ils le savent! Ils connaissent bien cette loi, ils viennent de la transgresser ; et c'est pourquoi , pauvre prêtre, ils t'accusent.

Quelque gamin, fraîchement sorti de l'École normale, sans style et sans esprit, mais bon éclectique, tombe dans un collège de province, et professe là les doctrines philosophiques de ses maîtres. Il enseigne que Jésus-Christ n'est pas dîeu, et que Dieu n'est qu'une abstraction ; que la vérité n'est point faite encore ; que par conséquent la morale reçue est incertaine et provisoire. Voilà ses écoliers en bonne voie d'être promptement de petits grimauds incrédules, qui, sous prétexte de philosophie, seront déistes, sociniens, kantistes, matérialistes, manichéens, gnostiques, spinosistes, tout, excepté chrétiens. L'évêque l'apprend, et s'en émeut. Il cherche à voir le professeur, et entreprend de raisonner avec lui. L'autre ergote, se fait battre, et ne parait plus ; mais il n'enseigne qu'avec plus

de ténacité ses pestilentielles sottises. L'évêque réclame : « Vous me gâtez ces enfants, dit-il : vous faussez leur jugement et peut-être leur conscience ; si vous continuez, ils deviendront certainement des sots, et peut-être de malhonnêtes gens. » Le gamin se lance de plus belle; il met les écoliers au courant du débat, et ces marmots, qu'il ennuyait, prennent goût à la classe. Le conseil royal s'occupe du litige, et donne tort à l'évêque. C'est une victoire pour le collège, pour le conseil municipal, pour le barreau, pour la bonne bourgeoisie, pour toute la ville. La classe de philosophie, profitant du premier jour de congé, se porte en masse sous les fenêtres du palais épiscopal; elle crie : A bas l'évêque/ à bas le cafard/ Les journaux célèbrent ce triomphe éclatant de la raison pure, et les pères de famille pleurent de tendresse et d'orgueil, d'avoir des enfants si avancés, et de voir l'avenir du monde en si bonnes mains.

M. un tel , poète , philosophe , humoriste , humanitaire et concubinaire, fait un livre dont la belle pièce est une peinture de certain couvent. Il connaît bien la maison et ceux qui l'habitent. Les moines y sont peints depuis le parloir jusqu'à la cellule ; il décrit les occupations , les figures, les caractères. Nulle grâce à aucun, ni d'un défaut, ni d'un travers, ni d'une manie ; tout est noté scrupuleusement, tout est mis en relief. M. un tel n'oublie qu'une chose : c'est que ces moines qu'il déchire l'ont accueilli chez eux, l'ont soigné, l'ont consolé, l'ont empêché de mourir de faim et de vermine.

Quand tu feras la seconde édition de ton livre, drôle, puisque tu veux peindre le couvent, décris donc encore

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ce personnage; dis son orgueil et sa bassesse; dis que ces sots moines s'efforçaient de fermer les yeux sur ses polissonneries, et de ne point le connaître, de peur d'être obligés de le chasser, à quoi ils ont dû se résigner pourtant.

Pour Dieu , monsieur l'abbé , ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abbé, ou habillez-vous en prêtre et vivez en prêtre.

Vous êtes à peu près dans Paris seul de votre espèce ; mais vous battez de telle sorte le pavé, que l'on vous croit cinquante : il n'en résulte rien de bon pour l'Église.

Convient-il qu'on vous rencontre à minuit, le manteau sur le nez comme un chercheur d'aventures , et que les gens du quartier, vous voyant rentrer si tard, se disent en riant : C'est ce prêtre!

Pour mon compte, je vous préviens que vous me scandalisez.

Vous devez être le sel de la terre et la bonne odeur de Jésus-Christ, près de tous ceux qui vous connaissent ou qui seulement vous voient. Or, en vérité , ce n'est point l'effet que produit votre figure, quand vous paraissez en habit laïque, botté comme un joueur de lansquenet , sanglé comme un acteur.

Quel avantage y trouvez- vous? Croyez-vous être joli? Sachez que des pieds à la tête , depuis la pointe de vos cheveux agacés jusqu'au talon de vos bottes, vous êtes ridicule.

Ridicule cette cravate ruisselante, ridicule ce gilet illustré de ramages flamboyants, ridicule cet habit collé sur vos hanches , ridicules vos hanches ; toute votre précieuse personne est ridicule affreusement.

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Non, monsieur, vous n'avez pas le droit d'être ridieule ainsi. Un prêtre doit être propre; mais propre de cette façon!... Soyez plutôt râpé, fripé, rapiécé; soyez plutôt sale!

Il y a des prêtres qui ont d'horribles chapeaux, d'autres dont les soutanes font pitié ; »on tolère tout. Et si à travers ces haillons l'on remarque un regard doux et pensif, on a bientôt fait de songer que cette négligence est l'effet d'une pauvreté courageuse, ou d'un austère oubli des exigences mondaines. En quelque état que soit une soutane, elle est le vêtement de la science, de la piété, du dévouement, du sacrifice; elle est sacrée à l'œil des gens de bien.

Dans la rue , un jour, je suivais une de ces soutanes mal faites et fatiguées, propre pourtant; mais la brosse, à force de la frotter, l'avait lustrée et blanchie. Elle battait des souliers rougis par le temps ; elle était surmontée d'un chapeau... Ah ! monsieur l'abbé, je ménage vos nerfs, et je ne décris point ce chapeau.

Bon Dieu ! me dis-je, que voilà un pauvre prêtre à qui l'on ferait bien de donner une soutane! Cependant les passants saluaient avec respect ce prêtre mal vêtu ; après l'avoir salué, ils se retournaient pour le voir encore. Je doublai le pas, et je saluai à mon tour.

C'était le père de Ravignan. Il venait de prêcher des enfants, et il allait à Notre-Dame. Il se hâtait, parce qu'il avait , sur son chemin , visité un malade.

Qui dira combien sont tombées de larmes consolantes et salutaires sur la soutane usée du père Ravignan , combien de genoux, jadis superbes, ont frôlé la poussière qui couvre ses souliers rougis ?

Mais qui voulez-vous, Almaviva de sacristie, qui aille

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pleurer sur votre justaucorps chargé de fanfreluches , et s'ageuouiller à vos pieds chaussés pour les salons? Qui vous demandera d'ôter vos gants jaunes , pour que vos mains aux fades senteurs épanchent le pardon et la paix?

Vous n'y tenez pas , je le sais bien ! Mais alors que faites-vous dans l'Église ? Vous direz que vous y êtes , et que vous n'en pouvez sortir ! Vous pouvez du moins vous cacher.

Que s'est-il donc passé? De quoi vous vengez- vous , quand vous contristez à la fois les prêtres et les fidèles, pa r cet étalage impudent d'une vocation faussée ou perdue?

Est-ce que vos illustres parents vous ont fait d'Église malgré vous , pour laisser leurs domaines à monsieur votre frère l'huissier-priseur ? Est-ce que le sacerdoce vous a été imposé? Est-ce que vous ne l'avez pas, au contraire , sollicité dans la plénitude de votre liberté et de votre raison?

Ètes-vous victime d'une éducation corruptrice ? Vos confrères, votre évèque , vous ont-ils donné l'exemple de gens de qualité subordonnant les maximes du ciel aux passions et aux amusements de la terre ? Entre vous et les derniers abbés de boudoir, est-ce qu'il n'y a pas l'échafaud de 1793 et tous les fléaux que la Providence a permis pour enseigner aux prêtres le rôle qu'ils ont à remplir?

Vous faites le bel esprit, et vous étalez volontiers votre littérature. N'étes-vous pas assez intelligent pour savoir que l'impiété ne sera vaincue et le monde sauvé que par un sacerdoce humble, pauvre, laborieux, mortifié, et qu'au milieu d'une société chargée de tous les vices que le christianisme vint combattre , il faut aller au combat avec la foi et la bore des apôtr?^ ?

Malheur à vous, race fausse, prêtres mondains, nonseulement stériles, mais qui, par votre seul aspect, frappez souvent de stérilité le travail des autres! Malheur à vous, qui êtes un argument dans la bouche de l'impie ! Malheur à vous, dont il peut dire, pour échapper à la vérité qui le presse : Voyez ce prêtre!

Je pénétrai un jour dans le sanctuaire du procureur général ; je n'allais pas solliciter une grande faveur : c'était qu'on voulût bien me mettre en prison avant le 15 juin , afin que j'en fusse dehors avant le 15 juillet, pour vaquer à certaines affaires. J'avais le droit de passer un mois en prison : le roi seul pouvait me ravir ce privilège en me faisant grâce, et Sa Majesté n'y pensait pas. Néanmoins , on me laissa solliciter , par habitude constitutionnelle , et j'eus besoin de faire intervenir quelques députés. Enfin , avec des protections, j'obtins ce que je demandais ; il me restait à régler l'affaire avec les greffiers , les huissiers , les guichetiers, etc., toutes espèces qui ne sont abordables au pauvre monde que par la voie du procureur général, et c'était ce qui me conduisait au parquet. Je trouvai trois messieurs en habit noir , qui me reçurent d'un air froid et fier. Jamais je ne fus si dédaigneusement regardé du haut d'une cravate blanche. Je sentis que je n'étais qu'un malfaiteur ; je ne pus me défendre de quelque émotion , et je proposai humblement ma requête. < Quoi ! dit Pascal , vous êtes plaisant ! vous ne voulez pas que je salue un homme habillé de brocatelle? Si je ne le salue pas, il me fera donner des étrivières. » Parce que je voulais sortir de prison avant le 1 5 juillet, j'étais le serviteur

de ces trois messieui*s, dont je crois bien qu'aucun ne me vaut, si peu que je vaille. Ah! me disais-je, fiers robins, que ne suis-je pour quelques jours seulement le valet de chambre favori du ministre de la justice !

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