XIV
On sait de quel prix cette très-belle, très-riche et trèsnoble créature, la duchesse de Devonshire (Dieu me gratifie d'un autre trésor!) paya pour Fox le suffrage électoral d'un boucher: elle se laissa embrasser par cet homme. Voici quelque chose de plus étrange. Un avocat général , un de ces pédants noirs qui se font les Gâtons du siècle, et qui ne connaissent ni n'excusent aucune des faiblesses de l'humanité , sollicitait les électeurs. Faisant , au fort des élections et de la canicule, un voyage en patache sur l'impériale, par économie, il s'aperçut que le patachon avait chaud. Le patachon était électeur. Le candidat le fit-il boire? Non; c'eût été le corrompre, et il eût fallu payer. Il tira son mouchoir, et, comme une mère ou comme une sœur attentive, il essuya, il épongea la sueur qui baignait le front et les tempes du patachon.
Le juge porte à la ville un costume qui n'est pas celui de tout le monde : il s'habille de noir et se chausse de souliers. Avec cela et une cravate blanche , il a dans la rue une gravité qu'on admire et qui le fait reconnaître. Le jour, c'est un prêtre , plus riche , plus fier, plus gourmé que les autres, et qui n'aime rien tant que de faire la leçon à la justice des saints canons et du confessionnal ; mais quand le soir vient, il va souper chez les courtisanes , à
jISS livre V.
moins qu'il n'ait à faire le complaisant dans le salon du ministre.
Les journalistes libéraux ne lisent guère les Annales de la propagation de la foi, ils ont tort; c'est une lecture que je leur conseille. Nulle part ils ne trouveront des moyens plus ingénieux d'entraver la religion que ceux qui sont racontés dans ce livre , et qu'emploient tour à tour, avec une émulation infatigable, les sauvages de rOcéanie, les bonzes de l'Inde, les empereurs de la Chine, de la Cochinchine et de la Russie.
Ce dernier vient de se signaler par un coup admirable. Une mission de capucins existait à Tiflis depuis longtetnps; elle assistait les catholiques de la Géorgie, et gênait parmi ces populations la propagande des prêtres grecs. Il en résultait que, dans ce pays , on n'adorait pas encore tout à fait le chef de l'empire. Nicolas a envoyé des Cosaques, du canon, des gens de police ; on a entouré le couvent , on a chassé les religieux. Il faut voir comme cette expédition a été glorieuse ! Pas un capucin n'est resté, pas même un certain vieillard , qui est mort en embrassant pour la dernière fois les marches de l'autel. Le cadavre de ce fanatique a été enlevé. Il espérait une sépulture à l'ombre du sanctuaire où ses jours s'étaient écoulés pleins de bonnes œuvres et de paix : il a été déçu dans ce désir rebelle. Voilà de quelle sorte on doit traiter les insolents qui osent penser que la mort les affranchira de la volonté de l'empereur.
Nous proposons surtout l'exemple de Sa Majesté russe aux démocrates du National et de la Réforme, lesquels ne se bornent pas, comme la troupe énervée des dynastiques.
à demander qu'on mette les moines hors de leur domicile, mais exigent qu'on les envoie sous un autre ciel corrompre les consciences , troubler les familles, etc. C'est bien ainsi que l'entend et le pratique le grand prince qui règne sur l'Église grecque, cette sœur aînée de la gallicane. De tels actes sont faits pour réconcilier le National et la Réforme avec la royauté. Dignes en tout de leurs mâles aïeux , le National et la Réforme aiment ce qui est fort. Un tyran qui bat, qui confisque, qui emprisonne, qui exile, qui tue, et qui, naturellement, ne va pas à confesse, n'est plus à leurs yeux un tyran : c'est un homme qui sait gouverner, qui a une mission , qui la remplit avec énergie; et que peut-on faire de mieux que de l'applaudir, s'il ne daigne pas permettre qu'on le seconde?
Je demande un avocat sans causes, car j'ai besoin qu'il soit honnête ; et je le prie de me faire un livre qui rendra de grands services à l'humanité. Il étudiera la vie privée des grands hommes anciens et modernes , de tous ceux dont le monde admire le plus les actions et les livres, et il les jugera, témoins et eux-mêmes entendus, au point de vue du code pénal. Il ne s'occupera point de la politique, qui a toujours fait perdre les plus honnêtes gens pêle-mêle avec beaucoup de gredins , qui sont d'ordinaire les plus admirés. Il ne s'occupera que de la simple morale. Il rapportera le fait, et il ajoutera tout uniment, comme les robes noires du parquet : Prévu par tel article du code pénal, portant telle peine. Je maintiens que peu de réformateurs en seraient quittes pour cinq ans de galères, et que beaucoup de moralistes n'échapperaient pas à la perpétuité.
On connaît dans toute la France les Conférences de saint Vincent de Paul. On sait comment quelques étudiants catholiques, rassemblés il y a une quinzaine d'années dans une chambrette du pays latin, formèrent entre eux une association de charité pour le secours des pauvres, qui devint en peu de temps fort nombreuse, gagna toutes les paroisses de Paris, et de là se répandit rapidement sur la surface entière de la France. On compte maintenant peu de villes où cette œuvre ne soit établie. Partout où elle s'établit, c'est-à-dire partout où il se trouve trois chrétiens pour s'associer, pour demander à Dieu, dans la ferveur d'une prière commune, la grâce de pouvoir aider leurs frères pauvres et souffrants , les zélateurs accourent, les dons abondent, les ressources de la charité sont décuplées et centuplées. Point de mansarde ouverte aux brises d'hiver, point de réduit obscur et malsain, hideuses tanières où la maladie, la misère et le désespoir rongent lentement leurs victimes, qui ne soient bientôt visités et souvent consolés. La charité chrétienne v ac-
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court, les maies chargées d'offrandes et le cœur plein de douces paroles. Nous disons la charité chrétienne, et non la bienfaisance du monde. La bienfaisance est une qualité, la charité est une vertu. La bienfaisance donne, la charité aime; la bienfaisance agit volontiers par ambassadeurs, la charité est tendre, ingénieuse, infatigable; l'aspect de la misère ne la décourage pas, et l'excite au contraire : elle ne veut pas seulement aider les pauvres, elle veut les servir ; elle les voit de ses yeux, les aime de son cœur, les sert de ses mains.
Quiconque a fréquenté une de ces Conférences si admirables et si modestes, ne l'oubliera jamais. Partout elles offrent le même spectacle , dignes des complaisances du ciel. Une grande salle, — le plus souvent quelque dépendance d'église, — à peine meublée de quelques sièges; une image de Notre-Seigneur, une lampe fumeuse ; mais, dans ce lieu misérable, trente, cinquante, cent chrétiens, jeunes pour la plupart, rassemblés sans distinction de nom , d'âge , de rang , d'opinion et de fortune ; rassemblés pour mettre en commun leur intelligence, leurs cœurs, leur zèle, leurs aumônes, et pour se partager l'immense poids des misères qu'il faut secourir. On fait à haute voix une courte prière, on achève de se fortifier par une lecture pieuse; le bureau rend compte des nécessités et des ressources de l'œuvre, et chacun demande ce qu'il lui faut pour les pauvres dont il s'est chargé, ou propose à la Conférence d'adopter quelques malheureux que l'on ne secourait pas encore, et qu'il a découverts. Là se font naïvement, en peu de mots, des peintures déchirantes, et se dressent avec toute leur énergie les formidables problèmes de la misère, bien capables de déconcerter des âmes moins chrétiennes. Ce sont des gens à placer, des
enfants à sauver de la débauche et de la dégradation, des familles qui, dans le cœur de l'hiver, n'ont ni bois ni pain ni vêtements, et ([ne l'on veut encore chasser du grabat fétide où elles sont entassées ; et tel est le nombre de ces infortunés clients, que la Conférence, malgré l'ardeur prodigue de sa charité, obligée de compter, hésite parfois avant d'accorder une botte de paille ou une livre de pain. On frémit en entendant ces choses, et l'on bénit Dieu. On frémit de l'étendue et de la profondeur du mal ; on frémit de pensera ce quedeviendraient tant de malheureuses créatures, si elles étaient abandonnées aux mains marâtres des agents de la bienfaisance officielle ; on frémit, lorsque l'on se demande ce que deviendrait l'État lui-même, assailli par ces armées d'indigents qu'il ne peut plus secourir, et qu'il n'a jamais pu consoler (l). On bénit Dieu, parce que l'on voit poindre pour les pauvres et pour la société l'aurore d'un meilleur avenir. Cette réunion de chrétiens, cette réunion de jeunes gens, si petite, mais pourtant inespérée hier encore, n'est-ce pas une aurore en effet, et mieux encore qu'une aurore? N'est-ce pas déjà le jour? Ils sont jeunes, et néanmoins ils connaissent le but de la vie, puisqu'ils font la charité ; ils sont familiarisés avec la plus redoutable des questions sociales ; ils en ont étudié les secrets, ils en ont sondé les abîmes , et le moindre d'entre eux en connaît les solutions, — qu'il faudra bien appliquer quelque jour, — mieux que tous les professeurs et tous les faiseurs d'économie politique, dont une philosophie sans entrailles et une philanthropie ridicule applaudissent tour à tour les inutiles et souvent funestes leçons.
(1) Les événements de juin 1848 sont venus rendre ceci plus clair.
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Le bien que les Conférences de saint Vincent de Paul ont produit en France est déjà, Dieu merci, incalculable ; celui qu'elles projettent et celui que Dieu leur inspirera sera plus grand encore. On pourrait, à la rigueur, savoir combien de sommes elles ont distribuées, combien de pauvres elles ont secourus; mais les plus longues et les plus glorieuses tables de leur statistique ne sont écrites et ne sont connues que dans le ciel. Dieu, qui tient compte du verre d'eau donné en son nom, se souvient de tant d'àmes préservées, raffermies, consolées, édifiées par cette pieuse jeunesse; de tant d'aumônes arrachées à la froideur du riche, de tant de bonnes pensées réveillées dans le cœur de l'indifférent. Quel autre que Lui peut mesurer l'impulsion donnée à toutes les bonnes œuvres par ce fleuve de charité qui roule dans tout le territoire? Quel autre sait combien sera bénie, pour les bénédictions qu'elle attire sur la France , cette association où s'émousse saintement l'ardeur des discordes civiles , où se forme l'obstacle qui peut-être empêchera la misère furieuse de se ruer sur la richesse égoïste; où se mûrissent, dans la pratique du premier des devoirs sociaux, les hommes qui devront prochainement agir pour leur large part sur la direction de la société?
Ainsi , les Conférences de saint Vincent de Paul sont indispensables aux pauvres, utiles à l'État; et Ion ne saurait, à moins de folie, leur reprocher le moindre mal, ou les accuser du plus petit inconvénient.
Eh bien ! il s'est trouvé, dans une grande ville de France, un fonctionnaire, un magistrat du peuple, un maire enfm, qui a entrepris d'ébranler et de dissoudre la Conférence de saint Vincent de Paul, formée par ses concitoyens ! Poussé par nous ne savons quelles idées, ce protecteur-né du
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bon ordre et de la bienfaisance a imaginé des tracasseries et des procès contre une assemblée de charité et de prières. Il est sans doute du nombre des économistes qui ont découvert que l'aumône encourage la paresse du pauvre , et que du moment qu'un enfant de six ans , une femme infirme, un vieillard octogénaire , ne peuvent pas travailler, il vaut mieux les laisser mourir.
Pour accroître leurs ressources toujours insuffisantes , les Conférences organisent tous les ans une loterie qui forme une part considérable de leurs revenus. Elles n'ont guère de meilleur moyen de solliciter cette espèce de générosité qui ne donne rien que par politesse, dans l'espoir d'un gain ou d'un plaisir. La charité fournit des lots, prend une partie des billets, et, à force d'importunités , parvient à placer les autres. C'est une sorte de trihut payé maintenant à toutes les dames chrétiennes , et personne encore ne s'est avisé de beaucoup plaindre ceux qui s'irritent d'un usage qui les force à donner aux pauvres quelques pièces de cinq francs tous les hivers.
Le maire de la ville en question s'est cependant pris de compassion pour eux. Pénétré d'une indignation vertueuse contre les jeux de hasard, il n'a pas voulu que la Conférence fit une loterie dans la circonscription qu'il administre. Pour faire lever la prohibition, on invoqua le préfet. Le pouvoir du préfet se bornait malheureusement, en cette circonstance, à montrer plus de cœur et plus d'intelligence que le maire. Il conseilla de faire tirer la loterie dans une commune voisine ; le conseil fut suivi, la loterie eut lieu, et les bienfaiteurs purent croire enfin qu'il ne restait qu'à en partager le produit aux pauvres. Point! M. le maire ne l'entend pas de la sorte : que les pauvres languissent après un vêtement, après une botte de paille.
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après un morceau de pain ; que l'on remette à donner un médicament aux malades , un linceul aux morts ! M. le maire réclame le produit de la loterie, et veut qu'on le verse au bureau de bienfaisance. Il s'appuie pour cela sur des textes de loi... 11 connaît des lois qui nous défendent de secourir les pauvres , à moins que ce ne soit d'une certaine façon ! des lois qui sans doute déclarent illégale, antisociale et immorale, toute charité qui ne se purifie pas et ne s'allège pas de quelque chose aux doigts des bureaux de bienfaisance ; car les bureaux de bienfaisance tiennent des écritures, et ne les donnent pas pour rien!
Si les lois qu'invoque M. le maire existent, M. le maire voudra bien me permettre de lui dire que de pareilles lois étant faites par des sots, ou faites contre des brigands, ne nous obligent point. C'est un grand malheur pour une loi quand elle est abrogée dans le cœur des chrétiens, mais c'est un grand bonheur pour l'humanité.
M. le maire et ceux qui seraient tentés de l'imiter sauront que, quand Dieu lui-même nous a fait un commandement exprès de la charité, il ne dépend de personne, ni d'un roi , ni d'un sénat , ni d'un comité de salut public, ni même d'un maire, de mettre aux mains d'un bureau de bienfaisance le monopole de la charité. i
Nous sommes fort doux à l'autorité de nos supérieurs, fort soumis aux lois de notre pays, c'est notre devoir, c'est notre volonté; mais il y a bien aussi quelques conditions à tout cela : et la première , c'est que ni l'autorité des supérieurs, ni les lois du pays, n'iront contre les lois et l'autorité de Dieu.
Voilà sans doute des paroles bien sérieuses à propos d'une entreprise bien ridicule. Mais je vois quelque chose
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au delà de cette brutalité municipale, — qui peut d'ailleurs avoir pour résultat immédiat de priver pendant plusieurs jours un grand nombre de pauvres des secours qui leur sont dus, et de l'argent qui leur appartient. Je vois ce vieil esprit d'impiété qui tout à l'heure encore dormait dans la joie de sa victoire, que la renaissance catholique réveille , et qui s'irrite et s'épouvante de voir la religion, son ennemie, non plus agonisante et enchaînée, mais vivante et debout, et bientôt libre! — Quoi I des associations de charité, des prières, le patronage d'un saint! Caveant consules! cela rappelle l'Église et les moines. — En effet , c'est de là que nous sortons. Et vous, avec votre bienfaisance rapace , jalouse et stérile , avec vos bureaux et vos agents payés, avec vos théories sans cœur, appuyées de tracasseries légales, nous savons aussi d'où vous venez. Nous nous connaissons de longue date, et nous sommes habitués à nous voir de près : vous n'êtes pas morts, mais nous ne le sommes pas non plus I
INous savons bien à quoi vous tendez, nous savons bien ce que vous voulez faire ; nous connaissons tous vos desseins et tout votre pouvoir. Parlez, vous avez les chaires; écrivez, vous avez la presse ; faites des lois, vous avez les votes ; exécutez, vous avez les magistratures, les sergents, les gendarmes... Mais nous avons la vie(l) !
Voici un autre maire qui a des soucis touchant les loteries de charité et les intérêts de son bureau de bienfaisance. Il y a trois ans , ce bureau de bienfaisance , alors florissant , distribuait chaque année , au choix et par les
(1) Cet article a été publié dans l'Univers le ïà fétritr 1843.
PERSBCUTBUIS. Sff
mains da secrétaire de la mairie , une magnifique somme de deux à trois cents francs. Trouvant que c'était encore peu, de pieuses femmes organisèrent , de concert avec le curé, une loterie qui produisit l'an passé plus de 1,800 fr., et qui permettra cette nnnée d'en distribuer plus de deux mille. Les pauvres s'en réjouissent, M. le maire s'en plaint: ce progrès lui semble avoir il ne sait quoi d'immoral et de très-menaçant pour l'ordre public. Peut-être pense-t-il que de pareilles choses augmentent le nombre des pauvres , puisqu'en effet l'on conserve ainsi dans la ville tous ceux qui seraient morts faute de pain. C'est mal seconder les plans philanthropiques qui poursuivent avec tant de courage et de succès l'extinction de la mendicité. . . et des mendiants.
Le clei^é d'ailleurs est pour quelque chose dans cette œuvre ; car où ne le trouve-t-on pas ? Mais, en matière de bienfaisance surtout, il empiète désastreusement.
M. le maire, cherchant remède à de si criants abus, s'est souvenu que les immortels législateurs de 93 lui ont laissé quelques textes de lois dont la bienfaisance peut , en cas de péril, s'anner contre la charité. Il se propose d'invoquer ces lois judiciairement , dans le cas où la charité, sourde aux injonctions qu'il lui adresse, refuserait de livrer à la bienfaisance, es coffres du bureau , ce qu'elle a recueilli.
Si le gouvernement n'avait pas plus d'intelligence que les trois quarts de ces magistrats municipaux , produit de l'élection bourgeoise , les tentatives de ce genre seraient sans nombre, et voici ce qui arriverait :
La charité serait non pas découragée, mais interdite; il ne resterait aux pauvres que la bienfaisance officielle;
On créerait un ministère de la bienfaisance, qui coûterait en frais de bureaux quelques millions par an; et, en
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même temps que les dépenses augmenteraient, les ressources diminueraient dans une proportion beaucoup plus grande.
Les deux tiers au moins des pauvres de France sont uniquement assistés par la libre charité des personnes pieuses, qui ne se contentent pas de donner beaucoup , mais qui s'ingénient de mille et mille manières pour arracher d'immenses secours à la froideur des indifférents, et qui suppléent à ce qu'elles ne peuvent donner ni obtenir par l'abondance des consolations religieuses. Ces personnes ont pour la philanthropie officielle une répugnance assez motivée. Que l'on paralyse leur zèle, que l'on restreigne leur action , qu'on l'annule en leur interdisant de se réunir, de quêter, de faire des loteries : on réduit du même coup à la faim, c'est trop peu dire, à la mort, le nombre immense des infortunés qui ne vivent que de leurs bienfaits.
A part l'inconvénient inévitable de blesser parfois, quoique involontairement, l'orgueil stupided'un personnage municipal, je demande quel mal font les associations de charité en agissant en dehors des bureaux de bienfaisance, et quel bien elles ne font pas? Pourquoi donc est-il permis de les contrarier, de les entraver, de les persécuter , comme on fait en beaucoup de lieux ? Qu'on songe au nombre croissant des pauvres, à leur ignorance, à la dureté des riches; et, avant de réduire à l'impuissance tant de dévouements charitables , que l'on fasse du moins agrandir les prisons !
Il y a quelques bonnes peintures de mœurs dans ce gros livre, tout en chiffres, qu'on appelle le budget. L'on
VEBSÉCUTELfiS. tZt
y a trouvé uu tableau de la charité politique , fait eu trois coups de pinceau de main de maitre. Le voici tout cru :
En 1833 , les secours aux établissements de bienfaisance, aux hospices, aux bureaux de charité (l), aux personnes dans l'indigence, se montaient à 1,789,000 fr., en y ajoutant les secours aux colons. D'année en année ce chiffre décroit; en 1843, il n'est plus que de 1,247, 000 fr. Les secours accordés aux hospices et aux bureaux de charité en particulier s'étaient élevés à 1,237,000 fr. pour les deux années réunies de 1840 et 1841; ils sont tombés à 839,000 fr. pour les deux années 1842 et 1843. La raison de cette diminution de secoure , c'est que le nombre des pauvres augmente. En 1834 , les bureaux de charité assistaient 747,000 individus; en 1841, ils en assistaient 806,000. Je pense qu'on sent l'abus de nourrir ces misérables, et qu'on veut les habituer à mourir de faim.
Mais si le ministère de l'intérieur fait des économies d'un côté, il se rattrape bien d'un autre , et la bourse des contribuables n'en est pas plus ménagée. Voici des chapitres qui sont en voie d'agrandissement et de prospérité :
Beaux-arts 1833 — 693,391 fr. 07 c.
1842 — 1,896,436 21 Administration centrale. 1840 — 1,082,000 »
Eo 1843, les subventions accordées à deux ou trois théâtres et à la caisse des pensions de l'Opéra et du Con-
(1) Ainsi parient, par abus, certaines personnes, voire certaines circulaires, qui donnent inaproprer.ient ce nom aux bureaux de bienfaisance. Charité, qni veut dire amour, est un mot chrétien, dont il n'appartient pas aux distributions ou allocations humaines et philosophiques de venir s'emparer.
servatoire , sont portées au budget pour 1,269,200 fr., c'est 22,000 fr. de plus qu'il n'est alloué aux hôpitaux, aux établissements charitables , à tous les indigents des 86 départements.
En évaluant à 1,500,000 le nombre d'individus qui sont forcés d'avoir recours à la charité légale, — et la masse en est malheureusement bien plus grande, — chacun d'eux a pu recevoir environ vingt-deux centièmes de centime par jour, un sou tous les vingt-deux jours. On voit par ce seul calcul ce qui reste à la charge des bonnes gens occupés des pauvres, c'est-à-dire presque exclusivement à la charge du clergé et des catholiques, et de ces œuvres , de ces associations qu'ils ont tant besoin de faire, et qu'on veut en beaucoup de lieux confisquer ou détruire.
Pendant que les pauvres meurent de faim , l'or afflue aux mains des acteurs et figurants de l'Opéra, mâles et femelles, dont l'art charme les gentilshommes de la banque. Non-seulement ces personnages sont bien payés tant qu'ils sautent ou roucoulent, mais on leur fait de grasses pensions lorsqu'ils sont hors de service. On y va généreusement, sans regarder à leurs économies. Les services d'une seule danseuse sont tarifés plus haut que les droits de cinquante mille malheureux qui manquent de tout.
Joseph de Maistre, parlant quelque part des comédiens, fait cette remarque : « L'importance accordée à cette « classe d'hommes, dit-il , et au théâtre en général , mais « surtout au théâtre lyrique , est une mesure infaillible de rf la dégradation morale des nations. »
PEBSÉCUTEUBS. 375
De graves pensées et d'immenses projets préoccupent les esprits dans la ville de Tulle , en Limousin. Il y a là des conseillers municipaux , comme ailleurs , qui jugent, comme ailleurs , les questions religieuses, et qui veulent que des réformes soient opérées d'une façon tout à fait grandiose. Ces messieui-s demandent qu'on supprime les congrégations , non pas seulement celles qui existent à Tulle et dans la Corrèze, mais celles qui existent dans toute la France. Us connaissent des raisons, qu'ils ne disent pas , qui commandent impérieusement cette mesure. Voici leur délibération, célébrée dans les feuilles limousines, et reproduites à Paris par les plus graves journaux du ministère , en article de fonds , pour montrer qu'il n'y a pas de quoi rire :
« Un membre expose que sa fille a quitté le toit paternel , par suite des suggestions des dames carmélites établies à Tulle depuis plusieurs années ; que le conseil municipal n'avait point été consulté sur la convenance de cet établissement; que les carmélites semblent avoir pour but de porter ta désolation dans les familles; et qu'il pense que le conseil voudra , dans une circonstance aussi douloureuse pour un père, user des droits qui lui sont conférés par la loi pour provoquer la dissolution de cette copomunauté.
« Un acte de cette nature a causé une extrême émotion dans la ville de Tulle ; mais le conseil municipal, sans être indifférent à la douleur du père , s'est occupé de la question dans un intérêt plus général, et cette pensée a été exprimée dans les considérants qui précèdent le vœu qu'il a émis :
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« Attendu que de puissantes considérations d'ordre pu- « blic, que l'intérêt des familles, que le respect dû aux « lois, commandent impérieusement au gouvernement la « suppression des congrégations dangebeuses (l);
'< Attendu quHl parait certain que la congrégation '< dite des carmélites se fait remarquer par une ardeur de « prosélytisme qui présente de graves dangers pour les « familles , dont elle a pour résultat de relâcher les liens « (sic) ; •
« Qu'on pourrait craindre qu'en appelant dans son sein « de jeunes personnes incapables de résister à de longues « et habiles séductions, elle ne parvint à s'emparer, par « des voies indirectes, de la totalité ou d'une partie de « leur fortune, ou que du moins elle ne présentât point « de garantie suffisante pour en assurer la disposition à n ces jeunes personnes sans expérience et sans prévision '< de l'avenir;
« Attendu que des faits récents et de notoriété publique « sont de nature à exciter la sollicitude du gouvernement « et de l'autorité locale ; qu'il est dans le droit et du de- « voir de l'administration municipale de prendre les me- « sures convenables pour faire cesser cet état de choses, « qui préoccupe vivement l'attention publique;
« Attendu que les circonstances présentes, l'esprit d'en- « vahissement de certaines corporations religieuses , et « les tendances du clergé, lui imposent le devoir d'une « manifestation renfermée dans les limites légales, mais '< lerme et persévérante :
'< Le conseil émet le vœu que la communauté de femmes
(1) Quelle congrégation dangereuse que celle qui pourrait exposer les jeunes personnes à ressembler à sainte Thérèse !
PEBSÉCLTEUBS. 977
« dite des carmélites , n'étant point légalement consti- « tuée , soit dissoute et supprimée par l'autorité compé- « tente. »
Je manque de toute espèce de renseignements sur le fait en question. Je ne sais qui est cette pei-sonne , quel âge elle a, pourquoi elle est entrée au couvent. Je ne sais pas davantage (quoique cela paraisse certain au conseil municipal) si les carmélites de Tulle se font remarquer par une ardeur de prosélytisme gui présente de graves dangers pour les familles, dont elle a pour résultat^ etc. A Tulle, comme partout , les carmélites ne sortent point, reçoivent peu de visites, demeurent derrière leurs grilles, éternellement voilées, sont en petit nombre, couchent sur la dure, passent une partie de leur vie à chanter l'office, l'autre à travailler pour gagner la bure qui les couvre et le peu de pain noir qui les nourrit. Où trouvent-elles du temps pour exercer encore leur prosélytisme, pour ourdir de longues et habiles séductions (la séduction d'être toujours voilée et toujoure obéissante , de coucher toujours sur la dure , de manger toujours du pain noir!)? Quelle sorte de dangei-s ces séductions font-elles courir aux familles , quels dommages occasionnent-elles à l'État? Je l'ignore également, et j'attends que le grave conseil municipal le dise, s'il le sait, ou s'il l'ose.
Mais eu attendant je veux l'en croire sur parole, et j'applaudis à l'esprit de sa délibération. Après tout, quand ce conseil municipal n'aurait que la grande raison de s'opposer aux empiétements du clergé , et d'empêcher une jeune fille de prier Dieu, n'en a-t-il pas le droit? n'est-ce pas même une chose louable ?
Je verrais avec plaisir le conseil municipal de Tulle s'engager dans cette voie de vœux intelligents et de sup-
^è LIVBE VI.
pressions morales. Qu'il ne s'arrête pas ; son généreux exenaple finira par entraîner la France, et je vais, pour l'encourager, lui indiquer, à Tulle même , d'autres établissements qui , sans égaler en immoralité la maison des carmélites , ne laissent pas d'exercer une certaine séduction sur les jeunes têtes, et de présenter quelques dangers pour les familles, dont ils peuvent avoir pour résultat^ etc. Le conseil n'aura que peu de chose à changer dans sa délibération :
« Un membre expose que son fils a quitté le toit paternel, lui laissant à payer beaucoup de dettes, par suite des suggestions des dames de comptoir tenant ou fréquentant Vestaminet du Progrès ^ le café des Libres Penseurs y et autres lieux analogues établis à Tulle depuis plusieurs années ; que les cafés, estaminets et autres lieux, ainsi que les dames y attenantes, semblent avoir pour but de porter la désolation dans les familles, et qu'il pense que le conseil voudra, dans une circonstance aussi douloureuse pour un père, user des droits qui lui sont conférés par la loi pour provoquer la fermeture de ces établissements.
« Un acte de cette nature a causé une extrême émotion dans la ville de Tulle; mais le conseil municipal, sans être indifférent à la douleur du père, s'est occupé de la question dans un intérêt plus général ; et cette pensée a été exprimée dans les considérants qui précèdent le vœu qu'il a émis :
« Attendu que de puissantes considérations d'ordre « public, que l'intérêt des familles, que le respect dû à la « morale et à l'autorité paternelle commandent impérieu- « sèment au gouvernement la fermeture des cafés, la sup- « pression des autres maisons dangereuses, et l'expulsion « des dames y annexées ;
PEBSÉCUTEDBS. S79
« Attenda qu'il parait certain que l'estaminet dit du <* Progrès , le café des Libres Penseurs , et quelques au-
• très établissements d'un genre analogue, se font remar- « quer par une ardeur de prosélytisme , par une facilité « de crédit, par une abondance de spiritueux, et par d'au- « très attraits qui présentent de graves dangers pour les « familles dont ils ont pour résultat de relâcher les liens * (le conseil municipal de Tulle peut conserver cette phrase s'il y tient, mais je l'avertis qu'elle est bien limousine);
« Qu'on pouiTait craindre qu'en s'ouvrant à des jeunes
■ gens incapables de résister à de longues et habiles séduc- « tions, ces établissements, périlleux même pour les hom- « mes mûrs, ne parvinssent à s'emparer, par des voies in- « directes, de la totalité ou d'une partie de leur fortune, « ou que, du moins, ils ne présentassent point de garantie « suffisante pour en assurer la libre disposition à ces « jeunes gens sans expérience et sans prévision dans l'a-
■ venir ;
* Attendu que des faits récents et de notoriété publique, <> fortunes perdues, santés détruites, duels, filles enlevées, « devoirs méconnus, familles en larmes, attestent la funeste « influence de ces établissements , et sont de nature à ex-
• dter la sollicitude du gouvernement et de l'autorité lo- « cale ; qu'il est dans le droit et du devoir de l'administra- « tien municipale de prendre les mesures convenables « pour faire cesser cet état de choses, qui préoccupe nve- « ment l'attention publique, et celle en particalier des plus « honnêtes gens ;
« Attendu que les circonstances présentes, le bas prix « des spiritueux et de la littérature, le goût des plaisirs, le « relâchement de la morale, l'affaiblissement des croyances « religieuses, l'esprit d'envahissement et de monopole de
" l'Université , imposent à l'administration municipale le « devoir d'une manifestation renfermée dans les limites « légales, mais ferme et persévérante :
« Le conseil émet le vœu que les estaminets, les cafés et « autres lieux de consommation dangereuse soient immé- « diatement fermés dans toute la France, et que, particu- « lièrement, on se hâte de supprimer, dans l'honnête et « décente cité de Tulle, le café dit du Progrès et l'estami- « net des Libres Penseurs, dont elle est affligée. «
Mais quelle erreur est la mienne, et que le conseil municipal de Tulle va bien rire de ma simplicité ! J'assimile un établissement de religieuses à des estaminets, à des cafés, etc., et je ne songe point que tous ces lieux sont légalement constitués, tandis que l'établissement religieux ne l'est pas. Si un membre du conseil municipal venait se plaindre de la ruine de son fils, perdu dans les cafés, de la disparition de sa fille , pervertie par les romans , enlevée par des comédiens, séduite par l'éloquence d'un bonnet de hussard, tout cela serait malheureux sans doute, mais légal; il n'y aurait rien à dire : cafés, comédiens, hussards, sont légalement constitués. Défendez-vous de la dame de comptoir, du comédien, de l'uniforme, cela vous regarde ; mais le fils entre aux chartreux et la fille veut aller aux carmélites, voilà le crime, voilà le danger social qui alarme partout les conseils municipaux.
0 bonne et prudente bourgeoisie, que tu cherches avec ardeur quelque chose que tu mérites bien de trouver (1) !
(1) L'affaire des religieuses de Tulle, après avoir occupé la presse durant quelques jours, s'est terminée sans bruit. On a fini par savoir que la jeune fille ravie à son père était une personne de vingt-huit ans, qui n'avait obéi à sa vocation qu'après avoir rempli tous ses devoirs de (ille et de sœur, et obtenu le consentement de son père. Le
PEBSÉCUTBURS. 281
La vieille église du village est tombée ; la paroisse est pauvre, et ne peut rebâtir l'humble temple. Un chrétien pieux et riche offre la somme nécessaire, mais il veut rester inconnu.
Or, d'après l'article 910 du Code civil et la loi du 2 janvier 1807, les donations de ce genre ne peuvent être acceptées que par ordonnance royale, le conseil d'État entendu, et sur l'avis préalable du préfet et de l'évéque. Voici les pièces à fournir :
l" Acte de donation ; 2° certificat de vie du donateur ; 3° avis et acceptation provisoire de l'évéque; 4° avis du préfet, qui doit faire connaître si la libéralité n'a été déterminée par aucune suggestion (en d'autres termes, si le donateur n'est pas idiot, ce dont il est véhémentement soupçonné) ; si elle n'excède pas la quotité disponible, et, autant que possible enfin, quelle est la position des héritiers du susdit donateur.
Ainsi :
Premièrement, l'anonyme que désire garder ce chrétien rend impossible l'acceptation de son offre, ou bien il faut avoir recours à des moyens qui sentent la fraude.
Secondement, un homme peut bien dissiper sa fortune dans les débauches, la donner aux courtisanes, la perdre au jeu ou en spéculations folles ; mais il ne peut, pour une œuvre de charité ou de piété, léser messieurs ses héritiers, qui peuvent être les derniers garnements du monde. Qu'ils soient ce qu'ils voudront : si le préfet les trouve pauvres, l'aumône sera refusée, et l'église restera par terre ; les paysans n'iront plus à la messe.
préfet , le ministre , les journaux , qui avaient marché d'accord , ont reculé. L'évéque et les carmélite:» n'avaient pas rompu le silence.
J'ai peur que cette législation sur les héritages ne déplaise à Dieu, et ne finisse par porter mallieur à tous ces héritiers, si bien défendus contre les besoins de la religion et des pauvres. Les socialistes commencent à tenir des propos de mauvais augure. On s'apercevra, mais trop tard, comme toujours, que les donations pieuses protégeaient les fortunes en les purifiant. Un village où le culte n'est plus entretenu, c'est un village où l'on cesse de prêcher le respect du bien d'autrui, l'espérance d'une vie meilleure, le courage dans les maux passagers d'ici-bas. Et comme les paysans n'en sont pas plus riches, n'en sont pas moins misérables, il se forme parmi eux des écoles philosophiques , où l'on se demande pourquoi, tandis que tant d'hommes ont à peine une chaumière et un morceau de pain noir , tant d'autres ont des plaines, des parcs, des rivières, des châteaux. Laissez grandir ces écoles, et vous verrez ce que deviendra le droit de succession.
Je le dis avec désintéressement, car je n'ai à hériter de personne; et, s'il plait à Dieu, mes enfants njhériteront de moi que le mépris de ces lois de la richesse, qui sont des lois d'égoïsme et de spoliation 1
Séance orageuse au conseil municipal d'A.... Un prêtre des quartiers pauvres a fondé, de sa bourse et des aumônes qu'il a recueillies, une salle d'asile, d'abord petite, puis plus grande, puis si nombreuse, qu'enfin ses ressources sont épuisées et qu'il n'y peut plus suffire. Une salle d'asile, l'enfant gardé toute la journée, bien soigné, bien surveillé, quel allégement pour le pauvre ménage! Les bras de la mère sont libres, elle peut travailler comme
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son mari : double recette , et le pain ne manque plus, l'aumône n'est plus nécessaire. Donc les enfants abondent à l'asile, la place manque; il faut agrandir le local, augmenter le nombre des surveillants. Le prêtre ne veut pas abandonner son œuvre, il ne veut pas fermer la porte à ces enfants qu'on lui amène. Allons, courage! Le bonhomme s'enhardit , et présente une supplique au conseil municipal. Il sollicite des seigneurs de la cité une allocation de 500 francs : ce n'est pas le quart de ce qu'il dépense lui-même. Grande émotion parmi ces messieurs. Comment ! comment ! une salle d'asile créée par un prêtre ! Et de quel droit, s'il vous plait? Les uns proposent de supprimer l'œuvre; d'autres flairent une illégalité, et demandent s'il n'y aurait pas lieu de saisir le procureur du roi; les plus modérés opinent qu'il faut rejeter purement et simplement la requête, et laisser le jésuite se retirer d'affaire comme il pourra.
0 miracle I Un membre ouvre un avis contraire. Il fait remarquer que cette salle d'asile est vraiment utile aux indigents; qu'elle soulage en réalité la ville, puisqu'elle permet à un grand nombre de familles de subvenir par leur travail à des besoins auxquels la bienfaisance municipale serait obligée de pourvoir ; que sans doute ou doit regretter qu'un prêtre se trouve mêlé là-dedans, mais qu'enfin un certain bien en résulte. — Oui, dit M. le maire ( miracle plus grandi ) ; et je crois, messieurs, qu'il faut accepter le bien, de quelque main qu'il vienne. Par bonheur, M. le maire est un personnage politique ; il a dans le conseil une majorité qui vote systématiquement avec lui. Voila la salle d'asile acceptée, voilà le secours voté. Ce n'est pas tout. La parole de M. le maire a paru si lumineuse, on a trouvé ce mot si grand , si français, si
philosophique, que deux membres, oui, deux membres de l'opposition, se sont rattachés à la majorité! Ils ont fait ce coup de tête ; ils se sont écriés : C'est vrai, il faut accepter le ])ien, de quelque main qu'il vienne! Généreux imprudents! depuis ce jour leur popularité chancelle. Dans les bonnes maisons bourgeoises, et même parmi les ouvriers dont les enfants sont reçus à l'asile, on les traite de jésuites, de traitres. Seront-ils réélus?. . .
Autre affaire. Dans le même conseil , dans la même séance, un membre important, l'un des chefs de l'opposition, demande le silence. C'est l'homme des motions hardies , l'attacheur de grelots. Il ne parle jamais que d'un air menaçant, laissant lentement tomber de ses lèvres pâles des mots pesés et solennels. Chacun retient son souffle. « Un fait grave m'est révélé, dit-il, sur lequel le conseil jugera, comme moi, qu'il serait bon de faire une enquête. J'apprends que dans notre ville le malade pauvre, pour obtenir des sangsues, a besoin du protectorat de la congrégation. Je voudrais savoir ce qu'en pense M. le maire, qui vient de nous faire voter cinq cents francs pour un établissement clérical.
n — J'ignore absolument le fait, dit M. le maire, non sans quelque secrète alarme; et je ne sais pas davantage quelle est la congrégation dont veut parler l'honorable préopinant.
« — Je suis heureusement en mesure, reprend l'honorable préopinant, plus pincé que jamais, d'apprendre à M. le maire ce qui se passe dans la ville dont l'administration lui est confiée. La congrégation dont je veux parler est celle de saint Vincent de Paul ; je la croyais assez coimue pour n'avoir pas besoin de la nommer. Il est vrai que nous en avons tant !.. . »
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Des sourires ironiques éclosent sur toutes les lèvres de l'opposition ; la majorité regarde avec un certain embarras M. le maire, qui cherche une repartie; mais le chef même de l'opposition le prévient. Il a la main dans son gilet, il se pose de trois quarts; il ressemble à M. Barrot:
« Qu'est-ce donc, s'écrie-t-il, que cette congrégation de saint Vincent de Paul? On ne la trouve nulle part, et elle est partout. M. le maire ne la connaît point, je veux le croire; mais elle prospère à l'ombre de son autorité. Elle pénètre dans les familles avec l'argent qu'elle extorque par ses loteries, faites au mépris des lois. Vous voyez que nos pauvres malades sont placés sous sa main. Est-ce une association de bienfaisance? N'est-ce pas plutôt une société de propagande? Je demande qu'on nous apprenne ce que c'est que cette congrégation.
« — Je vais vous le dire, moi, reprend avec feu le premier orateur; car il me semble que M. le maire persiste à n'être pas informé.
« Ce que c'est que la congrégation de saint Vincent de Paul? C'est un des symptômes, un des produits de l'esprit réactionnaire auquel notre gouvernement livre la France. Voilà ce que c'est !
« Donc, la réaction jésuitique a libre carrière; elle corrompt le culte, pervertit la morale...; vigilante et toutepuissante police , organisée au dehors de l'Etat , eu haine de l'État et de la révolution , avec cette triste habileté dont l'Autriche et le saint-office ont transmis à leurs complices les formes doucereuses et les sataniques traditions.
« Vous dites, messieurs, qu'il faut accepter le bien, de quelque main qu'il vienne : soit ! Mais que votre sagesse sache au moins ce que vous coûte le bien qui vient de cette main-là. »
Grande clameui-. « Une enquête! une enquête! s'écrie l'opposition en masse. — Ma foi, messieurs , dit le maire, je ne crois pas être plus jésuite que vous : si vous voulez une enquête, faites-la ; je ne m'y oppose point. »
L'enquête est votée à l'unanimité.
Un membre nouvellement élu prit alors la parole. N'étant ni de la majorité ni de l'opposition, il formait à lui seul le parti des intérêts municipaux. « Messieurs, dit-il, ceux d'entre vous qui feront l'enquête me permettront de les avertir qu'ils peuvent s'adresser à moi. Je connais beaucoup la Conférence de saint Vincent de Paul, et même j'en fais partie. Il est très-vrai que c'est une société organisée pour assister les pauvres, bien portants ou malades, dans tous leurs besoins temporels et spirituels. Nous avons une police assez vigilante pour découvrir les gens qui manquent de pain , de bois, de vêtements, d'ouvrage. Nous en découvrons beaucoup , sans trop de peine. Ils se font connaître les uns les autres; quelques-uns viennent se dénoncer eux-mêmes , plusieurs nous sont livrés par des sœurs de Charité. Nous allons les visiter; et, comme nous ne pouvons, malgré tous nos sacrifices et malgré toutes nos importunités, réunir assez de ressources pour procurer à ce grand nombre de malheureux tout ce qu'il leur faudrait, nous les engageons à prier Dieu , afin qu'il leur donne lui-même le surplus qui leur est nécessaire, soit en nature, soit en courage et en consolations intérieures contre l'adversité. Nous leur apprenons à dire avec nous : Adveniat regnum tuum ; fiât volontas tua. Panem nostrum quotidianum da nobis hodie. Je ne sais pas si ces paroles viennent de l'Autriche ou du saint-office, mais je crois qu'elles viennent aussi du ciel; et je vous assure qu'elles ont une grande vertu pour fortifier la
PEBSÉCUTEUBS. 287
patience et ranimer l'espérance de ceux qui vous voient tous les jours prendre tant de part à leur infortune et faire de si beaux dîners. Je vous atteste, messieurs , que plusieurs de ces gens-là, pourvus de bras forts et de forts appétits, ont grand besoin d'espérer le règne de Dieu pour ne pas se lasser du nôtre; et que s'ils n'attendaient pas les biens du ciel, ils seraient extrêmement tentés de ravager ceux de la terre, même quand ces biens appartiendraient tous à d'aussi bons patriotes que vous. Et puisque j'ai l'occasion de vous le dire, souhaitez qu'ils en perdent l'envie , car ils l'ont déjà.
« Quant aux sangsues qui vous inquiètent à si juste titre, vous êtes parfaitement informés. La vérité est qu'on en fait donner aux malades ; j'avouerai même qu'on y ajoute au besoin d'autres médicaments. Ce matin encore (j'en suis confus), de cette main qui va signer au procèsverbal de vos délibérations, j'ai distribué deux ou trois de ces bons de pharmacie, moyennant quoi vos malades obtiendront gratis les potions prescrites par un savant médecin , membre de cette assemblée , qui veut bien donner ses conseils au rabais, par amour des pauvres, sur le vu dune seconde espèce de bons. Je ne chercherai pas à diminuer l'horreur que tous ces bons vous inspirent, ainsi que l'esprit réactionnaire et jésuitique dont ils sont des témoignages trop évidents... Mais que voulez-vous, messieurs? les pauvres ont besoin de notre protectorat par une raison décisive pour eux et pour nous : c'est que le pharmacien et le médecin, comme le boulanger, le boucher, le marchand de bois, le marchand d'habits et tous les autres marchands, l'exigent, attendu qu'ils veulent être payés, et que nous les payons. Nous ne le ferions pas sans peine, si votre charité ne venait parfois nous aider. Souf-
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Irez que je l'invoque en terminant, car notre caisse est vide. Voilà le dernier secret de la congrégation de saint Vincent de Paul , et maintenant vous les connaissez tous aussi bien que moi. J'ai dit. »
La séance fut levée. L'enquête n'eut pas lieu ; mais les deux orateurs de l'opposition portèrent leurs discours au journal patriote, qui les publia en y ajoutant beaucoup de choses éloquentes. C'est là que j'en ai fidèlement copié le texte, qui est encore en ce moment sous mes yeux.
vn.
La parente d'Harpagon n'est point morte sans lui laisser de quoi payer son deuil : elle l'a fait un peu attendre , mais la bonne fille était pieuse, économe ; elle n'a point attaqué le capital, ni même mangé tout le revenu. Terres par-ci, maisons par-là, rentes ailleurs, gibier, poisson, fruits, meubles, beau linge, belle vaisselle, argent comptant ; Harpagon a de quoi se remplir le ventre ! H n'est pas satisfait. Du festin qu'elle lui laisse en mourant , sa parente a distrait quelque chose : son testament donne une petite ferme aux hospices pour y fonder deux lits, un lit d'incurable, un lit de vieillard. Cela ne fait pas trente mille francs, et Harpagon, qui déjà ne mourait point de faim, en reçoit trois cent mille. Néanmoins ces deux lits le chiffonnent. Ma parente, dit-il , était une vieille fanatique , sans entrailles.
Les élections arrivent, le député se met en chasse. Les hospices ne peuvent rien recevoir par testament, si le ministre ne les autorise. Que le ministre refuse l'autorisation, ce pauvre Harpagon y gagnera deux lits et il votera pour le ministère; sinon, non.
L'autorisation est refusée-
Jusqu'ici les œuvres de charité avaient trouvé grâce devant la secte universitaire et ses mille adhérents. On pardonnait du moins au catholicisme de soigner les malades , d'assister les pauvres , de secourir les malheureux ; on tolérait qu'il ramassât dans la fange des villes ces milliers d'abandonnés qui donneraient tant de soucis à la police et imposeraient tant de dépenses à l'État, si l'argent et le zèle des chrétiens n'apaisaient leurs misères; en un mot , nos sœurs de Charité , vénérées à Constantinople, jouissaient encore à Paris d'une sorte de tranquillité.
Cet état de choses a paru dangereux et intolérable à M. Robinet.
— Qu'est-ce que M. Robinet?
— De son premier métier, il ftit apothicaire. Mais c'est là son moindre talent. Il est encore universitaire et membre du conseil municipal de Paris. Universitaire, il tient de l'écrivain et du philosophe ; conseiller municipal, c'est comme qui dirait législateur.
Chargé du rapport d'une commission qui a fait , au nom du conseil municipal, la visite des étabhssements de charité de Paris , presque tous dirigés par des congrégations religieuses, M. Robinet a trouvé le moyen de tourner contre les congrégations religieuses le tableau qu'il avait à présenter de leurs bienfaits. On se demande comment le conseiller apothicaire a pu exécuter ce coup de maître. Il va lui-même nous l'apprendre , après avoir, secundum artem, adressé à la religion ce salut hypocrite, ce baiser de Judas , dont l'esprit universitaire conserve pieusement la tradition :
« 11 nous est impossible, messieurs, [en vous rendant
compte de notre mission , de ne pas vous faire part des impressions que nous avons ressenties plusieurs fois. Nous avons visité tous les établissements avec un soin minutieux. La plupart nous ont inspiré une vive reconnaissance pour les personnes dévouées qui consacrent leur temps , leur fortune à ces œuvres de bienfaisance , qui imposent des devoirs souvent si pénibles.
« Mais aussi nous avons cru entrevoir dans quelques autres des traces de cet esprit envahissant qui préoccupe vivement le pays depuis quelque temps, et le force à se tenir sur ses gardes. Nous avons été étonnés de voir la même influence qui s'adresse , du haut de la chaire et jusque dans les mandements épiscopaux , aux hommes du monde pour les enrôler sous une bannière équivoque, jeter ses filets sur toutes les classes de la société et sur les hommes de tous les âges. »
Voilà une porte de derrière ; M. Robinet s'y poste immédiatement. Observez maintenant la manœuvre; il va injecter sa préparation :
« Pendant qu'on cherche à s'emparer de nos enfants dans les collèges, déjà des congrégations, excessivement humbles d'abord , ont ouvert à des prix infîmes des pensionnats pour la classe ouvrière aisée. »
Premier crime de la bienfaisance religieuse : l'éducation donnée à bon marché aux enfants de la classe ouvrière ! On voit d'ici le renversement social qui se prépare : grâce aux envahissements des congrégations, l'enfant d'un chétif ouvrier pourra être élevé aussi bien que le premier-né d'un conseiller municipal ou d'un apothicaire. — Mais ce n'est rien encore. Écoutons :
« D'un autre côté, des ateliers d'apprentissage sur une grande échelle, dirigés par des congrégations, saisissent
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les jeunes ouvriers. Ceux qui leur échappent dans ces maisons sont pris^ le soir et le dimanche, dans d'autres lieux qui s'ouvrent comme par enchantement dans tous les quartiers. Des congrégations d'hommes et de femmes arrivent de tous les points de la France à Paris pour travailler à ce grand œuvre , qui semble conduit par une main invisible, mais puissante. »
Second crime, et plus noir : qui ne frémirait du sort de ces jeunes ouvrière , saisis par des ateliers d'apprentissage ! Et ces autres qui sont pris le soir et le dimanche, et qu'on empêche ainsi d'aller s'enivrer, au grand préjudice du cabaret , du mont-de-piété et des avocats de cour d'assises, combien ils sont à plaindre, eux et leurs familles infortunée^ ! Mais , malgré l'effroi que de telles découvertes doivent inspirer , donnez un moment aux grâces du récit : voyez ces congrégations qui accourent de tous les points de la France, ce grand œuvre qui semble conduit par une main invisible , mais puissante. Vous pressentez le travail sourd du jésuite. Notre pharmacien entend la mise en scène.
Voici le bouquet :
«■ Enfin, on n'oublie rien, et des sœurs ursulines de Dijon, des sœurs de la Charité chrétienne de Nancy, arrivent à Paris, mandées par un vicaire de Notre-Dame, ou commissionnées par des évéques bien connus par r exagération de leur zèle, pour se charger d'une mission négligée jusque-là. Ces dames auront à recevoir et à placer les domestiques des deux sexes, et, comme accessoire, les maîtresses et sous -maîtresses, des ouvrières en tout genre, des dames de confiance pour les grandes maisons, pour la comptabilité et la tenue des livres , l'administration dans les magasins et établissements indus-
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triels^ et en général à se charger de tous les placements de femmes dont peut s'occuper la charité chrétienne. « <; Attendez, il y a encore quelque chose : « /.a maison présente aussi une retraite sûre auxjeu- « nés personnes et aux dames gui, arrivant de province, « soit pour placement , soit pour affaires , ne peuvent « convenablement se mettre dans un hôtel. » « Puis en note :
« La maison place aussi les concierges et les appren- « tis de tous les états. ■>
« Il est évident que c'est par modestie que les dames ursulines ont omis d'autres personnes qu'elles doivent aussi parfaitement connaître (1).
« Enfin, nous vous signalons, messieurs, cette dernière note :
« Les ursulines reçoivent, pour les employer dans leur « établissement selon leur aptitude , les sujets peu aisés « qui ont de la piété et une vertu solide. MM. les ecclé- « siastiques qui connaîtraient de telles personnes qui dé- « sirent vivre dans une communauté, soit comme sœurs « si elles ont de la vocation , soit seulement comme agré- « gées internes, sont priés de les adresser à la supérieure, « qui les occupera dans l'enseignement si elles ont de « l'instruction, ou dans d'autres œuvres si elles n'ont pas « fait d'études.
« La supérieure ne perd pas de vue les sujets quand ils « sont placés; sa sollicitude les suit dans la capitale. Elle « les invite à venir la voir de temps en temps ; et s'ils « sont fidèles, ils trouvent dans ces relations un préserva-
(1) Je sens bien que M. Robinet dépose ici une finesse; mais elle est trop fine, et je ne puis la voir.
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« tif dans les dangers, et des conseils dans les difficultés. « Elle leur tient lieu de mère , les dirige et les protège « comme ses enfants. Elle veille à ce qu'ils soient toujours « à même de remplir leurs devoirs religieux. Si elle ap- « prend que certaines maisons ne remplissent pas les • promesses qu'elles ont faites en demandant des sujets « à rétablissement, elle fait aussitôt sortir ceux qu'elle « a donnés, et les place ailleurs. «
C'est M. Robinet lui-même qui souligne ces derniers mots, et il ne le fait pas sans quelque tremblement.
« Vous voyez , s'écrie-t-11 , en s'adressant à messieurs du conseil municipal , vous voyez que rien n'échappe à cette nomenclature, et que tout le monde y trouve sa place : couvent, maison de refuge , communauté enseignante et communauté charitable , pensionnat , hôtel garni, table d'hôte, maison de placement pour toute espèce de profession et d'état, d'emploi et de place !
«Laissons faire les ursulines, messieurs, et bientôt nous serons tellement circonvenus, que nous ne pourrons plus /aire un geste sans leur permission, et sans qu'elles en soient instruites.
« Nous pensons que ces détails suffisent pour signaler les dangers qui nous menacent. Sont-ils moins grands que ceux qui résultent des principes subversifs répandus par quelques associations politiques? Je ne le pense pas, car ceux-ci ne s'adressent qu'aux hommes faits ; ils n'ont point entrepris de façonner à leur usage toiite une génération. »
Sur cet argument , M. Robinet s'arrête. Tout ému des dangers qui nous menacent , il croit n'avoir rien à ajouter : il a rempli son devoir , il a dénoncé une association plus dangereuse que celles d'où sont sortis les Fieschi et
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les Alibaud ! Une réunion de religieuses instituées pour donner aux maîtres chrétiens des domestiques chrétiens ; pour recueillir de pauvres filles sans place , et les empêcher de grossir le nombre des prostituées de Paris ; pour veiller à ce que ces filles ne perdent pas une foi et des principes qui, formant la garantie de leur probité, sont tout en même temps leur unique patrimoine et souvent leur unique consolation : voilà ce que M. Robinet met officiellement au niveau des hordes qui ont produit sept ou huit régicides en moins de cinq années 1
Sans doute , comme c'est le comble de la démence, l'homme qui signe niaisement cette accusation atroce, après avoir cité tout au long le document qui la rend digne de risée , n'a été accueilli que par les huées de ses collègues? — Point du tout! Le conseil municipal, non plus celui de Tulle , mais celui de Paris ; le conseil municipal, dont chaque membre sait parfaitement quelle difficulté on éprouve à se procurer sinon des domestiques chrétiens, du moins des domestiques probes et de bonnes mœurs ; le conseil municipal, dis-je, au lieu de demander à M. Robinet s'il n'y a plus d'ellébore dans son officine, sanctionne le ridicule et calomnieux exposé qu'on vient de lire, par une délibération qui l'égale en tout point :
« Considérant qu'il est indispensable de faire surveiller administrativement toute maison destinée à recevoir une réunion d'individus , et qui ne rentre pas par sa nature dans la surveillance de l'Université , des comités locaux ou de la police ordinaire ;
« Considérant que l'établissement des sœurs ursulines pour le placement des femmes à gages est une spéculation ; que l'intervention des religieuses dans une pareille entreprise ç^lplus que singulière; qu'on sait assez dans
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quel intérêt on cherche à s'insinuer dans l'intérieur des familles et à s'informer de leurs affaires , de leurs opinions et même de leurs secrets ; que des établissements de ce genre, dans lesquels on trouve, suivant le prospectus lui-même, un couvent, une communauté enseignante et charitable, un hôtel garni, une pension bourgeoise, un bureau de placement pour les deux sexes et pour toute espèce d'emploi, un bureau de placement pour les apprentis, etc., ne sauraient, sans danger, être dispensés de la surveillance de l'administration; qu'il est urgent de mettre un frein à ce débordement d'inconvenances et d'illégalité :
« M. le préfet est invité à faire rechercher les moyens d'exercer une surveillance devenue indispensable sur les établissements qui , en raison de leur nature , échapperaient aujourd'hui aux moyens de surveillance prescrits par les lois et règlements relatifs aux établissements universitaires , industriels ou religieux , notamment l'établissement des sœurs ursuUnes, rue Chanoineâse, et la maison de Notie-Dame-Auxiliatrice , rue du Faubourg- Saint-Jacques. »
Si l'on veut connaître le haut bourgeois de Paris, le voilà, peint par lui-même. Voilà son style, voilà son accent , voilà son intelligence ! Il se reproduit dans son conseil municipal comme dans un miroir , en pied et de face. Ce sénat, qui sait que la police de la ville succombe sous le poids des escrocs et des prostituées ; qui voit chaque jour s'accroître le désordre et les causes du désordre, l'immoralité et les causes de l'immoralité, ne trouve rien de plus urgent à faire que de recommander au préfet des mesures de tyrannie contre quelques nouveaux établissements, trop rares, élevés par le génie de la charité contre
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des fléaux dont le développement accuse l'impuissance de l'administration. Le premier Jocrisse ambitieux qui, devant les digues laborieuses que la religion oppose à tant de maux , vient sottement crier, Au jésuite ! les trouve aussitôt effarés et dociles , et prêts à tout démolir. Hé quoi ! les membres du conseil municipal pensent-ils que les cabarets ne sont pas assez pleins le soir ? Qu'ils viennent donc écouter les chansons infâmes qui troublent, chaque nuit , nos quartiers , voisins des barrières. Le nombre de filles perdues leur paraît-il trop restreint? Faut-il que ce nombre s'accroisse encore de quelques pauvres servantes , qui, dès qu'elles sont sans place, sont sans refuge , ou n'ont d'autre refuge que d'abominables coupe-gorges , où elles sont outragées et volées ? Est-ce que les tribunaux ne nous apprennent pas, tous les jours, quels impôts les bureaux de placement prélèvent sur les domestiques sans emplois? et est-ce là une industrie qu'il importe de protéger contre la concurrence des gens de bien ? De quel droit M. Robinet et le conseil municipal veulent-ils m' empêcher de demander aux ursulines une servante à qui je puisse sérieusement confier mes clefs, ma sœur et mon enfant ? De quel droit veulent-ils empêcher cette servante de demander aux ursulines une maison où elle puisse prier Dieu et observer les lois de l'Église ; et, en attendant qu'elle ait trouvé cette maison, un asile où elle ne soit pas exposée à être pillée et à perdre son honneur? Parce que M. Robinet n'a pas besoin que ses gens croient en Dieu , et parce que les gens de M. Robinet n'ont pas besoin d'un maître dévot , il ne s'ensuit pas logiquement, ce me semble , que la dévotion ne soit un besoin pour personne. Ma servante et moi nous sommes 4'un autre avis ; moi , pour que ma servante ne
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me vole pas, et ma servante, pour que je ne l'avilisse pas. Tous deux nous avons besoin des ursulines : laissez-lesnous, et servez-vous ailleurs ; vous n'êtes pas contraints de les employer.
Point de raisons ! Des ursulines , grand Dieu ! des ursulines, qui sauront nos opinions, c'est-à-dire qui sauront quel journal nous lisons d'ordinaire ! Des ursulines qui sauront nos secrets, comme les cuisinières les savent et les redisent aux portiers ! Des ursulines enfin, qui retireront de nos mains des filles de chambre à qui nous tâcherions de faire passer le goût de la piété pour leur en donner d'autres! Celase peut-il tolérer? Le conseil municipal de Paris le peut-il souffrir sans méconnaître ses devoirs envers tous les bourgeois de Paris?
On appelait jadis le paysan de France Jacques Bonhomme. Je propose d'appeler le bourgeois de Paris Ernest (ou Oscar) Robinet (l).
(I) Ce pauvre M. Robinet! Un an après son rapport , qui était de 1845, il s'est présenté aux élections, comptant un peu sur le retentissement qu'avait obtenu cette pièce. Il a eu quinze voix. Ensuite la révolution de février est arrivée. Elle n'a pas été faite par les ursulines, et cependant elle a mis M. Robinet hors du conseil municipal ; et comme il était fort conservateur , le peuple , oubliant les services que M. Robinet lui avait voulu rendre , ne l'a point élu représentant. On lui a préféré M. Proudhon ; en sorte que non-seulement il n'est plus conseiller municipal, mais que même il appréhende de finir par n'être plus propriétaire. Qu'il se rassure en relisant son rapport. Les ursulines aussi ont disparu , emportant les dangers qui nous menaçaient, et qu'il avait signalés en 1845. «Ces dangers - étaient-ils moins grands que ceux qui résultent des principes sub- « versifs répandus par quelques associations politiques? Je ne le « pense pas , car ceux-ci (les associations politiques) ne s'adressent « qu'aux hommes faits; ils n'ont pas entrepris de façonner à leur " usage toute une génération ! > (Robinet, loc. cit.)
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La société qui ne donne pas au peuple une éducation chrétienne, abdique logiquement le droit de punir. Non, elle n'a plus le droit de punir même un voleur ; car le voleur peut dire : Où est la loi qui me défend de voler ? on ne me l'a point apprise. Si ce n'est point assez pour la société, c'est assez peut-être pour sa conscience à lui. Il avait besoin, il a pris ; il est frappé ; il subit la loi du plus fort, voilà tout. Les lois, si elles ne viennent du ciel, ne seront jamais, aux yeux du plus grand nombre des hommes, que la barrière matérielle élevée pour protéger ceux qui mangent contre ceux qui n'ont que le droit de manger. Tout code qui n'est pas promulgué au nom de la très-sainte Trinité, et qui ne commence pas par les dix commandements de DieU; manque de sanction dans les consciences ; il sera en peu de temps vilipendé par mille sophismes ornés de toutes les couleurs de la justice et du bon sens ; il croulera, et laissera la société se dissoudre dans les convulsions d'une inexprimable anarchie.
Nos enfants verront une chose glorieuse et sainte : la loi sera faite au nom de Dieu, la justice sera rendue au nom de Dieu ; un juge ne pourra plus s'asseoir sur un tribunal sans avoir rendu témoignage de sa foi religieuse, et sans avoir subi un examen sur le catéchisme. Il demandera au coupable dans quelle croyance il a été élevé ; il le convaincra de la justice du châtiment, la loi divine à la main : « Je te condamne parce que tu as transgressé la loi du Père commun, dont tu as été instruit, et qui te défendait de porter préjudice à ton frère. Je te condamne, non pour venger la société, elle ne se venge point, mais parce que l'ordre serait impossible si tu n'étais puni. Maintenant, tu as affaire à un autre juge, plus puissant
PEBSÉCUTBUBS. 399
que moi. Demande-lui grâce, car j'ai puni ta main ; mais si tu ne te repens, il punira ton âme. »
Et lorsqu'il arrivera, comme aujourd'hui, que le coupable a vécu dans une ignorance monstrueuse des lois divines, alors son crime sera celui de la société : elle en portera la peine , et elle réparera le dommage que cet
ignorant aura fait.
L'an passé, nous avions pour maire un bonhomme qui faisait sa joie de servir la ville et le public. Soldat blessé, il était revenu au pays pour vivre d'un mince patrimoine, qu'il a toujours conservé, mais qu'il n'a point accru. Ne pouvant cultiver lui-même son champ, faute d'une main, restée à Dantzick, et n'ayant que peu de goût pour la lectm-e, à cause de quelques volumes de M. de Jouy, sur quoi il s'était essayé, il mit ses loisirs au service du prochain. Il y prit goût, pour son malheur. D'une commission de charité, puis d'une autre d'administration, puis conseiller municipal, puis adjoint, on le vit si actif, si équitable, fourni de tant d'idées sages et de plans utiles, récurant si bien les ruisseaux, allumant si bien les réverbères, surveillant si ferme de l'octroi et si tendre de l'hôpital, qu'un jour, d'enthousiasme, et quoiqu'il ne fût d'aucun parti, tout le monde le demanda pour maire. Au fond de son âme, le bonhomme ambitionnait la place. Il ceignit l'écharpe en pleurant, et redoubla de zèle. En quelques années , il termina des travaux considérables qui avaient découragé tous ses prédécesseurs. C'était vraiment le père de la cité. Son œuvre de prédilection, sa gloire, fut le soulagement qu'il sut procurer aux pauvres en agrandissant l'hôpital sans demander un sou à la commune. Cet hôpital était mal tenu
300 HVBE VI.
par des infirmiers qui coûtaient cher. Il mit à leur place des sœurs de Saint-Charles, qui firent mieux la besogne à moitié moins de frais, ayant grand soin des malades et du linge. Les économies réalisées de cette façon lui permirent d'ajouter une nouvelle salle, trèsgrande, bien construite, parfaitement aérée, qu'il meubla de vingt bons lits. L'année d'après, il bâtit une chapelle où les convalescents et les sœurs purent aller à la messe tous les jours.
Ce fut là que M. Sus prit occasion de le chicaner, et de crier, par les estaminets, que le maire était un bigot et un jésuite.
M. Sus (Loutre-Celleri-Phocion), né à Chignac, en 1 794, d'une cuisinière et d'un curé constitutionnel, possède une belle fortune, formée en grande partie des biens du couvent qu'a déserté son père. Avec les matériaux de l'église démolie, il s'est bâti une maison magnifique; dans le couvent même il a établi une manufacture, où deux cents malheureux, hommes, femmes et enfants, travaillant le jour et la nuit pour gagner chacun de quinze à trentecinq sous, rapportent à Sus quarante mille livres de rente. De plus, les ouvrières lui forment un harem, en sorte qu'il n'a guère à dépenser que pour sa table; mais il mange très-bien. C'est surtout à cause de cette manufacture que le maire s'était efforcé d'agrandir l'hôpital, et qu'il avait demandé de nouveaux fonds pour subvenir à l'entretien des enfants trouvés. Quant à Sus, il ne descend pas jusqu'à ces détails. Lorsqu'un ouvrier est malade, lorsqu'une ouvrière est grosse, il les paye sans leur faire tort d'un centime, et les renvoie. Qu'ils meurent, qu'ils guérissent, qu'importe? S'ils guérissent, il les reprend ; s'ils meurent, il y en a d'autres.
PEBSECUTEUfiS. 301
Loutre-Celleii-Phocion Sus n'a jamais été marié, mais il a une fille, une dégingandée à l'œil hardi, qui s'est élevée toute seule, comme elle a pu, dans sa maison pleine d'ordures, voyant ce qu'il lui plaisait de voir, faisant ce qu'il lui plaisait de faire. Il lui plut de faire le bonheur d'un jeune architecte qui passait souvent sous ses fenêtres, lorgnant le beau pignon sur rue du père de cette fille unique. Elle alla trouver un matin le manufacturier : « Papa, je veux que tu me maries. — Et à qui ? — A monsieur un tel, que j'aime. Si tu ne me le donnes pas, je vais mourir. » Et un discours, en style de feuilleton, sur l'amour qui lui tordait le cœur.
Sus avait rêvé de conjoindre sa bâtarde à un préfet, ou à un député, ou tout au moins à un maître des requêtes, « Point, dit-elle; je veux le frère de mon àme. — Va-t'en au diable! s'écria Phocion, las de ses prières et de ses pleurs ; épouse le frère de ton âme, et crève de faim avec lui. Puisque tu me contraries, tu n'auras pas un sou. » Il était homme à tenir parole, et la dégingandée le savait. Elle consulta le frère de son âme, et le pria de l'enlever. « Écoutez, dit celui-ci, la vérité est que je ne gagne rien, et que nous ne saurions vivre. — Mais, reprit la dégingandée, nous finirons bien par hériter. — Attendons, continua l'architecte, qui était aimé et qui parlait en maître. Puisque M. Sus ne veut rien vous donner, il faut qu'il devienne maire. Avec sa protection, je me ferai 1 5,000 fr. par an, et nous verrons. »
« Papa, dit la fille, ta manufacture va toute seule ; si tu étais maire, tu deviendrais vite député, tu aurais des commandes du gouvernement, on te donnerait la croix, et tu t'amuserais à Paris tout l'hiver, »
Jusque-là Sus ne s'était que médiocrement soucié des
302 LIVBE VI.
honneurs. Stylée par son architecte , la dégingandée le tenta de toutes les façons , et par la cupidité, et par l'orgueil, et par le reste. Enfin il jura qu'il serait maire. Il mit ses créatures en mouvement, donna des fêtes. On répandit que le maire était pauvre et ne représentait pas ; qu'on le voyait souvent chez les carlistes; que c'était un cafard ; que l'évêque le faisait aller à sa guise ; qu'il endetterait la ville ; qu'il la remplissait de béguines; qu'on forçait les malades de l'hôpital à se confesser ; que la liberté de conscience n'existait plus dans le chef-lieu, et serait bientôt bannie du département. On tracassa le bonhomme. Aux élections , le conseil municipal fut rempli d'amis de Sus, qui s'insurgèrent. Le conseil municipal fut cassé ; on jeta des pierres dans les vitres du préfet, mourant de peur. Les nouvelles élections furent plus défavorables encore au maire. Bref, on le fit sauter, et Sus le remplaça. « A présent, dit l'architecte, marions-nous. Je serai chargé des travaux de la ville, j'en aurai d'autres encore, et nous pourrons attendre la succession. »
En effet, le nouveau maire est tout-puissant, la ville est à lui , le préfet le craint ; il va être député, il faut le conserver au ministère : les faveurs pleuvent sur son gendre.
L'alignement des rues est réglé chez nous ; lorsqu'un propriétaire veut restaurer sa maison, il faut une permission du maire. Le maire la donne, mais son gendre la vend, et il est chargé du travail; autrement, point de grâce. Ce même gendre bâtit, par ordre de Sus, une salle de spectacle, à quoi l'ancien maire n'avait point songé; il bâtit une halle, dont le besoin s'est fait tout à coup sentir : n'était-ce pas chose malséante de voir les paysans vendre des légumes trois fois par semaine sur la place publique?
PEBSÉCUTEUBS. 303
L'hôtel de ville est un vieux monument du moyen âge, avec des tourelles et des escaliers en limaçon : il sera démoli. Ce dernier souvenir d'un temps d'oppression fera place à un bel édifice en style grec. Sus s'occupe de renvoyer les frères ignorantins , et son gendre a déjà fait le plan d'une école mutuelle ; il construira également une école normale. Je n'en finirais pas de tout dire. Il a le monopole d'un certain ciment , nommé ciment romain, qui a été reconnu seul propre aux constructions municipales, et qui ne se donne pas pour rien. Lorsqu'un mur est écorché, lorsqu'une pierre menace de tomber, vite du ciment romain! Il en faudrait ce qui peut tenir sur une truelle; on en compte une tonne, et la joie est à la maison. Au lieu de quinze mille livres année commune, la recette va au delà de vingt. A la vérité , la dégingandée commence à croire que son âme s'est trompée; mais qu'importe au maçon ? Sa fortune, et non pas une famille, était ce qu'il voulait bâtir.
Le bonhomme, l'ancien maire, triste et humilié de l'ingratitude publique , combat de son mieux , dans la commission administrative de l'hôpital, seul poste qui lui soit resté, pour conserver les Sœurs, qu'on persécute : il les verra chasser avant de mourir.
A l'entrée d'un gros village du pays chartrain , s'élève une >ieille croix de pierre dont les branches portent l'inscription suivante, encore très-visible, malgré la mousse qui commence à la ronger :
lESVS CHBIST
BST MORT POVR HOVS
SVB LA CBOIX.
En face, sur une maison de belle apparence , on lit en grandes lettres blanches :
la mendicité est défendue dans le département d'eure-et-loib.
Xïl.
Il y a un écrivain dont la plume a entassé cent volumes peut-être, où l'on ne saurait trouver quatre lignes de bon français, ni un mot heureux, ni une invention délicate, mais qui sont en revanche un riche musée de toutes les corruptions humaines et de toutes les brutalités littéraires. Aucun échantillon de l'abject n'y manque; le stupide s'y montre sous des formes ignorées jusque-là. Rien d'infâme ne se révèle dans les cours d'assises, rien d'immonde ne se commet dans les bagnes, rien d'infect ne se passe dans les mauvais lieux , rien de plat et de bête ne s'écrit dans les journaux , à quoi ne ressemble maintenant cette collection , cloaca maxima. L'esprit qui l'a créée a su renchérir sur la Gazette des Tribunaux, populariser la langue des voleurs et gâter le style de Pigault- Lebrun. C'est un métis d'Anne Radcliffe et de Byron , formé aux lettres dans une loge de portier. On dirait que n'ayant pu, malgré ses efforts , mériter la critique, il a compté sur le scandale pour attirer les sifflets, et il met les honnêtes gens dans un embarras extrême : le scandale est si grand, que l'on n'ose se taire ; le génie est si pauvre , que l'on craint que le sifflet ne lui fasse trop d'honneur.
Mais quoi ! cet écrivain est le plus renommé de l'épo-
que ; c'est le roi des lettres marchandes , celui dont on se dispute les produits en champ clos judiciaire ! Les académiciens du Journal des Débats comptent sur lui pour garder leurs abonnés; sa prose idiote et cynique est payée plus cher que celle de Chateaubriand ; seul il a pu ressusciter une feuille qui se mourait dans les mains de M. Thiers, et sa conquête est estimée l'Austerlitz du promoteur de la pâte Regnault !
Longtemps il végéta dans les bas lieux des journaux moribonds. Sa muse était jugée capable de rebuter les lecteure du Siècle; non qu'elle parût morale ou décente ; jamais semblable reproche ne lui fut adressé : on ne s'effrayait que de sa pesanteur. Enfin , il sut observer la vogue des héros de cours d'assises; l'odeur du procès Lafarge lui révéla sa vocation. Il fit ce fameux ouvrage, littéraire comme un combat de chiens, qu'un de ses admirateurs compara , dans le journal même où il le publiait, aux tonneaux qui infectent les nuits Paris. Aussitôt la royauté de l'écrivain fut proclamée ; les acclamations de la Chaussée-d'Antin eurent un écho dans la rue de la Grande-Truanderie et dans les prisons centrales ; la province y joignit ses couronnes. Celui que M. Soulié n'aurait pas traité d'égal , grandit par-dessus M. Alexandre Dumas, et la Presse consternée vit le Constitutionnel lui enlever, par une surenchère de cinquante mille francs, le quartier de pâture faisandée dont elle alléchait déjà ses lecteurs. Ce n'est pas un succès, ce n'est pas une mode, c'est un délire. Plus d'adultère , plus de meurtre, plus de viol, à moins qu'ils ne soient décrits par cette plume, qui sait leur donner une saveur nouvelle ! L'argot n'a point de charmes si notre auteur n'y met son accent; la princesse et le notaire ne sont point assez corrompus, le voleur
n'est pas assez généreux , la prostituée n'est pas assez suave, lorsqu'ils ne sortent pas de sa fabrique. Juste punition , pour le dire en passant, de quelques talents naoins grossiers, qui ont jeté le goût du publie dans ces routes fangeuses : le nouveau venu les y devance , absorbe le profit et la gloire, et laisse en proie à la famine les inventeurs dédaignés. Quanta lui, il se prend au sérieux; il se voit si haut, qu'il croit que les critiques sont jaloux, et peut-être ne se trompe-t-il pas toujours. Il ose tout, on lui permet tout, même la morale, — et il en fait ! Il dogmatise, se pose prophète et réformateur. Ayant pu remplacer M. de Balzac , il veut remplacer l'Évangile. C'est sou droit, c'est son droit de faire une religion pour ceux qu'il amuse! Qui reçoit d'une telle intelligence ses plaisirs, peut bien en recevoir ses dieux. Néanmoins, je m'excuse de parler de lui ; je doute si la prodigieuse fortune de ses ouvrages les élève au niveau des mépris d'un honnête homme qui sait un peu de français.
Mais il faut pourtant s'occuper , sinon de l'ouvrier, au moins des journaux qui l'emploient , du public qui l'approuve, des passions surtout qui l'appellent à leur secours. Le voilà qui se fait écrivain politique 1 Depuis un mois il traîne son tonneau à travers les questions religieuses ; il est le bras droit de M. Thiers, il prête main-forte à l'Université; en un mot, et pour parler le langage qu'il a mis en faveur parmi la bourgeoisie conservatrice, il chourine les jésuites dans le feuilleton du Constitutionnel. Force est bien d'en parler, comme on parlerait d'une émeute ou d'un guet-apens.
Il met en scène un supérieur de la compagnie de Jésus et son secrétaire. Je copie :
— Le (lépouillemenl de la cutrespondance étrangère est-il fait.'
PERSECIJTBUBS. MT
En voici l'analyse...
Le secrétaire prit un dossier assez voluiniueux , et commença ainsi :
« Don RamoD Olivarès accuse de Cadix réception de la lettre u* 19; il s'y conformera, et niera toute participation à PenlèTement."
— Bien ; à classer.
« Le comte RomanofT de Riga se troure dans une position embarrassée... »
— Dire à Duplessis d'envoyer un secours de cinquante louis : j'ai autrefois servi comme capitaine dans le régiment du comte, et depuis il a donné d'excellents avis.
« On a reçu à Philadelphie la dernière cargaison d'Histoires de France expurgées à l'usage des fidèles ; on en redemande , la première étant épuisée. »
— En écrire à Duplessis... Poursuivez.
•t M. Spindier envoie de Namur le rapport secret demandé sur M. Ardouin. »
— A analyser...
« M. Ardouin envoie de la même ville le rapport secret demandé sur M. Spindier. »
— A analyser.
« Le comte Malipieri , de Turin , annonce que U donatioo des 300,000 francs est signée. »
— En prévenir Duplessis... Ensuite ?
n Don Stanislas vient de partir des eaux de Baden avec la reine Marie-Emestine. Il donne avis que Sa Majesté recevra avec gratitude les avis qu'on lui annonce, et y répondra de sa main. »
— Prenez note... J'écrirai moi-même à la reine.
Pendant que Rodin écrivait quelques notes en marge du |)apier qu'il tenait, son maître, continuant de se promener de long en large dans la chambre, se trouva en face de la grande mappemonde marquée de petites croix rouges; un instant il la contempla d'un air pensif.
Rodin continua :
" D'après l'état des esprits dans certaines parties de l'Italie, où quelques agitateurs ont les yeux tournés vers la France, le père Orsini écrit de Milan qu'il serait très-important de répandre à profusion dans ce pays un petit livre dans lequel les Français, nos compatriotes, seraient présentés comme impies et débauchés... pillards et sanguinaires... »
— L'idée est excellente ; on pourra exploiter habilement les exc^s commis par les nôtres en Italie pendant les guerres de la république... Il faudra charger Jacques Dumoulin d'écrire ce petit livre. Cet homme est pétri de bile , de fiel et de venin ; le pamphlet sera terrible...; d'ailleurs, je donnerai quelques notes. Mais qu'on ne paye Jacques Dumoulin... qu'après la remise du manuscrit...
— Bien entendu... Si on le payait d'avance, il serait ivre-mort pendant huit jours dans quelque mauvais lieu. C'est ainsi qu'il a fallu lui payer deux fois son virulent factum contre les tendances panthéistes de la doctrine philosophique de M. Martin.
— Notez... et continuez.
« Le négociant annonce que le commis est sur le point d'envoyer le banquier rendre ses comptes devant qui de droit... »
Après avoir accentué ces mots d'une façon particulière , Rodin dit à son maître :
— Vous comprenez !...
— Parfaitement... — dit l'autre en tressaillant. — Ce sont les expressions convenues... Ensuite?
« Mais le commis, — reprit le secrétaire, — est retenu par un dernier scrupule. »
Apiès un moment de silence, pendant lequel ses traits se contractèrent péniblement, le maître de Rodin reprit :
— Continuer d'agir sur l'imagination du commis par le silence et par la solitude, puis lui faire relire la liste des cas où le régicide est autorisé et absous... Continuez.
« La femme Sidney écrit de Dresde qu'elle attend des instructions. De violentes scènes de jalousie ont encore éclaté entre le père et le fils à son sujet; mais dans ces nouveaux épanchements de haine mutuelle , dans ces confidences que chacun lui faisait contre son rival , la femme Sidney n'a encore rien trouvé qui ait trait aux renseignements qu'on lui demande. Elle a pu jusqu'ici éviter de se décider pour l'un ou pour l'autre...; mais si cette situation se prolonge .., elle craint d'éveiller leurs soupçons. Qui doit-elle préférer, du père ou du fils. »
— Le (ils... Les ressentiments de la jalousie seront bien plus violents, bien plus cruels chez ce vieillard ; et , pour se venger de la préférence accordée à son fils, il dira peut-être ce que tous deux ont tant d'intérêt à cacher... Ensuite?
" Depuis trois ans, deux servantes d'Ambroisius, que l'on a placé
PEBSECUTEUfiS. 308
dans cetle petite paroisse des montagnes do Valais, ont disparu
sans qu'on sache ce qu'elles sont devenues. Une troisième vient d'avoir le même sort... Les protestants du pays s'émeuvent , parlent de meurtres... de circonstances épouvantables. »
— Jusqu'à preuve évidente, complète du fait, que Pou défende Amhroisius contre ces infâmes calomnies d'un parti qui ne recule jamais devant les inventions les plus monstrueuses... Continuez.
« Thompson de Liverpool est enfin parvenu à faire entrer Justin comme homme de confiance chez lord Stewart , riche catholique irlandais, dont la tête s'affaiblit de plus en plus. »
— Une fois le fait vérifié , cinquante louis de gratification à Thompson. Prenez note pour Duplessis... Poursuivez.
« Frank Dichestein de Vienne, — reprit Rodin, — annonce que son père vient de mourir du choléra... dans un petit village à quelques lieues de cette ville... Car l'épidémie continue d'avancer lentement, du nord de la Russie par la Pologne... »
— C'est vrai, — dit le mailre de Rodin en interrompant : — puisse le terrible fléau ne pas continuer sa marche effrayante et épargner la France!...
« Frank Dichestein, — reprit Rodin, — annonce que ses deux frères sont décidés à attaquer la donation faite par son père...; mais que lui est d'un avis opposé... »
— Consultez les deux personnes chargées da contentieux.. Ensuite ?
« Le cardinal-prince d'Âmalfi se conformera aux trois premiers points du mémoire. Il demande à faire ses réserves pour le quatrième point. »
— Pas de réserve... acceptation pleine et absolue. Sinon la guerre, et notez-le bien, entendez-vous? une guerre acharnée, sans pitié ni pour lui, ui pour ses créatures... Ensuite.'
« Fra Paolo annonce que le patriote Boccari, chef d'une société secrète très-redoutable, désespéré de voir ses amis l'accuser de trahison, par suite des soupçons que loi, Fra Paolo, avait adroitement jetés dans leur esprit, s'est donné la mort. »
— Boccari!... est-ce possible?... Boccari!... le patriote Boccari!.... cet ennemi si dangereux! — s'écria le maître de Rodiu.
« Le patriote Boccari... » répéta le secrétaire toujours impassible.
— Dire à Duplessis d'envoyer on mandat de vingt-cinq louis à Fra Paolo... Prenez note.
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« Hausman aunonce que la danseuse française Albertine Ducornet est la maîtresse du prince régnant ; elle a sur lui la plus complète influence : on pourrait donc par elle arriver sûrement au but qu'on se propose ; mais cette Albertine est dominée par son amant, condamné en France comme faussaire , et elle ne fait rien sans le consulter. »
— Ordonner à Hausman de s'aboucher avec cet homme; si ses prétentions sont raisonnables , y accéder ; s'informer si cette fille n'a pas quelques parents à Paris.
« Le duc d'Orléans annonce que le roi, son mailre, autorisera le nouvel établissement proposé , mais aux conditions précédemment notifiées. »
— Pas de conditions, «ne franche adhésion ou un refus positif.... on reconnaît ainsi ses amis et ses ennemis. Plus les circonstances semblent défavorables... plus il faut montrer de fermeté , et imposer par sa confiance en soi.
« Le même annonce que le corps diplomatique tout entier continue d'appuyer les réclamations du père de cette jeune fdle protestante qui ne veut quitter le couvent où elle a trouvé asile et protection que pour épouser son amant contre la volonté de son père. »
— Ail!.... le corps diplomatique continue de réclamer au nom de ce père?
— Il continue...
— Alors continuez de lui répondre que le pouvoir spirituel n'a rien à démêler avec le pouvoir temporel. »
Voilà où en est la polémique universitaire ! voilà comment, pour prouver que les jésuites doivent continuer d'être dépouillés du droit commun d'instruire la jeunesse, on prouve qu'ils assassinent et corrompent les rois , soldent le meurtre, récompensent le parricide, fomentent la débauche, protègent la luxure, organisent le vol, et font injurier M. Cousin I Voilà quelle est la conscience littéraire 1 voilà ce que deux directeurs de journaux se sont disputé l'avantage de revendre en détail ! voilà ce que l'on livre sans remords, sans scrupule, avec joie, à quarante ou cinquante mille lecteurs ! voilà enfin la moralité publique 1 Un homme signe le matin ces stupides impostures,
et va recevoir, une heure après , les applaudissements de ceux qui l'ont lu !
J'ignore quels sont les desseins de l'auteur ; mais il me semble que si , assuré d'être lu et d'être cru par la partie la plus brutale d'une nation, j'écrivais de la sorte sur une classe d'individus déjà proscrits, que chacun connaît, contre lesquels on amoncelle depuis longtemps un orage près d'éclater, qui sont peu nombreux , qui n'ont que des amis inoffensifs et peut-être lâches..., il me semble en vérité que ce serait tout simplement pour les faire égorger à la première occasion.
Je demande à M. Libri ce qu'il en pense, lui qui a déjà donné l'adresse des jésuites, et si soigneusement dressé l'inventaire des trésors qu'on trouverait chez eux.
Mais n'embellissons point notre auteur de plus de perversité qu'il n'en a. Le Chourineur^ un de ses héros, n'est pas méchant homme, au contraire; c'est même un garçon qui aime la justice , et qui était né pour faire un digne boucher. Seulement, quand on l'irrite, il y voit rouge; et quand il y voit rouge, il tue, sans plus de raisonnement et de mauvaise intention. Pourquoi l'a-t-ou irrité? Le glorieux feuilletoniste paraît avoir la même imperfection de caractère. Il y voit rouge aussi quand on l'irrite ; et on l'a irrité. Lui-même nous l'apprend , dans une note dont l'incomparable naïveté fait l'éloge de son cœur. Il nomme, comme ayant aiguisé sa plume (il faudrait peutêtre dire son chourin?), une compagnie composée de M. Libri, de M. Génin, de M. Dupin l'aîné, procureur général à la cour de cassation , de M. Michelet , de M. Quinet, de M. le comte de Saint-Priest , ambassadeur et pair de France, et du libraire Pauhn. Ce sont , dit-il , les hardis et consciencieux travaux de ces messieurs ,
312 LIVBE VI.
« œuvres de haute et impartiale intelligence^ où se trou- « vent si admirablement dévoilées et cliàtiées les funestes « théories de la conapagnie de Jésus, qui l'ont déterminé « à apporter aussi sa pierre à la digue puissante, et, es- « pérons-le, durable, que ces généreux cœurs, que ces « nobles esprits ont élevée contre un flot impur et toujours « menaçant. »
Il leur renvoie la gloire de son œuvre, et il a raison : elle leur est due; il s'est éclairé de leurs lumières, leur généreuse audace a exalté son courage. Que cette souillure rejaillisse donc sur eux; que .le sang innocent y retombe, s'il est versé un jour ! Que ce procureur général , que cet ambassadeur, restent accolés à leurs complices , dans la plus abominable page qu'on ait écrite en France depuis le règne de Marat!... Et quant à ce subalterne, puisqu'il est infirme et ne sait ce qu'il fait, que Dieu lui pardonne 1 Nous verrons , avant dix ans (l), où en seront son feuilleton et sa gloire, et les cent mille francs du Constitutionnel, qui ne l'ont peut-être pas moins irrité contre les Jésuites que MM. Dupin l'ainé, Libri, de Saint- Priest, etc. De journal en journal , il colportera ses produits, dont on ne voudra plus. Qu'il écoute un conseil; la pitié nous l'inspire : Cousin d'Avallon était un homme de lettres qui n'avait guèk*e moins d'esprit qu'il nena, et qui savait mieux le français; il n'aimait pas non plus les Jé-
(1) Écrit en I8'i5, il n'y a encore que trois ans. Quand je parlais de dix années, je faisais bien les choses ; mais ce qne je n'avais pas prévu , et ce que la révolution de Février nous a fait voir, c'est que l'auteur des Mystères de Paris, pour garder sa place au Constilutionnel alarmé de ses succès, s'engagerait à n'y plus écrire que des ouvrages moraux , revus par le directeur dn journal , et expurgés tout comme les liisloirasde France des Jé.suites.
PEBSÉCtTEUBS. 813
suites, contre lesquels il apportait soigneusement sa pierre au Constitulionnel du temps ; on voyait ses livres en étalage, et la canaille ne les méprisait pas; enfin, Cousin d'A vallon faisait quelque figure. Il finit par n'avoir plus de pain , et un jour, on le trouva , vieux , percé aux deux coudes, percé aux genoux, sans gîte, qui mourait sur le pavé, dans l'angle d'un mur. Ce destin fut celui de beaucoup d'autres. Si notre auteur y arrivait, qu'il ne se couche point contre un mur, et surtout qu'il n'aille point demander aide et consolation à M. Dupin : qu'il tâche plutôt de trouver un Jésuite. D'ici-là, peut-être, on les aura massacrés, mais il en restera encore. Qu'il confie à ce Jésuite ce qu'il a fait : on gardera son secret , il sera secouru, il sera consolé, on le fera vivre, et il pourra mourir en paix. Eh! mon Dieu, les Jésuites n'en sont pas au premier ni au millième de leurs calomniateurs dont lisaient soutenu les jours et adouci l'agonie ! On ferait un livre de ces exemples. Les Jésuites ont eu pitié même de leurs ennemis morts. Les ossements de Pombal , qui les fit égorger et brûler, et qui donna le signal de leur ruine, gisaient, après un demi-siècle, sans sépulture : aucun Portugais ne voulait donner un peu de terre aux restes de ce réprouvé, tant admiré du noble comte de Saint-Priest (1). Les Jésuites, revenus en Portugal, ensevelirent Pombal. On les en a chassés depuis ; mais ils y retourneront , et poseront une croix sur les os de leur persécuteur.
Je ne dis point ceci pour exciter les remords dans le
cœur de notre écrivain; il éprouvera des remords si Dieu
l'en juge digne. Mais comme tous les hommes, et particu-
.lièrement les hommes de lettres, il est susceptible d'éprou-
(I) Aujourd'hui ancien pair de France.
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ver la faim : puisque je m'occupe de lui , je veux lui être utile dans le cas où la faim viendrait. Il ne faut pas qu'il croie avoir beaucoup étonné les Jésuites, ni s'être le moins du monde attiré leur rancune. Ce matin même , j'en ai vu un, vieillard de soixante-seize ans, dont la terre serabientôt purgée. — « Mon père, lui dis-je , écoutez ce qu'on écrit. » Et je lui détaillai tout ce vomissement. Mon indignation le fit sourire. — Mais, cher fils , me dit-il , cela nous est promis. Jésus-Christ l'a dit : « Vous serez un objet de haine à tout le monde, a cause de mon nom. Eritis odio omnibus^ propter nomen meum. » Voilà toute la surprise qu'on leur fait et tout le ressentiment qu'ils en gardent. Ils sont formés à de tels coups , préparés à ce que de tels coups annoncent ; jamais ils n'ont fui la gloire de les subir, jamais ils n'ont perdu le don de les pardonner. L'habitude en est si parfaitement prise , depuis trois siècles que cela durel
Car il faut reconnaître que, s'ils ont beaucoup prêché , on s'est aussi beaucoup vengé d'eux ; pas plus que le^o^ impur de leur doctrine, ne s'est arrêté le flot impur de leur sang. La magnanime inimitié que leur ont vouée les chourineurs, ne date pas d'aujourd'hui. Partout où ils se sont établis dans le monde pour combattre par la parole et par la prière les impies, les menteurs , les voluptueux , les avares et tous ceux qui font le mal , de courageux écrivains , de hardis gentilshommes , d'intrépides procureurs généraux, de preux libraires ont dit, ont écrit, ont imprimé , ont vertueusement vendu , que les Jésuites étaient des scélérats, qu'ils espionnaient tout le monde , volaient et assassinaient tout le monde ; — et partout où on l'a dit , il s'est trouvé à la longue un peuple pour le croire; que dis-je? pour battre des mains aux exploits
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des égorgeurs , qui le croyaient aussi. Quand le feuilletoniste du Constitutionnel indique les possessions des Jésuites par des croix rouges, il montre plus d'esprit qu'il n'en fait voir ordinairement : c'est, en effet, la couleur dont ils ont marqué le globe. Mais ils ne s'en plaignent pas : ils ont encore du sang ; on en veut encore, ils sont prêts à en donner encore. Ce qu'ils demandent à Dieu , ce n'est pas de vivre, c'est de pouvoir mourir assez pour assouvir tant de haine : ils savent qu'à la fin les fils des persécuteurs, et les persécuteurs eux-mêmes, viendront prier le vrai Dieu sur le tombeau des martj rs.
J'écris cette page afin qu'elle traverse les mers : je veux qu'elle aille trouver, sur le seuil des prisons de la Chine et sous la massue des sauvages , ces prêtres de Jésus-Christ qui bravent tous les jours mille privations et mille morts, dans l'espoir de ramener à la dignité d'homme et d'héritiers du ciel les peuples abandonnés au milieu desquels les a poussés leur amour. Qu'ils sachent, s'ils l'ont oublié, que notre civilisation n'enfante pas des esprits moins abaissés et moins cruels que n'en produit la barbarie des païens et des idolâtres; et que, cessant un moment de prier pour les bourreaux qu'ils ont là-bas, ils invoquent la clémence de Dieu sur les bourreaux qu'ils ont ici ! Une contrée , sous le soleil , a-t-elle plus besoin de prières que cette France, où l'on peut abjectement écrire, écrire sans révolter l'esprit public, que les missionnaires de l'Évaiigile sont des inti'igants, des voleurs et des assassins !
xin.
Comme on a vu chaque année, malgré le jury, pins de voleurs condamnés, et qu'il rentrait chaque année dans
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les prisons plus de voleurs relaps (on les appelle récidivistes en langue de philanthrope , et chevaux de retour en langue de geôlier), les gens de bien qui conduisent la machine publique se sont dit : « La société est menacée, il y a quelque chose à faire. >> Ils s'en sont occupés , avec beaucoup moins de hâte qu'à chasser les Jésuites ; et ils ont fait une chose à deux fins, qui a été de rendre la punition plus cruelle, 1° pour effrayer ceux qui seraient tentés de commettre un crime; 2° pour dégoûter de la prison ceux qui déjà en auraient tâté. On a pris conseil des Anglais et des Américains, gens ingénieux, pleins de systèmes, ennemis des voleurs, comnne on l'est naturellement dans les pays où les voleurs sont nombreux et où les coffres- forts font la loi. Il en est résulté le régime cellulaire. Un voleur, un bohémien , un homme ou plutôt uu sauvage, toujours en mouvement, et qui n'est souvent arrivé au crime que par antipathie pour la régularité, dont rien ne lui a donné le goût, on le prend, on le met en cellule dans un étroit espace meublé de sa couchette et d'un banc, avec une fenêtre qui laisse passer un peu de jour, qui ne laisse point passer de bruit, qui ne laisse point voir le ciel. Rien sur la muraille nue, pas un fétu sur le plancher. On le met là, on l'y abandonne seul, aujourd'hui, demain, toujours, jusqu'à l'heure où il sortira, dans deux ans, dans trois ans, dans dix ans! Dans dix ans! c'est-à-dire trois mille six cent cinquante de ces jours sans fin, c'est-à-dire quatre-vingt-sept mille six cents de ces heures si longues ! Notez que c'est un esprit sans lettres, et un cœur sans souvenirs , et une âme sans Dieu ; qu'il ne peut donc ni songer, ni regretter, ni pleurer, ni prier; ni, comme Andryane et tant d'autres, écrire sur la muraille, de la pointe d'une épingle, le récit de ses
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douleurs ou les rêves de son imagination : et il le pourrait, qu'on ne le permettrait pas; il faut qu'il travaille; il fait des allumettes ou de la charpie. Voilà toute la pâture de son intelligence ; on ne lui donne point de livres.
J'ai vu des hommes bien élevés, qui avaient des livres, du papier, une lampe, qui recevaient tous les Jours leurs amis, qui causaient à loisir avec d'aimables et bien-aimés compagnons de captivité, et qui néanmoins , au bout de quelques mois, n'en pouvaient plus d'ennui. Ces éternels murs du préau fatiguaient leurs regards ; rien ne leur manquait pourtant, rien que la liberté, qui est le premier des biens en ce monde , qui est un bien plus cher que la santé, plus désiré que toute joie humaine !
Moi-même, quoique je ne puisse pas dire quej'aie connu le supplice de la prison, puisque je ne l'ai enduré qu'un mois et que j'étais fier de mes barreaux ; eh bien! lorsqu'à neuf heures le gardien venait pour verrouiller ma porte, et que Jean Barrier, mon ami, était obligé de se retirer dans sa chambre, à côté de la mienne, sans qu'on voulût nous permettre d'achever notre cent de piquet, je sentais cette peine ; on me prenait ma volonté , on me prenait une part de ma vie.
Mais il faut bien, dit-on, que la peine soit une peine : cet homme dans la cellule s'ennuiera , c'est ce que l'on veut. « Oui, mais il meurt ! — Oh ! rarement. — Mais il devient fou ! — Oh ! pas toujours. — Mais sa santé s'altère! — Il n'en sera que plus épouvanté. — Non, car il s'hébête et devient incapable ; il se livre seul aux vices les plus monstrueux ; il contracte l'habitude d'une oisiveté invincible : il reviendra dans la cellule, il viendra y mourir.— Que voulez-vous? il faut bien qu'on le punisse! »
A la vérité, il y a un détail sur quoi l'humanité des fai-
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seurs de lois se rassure, et dont il a été tenu grand compte dans le débat législatif : c'est la religion. Plusieurs ont dit, et ils ont été loués, que la prison aurait un aumônier; que l'aumônier serait toujours là, pourrait toujours visiter les prisonniers, toujours les catéchiser ; que ces hommes, affamés de voir un visage humain , d'entendre une parole humaine, recevraient toujours le prêtre avec une vive joie ; — et que, n'ayant guère autre chose à faire , ils méditeraient d'autant mieux les leçons divines. Telle est la théorie ; voici la pratique :
Premièrement, la prison renferme décent à deux cents détenus : on y met un aumônier, un seul! L'évêque le désigne ; il choisit un cœur apostolique, un homme de sacrifices. Le prêtre se sacrifie et il meurt, ou, comme cela est arrivé, il devient fou. Comment veut-on qu'il résiste ? Il est là, au milieu de deux cents malheureux, qui tous l'appellent, qui tous ont besoin de lui. Qu'ils veuillent se convertir ou seulement se distraire, ils le demandent ; et lui, il leur appartient. Il se multiplie, et il a le regret amer de ne pouvoir suffire à sa tâche ; il succombe : c'est l'affaire de peu d'années s'il est robuste.
Secondement , les gardiens aussi peuvent voir les prisonniers ; mais les gardiens sont libres ; ils sont bien nourris, ils ont du vin, une femme ou une maîtresse en ville, un jour de sortie par semaine ; ils ne croient pas en Dieu, ils tiennent pour les libres penseurs, détestent les Jésuites autant que les déteste M. Dupin, et sans se piquer, comme cet homme d'État, de respecter la religion de leur pays. Or, les gardiens se moquent du prêtre ; ils défont son œuvre ; le prisonnier est heureux de les entendre : que lui importent leurs blasphèmes? Ils lui parlent, ils l'amusent. ^Troisièmement, l'administration des prisons est sous la
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surveillance de plusieurs personnages officiels, encore plus libres, encore mieux nourris que les gardiens, encore plus attachés la plupart du temps aux opinions de M. Dupin. On ne peut rien faire dans la prison que de leur consentement En général , ils rebutent l'aumônier ; ils n'aiment point cet homme noir, ce cafard, ce jésuite. M. le préfet est bon homme; il ne manque point de bienveillance; il tolère le culte : les requêtes de l'aumônier trouveraient auprès de lui assez d'accueil Mais M. le président du tribunal ne veut point entendre parler de ces tartuferies, et M. le juge d'instruction, moins encore; M. le maire pense comme M. le juge d'instniction ; M. le procureur du roi, jaloux de l'Église, ne rêve que de s'opposer à ses empiétements. Ailleurs M. le président pousserait bien à la religion, s'il ne craignait de passer pour cagot; M. le préfet a besoin de vexer l'évéque; M. le procureur du roi veut trouver grâce aux yeux de M. Dupin. C'est ainsi partout, ou, si l'on veut, à peu près partout. Il faut que l'aumônier se borne à toucher ses appointements; les prisonniers mourront ou deviendront fous : le beau malheur ! Si l'aumônier veut agir , et qu'ayant reçu un avertissement il insiste, c'est un conflit. Le procès est jugé à Paris ; rarement l'aumônier le gagne. Qu'il le gagne ou le perde, il a donné une preuve du détestable esprit qui anime le parti prêtre : l'Église payera cela.
L'aumônier du pénitencier de..., pauvre jeune homme dont on sera bientôt vengé, imagina de faire faire en commun aux prisonniers les prières du matin et du soir. Ces malheureux venaient à la porte entr'ouverte de leur cage ; lui, en chaire, lisait les prières, et on chantait un petit cantique. C'était, le soir et le matin, un assujettissement pour lui ; pour tous les détenus un moment de dis-
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traction et de repos. On y vit des inconvénients, de graves inconvénients. L'aumônier tint bon ; l'affaire fut envoyée à Paris. Les bureaux, chose étrange ! donnèrent raison à l'aumônier. Jl fait donc la prière; il retrouve sa voix qui s'éteint, sa force qui tombe; mais il est mal noté. On lui demande pourquoi trois actes dans ces prières déjà si longues? Ne peut-il un jour lire l'acte de foi, le lendemain l'acte d'espérance , le troisième jour l'acte de charité, s'il y tient? L'acte de charité! Qu'est-ce que cela veut dire? Quelle charité, dit le procureur du roi, peuvent faire des gens qui sont en prison? Il s'écrie que c'est une quête déguisée, que l'avare Église veut spolier les détenus. H le croit peut-être !
Le lendemain de la Pentecôte , le président , qui , la veille, avait honoré de sa présence la messe du pénitencier, où il était resté assis pendant l'élévation, tournant le dos à l'autel, regardant de tous côtés, appelant les gardiens, se tenant enfin devant Dieu comme le marquis des Fâcheux au théâtre ; ce président vint montrer la prison à quelques amis. « Quelle odeur! dit-il, après avoir reniflé de toutes ses forces. — C'est l'odeur de l'encens. — Et pourquoi brûle-t-on ici de l'encens? — Nous avons officié ce matin. — Et en l'honneur de quoi, monsieur l'abbé? — En l'honneur du lundi de la Pentecôte, monsieur le président. — Monsieur l'abbé, c'est trop ! Les quatre fêtes du concordat, entendez- vous? Les quatre fêtes du concordat, pas davantage! — Adressez-yous à Monseigneur, reprit le pauvre abbé ; je fais ce qu'il m'ordonne. — Je verrai l'évêque ; cela ne peut durer; il faut s'en tenir aux quatre fêtes du concordat. "
Je ne sais si c'est en vertu du concordat qu'on ne permet pas à l'aumônier de dire la messe tous les jours, même
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pour lui seul, dans la prison ; mais il n'a la permission d'y célébrer les saints mystères que le dimanche. Du moins cette dureté a l'avantage de forcer le pauvre prêtre à mettre le pied dans la rue, où il respire un peu d'air libre et distrait un peu son cœur oppressé , tout en gémissant du temps qu'il dérobe aux captifs.
Ces prisonniers, je crois que l'on veut qu'ils meurent, et que c'est la fin du système. En Amérique ou en Angleterre, on remarqua qu'un condamné regardait avec une apparence de morne plaisir l'angle de sa cellule. On chercha longtemps à deviner ce qu'il y trouvait de si intéressant, et on parvint à tirer de lui qu'il s'amusait à contempler un certain jeu de lumière blafarde qu'un pâle reflet du jour extérieur produisait là, et qui n'était guère visible qu'à des yeux privés de tout autre spectacle. On réfléchit là-dessus, puis ou vint prendre cet homme, et on le mit dans une nouvelle cellule toute ronde. C'était une douceur trop grande, et qui compromettait les bons effets du régime, qu'un condamné put se distraire à contempler les angles de son cachot.
Il y a cependant des administrateurs moins impitoyables et moins féroces. En général , lorsqu'ils ne sont pas trop ivrognes, ni trop avares, ni trop adultères, la pitié trouverait le chemin de leurs âmes; mais une autre passion les arrête, plus farouche et plus inflexible que ces passions de la chair et du sang, qui les rendent pourtant si cruels: c'est une rage de jalousie, à quoi rien ne se peut comparer, pour les droits, pour les excès, pour le bon plaisir, pour la suprême et umvevseWe prépotence de l'administration. On est administrateur, on a des privilèges : on les défend et on les excède, avec une âpreté que n'eut jamciis aucune aristocratie. L'Administration, pei-sonnifiée en cesimpla-
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cables tenants, prétend tout faire, veut tout faire, même le bien; et le bien qu'elle ne peut faire, elle ne permet point qu'on le fasse. « Oui, oui, disent-ils (non pas tous, mais les meilleurs), ces prisonniers sont trop malheureux ; c'est un trop grand supplice ; ils meurent, et la loi ne les a pas condamnés à la mort ou à la folie : s'ils vivent, ils ne s'améliorent pas, et, tout au contraire , ils s'hébètent, ils se dégradent; d'un méchant nous faisons une brute. Il faut les soulager un peu ; il faut les distraire. — C'est ce que je pensais, répond l'aumônier; et si vous le permettez, il y a dans la ville quelques honnêtes gens qui s'associeront entre eux pour se partager les prisonniers ; tous les jours ils consacreront quelques heures de leur temps pour venir les visiter, causer avec eux, leur donner un peu d'espérance, leur parler un peu du bon Dieu. — Ce serait excellent...; mais ces visiteurs ne seront passons la main de l'Administration, ils ne relèveront pas d'elle? — Non, mais qu'importe? Je les connais tous, et vous les connaissez aussi ; tout le monde les respecte, ils ne font que du bien ; ils ne peuvent que donner de bons exemples. — Sans doute : cependant l'Administration ne peut se confier ainsi, se dessaisir de son autorité, renoncer à sa surveillance. — Vous les surveillerez, ils en passeront par là; vous les visiterez à l'entrée et à la sortie ; vous leur fixerez les heures. — Non , ils' ne dépendraient pas assez de l'Administration. »
Et l'on en reste là, et il n'y a rien à espérer. Vainement tout marche à merveille dans quelques-uns de ces pénitenciers confiés au zèle des congrégations religieuses ; vous verrez que ces congrégations seront renvoyées, qu'on les jugera funestes , et qu'on en viendra au système des cellules rondes.
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La bonne Joséphine, outre quelque bien qu'elle possédait, gagnait sa vie en travaillant. Elle prit Thabitude de donner aux pauvres tout son superflu, et même un peu de son nécessaire ; puis , trouvant qu'elle n'avait pas assez , elle se fit résolument mendiante pour donner davantage. Au sortir de la messe , elle allait , dans sa petite ville et dans les bourgs environnants , tendre la main à tout le monde, même à une sœur à elle, fille pieuse, dévote, pilier d'église, que cette extravagance humiliait fort. Elle était si connue, et on savait si bien quel motif la faisait agir, que dans ces pays avares elle récoltait, sou par sou, en un jour, jusqu'à sept et huit francs. Rarement elle échouait dans ses prières. Renvoyée sous un prétexte quelconque, elle disait avec douceur : « Je reviendrai. » Et elle revenait.
Sa sœur et ses autres parents multipliaient en vain les remontrances. «Si j'avais 100,000 fr. de rente, répondait-elle, je mendierais encore, pour donner un sou de plus à ceux qui n'ont rien. « Les parents, aidés de la bonne bourgeoisie , finirent par crier qu'elle était folle ; que cette charité sans sagesse devenait à la fin dangereuse ; que ses aumônes , distribuées toujours à des vauriens , encourageaient l'oisiveté et la débauche ; qu'elle chantait trop haut à la messe, et portait des bonnets extravagants... Il est certain que cette bonne fille s'habillait de ce qu'elle trouvait, ayant soin seulement d'être toujours propre. On ne pouvait l'accuser d'employer à sa toilette le produit de ses quêtes.
Quand il fut bien reçu quelle était folle , on conclut qu'il fallait l'enfermer. Mais comment l'enfermer ? Elle
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ne commettait d'autre délit que de mendier. La gloire de sa famille aurait trop souffert , si on l'eût mise entre les mains des gendarmes et livrée aux tribunaux. Heureusement M. le maire était en même temps député , et il y avait dans le cousinage quelques patriciens à 200 fr. d'impôt. Ils allèrent dire tout net à ce tribun quel service on attendait de lui, et le trouvèrent enchanté d'obliger de fidèles électeurs.
La bonne Joséphine est maintenant détenue à l'hospûre des fous pour le reste de ses jours. La maladie est bap>tisée : monomanie religieuse. Ses parents payent gétiéreusement sa pension : ils veulent qu'elle soit bien. Cest un sacrifice dont tous les honnêtes gens leur savent gré, dont M. le maire les loue, dont M. le curé lui-même leur tient grand compte lorsqu'il parle d'eux. Et comme une bonne action trouve toujours sa récompense, ces parents sont délivrés de l'ennui de voir une personne de leur sang tendre la main par les rues; ils n'appréhendent plus qu'elle vende un beau jour son petit patrimoine et le donne aux pauvres ; ils sont sûrs d'hériter.
Le professeur Lerminier se vante d'être un sage ennemi des vieilles superstitions chrétiennes. Ce philosophe n'aborde plus la chaire : un ouragan de pommes cuites l'en écarte; les étudiants ne veulent point le voir. Mais, à l'abri des projectiles que sa personne attire , dans le calme du cabinet, il s'évertue à discipliner les combattants. Il dit aux Quinet et aux Michelet : « Vous n'y entendez rien ; ce n'est pas ainsi que vous ferez du mal à l'Église. Vous, Quinet, vous laissez trop voir que vous cherchez les applaudissements ; vous l'ourrez les Jésuites dans vos leçons,
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comme les vaudevillistes qui cachent dans le couplet final «ne pointe contre les Anglais, afin de faire applaudir un piètre ouvrage. Ces Jésuites, dont vous vous servez trop, on s'aperçoit que vous ne les connaissez pas ; vous n'avez lu qu'en courant les constitutions de saint Ignace. Et puis les catholiques peuvent toujours vous répondre que vous parlez comme un protestant , et que les mêmes raisons par lesquelles vous condamnez les Jésuites peuvent s'appliquer à la religion catholique elle-même. Prenez-y garde^ vous vous enferrez ! — Quant à vous , Michelet , vous n'êtes point fait pour ces discussions. Vos paroles dénoncent des préoccupations profondes et mélancoliques ; elles respirent une mystique tristesse ; vous écrivez d'un style amer, heurté, en désordre... Prenez des bains.
« Pour moi, poursuit l'habile homme, j'emploie d'antres procédés; je me rends d'autant plus redoutable à nos adversaires que je leur fais équitablemeut leur part, et que j'ai pour eux une désespérante et magnanime justice. »
Ayant ainsi posé la théorie, le professeur Lerminier passe à la pratique. Il rend d'abord justice à l'Église : ' Elle s'occupe activement de charité sociale, et se met à « rivaliser avec les philanthropes. On retrouve son ac- « tion dans la Société de saint Vincent de Paul , l'Œuvre «des Amis de l'enfance, l'Œuvre des nouvelles Accou- « chées. » En voilà déjà plus que n'en saurait faire toute la philosophie; mais le professeur Lerminier veut être magnanime , et 11 n'oublie pas , dans cette énumération , « les Dames du Bon Pasteur pour les filles repenties, » Voilà des choses que le professeur trouve permis de louer hautement. La force de son coup d'œil lui fait bien reconnaître « dans toute cette charité le désir d'avoir la main ' partout, désir qui n'abandonne jamais l'Église; - mais il
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couvre l'Église de son pardon, parce que « cette ambition «conduit au bien, et se rencontre heureusement avec « l'esprit de l'Évangile. » On ne saurait être plus gracieux.
L'Église a encore d'autres ressources. « Elle ne néglige '< pas de frapper les sens et les imaginations, en augmen- <. tant la magnificence de ses cérémonies. La peinture, la «sculpture, la musique, viennent, grâce à la générosité « du gouvernement, rehausser l'éclat des temples ; » l'éloquence « théâtrale » des prédicateurs attire les femmes , les femmes attirent les hommes ; et le clergé , voyant ce concours , se croit bien fort.
Mais qu'est-ce que cela pour lutter contre la philosophie, et surtout pour lutter contre l'Université, « ce corps «■ laïque nombreux , tenu en haute estime par le pays , « expression légale et savante de la science du siècle ? » L'Église sent sa faiblesse; voilà pourquoi «elle attache « son sort à celui des Jésuites. » Malheureusement pour l'Église, les Jésuites n'ont parmi eux « ni prosateurs, ni «poètes, ni penseurs; » trois espèces qui ne se rencontrent et ne sont légales que dans l'Université.
Des prétentions exagérées et une impuissance extrême ; une habileté secondaire , mais point d'idées grandes ; des philanthropes, mais point de prosateurs ; des prédicateurs, mais point de poètes ; des théologiens, mais point de penseurs ; des Jésuites , des frères de la Doctrine chrétienne , des missionnaires, des sœurs de Charité , mais aucun Michelet, nul Quinet, pas l'ombre d'un Lerminier : voilà le triste état de l'Église. Combien le coup d'oeil change , si nous regardons la philosophie 1
Le professeur Lerminier ne nous développe pas les splendeurs de la philosophie. Soit qu'il y ait senti quelque
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embarras à cause de la majesté du sujet , soit qu'il ait voulu échapper à la nécessité de célébrer sa propre louange, il se contente de dessiner les deux portraits dont j'ai donné plus haut le crayon , Michelet le malade et Quinet le protestant : colonnes l'un et l'autre de la philosophie; poètes, prosateurs et penseurs «légaux» l'un et l'autre; mais petites colonnes, petits prosateurs, petits penseurs , à côté de ce prodigieux professeur Lerminier ; ce qui donne une idée du reste. Car si Michelet et Quinet ne sont dans la philosophie que des écoliers que l'on redresse, qu'est-ce, je vous le demande, que M. Lerminier, que M. Cousin, et que l'amoureux Navet?
Sans s'arrêter donc à faire voir la disproportion des forces entre l'Église et la philosophie , le professeur Lerminier, au nom de tous les philosophes, déclare le catholicisme bien imprudent de se donner de tels adversaires :
Toi, l'attaquer à moi ! qui t'a rendu si vain ?
L'archevêque de Paris (1) adresse aux philosophes ce défi cruel : « En fait d'erreur, vous n'avez rien inventé '< qui ne fût connu avant Jésus-Christ. Vous n'avancerez « pas, soyez- en assurés, en vous revêtant de ces vieux «■ et impurs lambeaux dont il a délivré l'humanité. Des « discussions sans fin sur des systèmes qui n'ont pas pro-f « duit une idée nouvelle depuis quatre mille ans , ne vous «donneront pas un progrès nouveau. « Le professeur Lerminier s" en prend à cette parole, qu'il trouve dure, peu modérée, impolitique, irritante. II s'écrie que, s'il ne se retenait, il ferait des questions qui pourraient être fâcheuses : « Il demanderait pourquoi donc la religion « chrétienne a fait tant d'emprunts à cette stérile philo-
(1) Le grand archevê(|iie des barricades.
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« Sophie ? pourquoi l'on a enté Platon sur l'Évangile ? « pourquoi l'Evangile rappelle-t-il si souvent la morale «du Portique? pourquoi des aveux sans nombre échap- " pent - ils sur ces ressemblances à Lactance , à saint «Augustin, à saint Jérôme?» Mais l'illustre banni du collège de France , considérant sans doute avec pitié la faiblesse de l'Église et son manque absolu de prosateurs, de penseurs et de poètes, « sera plus sage que ceux qui attaquent la pensée humaine si vivement, » et « n'insistera pas pour aujourd'hui sur ces problèmes redoutables. » On voit que le professeur Lerminier sait discuter. Il tire parti même de ce qui n'est bon à rien, ou ne servirait qu'à le compromettre. Les lecteurs candides de la Revue des Deux Mondes se disent : « Quelle formidable réserve ! et que deviendrait en effet l'Église , s'il voulait l'accabler de la morale du Portique et des aveux de Lactance?» En même temps il évite de déclarer trop net que, s'il ne reconnaît pas la divinité de Jésus-Christ, il est prêt à confesser la divinité de Platon.
Il y a une autre maxime de l'archevêque, que le professeur Lerminier se croit obligé de combattre et d'anéantir sans ajournement. « La morale, dit le prélat, étant indissolublement unie au dogme catholique, ceux-là seulement qui sont chargés d'enseigner le dogme peuvent enseigner la morale : l'enseignement moral et religieux appartient donc nécessairement au sacerdoce, et le sacerdoce doit encore intervenir dans l'enseignement des lettres et de la philosophie, pour le préserver, par la morale, de tous les vices qui peuvent le rendre inutile et funeste. » Ce discours suffoque le professeur Lerminier. Il y revient plusieurs fois, et toujours il le déclare intolérable. Son étonnement iinit même par lui faire perdre le magnanime
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et docte sang-froid dont il se pique : Voilà , s ecrie-t-il, ce que soutient aujourd'hui l'Église , en face de la France et du Gouvernement ! Eh! libre penseur, en face de qui donc voulez-vous que nous soutenions nos pensées ? Vous voilà bien échauffé sur cette audace de l'Église! On dirait que vous n'y savez, au fond, comme le IVational ou le Journal des Débats , d'autre réfutation solide qu'une bonne saisie du temporel.... Je remarque qu'en toute discussion avec l'Église, philosophes et libéraux sont également prêts, sont toujours prêts à requérir les gendarmes et les huissiers. Monseigneur l'archevêque le dit bien : Ils ne font aucun progrès! Depuis dix-huit siècles et plus qu'ils disputent contre l'Église , la menace , l'injure , les menottes, les verrous, la corde, le fer sous toutes les formes, leurs premiers arguments, sont encore leurs meilleurs arguments.
Le professeur Lerminier ne reste cependant pas tout à fait sans réplique d'un autre genre. Voici ce qu'il trouve, « pour être aussi net dans sa réponse que l'archevêque de Paris l'a été dans ses affirmations ; » et ceci mérite d'être écouté ; jamais universitaire n'a fait profession de foi plus franche : « Il n'est pas vrai que la mobale soit indissolublement UNIE AU DOGME CATHOLIQUE. » Il u'cst paS
vrai ! Rien de plus clair.
Mais , Monsieur , détachée du dogme, dépourvue d'origine et de sanction divines, la morale nous paraît une pure billevesée. Ne soyons pas sincère à demi. Au fond, y a-t-il une morale? S'il y en a une, qu'est-ce que c'est? d'où vient-elle ? « La morale, reprend le professeur Ler- « minier, est une science qui relève des lois de l'esprit et «1 de la conscience ; donc , elle ne saurait être confondue t avec la religion révélée. » Un enfant du catéchisme, à
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qui l'on demanderait ce que c'est que la morale, réciterait les dix commandements, ou dirait en moins de mots : « La morale est l'accomplissement des lois de Dieu notre créateur, par lesquelles il nous défend de nuire au prochain , et nous ordonne, au contraire, de l'aimer comme nousmêmes. » Mais cette définition est vulgaire, il y manque la largeur et la précision philosophiques. La morale est une science qui relève des lois de Vesprit et de la conscience. Dans cette formule, le sentiment humain se joue infiniment plus à l'aise; il ne reçoit pas d'en haut la loi qui l'oblige ; il la fait lui-même, et tout homme a la sienne, car c'en est une encore de n'en avoir pas. Étonnez- vous maintenant qu'autre soit la morale catholique, autre la morale universitaire. L'Église a son esprit, l'Université a le sien.
« La morale, continue le professeur Lerminier, ne sau- « rait être confondue avec la religion révélée ; et c'est le « travail de la raison de l'homme et des sociétés, depuis « trois siècles , à' opérer cette scission, que la révolution « française a définitivement établie dans nos mœurs et « dans nos institutions. » Je ne m'inscris pas en faux contre cette parole ; je fais seulement remarquer que l'universitaire parle pour lui et sa corporation. Quant à la scission qu'il dénonce , elle est réelle, mais elle n'est pas générale. Cependant « on aperçoit toutes les conséquences « de ce grand fait. « Oui. Les conséquences de ce grand fait sont de plus en plus visibles dans les assemblées politiques, dans l'administration , dans la littérature , dans les tribunaux de commerce , et dans les cours d'assises. En tous ces endroits-là, où les enfants de l'Université dominent par l'adresse et par le nombre , le monde voit éclater les conséquences d'une morale parfaitement af-
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franchie de tout rapport avec la religion révélée , et qui ne relève plus que des lois de l'esprit Or , dit le profeswur Lerminier pour conclure, « puisque la morale n'est « pas indissolublement unie au dogme catholique et s'en « distingue, le gouvernement civil n'est plus frappé d'in- « capacité pour poser les bases de l'éducation ; il n'est <> plus réduit au rôle de maintenir l'ordre matériel dans • la société, et d'y faire, pour ainsi parler, la patrouille : « lui aussi a sa mission morale, son sacerdoce intellec- « tuel. »
Comment le gouvernement civil exercera-t-il ce sacerdoce, dont les dogmes relèvent de la raison , de l'esprit, de la conscience , de tout ce que Ton voudra , excepté de la religion révélée? Avant de nous le dire , le professeur Lerminier veut faire quelque chose encore pour l'Église. On a vu qu'il la trouve bonne à certaines œuvres : le soin des pauvres , des enfants abandonnés , des nouvelles accouchées, des filles repenties. Il lui livre également les esprits incultes , les âmes tendres, les imaginations vives. • La religion leur inculque, dit-il, les vérités mo- « raies sous une forme qui échappe à toute discussion, « car la religion révèle , et elle ordonne. Ce dogmatisme « est salutaire , digne du respect de tout homme qui a « réfléchi sur la nature humaine et la société. * Il vient de déclarer que la morale ne saurait être confondue avec la religion révélée , mais il s'agissait des esprits d'élite ; maintenant il parle en faveur des esprits incultes : il veut que les nouvelles accouchées , les filles repenties et les idiots aient leur petite lanterne pour se distraire et se conduire, comme les rois de l'intelligence ont le grand soleil de la philosophie pour s'éclairer et voler dans la lumière. Par pitié pour les crétins, il consent qu'on n'é-
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teigne pas l'insuffisant flambeau qu'ont porté les Augustin, les Jérôme , les Ambroise, les Thomas d'Aquin, les Fénelon, les Bossuet, les De Maistre, et quelques autres ; sa lueur, faible et incertaine, mais douce, convient à des yeux infirmes. Voici le fait des gens supérieurs : « Ni « les surprises de l'imagination, ni les émotions de l'âme, « ne suffisent pour les mener. Chez eux, la raison domine « avec ses exigences et ses lois : elle observe, elle analyse, « elle décompose ; puis elle se met a eeconstruibe le n monde qu'elle a. décomposé. »
N'est-on pas émerveillé de cette définition sur laquelle il s'agit d'asseoir toute la morale de l'éducation publique? Au sortir de la rhétorique , et même avant qu'elle soit finie, on prend des écoliers qui ne sauraient être des esprits incultes ni des âmes tendres , et encore moins des imaginations vives, ayant déjà vécu plusieurs années sous le tan universitaire ; on leur enseigne l'observation, l'analyse, la décomposition; puis ils se me tient à reconstruire le monde qu'ils ont décomposé. De quelle façon, par quels procédés observeront-ils , analyseront-ils, décomposeront-ils? et comment aussi reconstruiront-ils? A la façon sans doute de leurs professeurs , lesquels analysent et décomposent comme des chimistes, par l'emploi des dissolvants. Les professeurs fourniront leur méthode ; après quoi l'écolier sera libre de refaire, comme il pourra, le monde moral, et de s'y gouverner comme il l'entendra.
Cette science est dès à présent assez pratiquée , et les résultats en sont assez visibles, pour que je donne à l'Université un conseil de salut public. Au train dont va la scission entre la morale civile et le dogme chrétien , une nouvelle chaire sera bientôt indispensable dans les collèges livrés au sacerdoce de l'État : il faudra compléter le
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cours de philosophie par un cours de législation pénale.
En résumé, le professeur Lerminier constate ce point : que l'Église persiste à unir la morale au dogme catholique, taudis que l'Université nie implicitement le dogme y et veut formellement que la morale s'en sépare. C'est là le fond de la querelle, tel que les catholiques l'ont toujours dénoncé. Voilà pourquoi l'f^lise réclame la liberté d'enseignement, voilà pourquoi l'Université tient à conserver le monopole. J'ai tiré du professeur Lerminier ce que je voulais de lui. Que nous importent ses idées particulières sur l'ambition, l'ingratitude et l'ignorance de l'Église, sur le sacerdoce de l'État, sur la pauvreté de nos œuvres et la beauté des œuvres de la philosophie? Cela vaut exactement les prétendues objections fournies, contre la divinité du christianisme, par les ressemblances de la morale du Portique avec celle de l'Évangile- Sans réfuter ce fatras, il suffit de le montrer ; et il est trop prouvé que l'Université , dont ce sont là les doctrines , est indigne d'élever des enfants chrétiens.
Laissons passer le sophisme et l'insulte. Oui, nos prêtres sont ignorants ; oui, notre culte n'est qu'une pompe vaine ; oui , notre morale , indissolublement unie au dogme catholique, est de trois siècles en arrière des progrès de l'esprit humeiin. Avez- vous tout dit? — Voici ce que nous avons à répondre : Ces prêtres sont nos prêtres, ce culte est notre culte, ces croyances sont nos croyances ; nous les aimons, et nous y sommes attachés plus qu'à la vie. Toutes les paroles que vous proférez contre ces chers objets de notre vénération ne sont, à nos yeux, que d'ineptes blasphèmes ; vous nous faites pitié quand vous parlez ainsi. Mais lorsque nous pensons que vous voulez empoisonner de ces doctrines l'esprit de nos enfants , et
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que c'est là votre travail de chaque jour, vous nous faites horreur , et nous renouvelons devant Dieu le serment d'échapper à ce joug.
Jamais plus injurieux despotisme pesa-t-il sur l'âme humaine? Quoi ! nous avons dans l'esprit et dans le cœur tous les principes, toutes les vérités qui font l'homme de bien, l'homme heureux, et qui, assurant le bonheur et la probité de l'individu , garantissent la paix des États ; et ces éléments de vie et de gloire restent captifs, inutiles, sont atteints de langueur et menacés de mort, par une ligue de rhéteurs et de bouffons, que le monde mésestime, qui se méprisent entre eux, qui n'ont point de talent, et qui cependant parviennent à ranger de leur parti un pouvoir que l'on ne sait plus de quel nom caractériser, tant est étrange l'obstination qu'il met à fermer les yeux sur l'intérêt de la société et sur ses propres intérêts.
Mais, encore une fois, qu'importe? Les choses en viendront à ce point que l'on verra désormais presque immédiatement tourner au profit de la cause chrétienne tout ce que l'on essayera contre elle. Pour contester aux catholiques le droit de faire élever leurs enfants par les mains à qui l'Église a confié cette tâche auguste , il faut que l'Université calomnie la religion et l'Église ; et plus elle les calomniera , plus les catholiques sentiront le besoin de lui arracher leurs enfants. Il faudra bien leur céder un jour, et ce jour est proche. Malheur à qui voudrait l'éloigner par un de ces grands attentats contre la liberté des consciences , qui semblent assurer les triomphes du mal ! De telles victoires , quoique aisées , ne s'obtiennent pas sans procurer à l'Église des confesseurs et des martyrs ; et quand tout semble mort ou vaincu , quand l'iniquité règne et ne se connaît plus d'ennemis, il reste sur la
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terre, dans l'ombre, la prière et les gémissemeots des saints ; dans le ciel , Dieu et ia foudre.
M. Pigeot , banquier, peut trouver dans Paris, du jour au lendemain , un million sur sa signature. Il est adjoint au maire de son arrondissement , lieutenant-colonel de la garde nationale , vice-président d'un comité de bienfaisance , officier de la Légion d'honneur, seigneur de village en Normandie, mari de madame Pigeot, qui voit des gens de lettres ; père de mademoiselle Pigeot , déjà refusée à deux jeunes fils du faubourg Saint-Germain, et qui n'est point téméraire d'aspirer h l'amour d'un juif. Il est capable, députable, honorable ;'on le connaît à la cour, il tutoie un ministre, il parle les mains dans ses poches, il dit qu'il sort de rien , ce qui signifie qu'il est quelque chose; il porte avec dignité sa figure rougeaude et ses cheveux gris. Ses idées sur les besoins du temps et sur l'avenir du monde sont claires et arrêtées. La question religieuse ne le prend pas au dépourvu. Officiellement il respecte l'Église, et tient qu'il faut une religion pour le peuple ; mais il déteste la superstition. Point de moines : ce sont de pieux fainéants ; point d'associations religieuses : ce sont des clubs où l'on conspire pour Henri V ; point de collèges ecclésiastiques : on y enseigne des pratiques puériles, l'esprit humain s'y dégrade, le caractère français s'y abâtardit. Pigeot , encore , n'aime point ces réunions pieuses où les femmes se rendent , négligeant leur ménage ; où l'on veut attirer les ouvriers, au grand détriment du travail. Qu'il méprise ces momeries ! Qu'il est agréable et fécond lorsqu'il vient à parler de ces associations aux noms ridicules, et le Sacré-Cœur, et l'Archiconfrérie, et les frères
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de la Bonne Mort , et les pénitents bleus , et les pénitents gris, et les pénitents verts ! Pour lui , Pigeot, il ne manque à aucune des séances de la société des Aimables Pourceaux , dont il est membre fondateur.
M. Pigeot l'aîné ne hait plus la noblesse : il est trop au-dessus d'elle , et l'on sait qu'il a refusé de greffer son bourgeon sur une souche héraldique ; faisant même, à ce propos , remarquer (car il est plaisant et ne fréquente pas sans fruit le Vaudeville) que tous les écussons des croisades ne valent pas ses écus. Mais son frère , M. Pigeot cadet, manufacturier, membre du conseil général de l'Ouest , chevalier de la Légion d'honneur et profès de l'ordre des Aimables Pourceaux , déteste encore « la caste nobiliaire ; » les abus de la féodalité lui sont présents, il les rappelle et s'en indigne.
Ce second Pigeot habite , aux environs de la ville, une commune dont il est maire , et dont le territoire presque entier lui appartient. Tous les habitants relèvent de lui , ou comme ses débiteurs, ou comme ses locataires, ou comme ses ouvriers. Il possède là un vaste château, pourvu encore de ses vieilles tours , qui lui inspirent de belles tirades sur l'insolence des « hobereaux , » logés , avant « l'immortel réveil de 89 , >> dans ce séjour, devenu magnifique sous sa main. Son parc , agrandi de vingt arpents arrachés aux paysans par l'usure, se déploie harmonieusement sur le versant de la colline, et s'étend jusqu'à l'usine , élevée sur la rivière , assez loin pour que le bruit éternel des marteaux et des roues n'empêche point Pigeot d'entendre dans le jour bourdonner ses abeilles , et dans
la nuit ses rossignols chanter. Deux chemins conduisent du château à l'usine : l'un à travers le parc, sablé, ratissé, bordé de plates-bandes, ombragé d'arbres à fleurs, travail gratuit des ouvriers négligents, condamnés à la corvée en guise d'amende : ce chemin ne sert qu'à M. Pigeot , pour le cas où il lui plairait de visiter son usine. Le second chemin , boueux , raboteux , mal en ordre, longeant les murs du parc, est destiné aux ouvriers qui obtiennent une audience du maître. 11 est beaucoup plus long , et fait perdre beaucoup de temps ; mais Pigeot n'est point lésé , car les ouvriers sont à la tâche.
Devant la façade principale du château se développe une pelouse semée de bouquets de saules et d'érables, et ceinte de fossés. Une belle voie carrossable va prendre à demi-lieue la route départementale, que Pigeot, par son éloquence au conseil général , a fait passer dans la commune, à l'endroit juste où les bateaux qui desservent son usine ont un lieu de débarquement plus aisé. La reconnaissance des paysans a voulu faire les frais de ce chemin, par où les invités de M. le maire arrivent sans fatigue chez lui. C'est leur travail du dimanche. Pigeot n'y aurait pas dépensé un centime 5 mais pour récompenser gracieusement ses paysans, je veux dire ses administrés , il a élevé au milieu du chemin, entre quatre vieux chênes, à la place d'une antique croix , une pyramide , dont l'inscription constate la gratitude populaire. » Voilà, dit Pigeot, « comment nous avons remplacé les casse-cous et les pré- « cipices que les gentillàtres laissaient orgueilleusement « entre les chaumières du peuple et leurs nids de vau- « tours. » Le pauvre cantonnier qui veille au bon entretien de la route départementale a grand soin de ce chemin, qui est la propriété privée de M. le maire. Ce n'est pas que Pî-
geot lui donne rien pour ce surcroît de peine, c'est que Pigeot peut le destituer. Il a destitué le précédent cantonnier, vieillard un peu fier, qui négligeait cette besogne, et qui est mort de faim.
Plusieurs récalcitrants ont été punis de la même façon; d'autres ont quitté le pays ; car Pigeot n'est pas un tyran, et lorsqu'il prononce contre quelque « mauvais sujet » la peine de la faim, il ne lui défend pas d'y échapper, s'il le peut, au moyen d'un exil parfaitement volontaire. Pigeot n'a ni sénéchal, ni'pilori, ni potence ; de l'ancienne prison du château il a fait une grange. C'est un endroit encore pourvu de bonnes ferrures, dont la curiosité consiste en un petit grillage donnant sur la chapelle, aujourd'hui changée en écurie. « Là, les prisonniers, dit Pigeot, étaient « contraints d'assister à la messe, et le despotisme clérical « s'associait à la tyrannie des seigneurs hauts justiciers, » Pigeot ne manque pas l'occasion de réciter à ce sujet un chapitre amer, qu'il a compilé dans Dulaure. Son curé l'étantvenu prier un jour d'interrompre, au moins pendant quelques heures, le dimanche, les travaux de la manufacture , il l'en régala. <« Monsieur le pasteur, lui dit-il , on a peut-être laissé pourrir au fond de ce cachot des hommes dont tout le crime était de n'avoir pas voulu entendre la messe. On ouvrait le guichet que voici, pour les forcer à participer aux cérémonies d'un culte que réprouvait leur conscience. Ces temps-là ne reviendront plus. — Ce n'est point , répondit humblement le curé , ce que j'ai l'honneur de demander à M. le maire. — Non, monsieur le pasteur, et vous faites bien. Mais , selon moi , Dieu , qui ne veut point qu'on le serve par contrainte , n'exige pas davantage qu'on l'honore par l'oisiveté. Qui travaille prie : mes ouvriers le pensent comme moi; et
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la manufacture ne suspendra pas ses travaux. Je vous salue. »
Les plaisirs de M. Pigeot sont simples, peu coûteux. Ce n'est pas lui qui se donnerait une meute fastueuse , et qui ravagerait le champ du pauvre en courant le lièvre ou le renard. Il ne chasse pas , il mange ; et , pour se distraire , il admet aux honneurs de sa table les plus jeunes et les plus jolies filles de sa manufacture, où il occupe une centaine de femmes. Les contre-maîtres les lui choisissent , et n'ont pas même à craindre un refus. Grâce au niveau moral qui règne dans la commune , elles désirent plus qu'elles ne redoutent une faveur dont les conséquences leur sont connues. Si l'une d'elles était tentée de résister, elle serait chassée, et non-seulement elle , mais son père et sa mère, et tous ses parents. Plus d'ouvrage chez M. Pigeot; partant, plus de pain. Il faudrait aller à la ville,et pourquoi faire? Pour trouver plus de travail, moins de profit, et les mêmes dangere dans une autre manufacture ; car on sait surveiller une machine, attacher un fil, graisser une roue , porter un fardeau, rien de plus. Apprendre un nouveau métier ? Impossible ! On est trop pauvre, il est trop tard. Et puis ici on a le maître ; ailleurs peut-être n'aurait-on que l'ouvrier. Bref, ce qu'il s'agit de faire, toutes y sont prêtes; personne n'a dit que ce fût mal. Celle qui est choisie reçoit une commission pour le château , et on lui donne la clef du parc ; elle sait ce que cela signifie; elle se pare, et s'élance sur ce chemin charmant, auquel sou père et ses frères ont travaillé , et que l'on dépeint, dans les causeries de l'usine, comme une des merveilles du monde. Pigeot lui donne une robe ; elle est payée au prix le plus élevé du tarif, elle a jusqu'à trente sous par jour ; elle reste aussi longtemps qu'elle
plait. Et lorsqu'elle a cessé de plaire , le lendemain quelquefois, elle revient à l'usine par le chemin du dehors, attristée non pas de son déshonneur, mais de son affront et des railleries qui l'attendent.
Et son père, et sa mère , et ses frères? Hélas ! ils n'y songent pas. Le sentiment de l'honneur n'existe plus dans ces âmes opprimées : il n'y a point d'honneur, point de pudeur, point de fierté , point d'amour, pas même de jalousie. Cette malheureuse enfant n'a rien perdu ; et, longtemps avant qu'elle fût nubile , l'immonde science du mal avait détruit sa virginité. Sa mère lui a donné l'exemple qu'elle vient de suivre, ses frères sont peut-être les premiers qui l'ont corrompue; elle est née du concubinage ou de l'adultère , l'inceste l'a souillée quasi dès le berceau (l).
Une fois, une seule fois, les volontés de M. Pigeot rencontrèrent une âme rebelle. C'était une fille de seize ans, que deux pauvres religieuses, depuis lors expulsées de la commune par arrêté du maire, avaient tendrement élevée. Elle aimait un honnête ouvrier, prêt à devenir son mari. L'un des contre -maîtres, ayant échoué près d'elle, ne trouva pas de meilleure vengeance que de dénoncer à M. Pigeot cette rare beauté. Pigeot commanda qu'on la fit venir ; elle s'y refusa longtemps ; mais il l'avait vue, et voulait l'obtenir. Il l'acheta de sa mère, et parvint à la gagner elle-même à force de promesses et de présents. Elle resta plus longtemps que les autres : cependant elle revint, comme les autres, par le chemin du dehors, acca-
(I) Je n'invente rien : lisez les enquêtes sur la situation morale des classes ouvrières ; lisez la Gazette des Tribunaux; visitez les familles d'ouvriers dans les villes industrielles.
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blée d'une honte qui s'ajoutait aux regrets qui ne l'avaient point quittée. Au bout de ce chemin d'ignominie, elle rencontra, pâle et défait, son ancien amant, assis sur une pierre. Depuis qu'elle était partie, il était venu l'attendre là tous les jours, trop assuré qu'elle y passerait. Eperdue, elle s'agenouilla devant lui dans la boue, et lui demanda pardon. Il se dressa de toute sa hauteur, les cheveux hérissés, les yeux hagards, et s'éloigna sans répondre, en gémissant. A quelque distance, sur un monticule au bord de la rivière, s'élevait une croix, maintenant abattue. Elle y courut, fit une courte prière, et se précipita. On la vit; nul secours n'était possible. Le courant, profond et rapide en cet endroit, l'emporta sous les roues de l'usine, qui la mirent en pièces. Tous ses membres même ne furent pas retrouvés. Le lendemain, celui qui l'avait aimée, informé de sa mort, s'introduisit dans l'usine, et tenta d'y mettre le feu. Ses anciens cîimarades le chargèrent aux assises, les uns parce qu'ils ne l'aimaient pas , le trouvant trop fier, les autres pour faire leur cour à M. Pigeot, très-intéressé à l'issue du procès.
M. Pigeot, s'il l'avait ignoré, aurait connu en cette occurrence l'utilité d'être riche, d'avoir des opinions libérales, et de disposer d'un grand nombre de voix aux élections. Les journaux qui rendirent compte de l'affaire passèrent sous silence les faits importuns au puissant industriel ; le procureur du roi, sentant en lui l'étoffe d'un député et d'un ministre de la justice, fit ressortir la noirceur du nouvel Érostrate : « Messieurs les jurés, la société « vous demande vengeance et protection. Si le forcené « que voici devant vous avait pu accomplir son crime, son • parricide, il aurait non-seulement détruit un établisse- « ment modèle, l'honneur de notre province, mais encore
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« il aurait réduit à la famine toute une population. De tels « attentats, messieurs les jurés . . . , etc. »
L'avocat de l'accusé essaya bien de montrer la manufacture sous un autre jour, et de dire ce qui s'était passé dans l'àme de son client. Mais c'était un magistrat démissionnaire, soupçonné de jésuitisme, et la chaleur de Juillet faisait encore bouillir toutes les cervelles de province. Le procureur du roi l'écrasa d'un argument qui faisait perdre à ce malheureux avocat toutes ses causes. « Chacun sait, dit-il, que maître un tel ne trouve rien de bon dans l'ordre nouveau, et qu'il condamne une société assez folle pour avoir aboli la corvée , la dîme et le droit du seigneur. » Cette phrase emporta le verdict du jury. L'accusé fut déclaré coupable, mais sans préméditation. Il meurt au bagne.
Les sœurs de Bon-Secours , qui gardent les malades à domicile, sont gaies comme des oiseaux. Il semble à beaucoup de gens que, vivant dans le monde, et pourtant l'ayant quitté , elles doivent éprouver parfois , souvent même, un immense regret d'en être réduites au spectacle de tant de délices. C'est tout justement le contraire qui arrive. Par la grâce d'en haut, le contact du monde leur est salutaire, comme à d'autres la solitude. Ce que Dieu garde , il le garde bien ! Je me suis entretenu avec une demi-douzaine de ces bonnes sœurs. Le monde ne leur inspire nulle envie d'y rentrer. Tout ce qu'elles y voient le leur rend triste et méprisable. Elles en connaissent les amertumes, les douleurs, les vilenies ; pour le reste, s'il y a du reste. Dieu met un voile sur leurs jeux. Leur habit engage aux épanchements ; elles reçoivent de sombres
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confidences. Le malade leur confie ses chagrins ; et ceux même qui ont la santé leur révèlent, sur des existences en apparence dignes d'envie, plus de secrets douloureux qu'elles n'en désirent savoir. Combien de maux de l'éme pansés et guéris par elles, en même temps que les plaies du corps ! combien de maisons où elles avaient trouvé en entrant la maladie et le doute, où elles ont laissé en sortant la santé et la foi !
Leur plus grande peine n'est pas toujours de passer les nuits au chevet des mourants et des morts, d'ensevelir les cadavres, d'entendre durant ces longues veilles les membres du mort craquer et se détendre, de voir le coi*ps se corrompre , s'enfler, se dissoudre , éclater quelquefois , et de rester au milieu de l'infection qu'il répand; c'est de voir le moribond méconnaiti'e jusqu'au dernier moment le grand Dieu dont la clémence peut encore changer son éternité; c'est de recevoir les recommandations stupides des parents, qui supplient la sœur de ne pas « effrayer le malade » en lui parlant de prêtres et de confession ; c'est de lutter en vain contre l'infamie de ces parents qui s'opposent aux désirs du malade lui-même. Beaucoup de familles les appellent, par ce seul motif qu'elles leur font la grâce de ne point soupçonner leur probité. On pense si peu à la religion, qu'on va jusqu'à leur demander d'ôter leur voile, qu'on trouve trop lugubre.
En gardant le malade, les sœurs travaillent, et le produit de ce travail est pour les pauvres. Elles font les ti"ois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance; au bout de dix ans, elles en ajoutent ordinairement un quatrième, celui d'aller sans objection partout où on les enverra. Ce vœu, du reste, est tacitement fait par toutes, et sur-le-champ. Lorsqu'on vient demander une sœur, la supérieure dési-
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gne celle qui doit partir, et à l'instant elle part, il n'y a jamais de refus, jamais d'observations. Si l'on mettait au concours les maladies contagieuses, on ferait des neuvaines et des pénitences pour les obtenir. Mais quoi ! ce concours existe. A quoi tendent ces continuels efforts de vertu, sinon à mériter les postes les plus périlleux? A qui ces postes sont-ils donnés, sinon aux plus méritantes ?
Les sœurs de Bon- Secours se sont dévouées pendant le choléra. Une seule a été atteinte , elle a guéri. Toutes voulaient bien mourir.
Je n'ai encore rien lu contre ces religieuses. Aucun journal à ma connaissance, aucun professeur de morale, aucun feuilletoniste, aucune femme de lettres séparée de corps, ne les a insultées. Cela viendra. On finira par trouver qu'elles espionnent dans nos maisons pour le compte du parti prêtre ; qu'elles abusent de la faiblesse des malades pour leur extorquer des actes de superstition ; qu'elles séduisent les jeunes filles pour les faire entrer dans leur ordre ; enfin, qu'elles portent préjudice à la corporation si respectable des gardes malades. Vous verrez ! Elles ont un beau couvent, un jardin, une jolie église; c'est trop de richesses, et déjà M. Taschereau demande qu'on mette la main dessus (l).
Le beau Clinias s'est lancé d'une si furieuse ardeur dans les plaisirs, qu'il est vieux avant quarante ans. Ses dents
(1) Un jour qu'il était question, dans l'ancienne chambre des députés, de certaines propriétés appartenant aux communautés religieuses, M. Taschereau, niù d'un beau zèle, s'écria : Vienne une révolution, nous mettrons la main dessus ! Aujourd'lmi M. Taschereau est conservateur, mais il a des remplaçants.
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branlent, ses cheveux sont tonabës; ce qui reste de poil à son menton bourgeonné grisonne affreusement ; cette vieillesse, que n'amenèrent point les années, est hideuse à voir, comme les chemins de traverse par où elle est accourue. Quand le beau Clinias parle, un souffle de mort s'échappe de ses lèvres livides. Il marche chancelant et courbé; sa main tremble. On ne remarque d'encore jeune en lui que les yeux, larmoyants et bordés de rouge, mais allumés d'un feu cynique dont il épouvante toute honnête femme qu'il regarde. Il est criblé d'ulcères inguérissables ; il ne digère, ni ne dort, ni n'est éveillé ; il sommeille dans les épines de cent diverses douleurs. L'art de Ricord est impuissant, la maladie est sans espoir: c'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Voulez-vous entendre de belles invectives contre les prêtres , contre les moines , contre les vierges sacrées , prêtez l'oreille aux discours de Clinias. Ses ulcères assurément ne rendent rien d'aussi épouvantable que le fiel qui s'épanche de son àrae; la rage qui l'anime est si constante et si forte, qu'il en devient éloquent. Depuis que son malheur le retient au coin du feu , il fait des études. On le trouve entouré de potions et de livres impies qu'il apprend par cœur , et dont il vomit continuellement les venins, devenus plus acres après qu'ils ont séjourné dans sa pensée. Clinias s'est exposé au grand air, il a affronté la sainte lumière du jour et parcouru toute la ville , afin d'ameuter les conseillers municipaux contre le projet de quelques gens de bien qui veulent appeler les religieuses du Bon-Pasteur, dont la mission est de recueillir et de relever les filles perdues. « Quoi! dit Clinias, n'avons-nous pas assez déjà ici de ces béguines, de ces intrigantes? Elles séduiront vos filles, elles troubleront vos ménages,
elles s'empareront des parents dont vous devez hériter! Ne les appelez pas , ne les laissez point venir ; chassez plutôt les autres ! » On l'écoute avec grande attention, on trouve qu'il raisonne juste, qu'il parle bien, qu'il est savant Sa renommée grandit, c'est celle d'un bon patriote , d'un libéral très-éclairé. Les Sœurs ne viendront point, et Clinias finira par entrer à la Chambre, s'il ne se dissout un de ces jours.
« Le Seigneur m'a dit : « Ne me priez point de faire « grâce à ce peuple, parce que je veux les exterminer par « l'épée, par la famine et par la peste. « Alors je dis : « Ah! ah! ah! Seigneur, mon Dieu! Les prophètes leur disent sans cesse : Vous ne verrez point l'épée, et la famine, ne sera point parmi vous; mais le Seigneur vous donnera dans ce lieu une véritable paix. » Le Seigneur me répondit : « Les prophètes prophétisent faussement en « mon nom : je ne les ai point envoyés, je ne leur ai point « ordonné dédire ce qu'ils disent, et je ne leur ai point « parlé : les prophéties qu'ils vous font sont des visions « pleines de mensonges, des divinations, des illusions, des « fraudes de leur cœur séduit. C'est pourquoi voici ce que « dit le Seigneur touchant les prophètes que je n'ai point « envoyés , et qui disent en mon nom : « Le glaive et la « famine ne ravageront point cette terre ; « ces prophètes « périront par le glaive et par la famine ; et les corps de « ceux à qui ils prophétisent seront jetés dans les rues de « Jérusalem , après avoir été mis à mort par la famine et « par le glaive , sans qu'il y ait personne pour les ense- « velir. »
Je viens de lire ce passage de Jérémie, dans l'office du
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lundi saint. Ce matin, j'ai lu tout autre chose dans les journaux ministériels. Appuyés sur le dernier vote de confiance, ils disent que rien n'est en péril, que la société est grande et prospère , que ses prospérités et ses grandeurs vont croissant. Quel danger , en effet, peut nous atteindre ? Le ministère est consolidé , la majorité est de cent voix 1
Cependant , s'il fallait parier , je parierais pour Jérémie. Dieu n'a point parlé aux prophètes ministériels. Je crains le glaive, je crains la famine; Jérusalem ne me parait pas U!i lieu sûr.
Mais qui démentira les faux prophètes ? qui forcera cette société d'entendre la vérité? Elle hait et méprise la vérité, elle ne veut point l'entendre.
Elle se cache à elle-même les ulcères qui la dévorent, elle en tire vanité. Elle s'est écartée de Dieu , elle s'est confiée , pour se conduire, à sa propre sagesse. Qui lui dira ce que c'est que sa sagesse?
Non que les moralistes lui manquent ; ils abondent au contraire, et sont une de ses plaies. Ils lui prêchent, en haine de l'Église , une morale au rabais , qu'ils ont faite eux-mêmes, et qui ne sert qu'à mettre en repos les consciences tourmentées d'un reste de vertu.
Non qu'on ménage ses vices : tous les jours on lui en affiche quelque peinture nouvelle. Les théâtres ne vivent pas d'autre chose; les livres enchériraient, s'il était possible, sur l'épouvantable vérité. Quel remède proposent tant d'Aristophanes? Ils sont eux-mêmes plus effrontés que leurs tableaux. L'esclave ivre n'inspire plus aux enfants de Sparte que le goût de l'ivresse; la peinture du vice en est devenue la prédication.
On ne sait plus que le mal est mal.
On souffre. Les meilleures âmes sont incertaines, sont chancelantes, et ne savent ni quelle maladie les ronge, ni pourquoi elles conservent encore, contre tout exemple et toute raison (elles-mêmes l'avouent) , un reste d'honnêteté. Il s'en rencontre, chose lamentable, qui se disent hautement fatiguées de leur vertu , qui s'en plaignent comme d'un don funeste. La paix de la conscience ne semble pas une compensation suffisante du bonheur outrageux des intrigants.
La société, telle que l'ont façonnée les philosophes du dix-huitième siècle, n'est qu'un assemblage d'individus égoïstes, qui ont lâchement accepté une loi d'enfer : la loi de se nuire réciproquement. Constituée sous ce joug horrible, vainement la pitié gémit dans ses entrailles, vainement la voix formidable de la nécessité y rugit. L'égoisme réduit à l'impuissance tous les élans de la charité , tous les efforts de la raison. L'égoisme a pris des positions inexpugnables, — et les destructions deviendront nécessaires, parce que les améliorations sont impossibles.
L'autorité qui reste est un pouvoir à la fois craintif et cynique, facile proie des prétoriens du suffrage électoral, dont la légitimité, contestée par ceux qui ne l'exercent pas, semble douteuse à ceux qui l'ont en main, tant ils ont peur de s'en servir franchement. Quiconque s'en empare l'affaiblit, et va se retirer tout à l'heure pour l'affaiblir encore. On y entre pour soi et sa coterie, on s'y occupe de soi, on y vit au jour le jour ; ce serait peu d'y gaspiller le présent, on y gaspille l'avenir, en haine de l'inévitable héritier qui déjà frappe à la porte. Peu de force, point d'ascendant ; la ruse pour arriver à la tyrannie ; pas une inspiration qui concilie la confiance et le respect ! Prophètes de la prospérité, croyez-vous en vous-mêmes?
PEBSÉCUTBUBS. #19
Un cri général s'élève : « Que faire? » Mille voix répondent. Chacune ouvre un a^is différent, que réprouvent unanimement les autres. Le seul accord possible de tant de doctrines, leur œuvre commune et uniforme, est de miner dans ses bases les plus profondes l'ordre actuel, qui croulera un jour tout d'une pièce; il n'en restera rien. ÎSÏais que feront-elles de leur victoire, toutes ces stérilités? Jérusalem, Jérusalem , tu le sauras trop tard ! Le bras droit de l'impiété, c'est le glaive; son bras gauche, c'est la faim. Quand sa langue traîtresse a tué les âmes, alors ses bras s'allongent ; ils atteignent les corps. Point de sépulture pour ceux qu'ils ont frappés.
Heureux en ces jours sombres, heureux les fils de l'espérance ! Dans le sillon creusé par la charrue à travers les demeures des hommes, ils verront tomber le grain de la moisson future ; par delà la fumée du feu et la poussière des ruines, ils apercevront la vie et la paix.
Déjà même, prophètes par la grâce du baptême, ils voient ! Ils voient la société de l'avenir se développer dans les splendeurs de l'Évangile, comme le voj'ageur fatigué voit, sous un rayon de soleil, apparaître aux limites de l'horizon la cité magnifique où peut-être il n'arrivera pas. Il la voit; il en compte les clochers et les édifices ; le chemin qu'il suit y mène certainement ; mais il en est loin encore, ses forces peuvent l'abandonner. Qu'importe? il se tourne vers ses frères, égarés dans les profondeurs de la nuit et du désert, et leur signale en mourant la route du Seigneur.
Je te vois et je te salue, Jérusalem nouvelle! Tu ne seras pas inaccessible à la plaintive humanité. Je te vois, et je connais le mot devant lequel tes portes d'or s'ouvri-
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ront aux peuples affamés de justice et d'amour. L'égoïste ne franchira point ton enceinte, mais elle recevra quiconque y voudra conduire un frère. La sagesse impie a dit aux hommes : Chacun pour soi! Tous et chacun se sont perdus. Mais lorsque la charité chrétienne écrira sur leur bannière : Chacun pour tous, tous pour chacun ! Alors chacun sera pour Dieu, Dieu sera pour tous, et les multitudes seront accueillies dans le sein qui peut bercer et allaiter le monde comme un petit enfant.
Ceux qui crieront que je suis un autre rêveur, sont les insensés qui ne connaissent point la loi de Dieu. Dieu a dit aux hommes : Aimez-vous; les hommes peuvent donc s'aimer. Dieu n'a rien commandé d'impossible.
L'homme qui vous outrage aujourd'hui , mon Dieu , est celui qui vous outragea toujours. Votre loi changea les cœurs, et les peut encore changer. Nul ne sait mieux que moi qu'il n'en est pas de si rebelle et de si perdu, que vous ne sachiez ramener à votre lumière et à votre amour. Il ne vous est pas plus difficile de transformer le monde qu'un seul cœur. Le cœur a toujours des besoins que vous seul pouvez combler; et l'homme aura beau faire, toute sa malice ne saurait inventer un crime que vous n'ayez défendu, que vous ne puissiez pardonner. Puisqu'il n'y a point de limite où le pardon n'arrive sur les pas du repentir, il n'en est point où vos enfants puissent perdre pour le monde l'espérance du salut.
Mais ce salut toujours prêt, toujours offert, l'homme voudra-t-il l'accepter? Question douloureuse que l'on fait en fermant les yeux , pour ne point voir de toutes parts éclater les témoignages d'un abominable refus. J'ai prononcé le mot de repentir, j'ai dit que la bannière de la délivrance serait la charité. L'orgueil voudra-t-il se repentir?
PEBSÉCUTEUBS. 351
l'égoïsme voudra-t-il s'engager sous la sainte bannière de la charité?
S'ils le veulent, le monde est sauvé ; s'ils ne le veulent pas, Dieu sauvera quelques âmes, et laissera périr le monde.
Seigneur, que le travail de ma vie contribue à augmenter dune seule le nombre de ces âmes !
Des signes redoutables éclatent, et les aveugles euxmêmes sont parfois saisis d'épouvante. Dieu, qui a frappé en vain pour avertir, semble prêt maintenant à frapper pour punir ; la conscience des peuples s'attend à des désastres inouïs. Encore un peu de jours, et la fange ou nous sommes ne sera plus que le fond vaseux d'une mer de sang. Qu'on m'écoute, qu'on ne m'écoute pas, je veux parler, pour confesser la justice des vengeances de Dieu.
Certes, Seigneur, vous êtes juste! Qui donc n'a pas grossi de ses crimes les vapeurs d'orage amoncelées sur nous? Si la foudre m'atteint, elle tombera sur une tête coupable , je le reconnais ; mais mon iniquité m'a révélé vos miséricordes, et c'est pourquoi j'ose parler aux autres de leurs iniquités. A vous , Seigneur, permettez que je ne parle que de votre clémence.
Vous savez où le pardon s'épuise, où la vengeance doit éclater; je sais seulement que vous êtes juste. Soumis et tremblant, j'adore vos décrets ; mais vous ordonnez qu'on vous prie, et ce n'est pas votre vengeance que j'appelle, ô mon Dieu ! Éclairez ces cœurs ignorants ; apprenez-leur à ne pas désespérer, à ne pas se croire avancés dans le crime plus loin que ne peuvent aller vos miséricordes. Faites pour tous ce que vous avez fait pour moi.
Père saint, ayez pitié du malheureux qu'on avilit , du pauvre qu'on opprime, de l'innocent dont tant de souffles
impurs s'étudient à corrompre le jeune cœur ! Que ces infortunés à qui vous demanderez des comptes déjà si terribles , ne soient point cliargés encore des crimes de leur postérité ! Grâce pour les enfants 1 grâce pour l'avenir !
LE PUBLIC. Zài
Aucun crime n'est nouveau dans le monde ; mais ce qui est nouveau et terrible, c'est que le crime devienne un amusement pour le public; c'est de voir le sanctuaire des lois transformé souvent par les avocats, par les journaux, par les accusés, en je ne sais quelle odieuse arène, où la foule applaudit des farces dont aucune police ne tolérerait ailleurs la témérité.
Deux hommes se rencontrent à Bnixelles , le soir, chez une femme de théâtre qui leur a donné à tous deux le droit de rester. Il s'agit de savoir qui gardera la place. Ils se disputent cet honneur. L'un d'eux est frappé; il expire à l'instant, sans prêtre, dans l'appartement de la courtisane, sur son divan, plus ignominieux que le fumier et la boue. Le meurtrier est un jeune avocat; le tué était marié, père de famille. Peu d'années auparavant, il avait luimême commis un homicide. Il vivait en adultère; il volait cette comédienne, car il n'avait pas de quoi lui payer le salaire promis. Du reste, il portait un de ces noms que le monde honore , et il était membre du conseil général d'un de nos départements. Quant à la femme, on connaît sa profession. Elle écrivait plusieurs billets doux le même
jour, les ornait de cœurs enflammés, et ne les envoyait pas tous à la même adresse. Elle était chaperonnée d'une demoiselle de compagîiie qui vivait de ses gains, et qui s'amusait à faire battre entre eux les intimes de sa maîtresse, lorsqu'elle ne les trouvait pas assez aimables ou assez magnifiques.
Le procès commence. Les journaux de Paris en avaient flairé à l'avance les détails; ils défrayent à Bruxelles des sténographes chargés de leur expédier ce scandale à haute dose. Que leur importe le foyer d'infection qu'ils vont entretenir durant plusieurs jours dans un nombre considérable de familles? Ils se jettent, toute affaire cessante, sur la curée.
Enfin l'audience est ouverte : on laisse entrer la foule ; les femmes accourent. Hé quoi ! si les juges n'ont pas le droit d'ordonner le huis clos , ne peuvent-ils du moins mettre à la porte ces effrontées ? La présence à de tels débats de toute femme et de tout enfant qui n'y sont point appelés par les terribles nécessités de la justice, est un attentat public à la pudeur.
On entend les témoins : l'actrice, les femmes de compagnie, tout cela prête serment avec un sérieux qui n'empêche pas les dépositions de varier beaucoup. Pourquoi demander le serment à ces sortes de femmes ? On ne prend pas pour argent la signature de ceux qui , notoirement et pour ainsi dire de profession , sont insolvables : on arrache d'eux comme on peut ce qu'ils doivent , ou on leur remet la dette, et on les renvoie. Voilà une belle garantie pour la justice , que ces Cidalises aient juré de dire la vérité !
On s'interpelle, et Dieu sait ce qui sort de ces interpellations; quels démentis on se donne, quelles explications
sont échangées , quelles excuses sont présentées avec ingénuité, comme les choses les plus naturelles du monde ! Une des filles de compagnie dépose que sa maîtresse aurait autant aimé que le meurtrier eût été le mort , car le mort lui avait promis une voiture, et elle comptait tirer de lui quatre cent mille francs, tandis qu'elle n'avait pour le meurtrier qu'une inclination de cœur. Quelques moments après , il est révélé que le mort avait vendu , pour se rendre en Belgique , un reste de nippes et d'argenterie , d'où l'on peut inférer que la demoiselle se consolera. Dans tout cela cherchez une trace de vergogne , vous ne la trouverez point : on se cache, on s'excuse pour faire la part du préjugé, non celle de la morale. Si l'on se tire des traquenards que l'on entrevoit dans le code, on s'en ira , le cœur content, souper de grand appétit.
On plaide. Le ministère public prononce quelques paroles assez vigoureuses. Enfin voilà de la morale; mais, hélas ! ce n'est que de la morale, peut-être même n'est-ce que du métier. A moins que les sténographes parisiens n'aient édenté ce réquisitoire , les honnêtes gens attendaient mieux d'un magistrat de la catholique Belgique. Il ne sait, dit-il, comment flétrir tant d'immoralité, tant de cupidité, tant d'infamie; et, en effet, il ne sait. Nulle part il ne fait connaître, ou n'ose proclamer, le seul principe incontestable au nom duquel il pourrait flétrir cet amas de vices. Qu'est-ce que c'est que l'immoralité , que la cupidité, que l'infamie? Ces galants cherchaient leur plaisir ; ces femmes faisaient un métier légal. S'il n'y avait pas eu mort d'homme, qu'auriez- vous à dire? Et si le mort s'est enferré lui-même sur l'épée de son rival, ou si celui-ci n'a fait que se défendre, où est le crime , suivant la loi. Et si la loi ne prononce pas qu'il y a crime, tout votre ré-
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quisitoire n'est qu'une injure contre des innocents. Vous direz que la loi qui les condamne n'est pas dans les codes? Nommez-la donc, indiquez où elle se trouve; saluez-la de tous vos hommages , afin que ceux qui l'ont outragée, et surtout le peuple qui vous écoute, la connaissent désormais, la respectent et l'aiment, puisqu'elle peut à la fois punir, purifier et pardonner.
Ce qui aggrave le crime de l'accusé , dit encore le ministère public, c'est le rang qu'il occupe, c'est l'éducation qu'il a reçue. 0 misère de la pauvre morale et des pauvres gens du roi! Le rang, c'est-à-dire la richesse, est une loi qui , d'elle-même et par sa propre vertu , oblige l'homme à se respecter ! Eh bien ! je vous le concède ; concédez à votre tour que tant de choses à vendre constituent une autre loi, pour le moins de force égale, qui oblige l'homme riche à ne se respecter pas; et maintenant, entre ces deux lois, qui décidera? Vous avez beau m'objecter la morale; si vous ne me montrez que votre morale vient du ciel, je ne la considère que comme un avocat plaidant, et je vais tout à l'heure la faire rétorquer d'importance par quelque philosophie ayant bon et dû cours dans les universités de France, de Belgique et d'Allemagne. Quant à Véducation, c'est par là qu'en effet l'accusé pourrait être coupable. Il est avocat , donc il a fait ses classes , donc il a reçu de l'éducation; c'est clair. Reste à savoir quelle éducation il a reçue. Constatez, au moyen de son diplôme et d'un manuel pour le baccalauréat, qu'il a subi un examen valable sur le catéchisme ; établissez qu'il a sérieusement connu les commandements de Dieu , qu'il a été instruit de la divinité et des préceptes de Jésus-Christ, je vous l'abandonne : à défaut de la loi , votre parole peut encore le punir et l'éclairer ; il comprendra qu'il y a du péché dans
son infortune , vos réprimandes salutaires vengeront véritablement les lois, qu'il a véritablement eu le malheur d'outrager. Mais si, par éducation, vous entendez simplement les leçons de philosophie et les leçons d'escrime, les leçons d'histoire et les leçons de danse, l'examen de la faculté de droit et l'examen du foyer de l'Opéra, votre argument n'est en vérité qu'une plaisanterie ; je ne vois rien dans tout cela qui défende bien sérieusement d'aimer les chanteuses, de leur plaire, et de laisser les gens de mauvaise humeur s'enferrer sur une épée qu'on tient à la main. Franchement, l'avocat général, si les sténographes ne vous ont pas mutilé, si vous n'avez invoqué que cette morale anonyme qui pousse comme un champignon sur un certain nombre de philosophies, malgré la sévérité de vos paroles et leur bonne apparence de conviction flamande je vous soupçonne d'être , au fond, assez coulant. Après l'avocat général , l'avocat de l'accusé prend la parole ; il trouve son client blanc comme neige, et il n'y a rien à objecter. Seulement j'avoue que cet avocat, dont la réputation est d'ailleurs immense, me semble indiscret par-dessus tous les avocats du monde. Pas une de ces scabreuses affaires, si plaisamment nommées' affaires de cœur, où il n'apparaisse, versant à pleines écluses un sentiment de palais qui ferait trouver de la grâce au sentiment de mélodrame. Il a des sarcasmes qui lasseraient la patience d'un saint, des témérités choquantes , des bons mots plus scandaleux que le scandale même. La justice a de grandes plaies ; je ne lui en connais pas d'aussi dangereuse que ces avocats qui d'ordinaire plaident plutôt finnocence du crime que celle de l'accusé. Le tribunal devrait cent fois les interrompre. Mais ils ont la repartie prompte, et ils sont souvent de ces députés dont on fait
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les ministres de la justice : il est à craindre que les juges n'aient peur d'eux.
Un mot sur le plaidoyer de celui-ci. Dans sa péroraison , d'ailleurs adroite , il rappelle que le rival de son client avait tué en duel un de ses cousins. Il en conclut que c'est la justice de Dieu qui l'a puni à son tour. Voilà qui est fort bien assurément. Mais Dieu, sans doute, ne veut pas qUe l'on parle de sa loi redoutable sans savoir ce que l'on dit , et l'avocat termine grotesquement son élan pieux, en trébuchant sur une sottise. Non content d'avoir prié pour le mort, il lui vient à l'esprit de l'absoudre en forme : « Il a, dit-il, payé sa dette; la dette de sa vie entière EST ACQUITTÉE par sa mort. » Cette phrase a fait fondre en larmes les femmes , les avocats , les juges , les sténographes, et tout ce qu'il y avait là de sensibles cœurs ; on s'est réjoui d'apprendre que le pauvre mort était au ciel. Hélas ! cela n'est pas si sûr ! L'Église, quoique indulgente, y met cependant un peu plus de façon que les avocats; et aucun concile œcuménique n'a encore institué le sacrement de la canne à dard , pour la pleine rémission des péchés de celui qui l'administre et de celui qui le reçoit. C'est dommage ! on ne tuerait pas les gens, on leur donnerait quittance de la part du ciel , et on se mettrait soi-même en état de grâce, après boire, moyennant un coup de couteau dans le ventre du prochain.
C'est la mode aujourd'hui, chez un certain monde, d'ajuster à tout un brin de religion. Les lionnes qui fument, celles qui* écrivent, celles qui posent en cour d'assises, leurs cornacs, leurs écuyers cavalcadours, leurs avocats, leurs fous, leurs pages et leurs singes, ne manquent pas une occasion de joindre les mains , de faire le signe de la croix, de lever les yeux au ciel. On leur a fa-
briqué des pendules angéliques , des oraisons de boudoir, et toute une théologie expliquée dans les journaux de coiffeurs. Revêtus de ces brimborions, ils se présentent d'un air gaillard, ne doutant pas qu'au premier aspect nous les jugions chrétiens. Non en vérité, petits masques ! vous ne ressemblez bien qu'à ces nègres qui, pour avoir jeté sur leur vilaine peau quelque reste déchiré d'habit européen , imaginent qu'on les prendra pour blancs.
Enfin un digne homme d'avocat belge a pris la parole : celui-là, certes, n'avait pas le beau rôle; c'était l'avocat du mort. Néanmoins, par le fait de sa droiture d'âme, il a trouvé les plus saines pensées qui aient retenti dans tous ces débats : « Dieu ne m'a pas accordé le don de l'élo- « quence, mais je n'ai pas non plus celui de plaisanter « sur des choses sérieuses. Je ne suis pas bâtonnier de « l'ordre des avocats de Paris, mais je ne serais pas venu « lire des lettres d'amour au milieu de tout ce sang. De- " puis trois jours nous assistons ici à une sorte de specta- « cle. Belges dégénérés, qu'êtes-vous devenus? Autrefois, « un pareil procès n'eût excité que larmes et douleurs « dans cette enceinte ; les deux parties auraient uni leurs « regrets. Aujourd'hui je n'entends autour de moi que les « rires de la foule. Foule insensée ! mais vous oubliez « donc qu'il s'agit de mort ! vous oubliez que chacun de « vous aura son tour, et que votre vie pourra prêter aussi « un jour à la calomnie , sans que vous soyez là pour ré- " pondre... Messieurs, je vous recommande l'accusé; mais « je vous recommande aussi la mémoire de la victime. « Vous ne croirez pas tout ce qu'on a proféré contre elle. « L'accusé doit demander deux fois pardon à Dieu : " d'abord, pour avoir outragé son ennemi; ensuite, pour
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« avoir outragé sa mémoire de propos délibéré. » — Voilà quelles idées le ministère public aurait dû développer.
Le jury, après un quart d'heure de délibération, a rendu un verdict de non-culpabilité.
Pour que la comédie fût complète , le procès n'a pas fini avec l'acquittement. La partie civile avait demandé que l'accusé fût condamné aux frais, et la cour le voulait bien. Mais comment condamner un innocent? On s'est alors avisé que la canne à épée , sur laquelle s'est jeté ce pauvre homme qui est mort , était une arme prohibée , et que le meurtrier était au moins coupable de l'avoir eue en ses mains. Conclusions , réquisitions , délibération , arrêt qui frappe la canne à dard , et condamne l'innocent aux frais, comme civilement responsable du mal que la susdite canne a produit ! Les Belges n'ont pas reculé d'épouvante devant la majesté d'un tel jugement. Bien qu'authentiquement coupable d'infraction aux règlements de police, le jeune héros de cette affaire, salué de raille vivat par la foule, a été obligé de se sauver la nuit... pour éviter d'être porté en triomphe. Puisse-t-il échapper a la faveur des dames de Paris aussi facilement qu'à l'enthousiasme des libres penseurs de Bruxelles, et, revenu de tant de dangers, n'oublier pas que la colère de Dieu ne manque jamais d'instruments !
Et puissent aussi tous ceux qui sont chargés de représenter la justice humaine , comprendre combien la société est lésée par leur faute, lorsque, dans certains cas où la loi reste forcément désarmée devant les actions mauvaises, ils ne savent pas puiser, à l'unique source de la morale éternelle, des inspirations qui les maintiennent augustes et redoutés !
l6 public. 861
« Tenez , me dit l'aumônier d'un couvent où l'on élève des jeunes filles, voici un cadeau fait à l'une de nos enfants. » Il me met dans les mains un livre magnifiquement relié, et j'y vois tout d'abord des dessins de Granville. « Comment ! m'écriai-je , Granville a illustré des livres à l'usage des pensionnaires? — Regardez , » répond l'abbé. Je tourne le feuillet , et l'image représente deux demoiselles bien faites qui fout entrer dans leur chambre , par la fenêtre, un jeune soldat; plus loin, une belle femme se fait embrasser pardon galant, en présence d'un mari aveugle ; plus loin , un monsieur fort échauffé est aux pieds dune dame émue : au bas de l'estampe, une légende que voici : L'homme est de feu , la femme est d'étoupes; le diable souffle. Je regarde l'abbé avec l'étonnement qu'on peut se peindre. « Voj ez, voyez , » dit-il encore. Vingt estampes du même genre, ou plus égrillardes, passent sous mes yeux. Des soldats, des gourgandines, des bourgeoises qui montrent leurs jarretières; des loups , en habits sacerdotaux , qui confessent des brebis d'un air lubrique; le diable, devenu vieux, enveloppé d'une robe de chambre pai-semée de croix, ermite agenouillé sur un prie-Dieu, au pied duquel sont les hochets d'une vie infâme. Que dirai-je? Et qu'on juge du texte qui accompagne ces images! — Mais, m'écriai-je, qui donc présenterait à une femme quelconque de pareilles saletés? Qui donc a osé courir le risque d'en souiller les
mains dune enfant, d'une innocente vierge abritée ici?
Qui ? reprit l'abbé ; — son père I
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Dans le peuple, on croit que l'acte judiciaire par lequel un créancier déclare à son débiteur qu'il va faire une saisie de ses meubles, n'est qu'un avertissement au débiteur de sauver tout ce qu'il pourra. « Puisque la justice vous prévient , me disait une bonne femme , c'est pour que vous preniez vos précautions, sans doute ! » Et personne ne refuse à un voisin de recueillir ce qu'il veut lui confier dans ces moments pressés. Je n'ai jamais pu faire entendre à aucun que ce fût un acte condamnable , et qu'on volait ainsi les créanciers. Le peuple déteste les créanciers comme les gendarmes, et traite de brigand le boulanger qui réclame le prix du pain qu'il a fourni. Généralement, le vol lui semble à certains égards permis , ainsi que l'achat des objets volés. Les plus honnêtes ne nient pas une dette, et ne déroberaient point d'argent ni d'effets; mais ils voleront du bois , des denrées , et feront toute espèce de contrebande sans le moindre scrupule.
Voilà comment les lois remplacent le catéchisme.
Plusieurs déclament contre les institutions monastiques, et leur reprochent d'entraver le développement de la population : remarquez qu'en général ils ont très-peu d'enfants. Ce n'est pas pourtant qu'ils soient stériles ; et au contraire , dès que l'enfant qui assure la dot meurt , il est bientôt remplacé. Voici l'histoire lamentable qui vient de s'accomplir presque sous mes yeux. Des gens heureux et riches, jouissant d'une santé parfaite , mariés
depuis seize ans , n'avaient qu'une fille qui venait d'atteindre sa quinzième année. Elle mourut tout à coup, lorsque l'on commençait de songer à son mariage. Dix mois après, la mère était en couches. Ce second enfant meurt , et sa mort est suivie d'une troisième grossesse. Mais l'esprit de la malheureuse mère était frappé de ces deux événements terribles : elle avait conçu dans l'angoisse, elle mourut en enfantant un cadavre. Son père vivait encore, et n'avait point d'autre enfant. Désespéré de s'éteindre ainsi , furieux contre sou gendre , il se remaria , moins dans l'espoir de se faire une autre famille, chose presque impossible à son âge , que pour porter ailleurs une fortune qui revenait à ces trois tombeaux. Sou gendre et lui étaient gens de palais , et je ne sais quels arrangements pris entre eux se trouvaient rompus par cette résolution. Le gendre devint fou. Plus d'épouse, plus d'enfants ; une fortune amoindrie, des remords peutêtre! Il se tua.
La ville entière s'effraya , mais la leçon cependant fut perdue ; personne ne la comprit , hormis quelques chrétiens, pauvres pour la plupart et chargés de famille , qui , réunissant leurs enfants , remercièrent Dieu d'avoir dans leurs maisons tant de devoirs et tant de soucis pour en écarter la foudre. « Les fils sont un héritage envoyé du Seigneur, et c'est une récompense que les fruits du sein maternel. » (Ps. 126.)
Le militaire qui veut passer en Algérie , le marin qui sollicite de faire le tour du monde, le diplomate qui postule une mission en Chine , le jeune savant qui demande
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qu'on l'envoie explorer le Darfour, sont approuvés de leur famille et de leurs amis ; chacun les seconde ; on les proclame gens de cœur, qui feront parler d'eux et sauront bravement parvenir. On ne dit pas du colonel : « Mais il est déjà colonel, il est riche, ilaune femme etdes enfants! »0n dit qu'il deviendra maréchal de camp, et que cela importe à rétablissement de sa fille. Maréchal de camp, pourquoi quitterait-il l'Algérie, où l'on devient lieutenant général plus vite qu'ailleurs? Lieutenant général, il ne faut qu'une bonne occasion pour monter plus haut. Le lieutenant général qui pourra joindre Abd-el-Kader et le battre, sera maréchal de France; et lorsqu'il aura le bâton , qu'il ne renonce pas encore aux périls et aux appointements de la guerre : peut-être qu'on le fera duc , et il laissera ses enfants bien mieux accommodés. Celui qui n'a plus rien à gagner dans les batailles, ni sur les flots, ni par les emplois importants, ni par les découvertes scientifiques, fait toujours bien de chercher la gloire, de servir et d'honorer son pays. Voilà le jugement du monde. A tout prendre, c'est un jugement généreux et sage.
Cependant le monde n'est pas exclusif. Il a encore des applaudissements, des éloges publics et solennels pour un usage tout différent de la vie. Les journaux annoncent que Goblet, qui a fait un médiocre livre il y a trente ans, et dont personne depuis lors ne s'occupe plus, vient de mourir, et que c'est aujourd'hui qu'on l'enterre , embaumé par Gannal. Vous apprenez en même temps que Goblet laisse deux places fort avenantes ; qu'il était membre de l'Académie des sciences morales et conservateur d'une bibliothèque où il avait un logement. Le lendemain, huit discours prononcés sur sa tombe vous révèlent qu'il était homme illustre. M. Tissot l'a pleuré pour les lettres lati-
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nés, qui font une perte irréparable ; Navet, pour l'inconsolable philosophie , dont il a puissamment élargi la carrière ; Ravet, au nom de la jeune littérature , aidée de ses conseils bienveillants. M. Empis célèbre sa tragédie de Syphax, restée en portefeuille ; M. Lakanal , son ancien collègue aux génovéfains, relève son caractère antique et ses vertus privées, qui étaient la condamnation des mœurs du temps ; M. Dupin touche deux mots de son désintéressement austère et de sa vie laborieuse. Il travaillait sans cesse; la mort l'a pris sur un commentaire de Vauvenargues , fiuit de sa grave jeunesse, qu'il revoyait à loisir depuis quelques années.
Cet encens de cimetière n'est rien encore; tout n'est pas dit sur le savant , sur le sage, sur le vénérable et illustre Goblet. M. Mignet taille sa plume, et commence l'éloge historique de Goblet, pour être lu en séance d'apparat à l'Académie des sciences morales et politiques. Le jour vient ; la séance est ouverte : Mignet se lève , le cahier à la main, et nous savons enfin ce que fut Goblet. A ne rien chercher au delà de l'éloge , il n'y eut point de vie plus inutile et plus lâche. Tout jeune il entra dans une compagnie religieuse, non par zèle de piété , non par zèle de savoir, mais par paresse ; et Mignet le sait dire en une phrase qui loue. Il sortit de son couvent, ses vœux faits et les ordres sacrés reçus , pour faire de méchants écrits révolutionnaires : louange ; il se maria : louange ; il se nicha dans une bibliothèque, et ne fit plus rien : louange. Il avait quelques secrets en poche; on lui offrit des emplois , il n'en accepta que deux qui lui donnaient des rentes : c'est où on le trouve désintéressé. Il passa de la sorte quarante-cinq années à ranger des paperasses et à manger ses appointements : louange suprême , louange
sincère, car voilà surtout où l'on voit le sage. Il était logé par l'État, meublé, servi, chauffé des deniers publics. Restaient dix mille francs qui passaient en cuisine. Voilà comme il a vécu , c'est ainsi qu'il est mort, la panse chargée de viandes englouties le jour du vendredi saint. Dans son testament, écrit d'une main ferme et d'une date récente, il commanda qu'on lui fit des obsèques modestes, et qu'on le menât droit « au champ du repos, » sans passer par l'église. «Ferme, inébranlable, dit Mignet, dans les sé- « vérités, peut-être dans lescolères de cette raison qui, etc. » Une phrase pour faire entendre qu'un apostat ne se déshonore point en laissant porter son cercueil à l'église, puisqu'enfm beaucoup d'apostats l'ont fait, qui n'en sont pas moins vénérés de tout le public et de toute l'Académie.
Echauffés de ce discours, les amis de Goblet décident qu'ils lui élèveront par souscription une tombe historiée ; sa ville natale, émoustillée de tant de gloire, pense qu'elle ne peut moins faire (|ue de mettre un marbre sur la maison où il est né, et que le conseil municipal devrait commander son buste à quelque artiste de Paris, pour en illustrer le principal carrefour.
On trouve insensé, presque féroce, le missionnaire qui abandonne famille et patrie pour aller porter les lumières de l'Évangile aux nations lointaines ; et si quelque esprit doux , pieux et timide, se renferme dans un cloître pour fuir le monde, prier, étudier son âme, c'est un fainéant ; il n'y a que du mépris pour cette espèce.
M. Diafoirus (0. ^), professeur de faculté, grisonnant et chauve, se rend en calèche aux autels de Cypris , où il
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est couronné de la blanche main d'une femme de tabellion, mère de famille, déjà trahie, mais pleine de sentiment et de littérature. Diafoirus , comblé, détache de sa boutonnière le ruban rouge qui le signale au respect du public; il y écrit la date de son bonheur, et le laisse, ad perpetuam rei memoriam, aux archives de sa charmante. C'est la Gazette des Tribunaux qui a conté ce trait de poésie; car le tabellion, ayant mal pris la pastorale, a mis les huissiers en campagne et saisi les pièces de conviction. Le ruban s'y trouvait. Voilà comment le public a connu Diafoirus troubadour.
Elle est aux M adelonnettes , et Lui professe à la jeunesse, toujours décoré.
Dans un salon plein d'hommes politiques, de journalistes, d'écrivains, de gens d'affaires, un provincial, chevalier de la Légion d'honneur, ayant entendu annoncer Montalembert, demandait qu'on le lui fit voir : « Le voilà, dit-on, là-bas, dans ce groupe où vous voyez Girard , Giraud, Giroux, Greluche , Patu , Navet ; c'est celui qui n'est pas décoré. »
vm.
B. vient de perdre enfin son père , qui l'avait banni. Jl hérite très- joliment. Il était misérable, et se cachait; il reparait en belle figure, habillé de neuf, chamarré ; on le voit partout aux premières loges, l'œil insolent, une fleur rare à la boutonnière. Pour ne point porter le deuil , il cache que le bonhomme est mort; afin de s'acquérir de la considération et de commencer sa fortune politique , il
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donne à croire qu'il a triché à la bourse, et que ce sont des secrets d'État qui l'ont enrichi.
Les enrichis ont de beaux meubles, de belles tentures, des curiosités sur une étagère, des domestiques poudrés; point de tableaux , point d'objets d'art. Du superflu de leur table, ils achèteraient tous les ans une œuvre de maître ; mais l'idée même ne leur en vient pas : ils se croiraient fous de dépenser mille écus pour un Raphaël.
Cependant il y a quelque chose de plus rare encore chez eux qu'une galerie , c'est une bibliothèque. Par mode, non par goût, quelques-uns voudront avoir à montrer trois ou quatre mètres de peinture ; un livre, jamais. Ils n'en sont pas moins esprits forts , pleins de discours sur l'ignorance des prêtres; et ils éprouvent un véritable sentiment d'indignation chaque fois que leur journal trouve bon de rappeler ces gentillâtres d'autrefois , qui se glorifiaient de ne savoir point lire.
Il n'y a plus de noblesse , elle est abaissée , abîmée, vous l'avez détruite, c'est entendu. Mais vous aurez beau faire : une figure noble , des manières nobles, un style noble, signifieront toujours autre chose qu'une tournure bourgeoise, des manières bourgeoises, un style bourgeois.
Les artistes peintres, sculpteurs, architectes, graveurs, dessinateurs, ont établi une caisse de secours en faveur
des vieillards, des infirmes et des orphelins de leur profession. Au bout d'un an la caisse s est trouvée riche, des artistes malheureux ont été assistés. Justement fier de ce succès , le comité s'en applaudit par l'organe de son secrétaire ; mais, dans sa joie , le secrétaire laisse échapper une naïveté un peu forte :
a Rendons justice à la puissance de l'association; c'est l'artiste SOI tout qui doit être frappé de ses avantages ; car il a tu, dans l'histoire du moyeu âge, par suite d'innombrables quêtes, de modestes donations, grâce à l'empressement, au concours, à l'ardeur, à l'union de tous ; grâce à la foi dans l'œuTre entreprise , il a vu, dis-je, élever d'immenses et magnifiques cathédrales, merveilles d'art , prodiges de volonté , qui saisissent l'esprit d'étonnemeut et d'admiration \ Kous avons jeté les bases d'au monument; nous serons dignes de nos pères. »
Comparer une caisse à une cathédrale , un banquier le pourrait faire : un artiste y devrait regarder de plus près. Nos peintres , nos architectes, nos sculpteurs, s'ils sont vraiment les fils de ceux qui nous ont légué les cathédrales, doivent sentir que l'enthousiasme du secrétaire, quoique bien légitime, se perd trop néanmoins dans l'hyperbole, et que, pour être dignes de leurs pères, ils ont d'autres monuments à édifler. Quoi I l'association des auteurs dramatiques aurait mis ses vertueux fondateurs sur le même pied que leurs pères^ Corneille et Molière? La Société des gens de lettres , par le fait de sa création, élèverait notre siècle au rang littéraire du siècle de Louis XIV? Une ligue philanthropique contre l'hôpital serait aussi glorieuse à former qu'une corporation qui, après beaucoup de temps, beaucoup de seuffrances, beaucoup de martyres , laisse debout plusieurs monuments comme Notre-Dame de Paris? Et nous serions, nous tous,
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dignes de nos pères, qui allaient à la croisade, parce que nous faisons des souscriptions et des comités de secours pour les Polonais ? Véritablement cela est d'un ridicule amer. Par bon goût et par humilité, il serait urgent de ne pas confondre, ainsi qu'on le fait , les petites bonnes œuvres avec les grandes choses.
L'abbaye de Maubuisson, célèbre par la sainteté de sa fondatrice et par les scandales de ses dernières abbesses, est aujourd'hui la villa d'un ancien épicier. Un édifice qu'on appelait la maison de l'évêque , est devenu le château des nouveaux maîtres; les ruines du monastère, belles ruines de la grande époque gothique, sont un ornement du jardin, et servent en même temps d'écurie, de remise, de poulailler, etc. Une salle encore magnifique, — la salle capitulaire, je pense, — est pleine de brouettes, de tombereaux, d'instruments aratoires ; c'est la moins déshonorée. Dans une autre salle, nous trouvâmes une truie énorme, avec ses petits. Elle campait, fière et souillée de sa boue immonde, sous ces arceaux rompus qu'environnent de leur jeunesse renouvelée d'épais bosquets d'arbres à fleurs. Tout auprès, la fontaine, chantée par Santeul, murmurait encore à l'abri des ombrages odorants. Voyant cette truie , nous songeâmes à la sœur de Gabrielle d'Estrées , sous le gouvernement de laquelle Maubuisson devint un lieu de débauche royale. — « Voilà, dit l'un de nous, la mère abbesse ; Dieu est juste ! >> Mais aussitôt, désignant du regard trois vertueux prêtres qui nous accompagnaient, il ajouta : « Dieu est puissant! »
Ni les scandales qui ont affligé ces pierres, longtemps
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saintes, ni les foreurs qui les ont ensuite renversées, n'ont pu détruire le sacerdoce. Il est debout, il donne des fleurs et des fruits, comme cette inépuisable nature qui, malgré tous les orages, embellit de sa fécondité jusqu'aux raines et jusqu'aux pierres des tombeaux.
Mais si Dieu traite ainsi des demeures où son nom fut honoré longtemps, et que sanctifièrent durant des siècles toutes les œuvres de la foi, qu'adviendra-t-il de nos édifices et de nos palais ? Que seront un jour la Bourse et les Tuileries?
Saintes et superbes murailles ! vous vous éleviez haut sur la terre ; les grands du monde vous regardaient comme un asile illustre ; il fallait être d'un sang choisi pour prier à votre ombre , et voici que vous servez de toit aux pourceaux ! En vain les rois vous ont bâties pour défier l'effort des siècles : vous avez cessé d'être solides le jour où vous avez cessé de renfermer l'humilité, la chasteté, la mortification, la prière, la gloire du Dieu vivant!
Un monastère de plâtre et de chaume , sans privilèges et presque sans droits, aux portes duquel veillent la calomnie et l'injure , au dedans duquel règne la pauvreté, s'élève a quelque distance au milieu de la ville. Celui-là ne tombera point. Qu'un coup de vent ou qu'un coup de révolution le renverse , dès que l'orage sera passé quelque main pieuse viendra le reconstruire, et la prière refleurira sur ce sol sacré. De Maubuisson, nous allâmes aux Carmélites : quelle indigence , ou plutôt quelle misère! A peine les sœurs ont-elles un petit espace pour se mouvoir; elles ne possèdent qu'un trésor: les os d'une sainte. Le principal revenu de la communauté, c'est une cloche, qui s'agite pour apprendre aux bonnes âmes que les recloses ont faim ; et souvent il arrive que la cloche
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retentit inutilement. Qu'importe ? Jamais du moins il ne viendra dans la pensée d'un roi de donner le gouvernement d'une telle maison à la sœur effrontée de sa concubine, et d'y tailler des apanages pour ses bâtards.
Le Sage a toujours passé pour n'aimer point les gens de théâtre , et il a fait d'eux mainte et mainte peinture, dans Gil Blas , où l'on a trouvé jusqu'ici un excès de satire. C'est que, du temps de Le Sage, les comédiens ne se plaidaient pas. Aujourd'hui que la Gazette des Tribunaux nous raconte leurs querelles intestines et qu'ils s'arment d'avocats, Le Sage nous paraîtrait indulgent jusqu'à la ftideur. Je viens de lire une scène qui s'est passée, au pied du tribunal de première instance, entre une mère et sa fille, représentées l'une et l'autre par deux coqs de palais des plus fiers et des mieux ergotes. Voici le dialogue. J'abrège, loin d'ajouter :
La mère. Messieurs , ma fille , élevée avec beaucoup de soin dans la pudeur du foyer domestique, s'est, hélas! laissée prendre à la passion du théâtre. J'ai gémi, pleuré, supplié, ordonné en vain ; il a fallu lui permettre de contracter un engagement, et déjouer des vaudevilles. Pendant quelque temps j'ai pu, néanmoins, préserver son innocence : mais le théâtre n'a pas tardé à produire son effet ordinaire ; des signes trop certains m'en ont avertie. J'ai voulu faire mon devoir, j'ai voulu retirer ma fille de l'abîme; elle a résisté. Elle ose dire que je l'ai battue; vous savez, messieurs, que toutes les filles qui se débauchent disent qu'on les bat. Je l'ai seulement enfermée dans sa chambre, parce que c'est une petite dévergondée
qu'on ne peut plus tenir. Or, messieurs, comme elle est mineure , je vous prie , en ma qualité sacrée de mère, de rompre son engagement, de l'arracher au théâtre : elle veut rester dans ce lieu de perdition , parce qu'elle y trouve la liberté et le reste. Qu'ajouterai -je? En ce moment, messieurs, elle n'est plus chez moi. Voilà deux nuits qu'elle passe hore de la maison paternelle. Où at-elle couché? Je lignore, ou plutôt je le sais trop. On la voit se promener en plein jour au bras d'un homme marié, père de trois enfants. Je ne me dissimule pas que c'est une vertu bien exposée à l'heure qu'il est. Ah ! ciel I cette vertu me donnait tant d'espérances ! Messieurs, venez au secours d'une pauvre mère ; rendez-moi ma fille, malgré son directeur, malgré elle; et peut-être pourrai-je couper le feu, sinon tout réparer.
La fille. Messieurs, il est bon que vous connaissiez ma mère. C'est une ancienne demoiselle Gredinart, fille d'une autre demoiselle Gredinart, et je suis née moi-même Gredinart ; car, bien que mariée deux fois, ma mère n'a fait que des enfants naturels. Elle est bâtarde, je suis bâtarde ; mon frère qu'elle a conduit ici, et que vous apercevez dans cet auditoire en costume de lycéen, est bâtard. De demoiselle Gredinart et d'enfileuse de perles qui fut son premier métier, elle est devenue actrice et femme Pochardet : comme actrice, elle n'avait aucun talent; comme femme Pochardet, elle se faisait constituer des rentes par un ancien agent de change qui se dit mon oncle, et que je crois mon vrai père, à moins que ce ne soit un autre personnage actuellement aux Indes, ou même le Pochardet qui m'a reconnue; mais j'en doute. Pochardet meurt : deux ans après, mon frère vient au monde, et ma mère le fait reconnaître par un mannequin qui devient son second mari,
et qui a passé l'âge de la contrainte par corps. Tels sont , messieurs, les exemples que j'ai leçus de cette tendre et respectable mère, qui vient ici me déshonorer. Si elle m'a exposée aux dangers du théâtre, ce n'est point, vous le vojez, sans les connaître. Elle les a tous expérimentés , même les sifflets. Après m'avoir mise au théâtre, elle veut m'en retirer : pourquoi ? c'est une spéculation. J'ai eu des succès: elle veut rompre mon engagement pour m'en faire contracter un autre, pour me vendre plus cher. Elle demande à me garder chez elle, afin de préserver ma vertu. Ma vertu n'est point compromise, messieurs ; et ce n'est point ma vertu qu'on désire garder, ce sont mes appointements. Je gagne six mille francs au théâtre. Savezvous ce que ma mère me donne là-dessus, elle à qui ma naissance a valu des rentes? Elle me donne cinq francs par mois, et des coups. Voilà un certificat de médecin, constatant les contusions que j'avais sur tout le corps, au sortir d'un entretien avec cette mère pieuse. Je suis une pauvre jeune fille exploitée, battue, séquestrée. Je vous demande, messieurs, de protéger mon talent, mon avenir, ma liberté, ma vie, mon innocence, plus exposée chez ma mère qu'au théâtre.
J'ignore la décision des juges : que ceux qui en seraient curieux la cherchent dans la Gazette des Tribunaux. J'ai voulu seulement marquer ici les progrès que les comédiens ont faits depuis Gil Blas, et recueillir un argument à l'usage de ceux qui agitent encore la question de l'influence du théâtre sur les mœurs.
Dans les années dangereuses qui suivirent la révolution de 1830, il était devenu de mode à la place Maubert et
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aux faubourgs, lorsque deux citoyens s'étaient battus, que celui qui avait terrassé son adversaire, et qui le tenait gisant sous ses genoux, lui donnât, avant de le quitter, un coup de talon ferré sur le visage. On ne pouvait négliger cette forme sans manquer tout à fait aux lois de l'élégance. Eût-on mangé le nez du vaincu, ce qui semblait pourtant une façon assez noble ; l'eùt-on laissé mort, il fallait encore le coup de talon : par là seulement on se montrait l'homme du siècle, l'homme de progrès.
Ce coup de talon s'appelait le cachet de la république.
Les vedettes des habitants leur ont signalé l'ennemi : il approche, nulle résistance n'est possible ; mais un refuge demeure à cette population menacée. Non loin des lieux où paissent ses troupeaux, dans la montagne, sont des cavernes immenses, à l'entrée desquelles deux hommes arrêteraient une armée. On y court ; quelques combattants généreux, le fusil à la main, se font tuer pour retarder la marche des envahisseurs. Les fuyards atteignent enfin les cavernes. Plus d'un époux, plus d'un fils, sont restés sanglants sur le chemin : l'ennemi leur a passé sur le corps. Ils ont souri le voyant passer; car jamais ennemi, quels qu'aient été son courage, sa férocité et sa force, n'a franchi le seuil des retraites inexpugnables où la tribu a pu s'enfermer. En effet, l'ennemi ne peut aller plus loin ; il tient conseil. Les fuyards disent qu'ils combattent pour la justice et pour ^a religion, et qu'ils ne se rendront pas. I\ul moyen de les forcer. Alors un avis est donné : il faut que cette population meure. Les soldats se répandent aux environs , coupent des branches , les entassent à l'en-
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trée de la caverne. Une épaisse fumée pénètre dans ces gouffres sans issue. Les malheureux qu'on veut brûler poussent des cris de désespoir, mais ils ne peuvent croire encore que des soldats les fassent périr ainsi. Cependant le feu redouble. Une résolution sublime éclate alors chez ceux qu'il va dévorer. Ils mourront, ils ne demanderont pas merci ; ils mourront fidèles à la terre natale et à la foi de leurs pères ; leurs enfants ne porteront pas le joug du mécréant , leurs femmes ne seront pas abandonnées à ses outrages. Quelques-uns voudraient éviter la mort; ils sont frappés comme des lâches et comme des traîtres. Deux ou trois s'échappent pourtant. Effarés, ils accourent ; ils disent à cette armée que leurs amis vont succomber, qu'ils n'ont point de vivres, et qu'en attendant un peu la faim les livrera. L'armée ne veut point attendre. Elle entend ces cris; elle sait qu'il y a dés enfants et des femmes. Le chef ordonne seulement qu'on apporte du bois.
Un jour s'écoule, la constance des martyrs n'est point épuisée ; un jour s'écoule encore, la froide cruauté des bourreaux ne se décourage pas. Vers la nuit qui suit le second jour, les clameurs s'apaisent, les hurlements sortent moins nombreux par les bouches enflammées de la caverne. Quelques cris de femmes et d'enfants retentissent encore; puis le silence règne. On entre, on a vaincu. On trouve cinq cents cadavres.
Qui a souffert cela? ce sont les Arabes. Qui l'a fait? ce sont des chrétiens! 0 Christ miséricordieux, que diront-ils à ton tribunal ?
A Toulon, sur le port, deux hommes s'arrêtent : l'un agite une petite sonnette, l'autre déroule une mauvaise
peinture en forme d'étendard ; les matelots et les soldats, les revendeuses, les passants, se rassemblent : « Mesdames « et messieurs , c'est avec la permission des autorités (il « touche son chapeau) , et avec la plus vive douleur, que « nous venons vous faire le récit des souffrances endu- « rées dans la Cochinchine par de saints missionnaires, « pour l'honneur de l'Église et la propagation du nom de « Jésus-Christ. » L'auditoire écoute cette longue narration d'un air attentif et respectueux, quelques-uns même sont émus et essuient leurs larmes ; les matelots jettent des regards de travers sur certains beaux fils qui viennent de lire les journaux patriotes dans les cafés , et qui sourient dédaigneusement , méprisant dans leur âme ce peuple fanatique. Il est vrai que le narrateur appelle les Cochinchinois de féroces Bédouins; cependant il parle d'un ton toujours digne, en langage fleuri et châtié. J'avoue humblement que ces conteurs publics de Toulon et leur attentif auditoire me paraissent faire plus d'honneur à l'esprit français et à l'espèce humaine, que les saltimbanques impudiques de Paris et la canaille éclairée qui les écoute.
Alcippe est un de ces hommes qui passent leur vie à se rompre le col en riant aux éclats. A quarante-cinq ans, n'étant plus qu'un squelette, ruine sur ruine de toute manière, il traîne ses débris avec la même agilité qu'il poussait jadis son corps jeune et bondissant. Le caractère n'a point vieilli : prompt à obliger, prompt à jeter par la fenêtre le dernier sou qu'il possède et le dernier qu'il peut emprunter; hélas! prompt à conter fleurette.
Tel fut son père, un roué du temps de Louis XVI, qui
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gaspilla noblement une immense fortune, et ne conserva rien, des apanages de la noblesse, que la fierté et l'honneur de convention; débauché capable de tout, hormis des basses ladreries bourgeoises ; prêt à jouer sa dernière terre sur un coup de dés , prêt à se faire couper la gorge pour l'ami dont il séduisait la femme , prêt à se couper la gorge avec ce même ami pour une papillote. Race aimable, mais qui devait mourir, et qui, malgré ses grâces, appartenait trop légitimement à l'échafaud , comme celle qui lui succède appartient légitimement à la potence; car les crimes étaient de gentilshommes alors, et sont aujourd'hui de manants.
Élevé sous l'aile d'un tel père , Alcippe a marché dans la même voie; par bonheur, l'argent lui a manqué. Cent mille livres de rente auraient fait de lui un scélérat et un athée; pauvre , il s'est contenté d'être vaurien et déiste ; et cependant il a des qualités généreuses et charmantes. Il semble qu'on ferait un honnête homme avec la moitié de ses défauts.
Comment ne pas admirer un homme qui tient sa bourse ouverte au premier venu, et qui ne se refuse pas plus une bonne action qu'un plaisir ? Comment ne pas condamner cet homme qui oublie sans cesse et ses enfants et ses créanciers?
S'il écrivait ses mémoires, ce serait une chose curieuse de voir comment il a pu nourrir sa femme et ses enfants, s'habiller, jouer , aller au bal , et ne jamais franchir le seuil de la prison pour dettes. Que de fois je l'ai vu raccommoder lui-même, sans gêne et sans embarras, une des quatre ou cinq pauvres chemises qu'il possédait ! Que de fois je l'ai vu attacher à ses faux cols de viles ficelles, et plier artistement son unique cravate noire, pour en ca-
cher les déchirures! Cela fait, il allait dans la chambre voisine, taudis affreux, chercher sa femme, vêtue de satin et de dentelle qu'on ne savait comment payer, mais belle et fraîche comme le jour. On mettait des gants blancs, on empruntait la voiture d'un ami, et l'on se rendait au bal ; et c'était un couple charmant. Sous ses guenilles, Alcippe avait l'air d'un prince.
Il continue ce train avec une femme de plus , sa fille, dont il a mangé le patrimoine, et qui ne peut compter que sur ses yeux pour trouver un mari ; une belle fille, encore modeste , ingénue et candide avant tous ces bals, et qui aurait accepté alors la médiocrité. Mais aujourd'hui elle soupire, elle rêve. Elle s'irrite d'être obligée de quitter le bal à minuit comme Cendrillon , parce qu'il faut, dit Alcippe, sauver l'honneur, et ne point trop laisser voir qu'on rentre à pied dans la crotte. La pauvre enfant a du port, de la voix, de l'orgueil ; elle ne fait plus ses prières ; vous verrez qu'elle finira par je théâtre , et que cette grande lignée, au sommet de laquelle brille un héros des croisades, ira s'éteindre aux enfants trouvés.
« Alcippe, lui ai-je dit un jour, parlez-moi du fond du cœur. Est-ce que vous êtes heureux? — Non, me répondit-il ; j'ai toujours ri, et j'ai toujours souffert. Mais j'ai fait une gageure contre la vie , et je la tiendrai jusqu'au bout, quelque battu et rebattu que je sois. — Oui, reprisje, vous avez lutté contre la vie , mais vous n'avez pas lutté contre vous-même; et c'est pourquoi vous êtes vaincu. — Écoutez, poursuivit Alcippe plus sombre, et d'une voix que je ne lui connaissais pas , écoutez une parole que je n'ai jamais prononcée que dans ma conscience, et que je ne répéterai point : tous les plaisirs que j'ai goûtés ne pèsent pas ensemble autant que le plus fai^
ble de mes regrets. Vous êtes chrétien , restez chrétien. Pour moi , je voudrais en vain le devenir : il est trop tard. »
J'ouvrais la bouche pour lui répondre. « Par grâce , s'écria-t-il, et si voys m'aimez, n'en parlons plus ! Vous n'obtiendrez que des blasphèmes, dont je m'étonne, et dont j'ai horreur moi-même. »
La jeune vicomtesse de G..., belle, aimable et bonne, savait son épicier en danger de mort. Elle se rendit à la boutique, et n'y trouva qu'un garçon. « Commentva votre patron, monsieur? — Il est au plus bas, madame, répond le garçon , déposant un journal dont il faisait lentement des cornets. — N'y a-t-il plus d'espoir ? — Plus guère. — Dites-moi, monsieur, voulez-vous que je vous demande, si on a songé à prévenir un prêtre? — On ne l'a pas fait, madame... Qu'est-ce que ça pourrait lui servir, un prêtre? — Un prêtre peut servir à le consoler, à lui donner du courage, et à sauver son âme. — Ahl bah, madame ! ce n'est pas la peine de l'ennuyer pour ça. Quand on est mort... — Mais après cette vie, monsieur, il y en a une autre. »
L'aspirant épicier, qui jusque-là s'était contenu par respect pour cette grande dame , laissa échapper un sourire qu'il faut imaginer : < Ah 1 madame, il y a une autre vie... c'est-à-dire, on le suppose ! ... «
Il était si sûr, lui, qu'il n'y a pas une autre vie , et si prêt à le prouver, que c'eût été perdre le temps d'ouvrir une controverse. Madame de G*** passa dans l'arrièreboutique, et lit venir l'cpicière. «Ah! madame, s'écria
celle-ci en entrant, quel tourment , quelle douleur ! Hélas! que je suis à plaindre! C'est la perle des hommes que je perds là ! Jamais je n'en trouverai un pareil. Oh ! non , je ne crois pas que je me remarie! » — Quand ce premier flot eut passé, madame de G*** parla de confession. «Sans doute, reprit l'épicière; la religion , c'est si beau, si consolant! Mais ça lui ferait trop d'effet à ce pauvre cher ami! Il n'a pas été élevé dans ces idées-là comme nous, et il n'aime pas les prêtres. Je n'oserai jamais lui en parler. — Eh bien , dit madame de G***, non sans un grand effort de courage et de charité, je lui en parlerai, moi, si vous le voulez. — Ah! madame, reprit l'épicière, que vous êtes bonne ! Mais ce serait inutile; vous ne pourriez que lui faire du mal. D'ailleurs, qu'est-ce qu'il aurait à dire? C'était le plus honnête homme qu'on puisse voir, incapable de prendre un sou à qui que ce soit , donnant toujours d'excellente marchandise. Madame peut le dire ; elle a toujours été contente de la maison. Je continuerai de même , et j'espère que vous n'ôterez pas votre pratique à une pauvre veuve. »
Enfin l'épicier mourut sans confession , au grand contentement, je l'ose dire, de la pauvre veuve, qui craignait fort que les secrets de l'art ne vinssent à la connaissance des jésuites.
J'avais connu cet épicier; il m'ouvrit sou âme, une nuit, au corps de garde. C'était une brute, je l'avoue. Ses idées sur la religion étaient celles de son commis et du Siècle , qu'ils lisaient ensemble. II n'aimait pas les prêtres , ni les nobles , ni les pauvres , ni sa femme, ni son propriétaire, ni les autres épiciei*s du quartier. Quant à lui, généralement détesté de tous ceux qui l'approchaient, il excitait cependant l'admiration de son commis et de
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sa femme. Il était, selon eux, sans égal dans le jeu des balances ; et personne , dans la profession , ne savait mieux s'y prendre pour écouler à bon prix, parmi le petit peuple, les denrées avariées qu'il avait l'art de se procurer presque pour rien. On cite un fromage gâté dont il tira plus d'argent que d'un bon.
Un garçon de dix-huit ans subissait l'examen qui fait les bacheliers es lettres ; il avait répondu parfaitement, lorsqu'un examinateur , ouvrant au hasard le manuel des questions, tombe sur le paragraphe relatif à l'établissement du christianisme. L'examinateur , homme indulgent, sachant qu'en général les élèves de l'Université ne sont pas versés dans cet ordre de faits historiques, demanda par charité au jeune candidat s'il savait ce qu'était saint Paul. — Oui, monsieur; c'était un apôtre. — Dites-moi, poursuivit le professeur, ce qu'a fait saint Paul? — Dam ! monsieur... il a... il a écrit — Très-bien ! etqu'a-t-il écrit? — Il a écrit... il a écrit... sur l'Église, dam ! — C'est cela. Et pourriez-vous me citer quelque trait de sa vie? — Quelque trait de la vie de saint Paul, monsieur? — Oui. Ne connaissez-vous pas un trait, une circonstance remarquable? — Dam! monsieur... — Par exemple, saint Paul ne gardait-il pas les habits des Juifs pendant que ceux-ci lapidaient... — Ah! oui, monsieur; il gardait les habits des Juifs pendant qu'ils lapidaient Jésus-Christ.
En 1841, si j'ai bonne mémoire, un fanatique arabe, qui avait assassiné quelque colon européen , est saisi, con-
duit à Alger , et condamné à mort. La direction civile le fait exécuter publiquement, pendant que Ton disait la messe, \ejour de Pâques. Quatre années plus tard, un chef sauvage des iles Marquises préside au massacre de plusieurs soldats français. Il est pris ; un conseil de guerre prononce contre lui la peine capitale; on le fusille le vendredi saint. Dans l'un et dans l'autre cas, la condamnation était certes méritée ; mais certes aussi, dans l'un ni dans l'autre cas, l'exécution ne pressait tellement qu'on ne pût la retarder de douze heures , et qu'on dût fatalement se résigner à verser le sang d'un homme, fût-ce un Arabe, fût-ce un sauvage, fût-ce un assassin, durant ces jours solennels et sacrés du vendredi saint et de Pâques. Le vendredi saint, Jésus innocent. Dieu fait homme, mourut en croix pour racheter le monde coupable ; le jour de Pâques , Jésus ressuscité sortit glorieux du tombeau , ayant consommé l'œuvre de son amour infini. Il était impossible de choisir deux jours dans l'année où l'exécution d'une sentence de mort présentât quelque chose de plus révoltant et de plus exécrable. Quoi ! violer le repos du jour de Pâques pour dresser la guillotine , et forcer à travailler ce jour-là, même le bourreau! Quoi! le vendredi saint , ordonner à des soldats chrétiens et catholiques de charger leurs nobles fusils , dont ils sont déjà si ntjalheureux de faire un tel usage, et condamner un officier à leur commander le feu sous lequel va tomber cet homme qui est là, les yeux bandés, les bras liés, la poitrine nue ; qui est coupable sans doute, mais qui n'a plus de protecteurs, plus d'amis, plus d'armes; que personne ne tentera de soustraire à la justice , et qu'aucune prudence ne défend de laisser vivre encore trois jours ! Mon Dieu , je crois bien que ceux qui ont ordonné ces
exécutions n'ont pas fait choix à dessein d'un tel moment; je ne les accuse point de ce brutal sacrilège. Ou le hasard l'a réglé ainsi, et ils n'ont point su à Taiti que c'était le vendredi saint, à Alger que c'était Pâques; ou il ne leur est point venu à l'esprit que Pâques et le vendredi saint ne sont pas des jours comme tous les autres, des jours que la religion catholique a marqués , le premier , de son souvenir le plus austère, le second , de son mj^stère le plus consolant. Mais que penser des ténèbres religieuses qui enveloppent les hommes capables , ou de cette Ignorance barbare, ou de ce stupide oubli?
Et ce sont là les hommes que nous mettons à la tête de l'administration , à qui nous confions les plus délicates affaires, que nous envoyons parmi les peuples sauvages pour les initier à la civilisation I En vérité , nous donnons raison au prédicant méthodiste qui nous traite de païens, au marabout musulman qui nous méprise comme impies , et au politique anglais qui regarde froidement nos entreprises en se moquant de nous.
Il faut, dit Montesquieu, aux monarchies l'honneur, aux républiques la vertu. S'il dit vrai , le représentatif constitutionnel est notre fait : ni monarchie ni république.
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Autrefois, dans la très-chrétienne France , la société , par ses lois comme par ses largesses, soutenait la prière publique. 11 y avait des ordres religieux dont la voix ne se taisait ni le jour ni la nuit. Ils étaient établis, assistés , protégés dans ce but : c'était leur particulière mission au
sein de la grande famille. Maintenant la prière publique est supprimée, du moins comme institution. Il y a bien encore des religieux , un chœur d'hommes , un chœur de femmes, dont la prière ne cesse point. Les chartreux, les trappistes, les carmélites, prient le jour et la nuit; les bénédictins aussi devancent l'aurore, et sont encore dans leurs stalles quand la nuit est venue. Mais la société constituée, l'État, ne s'occupe d'eux que pour les persécuter. S'il en est qu'il tolère, on n'en connaît point à qui sa main donne un secours quelconque.
Ce que l'État emploie et soudoie, ce sont les journaux, les théâtres, les professeurs. — Ce qui ne s'arrête pas, ce qui parle en son nom, c'est le blasphème. On a institué le blasphème public. Quand toute l'immense multitude des gens de labeur est endormie, les théâtres , subventionnés de l'impôt levé sur l'ouvrier et sur le paysan, divertissent les gens de loisir par quelque spectacle d'impiété ou de luxure. Quand les théâtres sont fermés , le journaliste veille , la presse roule; il y a toujours une voix, toujours une plume officielle qui blasphème dans un coin.
Les phalanstériens se moquent grandement des miracles : il n'y a point de plus fiers incrédules, et ils sont fâchés que Jésus-Christ, qu'ils estiment un génie assez complet pour son époque, ait déshonoré son enseignement par ces prodiges si nombreux rapportés dans les évangiles. Quelque bonne volonté qu'on y mette, en effet, cela ne peut passer pour mythe et pour allégorie : donc , au bout du compte, ce sont des impostures.
Mais ils se tiennent pour assurés que la réalisation de
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l'utopie fouriériste accomplira tous les miracles annoncés par leur prophète : que l'Océan sera changé en un immense bol de limonade gazeuse, pour la commodité des navigateurs ; — que la lune d'aujourd'hui , qui est maussade et inodore, sera réformée, et remplacée par cinq autres lunes de différentes couleurs, dont l'influence, ou celle des nouveaux astres qui les accompagneront, parfumera les légumes de toutes sortes d'odeurs délicieuses; — que le lion deviendra le plus doux des chevaux de poste ; — que l'homme ne mourra presque plus ; — que les habitants du phalanstère vivront entre eux dans une harmonie profonde, en se communiquant réciproquement leurs femmes. — Si quelqu'un ose dire qu'il restera dans le cœur de l'homme la moindre trace des sentiments sur lesquels reposent aujourd'hui le goût et le besoin de la famille, qu'il soit anathème ! Anathema sit ! Ce drôIe-là n'a point lu M. Considérant.
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Un gentilhomme aujourd'hui, un riche et jeune gentilhomme, un de ces fils de fabricants de chandelles qui naissent dans la voie des honneurs, un de ces fils des vieux connétables qui n'attendent qu'un signe pour porter leur couronne ducale au cortège du roi des pavés; un tel gentilhomme, je veux dire ce qu'il y a de plus pimpant, de plus évaporé, de plus glorieux et de plus fier; un Moncade, un don Juan, un Fronsac, un jockey qui sait lire ses armes s'il en a, et qui méprise toute chose , même ses ancêtres ; un sultan qui entretient deux figurantes et qui doit ses équipages à M. Dimanche; un héros de feuilleton qu'on sait avoir écorné son patrimoine, qui se grise, qui fait quatre heures de salle d'armes
tous les jours , qui tourne sa moustache eu croc , qui est insolent quelquefois, fat toujours, inflexible sur le point d'honneur et se battant volontiers après boire, voilà rhomme comme il faut : mais tout lui manquerait s'il n'était joueur. II se met au lansquenet, il perd cinq mille francs, et n'y prend garde; il en perd dix mille, et se pique; il en perd vingt mille, et se trouble; il en perd quarante mille, et la sueur lui monte au front; il en perd quatre-vingt mille, et tremble; il en perd cent quarante millC; et s'arrête, blême , suant , affolé, au milieu de ses compagnons interdits comme des écoliers qui viennent de faire un mauvais coup. Il peut payer cependant , et même il lui restera de quoi faire figure; mais enfin il a perdu cent quarante mille francs ! Il jette des regards timides, inquiets, presque suppliants s'il l'osait, sur son partner, un charmant gentilhomme aussi , qui détourne les yeux, et qui compte bien se faire payer. La scène oppresse tout le public. Quelqu'un avertit le maître de la maison. Il vient, s'informe, déclare à celui-ci qu'il ne peut avoir perdu cinquante mille écus; à celui-là, qu'il ne peut les avoir gagnés : bref, on transige, on s'accommode. Don Juan poj era vingt-cinq mille francs, Moncade rabattra le reste. Le généreux Moncade acquiesce en rechignant; le fier Fronsac s'exécute en versant des larmes de reconnaissance. Ils se retirent penauds, humiliés de ce qu'ils ont fait, incapables d'en rougir. Le vrai Fronsac était un drôle, mais il aurait tout payé ; le vrai Moncade était un sot, mais il aurait voulu tout ou rien.
Je connais Gaster , magistrat administi-atif du premier rang ; nous avons bu ensemble quand je n'étais encore
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qu'un écolier. Il me formait; c'était de sa part amitié pure : je le dis, je voudrais en être reconnaissant. Il avait des règles de conduite pour se pousser dans le monde, et des recettes particulières pour souper agréablement. Je n'ai jamais rencontré de grand fonctionnaire plus connaisseur en travail de cuisine. — « Mon garçon , me disait-il, épousez l'opinion qui fait fortune, et défendez-la chaudement : cependant, que ce ne soit point un mariage indissoluble. Ne laissez pas prendre votre cœur; soyez toujours infidèle au fond de l'àme, et séparez-vous de corps avec éclat, si vous voyez qu'il faille se séparer de biens. Car où est la vérité? Pour moi, j'ai eu plusieurs opinions; s'il avait pu être question d'en choisir une en conscience, j'aurais tiré au sort dans un bonnet de police. La conscience est une idée, mais le palais est un organe. » Lorsqu'il vit que je tournais au christianisme : « Vous êtes un enfant, me dit-il. S'il vous faut quelque croyance à cause de votre âge , n'en prenez point d'hostile à vos plaisirs et de contraire à votre fortune. Soyez phalanstérien , humanitaire , philanthrope , ou bien encore déiste. Ce sont des chemins bons ou mauvais; un homme d'esprit s'en tire , et même parfois il vend à bon prix la crotte qu'il y amasse. Mais le christianisme est un cul-de-sac. On tombe au confessionnal , et l'on y demeure ; ou si on le quitte, c'est pour rapporter dans le monde un fâcheux renom d'apostat. Le christianisme était bon autrefois , quand une porte de communication menait de la sacristie à la cour. Mais cette porte-là est murée pour longtemps , et c'est par le club aujourd'hui qu'on arrive à l'antichambre. Allez à Fourier, à Saint-Simon, à Cousin, à l'opposition, à la république: ni la sobriété, ni la chasteté , choses lamentables et malsaines , n'y sont nécessaires. »
Cependant , certains hoquets dont il ponctuait ses discours , me rendaient insensible à l'éloquence de Gaster. Il bavait sur sa croix d'honneur et pleurait à la fin des repas , disant que les danseuses étaient hors de prix, et ne l'aimaient pas pour lui-même. Un matin de carême, à la lueur mourante des bougies qui vacillaient sur la bobèche des flambeaux, Gaster s'apitoya plus que de coutume , et prétendit que les danseuses ne valaient pas même sa femme, dont il portait encore le deuil , et qui du moins le débarrassait du souci de veiller à ses enfants. Puis il se coiffa d'un manchon, qui lui faisait une plaisante figure , et termina son élégie par une chanson contre les moines, œuvre de sa maturité. Sept ou huit garnements des deux sexes, qui bâfraient là, se tenaient les côtes. Mon plaisir, à moi , ne fut pas sans mélange. Je trouvai ce manchon mal plaisant sur les cheveux gris de ce veuf ; je m'étais fait une autre idée de la magistrature. Je me levai de table triste et rêveur, et quelques mois après j'allai me confesser. Voilà de cela dix ans ; je ne m'en repens point. Gaster est toujours magistrat et toujours à table , et n'a pas plus de repentir que moi ; mais le pâté de foie gras , qu'il aime éperdument , commence à peser autant à son estomac que le péché à la conscience chrétienne.
Il me rencontre quelquefois. Tantôt il me croit sincère, et il m'envie, dit-il, le bonheur d'avoir une conviction. Tantôt il estime que je suis fou etstupide, ou que je m'amuse à tromper les gens, et qu'eu secret j'obtiens de mon estomac des plaisirs incomparables. Ces points de vue divers dépendent de ses digestions. En de certains jours , il se persuade que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je n'ai point de carrière, point d'habit brodé , et qu'il ne m'arrive jamais, comme à lui , de redouter le cour-
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roux d'un ministre ou l'insulte d'un journal. 11 veut que je lui rende compte de ma foi. J'essaye de le satisfaire. • Mais que pensez-vous des miracles ? — J'y crois. — l\û sont impossibles. — Raison de plus. — Quoi ! vous croyez que dernièrement, par exemple, à Rome, la Vierge est apparue à un Juif? — Oui. — Moi , je n'en crois rien. — Pourquoi? — Parce que c'est impossible. — Pourquoi? — C'est à vous de prouver que la chose n'est pas impossible. — Moi, j'allègue un fait, et de plus je vous donne une preuve : c'est la conversion du Juif. — Alors , si la Vierge se mêle de convertir les gens , dites-moi pourquoi elle apparaît à ce Juif inconnu , plutôt qu'à moi , plutôt qu'à tel banquier Israélite connu du monde entier? — Quant à vous, je vois des raisons pour que la sainte Vierge n'apparaisse point à des gens qui aiment tant le vin et la viande : pour le surplus, je trouve que le miracle est aussi grand d'arracher un jeune homme à son amour, qu'un banquier juif à ses usures. — Non. — Si. Qui est plus riche , de celui qui possède dix châteaux et des tonneaux de quadruples , mais dont le cœur est froid, l'estomac délabré, les jambes affaiblies; ou de celui qui jouit de ses vingt-cinq ans, boit bien, mange bien, dort bien, et qui est assez amoureux pour ne se soucier ni de boire , ni de manger, ni de dormir ? L'étudiant , pourvu d'amour et d'appétit , qui va dîner avec une grisette dans quelque taverne du boulevard, n'envie pas le millionnaire podagre , dont l'équipage l'éclaboussé en passant. Je sais que pour mon compte , il y a quelques années , je n'aurais point accepté l'échange. Et vous, Gaster? »
Gaster me quitte , et va demander à son médecin une drogue qui fasse digérer le pâté de foie gras. Mais le médecin n'a point cette drogue. Il conseille la sobriété ,
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l'abstinence, la continence : des vertus! Gaster déclare que ce régime est au-dessus des forces humaines ; qu'on exige l'impossible ; qu'il sera continent , ne pouvant plus ne pas l'être , mais qu'il lui faut du foie gras. Le médecin lui montre l'apoplexie en perspective ; et Gaster, en présence de l'apoplexie , s'acharne au foie gras , bien qu'il craigne effroyablement la mort. Il mangera jusqu'au dernier souffle, et jusqu'au dernier souffle il se moquera de ceux qui aiment Dieu assez pour faire peu de cas de la vie.
Ce comparse surnuméraire , que je donnais pour Aristarque aux Muses sur le retour, et qui m'apportait humblement ses aiticles pleins de fautes de français , m'aperçoit de loin , passe de l'autre côté du ruisseau , rase le mur, et file sans me saluer, sans oser me reconnaître. Qne lui ai-je fait? Rien. Il ne m'en veut pas des barbarismes dont je l'ai délivré; il viendrait volontiers me serrer la main et me demander des nouvelles. Mais j'ai vu quelque chose de rouge à son habit ; il a honte.
Ils ont voulu ce ruban , ils l'ont osé demander. Tout prétexte , même éloigné , manquait ; ils n'étaient ni de la science, ni de l'armée, ni de la police, ni des lettres, ni de la domesticité; mais à force de placets, d'apostilles, de visites, ayant remué le boudoir , le salon , l'antichambre , ayant croqué le marmot , fait le pied de grue , multiplié les actes de repentir , prodigué les serments et les reniements, ayant pleuré, s'étant avilis , enfin les voilà chevaliers. Aussitôt le courage leur manque; ils craignent de rencontrer leurs amis et leurs proches, ils n'osent se mon-
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trer dans ce flagrant délit de faveur, et ils cherchent des excuses, qu'ils débitent, la mine honteuse et le sourire défait, longtemps encore après qu'on s'est accoutumé à leur aventure. L'un allègue sa position, qui ne lui permettait pas de refuser, et l'autre sa femme, qui est flattée de cela , dit-il; car c'est quelque chose de si frivole , une femme ! 11 y en a qui prennent la chose gaillardement , font les braves, prétendent se moquer, et s'écrient qu'après tout ils n'en sont ni moins honnêtes ni plus fiers ; il y en a qui se fâchent avec de vieux camarades et cessent de les voir, pour se venger d'un sourire ou pour prévenir un quolibet. Bref, ils s'excusent de leur mieux , jurant tous que la chose les étonne, et qu'ils ne l'ont pas recherchée. Étrange effet d'une distinction si courue , et qui fait rougir ceux qui la possèdent devant ceux qui ne l'ont pas I Mais rien n'en dégoûte, et au contraire ; plus on va, plus la presse est grande. Des gens de bien, des hommes de mérite s'encouragent à pénétrer dans l'ordre , à mesure qu'on y jette les plus indignes polissons; des chrétiens , des prêtres , se laissent tailler ce fétu dans la même aune de ruban que le ministre partage à des croupiers de bourse, à des feuilletonistes, à des valets de journal, à des mouchards !
Ma plume , et c'est, je crois, pour la première fois, hésite et tremble dans ma main ; ma main est presque défaillante , mon cœur est presque troublé.
Ce que je veux dire , je le dirai pourtant. Allons , ferme , mon cœur / Il s'agit aujourd'hui de blâmer ceux que tu aimes et vénères par-dessus tout. Mais à quoi reconnaîtra - 1 - on le bon ami , si ce n'est aux bons avis?
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Je m'adresse à vous, mes amis, mes pères; non pour vous parler cette fois de mes faiblesses , mais pour me plaindre à vous d'une faiblesse que je crois remarquer en vous. Prêtres, voici que l'humble laïque, poussé parle zèle de votre gloire, vient à son tour vous faire un petit sermon.
Amis très-cbers , frères bien-aimés , vénérables et vénérés pères, pourquoi donc souffrez-vous si patiemment, depuis quelques années, que l'on répande sur le clergé tant et tant de croix d'honneur ?
Vous êtes les hommes du dévouement , du travail , de la probité, de l'honneur; oui, vous méritez bien cette croix, mais c'est elle qui ne vous mérite pas.
Comme un soldat qui s'exerce à lîianier ses armes , vous passez de longues heures à vous avancer dans les voies profondes de la science. Mais pourquoi tant d'études ? Pour le bien des âmes, pour vous pénétrer de cette vérité cachée en toutes choses : la seule grandeur, la seule réalité , la seule éternité de Dieu ; la vanité de tout le reste.
Et quand vous avez appris cela , vous ne savez pas refuser une décoration !
Êtes- vous aussi de ceux qui apprennent pour apprendre, c'est-à-dire pour ne rien savoir? La faculté de manier de bons arguments qui porteront la lumière dans l'àme d'un pauvre sceptique embarrassé de fausse science, et le ramèneront à Dieu , n'est-ce pas assez ? Ne serez-vous point coûtent si quelque ministre indifférent, ignare peutêtre , oyant dire que vous êtes écrivain ou prédicateur distingué, ne s'avise de vous décorer le même jour que vingt autres , entre un artiste de boudoir et un pédagogue éclectique?
Qu'un incendie dévore la cité , qu'un fleuve débordé l'engloutisse , qu'une peste y sème les cadavres : on vous voit, bravant tout danger, courir à ceux qui vont périr. Ce sacrifice est beau ; mais vous êtes pères , et ce sont vos enfants qui sont menacés. Est-ce que ce saint courage va étonner de votre part? Est-ce que l'on va se mettre sur le pied de donner la croix d'honneur à tout père de famille qui se distinguera du vulgaire au point d'aimer ses enfants?
Je vous ai vus, sur la terre d'Afrique, apparaître au milieu des combats comme des anges consolateurs. Au défilé d'Akbet-ei-Kredda, G'Stalter, sous les balles musulmanes et sous les flèches presque aussi redoutables du soleil , allait, de buisson en buisson, porter aux mourants les certitudes de la vie éternelle.
Ce n'est pas calomnier les soldats parmi lesquels il se trouvait, de dire que ceux qui pensaient à quelque chose pensaient les uns à monter en grade , les autres à gagner la croix. Est-ce que le prêtre de Jésus-Christ ambitionnait les mêmes récompenses?
Non, certes I et j'en suis témoin. Pourquoi donc s'arrogerait-on de diminuer sa belle action , en y mettant un prix qu'il attend du ciel et qu'il ne demande qu'au ciel ? De quel droit le ministre de la guerre voudrait-il récompenser ce soldat de Dieu ?
Prêtres ! au milieu d'un monde plein de convoitises, vous seuls ne demandez rien : c'est votre gloire. Vous donnez vos jours comme un champ sa moisson, comme une source son eau ; vous étudiez, vous veillez, vous assistez les malades et les pauvres; vous renoncez à votre liberté, vous n'avez point de famille. Ne souffrez pas que ceux qui s'en étonnent aient l'impertinence de vouloir mettre un prix à tout cela.
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Je sais bien comment ces faveurs vous arrivent. Elles surprennent ceux qui les reçoivent. Sur dix prêtres que l'on décore, il y en a huit qui ne s'y attendaient point, et qui aimeraient mieux une aumône pour leurs pauvres; mais enfin ils sont décorés. Les uns le prennent en patience ; d'autres ne veulent pas refuser , craignant qu'on ne se méprenne, et redoutant d'éveiller par là des colères tix)p récemment endormies ; d'autres se réjouissent naïvement, espérant que de l'honneur fait au prêtre sortira quelque avantage pour la religion.
Ils se trompent. Dans le prêtre décoré , le public ne voit qu'un courtisan comme un autre ; le pouvoir, ayant décoré le prêtre, se croit quitte envers l'Église. Il fait une faveur au ministre, il refuse une justice à l'autel.
Soyez pauvres , soyez dans l'abjection, n'ayez que l'éclat du mépris qu'on fait de vos vertus , et que ce ne soit pas la religion qu'on outrage dans le prêtre à qui l'on rend des honneurs.
Le prédicateur est en chaire ; je suis là pour l'écouter, j'y suis en présence de Dieu, à qui j'ai demandé d'éclairer mon intelligence et de toucher mon cœur, afin de les teniren attention et en respect. Il débute par un texte de l'Écriture ; c'est la parole de Dieu même. Il m'expose le sujet dont il va m'entretenir : c'est un point de doctrine qui intéresse à la fois ma raison et ma conduite, ma vie présente et ma vie future. Il m'ordonne de prier la sainte Vierge pour lui et pour moi, et je le fais avec zèle. Quelle disposition meilleure ? Cependant il n'a pas parlé dix minutes, que déjà je n'y suis plus. Il se perd dans des considérations philosophiques ou puériles ou obscures, il fait
des dissertations historiques, il se jette à droite et à gauche , tonnant contre le monde, où je ne vais plus puisque je suis à l'église, et que je connais mieux que lui, qui n'y a jamais mis les pieds. Il entasse les lieux communs de morale et de littérature. Son style est bouffi, prétentieux, sans onction, sans naturel. Quelquefois je m'aperçois qu'il a lu des ouvrages modernes et qu'ils lui ont plu, ou qu'il a lu des ouvrages anciens dont il n'a retenu que ce qui convient le moins à nos jours. Je sais où il va , et je l'abandonne. Trop heureux si je ne suis pas réveillé de mon inattention par quelque excès de mauvais goût, par quelque naïveté qui me fait reconnaître le lecteur trop crédule de tel livre ou de tel journal !
J'avais d'abord voulu mettre mon mécontentement sur ce peu de lecture et de littérature que j'ai moi même ; je m'accusais de ne pouvoir écouter avec simplicité. Mais j'ai vu d'humbles femmes, des jeunes filles pieuses, et qui n'ont jamais ouvertque leur paroissien et leur catéchisme, aussi choquées que moi.
Je me suis trouvé assis à côté de ces femmes aux prônes de mon curé et de ses vicaires ; familières instructions , sans art, sans phrases, sans efforts, négligées souvent, où le premier mot venu est le bon, où l'antithèse est rare, où la construction est parfois barbare; et j'en ai été aussi édifié que tous ceux qui écoutaient. J'en ai rapporté je ne sais quoi de sincère et de fort , qui m'a occupé, soutenu le reste du jour, et souvent plus longtemps. Je ne suis donc pas si pointilleux.
Non , ce que je repousse , c'est un discours qui ne sait point trouver le chemin de mon cœur, et qui reste sans cesse à côté de mes besoins, tant de ceux qui sont inhérents à la nature humaine que de ceux qui résultent de
l'atmosphère qui m'enveloppe et du temps où je vis.
Je voudrais qu'on décrivit moins la valse tournoyante à des femmes qui , pour la plupart, n'ont jamais valsé, ou qui ne valsent plus ; qu'on tonnât moins contre la fureur du jeu devant des hommes qui ne jouent pas. Bourdaloue parlait ainsi avec raison aux courtisans de Louis XIV; mais nous autres , bourgeois et bourgeoises catholiques , ce ne sont point là nos vices dominants. Nous ne sommes ni mondains, ni joueurs, ni incrédules, ni faux dévots: nous sommes ignorants, froids, timides, et même lâches.
Il faudrait nous faire le catéchisme , et nous prêcher l'amour de TÉglise, le devoir de bien connaître la religion, le devoir de la défendre et de la propager. Nous avons besoin d'être mis en défense , non-seulement contre les objections de l'incrédulité moderne , mais encore et surtout contre cette déplorable tiédeur qui fait que hors du temple nous sommes encore d'honnêtes gens , mais nous ne sommes plus des chrétiens.
Cette femme , à qui vous défendez le spectacle et le monde, est une ménagère qui n'a jamais vu un théâtre, ni porté une robe décolletée ; mais si elle ne lit pas de mauvais livres, elle n'en lit pas davantage de bons. Imposezlui le devoir de s'instruire. Son mari est un honnête employé, plein d'ordre, qui aurait horreiir de toucher un jeu de cartes , et qui visite chaque semaine un pauvre ou deux ; mais les gens qui le fréquentent ne savent pas s'il est chrétien , et il sollicite du ministre une bourse en faveur de son fils , qu'il fera ainsi élever dans un collège de l'État, sans qu'il lui en coûte rien que son âme. Avertissez-le d'économiser moins l'argent, et davantage le péché mortel; faites-lui comprendre que, dût-il n'avoir jamais la croix d'honneur , ne jamais avancer , et son fils
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n'êti'e jamais avocat, ni médecin, ni fonctionnaire, il doit se montrer chrétien , même dans son bureau ; agir en chrétien, même dans les occasions poHtiques.
Je voudrais que le prédicateur ne perdît jamais de vue que ce qu'il a surtout à faire, c'est de rendre chrétiens les chrétiens.
Mais les incrédules! dit-on. — Les incrédules ne viennent pas au sermon , ou bien ils vont entendre Ravignan et Lacordaire, qui semblent faits tout exprès pour leur parler et pour les vaincre. Si quelques-uns s'aventurent dans nos paroisses , soyez assuré qu'ils trouveront bien leur compte à écouter quelque bonne instruction, qui établira clairement un dogme, et la morale nette et pure qui en découle.
Voulez-vous prêcher utilement pour eux , évitez également trois choses : l'obscurité , l'emphase et le rigorisme. En tout temps les hommes ont été pris par le cœur plus que par l'esprit; ils sentent plus le besoin d'aimer et d'agir que celui de voir. Lorsque l'on aime, c'est assez voir; lorsque l'on agit, c'est assez comprendre. Dans cette nuit où nous sommes, il n'est pas un cœur qui ne cherche comme un aveugle, les mains en avant, quelque guide pour éviter les abîmes. Saisissez ces mains incertaines : un infaillible instinct, quelque chose que j'appellerais le tact de la vérité, les assurera tout d'abord qu'enfin elles tiennent l'appui qu'elles imploraient. La lumière ensuite viendra.
Mais le grand service à rendre aux incrédules, c'est de faire que les chrétiens soient chrétiens. Si ce petit nombre de fidèles , hommes et femmes , qui fréquentent assidûment les églises, étaient vraiment ce qu'ils devraient être, s'ils avaient la science, l'amour, le zèle de l'Évangile , ce petit nombre suffirait à changer le monde.
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Cette enfant fait le désespoir de sa mère. Il est vrai quelle est bonne , spirituelle, soumise, innocente; noais aussi elle est pieuse , et la pauvre mère tremble que le cloître ne l'attire un jour. 0 ciel ! dit-elle , ma fille , mon enfant, je la verrais se coucher sous le drap noir ! des ciseaux impitoyables couperaient cette belle chevelure ! une main cruelle revêtirait de bure ces membres délicats! une règle barbare la condamnerait à de dures fatigues et à de vils travaut ! Je ne verrais plus ma fille quà de certains jours ! je ne l'embrasserais plus qu'à travers la grille d'un parloir! elle vieillirait sans époux, sans enfants, enfermée derrière ces murailles éternelles ! »
Elle s'occupe de trouver un mari pour sa fille bienaimée ; elle en aperçoit un, elle le saisit au vol. « IVlais cet homme, à peine le conncdssez-vous. Il est impérieux , il est fantasque ; c'est un marin, un militaire, un négociant: il va emmener votre fille en Amérique... »
Elle n'écoute rien ; elle a fait le contrat , elle a donné son avis sur la corbeille ; elle se hâte de livrer son enfant, qui pleure, qui craint le mariage, qui tremble de ne jamais revoir une si tendre mère.
11 n'y a point de princesse luthérienne ou calviniste, en Allemagne, qui ne soit prête d'abjurer en un tour de main son hérésie, et de passer au schisme grec , pour épouser un grand-duc. Les soldats français qui tombaient aux mains des Arabes durant la guerre, refusaient, fussent-iR nés dans la rue Mouffetard, d'embrasser l'islamisme pour sauver leur vie.
Quelques petites traversées , quelques séjours dans les ports de mer, m'ont gâté les héros du roman maritime. Les marins s'ennuient généralement de leur insipide métier; c'est ainsi qu'ils le nomment. Renfermés dans leur art nautique, qu'ils connaissent par routine plus qu'autrement, ils fument, ils mangent, ils jouent, se querellent, et aspirent à la terre, pour changer de cuisine et courir les mauvais lieux. C'est le résultat de l'instruction puisée dans les écoles navales , toute mécanique et toute matérielle. Ils ne connaissent point Dieu , et rien ne leur serait plus nécessaire que de vivre en quelque sorte dans sa familiarité. Alors des merveilles cachées , qu'ils ne soupçonnent point, viendraient animer la monotone vie du bord. Ils verraient, ils penseraient; ils aimeraient l'étude ; ils s'élèveraient de la végétation à la vie. Ce n'est point une hypothèse que je fais : tous les officiers de marine qui ont ouvert leurs yeux et leur âme aux lumières de la vérité divine, sont d'une supériorité éclatante et reconnue. Cette même vie dure et prisonnière, qui abaisse l'esprit de leurs camarades , les relève. On rencontre peu d'hommes qui sachent davantage et qui sachent mieux.
La religion chrétienne est faite pour tous les hommes, elle convient à tous les états ; mais elle est surtout indispensable à la haute civilisation , et la haute civilisation s'en écarte.
Voyez cette forte poitrine qui s'offre fièrement aux balles, sans autre cuirasse que l'étoile bien gagnée qui les
recherche et qui les attire; voyez ce front déjà dégarni, cette moustache grisonnante , et ces épaules qui portent si bien les insignes d'officier général, et tout ce corps robuste, et toute cette martiale attitude : c'est l'homme du commandement militaire. Sa voix est âpre , son œil est sévère; le cheval impétueux qui l'emporte à son gré semble l'image de cette volonté que rien n'arrête. Qui croirait que la crainte agite cet homme? ]Non pas sans doute la crainte du danger ; il a mille fois bravé la mort: mais il tremble parce que le prince est venu, et qu'il a cru saisir des dispositions mauvaises dans les regards des couiHsans.
xxxin.
Les fripons portent tous les costumes , parlent toutes les langues, comprennent toutes les affaires, ouvrent toutes les serrures , contrefont toutes les monnaies ; rien ne leur est impossible, que d'attraper l'intime accent de la probité : semblables à ces parvenus qui savent amasser toutes les richesses et atteindre tous les honneurs , mais qui ne parviennent pas à parler noblement.
Il y a des prêtres, bonnes gens, honnêtes gens, pieux même, dont le voisinage me glace et dont la parole m'irrite. Ce sont ceux qui , leur messe dite convenablement, leur action de grâces faite avec la longueur requise, quittent la soutane, prennent l'air laïque, et ne sont en quelque sorte plus prêtres. Ils vont courant, flânant, voyant tout , s' occupant de tout , hors de ce qui se passe dans l'Église. Quelle douleur pour un pauvre chrétien qui les
rencontre sans les connaître, lorsque, les entendant appeler « noonsieur l'abbé , » il s'approche d'eux, leur parle de ce qui intéresse les catholiques, et les trouve ignorants ou indifférents ! J'en ai vu , non en province , mais à Paris, qui n'avaient lu ni les discours de Montalembert, ni les écrits de l'évéque de Langres, et qui ne connaissaient que par le Siècle et le Constitutionnel les polémiques sur la liberté d'enseignement. C'est les désobliger que de leur parler du bon Dieu ; ils craignent de passer pour cagots ; ils estiment que c'est assez d'enseigner , ou , comme ils disent, de prêcher en chaire. Un sujet ecclésiastique pourtant les intéresse : la sacristie. Voilà où ils abondent; ils savent par sous et deniers jusqu'où va le casuel de chaque paroisse , et quelle est la situation de leurs confrères : celui-ci avance, celui-là n'avance pas, ce troisième a une bonne place , cet autre en aura une meilleure. Point de mauvais propos, sans doute ; mais rien de généreux, rien de chaleureux , rien d'utile. Depuis le séminaire , ils n'ont pas ouvert un livre, ni d'ami ni d'ennemi. Ils sont hors d'état d'éclaircir un doute et de résoudre une objection.
Ils peuvent mener une vie régulière, remplir exactement leurs devoirs : qu'ils sachent bien qu'ils ne sauveront jamais une âme, et qu'il y en a qui seront perdues à cause d'eux. Un tel prêtre tourne le faible esprit d'un Michelet, et le jette dans le blasphème. Je les conjure d'y réfléchir, et de prendre pitié de l'Église, et peut-être d'eux-mêmes. Ce sont eux qui font dire que la mort est chez nous ; et s'ils étaient seuls , en effet , nous serions morts.
Les sénateurs d'une ville auprès de Paris eurent un jour l'idée de se faire entrepreneurs de bal champêtre.
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Ils achetèrent un beau jardin , le taillèrent d'une façon grotesque, y disposèrent force allées retirées, force bosquets mystérieux, y pendirent peu de quinquets, y dressèrent un orchestre , et appelèrent le monde. Non-seulement la jeunesse dorée de la ville , mais celle de Paris y vint. Ce fut le Paphos de tout ce qui brillait dans la basoche et dans le commerce des nouveautés. Les filles du pays n'y parurent pas les dernières. Filles des champs, filles du peuple, filles des marchands , et même quelques boutons de rose de la bourgeoisie, tout s'offrit aux hommages des galants. Le ravage fut extrême. Les plus réches vertus du printemps n'attendaient point l'automne . pour reconnaître un vainqueur. Que de promesses de mariage ! Quelques pères de famille, importunés des suites de la danse, remarquèrent que le bal n'était pas sans porter préjudice aux mœurs ; mais le conseil municipal ne s'en étonna point. C'étaient là les frais de la ville ; mais les bénéfices étaient si beaux ! Sourde oreille aux plaintes des papas, et vive l'amour !
11 y avait un pauvre homme sans filffi et sans nièce, le pauvre curé, qui s'épuisait à faire comprendre ce danger trop clair. On lui ri£dt au nez. Éconduit par les autorités, il se mit avec un nouveau zèle au catéchisme. Au bout de deux ans, le bal n'offrait plus rien de nouveau : toujours les mêmes figures, qui se fanaient vite. Au bout de quatre ans, déchet plus considérable encore. Au bout de six ans , plus personne. Celles qui revenaient du bal étaient montrées au doigt. Enfin le bal tomba , et la pluie fit ce qu'elle voulut de l'orchestre. Le plus étrange, c'est que le conseil de ville n'entreprit point de chasser le curé. Le substitut du procureur du roi dit bien un jour qu'il y avait lieu de regretter ces recettes. « Oui , dit le maire ;
mais, depuis qu'on ne danse plus, les enfants trouvés nous coûtent moins cher. »
J'ai cherché longtemps le dernier mot de ces apologistes de la terreur, si nombreux et si enthousiastes, séduits par Vidée de Robespierre jusqu'à ne reculer ni devant la plume de Marat , ni devant la main de Carrier. Le sentiment de fraternité qu'ils allèguent ne m'a jamais paru bien clair ; je n'ai jamais cru en les lisant, je n'ai jamais vu en les pratiquant, qu'ils aimassent beaucoup la liberté ni l'égalité ; — mais il m'a semblé que je comprenais tout, et que je sentais enfin vibrer la fibre révolutionnaire, un jour que, dans une réunion d'anciens camarades destinés peut-être à s'entre-tuer plus tard , il fut question , après boire, de Nantes et de cet immonde Carrier. L'un de nous fit le tableau de la terreur nantaise. Il avait bien étudié l'époque, ^Nantes était sa ville natale. Plusieurs s'écrièrent : « On ne reverra point ces choses-là ! » Un autre, un petit poète frêle et timide, mais dont le vin déliait la langue et faisait surnager la pensée , nous dit : « Néron ni Carrier ne me font horreur ; et si ce sont des monstres, comme on les appelle, je trouve que ce furent d'heureux monstres, qui s'amusèrent magnifiquement. «
Nous étions tous assez jeunes, frais émoulus de philosophie , peu chargés de morale. Aucune extravagance d'esprit et de cœur ne nous effrayait. « Développe ton paradoxe, dîmes-nous à ce gars : c'est peut-être une vérité.
« Du moins n'est-ce pas un paradoxe pour moi , repritil : si je me trouvais à la place de Carrier, je ne répon-
drais de rien. Je ferais sans doute comme lui, en essayant toutefois d'y mettre un peu plus d'élégance et de style. Posons d'abord qu'il n'y a de plaisir que d'être le maître, et qu'il n'y a de maître que celui qui peut prendre et donner la vie. Eh bien ! est-ce que vous ne trouvez au rôle de Carrier aucun attrait? Je l'avoue, cette orgie de sang me fait palpiter. Quelles jouissances, que des jouissances épouvantables! Voilà un homme qui n'était la veille qu'un mince procureur de campagne, laid, pauvre et méprisé : aujourd'hui, une ville immense tremble sous sa main ; elle est à lui , pleinement à lui, corps et biens. Sa vengeance et sa volupté se satisfont , irrésistibles et promptes comme la foudre. Il n'y a plus de vertu, ni de pudeur, ni de courage , ni de lois : il n'y a que lui , qui peut tout , à qui tout cède, à qui tout appartient. C'est un vertige ! Tàtez-vous bien tous , regardez autour de vous, et prononcez s'il manque d'hommes , sans compter ceux que vous ne connaissez pas , qui sont tout prêts à vivre deux ou trois mois comme Carrier , quitte à finir comme lui? Pour commencer , il faut un principe , ou , si l'on veut , un sophisme ; je n'y tiens guère. Croyez bien que le prétexte ne manquerait pas plus que l'intention. Est-ce qu'il n'y aurait pas encore une patrie à sauver, des aristocrates à détruire, un culte à renverser; et sur les ruines de ce vieux monde un monde nouveau à construire, plein de promesses et d'espérances pour ceux qui n'ont rien dans celui-ci ? Ne dites donc point que ce qui s'est passé ne se passera plus, et que vous n'y travaillerez pas. Nous sommes tous immoraux , et je crois que nous voulons l'être : dans quelques années , nous serons tous avides de richesse et de pouvoir, comme le sont aujourd'hui ceux qui avaient notre âge, et qui ne cherchaient,
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comme nous , qu'à se divertir il y a dix ans. Peut-être aussi serons-nous fort poltrons : Carrier, dit-on, n'avait pas grande bravoure. Les révolutions ne paraissent pas impossibles : elles peuvent nous mettre à de terribles épreuves. Ceux d'entre vous qui se promettraient de rester insensibles aux séductions du pouvoir , aux séductions de la vengeance , aux séductions de la peur, me paraîtraient bien hardis. Quant à moi, je le répète, je ne m'engage à rien. Je sens en moi beaucoup d'instincts formidables prêts à se réveiller ; il y a dans mon cœur je ne sais quoi qui grandit , et qui déjà s'amuse à tout égratigner et à tout mordre : ce n'est qu'un chat peut-être, mais peut-être est-ce un tigre; et, pour le museler, je ne vois ni ne sens rien, mais rien du tout. Or, qu'étaient les hommes de la révolution en 1785? De bons jeunes gens, sceptiques comme nous, s'occupant de philosophie, de plaisir, de littérature , et se disposant à faire fortune en servant ou le public ou le roi. L'aiguillon révolutionnaire les piqua , une rage de destruction les saisit : nous savons le reste. J'ai lu dans le vieux Bonald un mot qui m'a frappé : « Rien n'est plus près , dit-il , des mœurs « féroces , qu'un peuple dont les mœurs sont voluptueu- « ses. « Les mœurs étaient légères en 1789, elles ne sont pas austères aujourd'hui!... »
Le jeune homme qui a tenu ce langage est devenu prêtre et missionnaire. Il est aujourd'hui dans l'Inde ; il y mourra sur la paille ou sur la croix. Mais, parmi ceux qui récoutèrent et qui l'applaudirent , j'en connais plusieurs qui sont fonctionnaires , magistrats, écrivains, dont je ne voudrais pas faire des proconsuls.
Majesté , nos journaux , dit- on , vous semblent ingrats. Ayant pris dans le feuilleton vos modèles, vous vous étonnez des morsures du premier- Paris. C'est que vous n'allez pas assez loin , madame. Courir les rues , non plus en amazone , mais en cocher ; habiter de préférence où votre mari n'est point; fréquenter les soldats, vous connaître en acteurs , faire des bons mots phalanstériens , et publier aux peuples les ennuis de votre alcôve , et porter comme un chapeau de vivandière la couronne catholique, ce n'est encore que de la littérature. On demande à Votre Majesté de la politique et de la philosophie. Voulez-vous des éloges éclatants, presque unanimes, et que tout Paris vous appelle Sémiramis ? Mettez la hache au tronc des préjugés, changez de religion , divorcez à l'allemande, fermez les églises, pendez quelques moines, pillez le trésor de Notre-Dame d'Atocha. Là sont les robes nuptiales des reines : que ces robes passent au théâtre , et que les danseuses s'en fassent des jupons ! Prenez cent abonnements à dix journaux , et cent favoris dans vos gardes; jetez à propos sur les bords de la Seine quelques quadruples et quelques cordons ; semez autour de vous ce qui reste de biens d'Église : — vous prendrez place entre Elisabeth et Catherine, on vous dédiera des livres, vous aurez un parlement qui vous déclarera >ierge, et vous pourrez même faire étrangler votre mari.
Il échappe encore dans la conversation des paroles éloquentes que le discours public ne supporterait pas, et que
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le fade goût du temps ne permet plus d'écrire. J'ai retenu une apostrophe qui peignit bien l'homme à qui on l'adressa. C'était un terroriste de province , méchant et lâche. Il venait de se répandre en propos féroces contre certaines religieuses dont il voulait débarrasser la contrée , attendu qu'elles nuisent, disait-il, aux plaisirs du public par l'objet de leur institut, qui est de retirer chez elles de pauvres prostituées touchées de repentir. Un de ceux qui l'écoutaient se révolta. « Tenez, s'écria-t-il , un tel, voici longtemps que je vous connais , et j'ai toujours pensé une chose : il y a en vous du tigre et du cochon. Sang et boue, vous n'êtes que cela ! »
L'autre prit en riant le propos. C'était matière à dégainer; il aima mieux garder rancune.
Cinq ou six au moins des anciens couvents de Paris sont aujourd'hui des casernes : les Célestins, les Augustins, les Petits-Pères, VAve-Maria, les Cordeliers, les Minimes, etc. Au dernier siècle, les philosophes souffraient de voir tant de religieux ; ils se plaignaient de ce grand nombre de Célibataires inutiles, improductifs, oisifs, ignorants, disaient-ils; ennemis de la liberté, qui ruinaient le public par leurs quêtes , qui troublaient le quartier par le bruit continuel de leurs cloches, et qui désunissaient les ménages, ou par leur fanatisme ignare , ou par leur incontinence. On a donc chassé les moines, on a agrandi les bâtiments, et, à la place d'un religieux, on a mis dix ou douze soldats. Il y avait une chapelle : on en a fait une écurie ou un grenier à fourrage; il y avait une bibliothèque : on y a mis des fusils; 11 y avait une salle extérieure,
OÙ les pauvres venaient tous les jours chercher leur pitance : on y a placé un factionnaire qui crie de passer au large, et c'est un violon pour les vagabonds et les mendiants ; il y avait une école pour les petits enfants du voisinage, à qui l'on apprenait à connaître les commandements de Dieu : on a bouché les fenêtres, on a verrouillé la porte, et c'est un cachot où les soldats punis méditent, en blasphémant, sur les commandements des caporaux. Plus de cloches , mais le bruit du tambour. Quant à la science, quant à la littérature, quant aux pudiques vertus de ces célibataires armés qui remplacent les anciens, la statistique des enfants trouvés et des filles publiques en dit quelque chose; on en saurait davantage si on pouvait dresser celle des maris trompés : quant à l'utilité et quant à l'économie, le budget en fait le compte. Mille moines ne coûtaient rien à l'État; mille soldats lui coûtent un million par an. Il reste à connaître les profits de la liberté humaine. Les moines sortaient parfois en longue procession, portant de pacifiques bannières ; ils allaient chercher la châsse de sainte Geneviève et la portaient à Notre-Dame pour avoir du beau temps : c'était abrutir le peuple et insulter la philosophie. Les soldats sortent de leurs casernes en files serrées, pourvus de belles armes bien luisantes , et de belles gibernes bien pleines de cartouches ; ils se rendent sur quelque place où le peuple agite des questions politiques ; ils se mettent en bataille, et si le peuple tient trop à ses opinions, ils font feu... ; quitte à recommencer le lendemain, au profit de l'opinion fusillée la veille.
« Les hommes d'aujourd'hui sont façonnés aux doctri- « nés de Tégoïsme et de la cupidité ; ils sont instruits à
" laisser de côté les intérêts généraux, les grandes ques- « tions d'honneur et de dignité nationale, pour concentrer « toute leur force, toute leur activité sur les questions de « lucre. Et quand on s'est ainsi vautré dans la corruption, « quand on l'a versée du faîte sur toutes les parties de l'é- « difice social, on s'étonne qu'elle remonte à son tour vers « sa source ; on se plaint des désordres effrénés de l'agio- « tage, on veut en arrêter le débordement, et prémunir les « pères de famille contre la contagion qui les gagne. Hy- « pocrisie! Quelle est donc la base de notre société? quel « est le caractère dominant de nos 'mœurs? L'argent. A « qui attribue-t-on la considération et les honneurs ? A « l'argent. La probité , la vertu, l'intelligence , Tinstruc- « tion, le travail, les services rendus, le mérite réel, on « n'en tient nul compte. Aux yeux du monde , l'argent «seul crée un droit, donne une capacité, et fait enfin « l'homme complet, le citoyen, le dominateur! On a ins- « tallé un dogme nouveau, inouï, celui de la souveraineté « de l'argent. Et l'on serait surpris que, dans un pays ainsi « constitué, les ambitions, les activités, détournées des « idées généreuses, des passions élevées, se ruassent à « l'envi vers ce qui donne et remplace tous les mérites I « Non, non, ne nous étonnons plus de cette soif ardente « de l'argent, puisque l'argent résume tout : bonheur, « puissance, considération, savoir, mérite... Il n'y a plus « de famille, plus de société, plus de vénération filiale, « plus d'amour paternel , plus de respect conjugal , plus '( d'humanité , plus de charité ! L'argent remplace tout 5 « son influence s'est glissée partout , et semblable à ces « acides minéraux qui rongent les métaux les plus durs, « il a dissous tous les éléments de la famille. L'idée maté- « rielle s'appuie avec sa pesanteur de plomb sur tous les
« cœurs, et les jouissances terrestres sont devenues la re- « ligioD des hommes. Dans cette immense dissolution de la < société, comment réunir toutes ses molécules éparses? « Comment reconstituer sa base réduite en poudre? Oà « est la main qui opérera cette résurrection sociale? »
Savez-vous où je trouve ce morceau de haute morale, cette appréciation si vraie et si nette de la plaie du temps? Dans un journal tout spécialement écrit et publié pour éventer les combinaisons des gens d'entreprbe et de négoce, afin de les amener à composition par la terreur, et de les faire , comme on dit, chanter.
II y a des enfants politiques, fils de ceux qui nous gouvernent, destinés à nous gouverner un jour. A vingt-deux ans , ils occupent des emplois , et on leur donne le ruban rouge lorsqu'ils se marient. Ces blondins assistent aux débats parlementaires, en attendant le jour où ils y figureront. La tactique leur est connue ; ils savent pourquoi tel amendement est proposé, et ce que pense au fond l'orateur qui descend de la tribune; ils écoutent tout avec un mépris dont le ministre lui-même, pour qui vote leur père, n'est pas exempt ; ils doutent de toute parole donnée; ils applaudissent en connaisseurs à chaque tour d'adresse qui se fait , sans se laisser tromper, ni échauffer, ni séduire.
Ce spectacle est malsain ; on le devrait interdire à la jeunesse. Il faudrait fixer un âge pour assister, même eu curieux, aux séances des chambres , comme il y en avait un pour entrer dans les maisons de jeu.
V Rien n'est plus connu, plus remarqué que le dépérissement de l'espèce humaine dans les grands centres de population et d'industrie. Il s'y trouve en abondance des jeunes gens grêles, rachitiques, malsains, qui n'atteignent pas même la petite taille exigée du soldat. S'élèvent-ils jusqu'à ces cinq pieds que l'Etat réclame , ils sont encore incapables du service militaire , par suite de leurs infirmités. Quels rejetons sortiront de là? Politiques, savants , philanthropes s'en alarment ; non pas autant qu'il le faudrait. Aucun d'eux ne fait entrer dans ses considérations que ces petits hommes sont plus méchants encore que difformes ; que c'est un vrai peuple sauvage, avec une profondeur de méchanceté que le sauvage n'a point. On ne saurait leur mettre aux mains l'arme de guerre , qui est la force et l'indépendance de la patrie ; mais d'eux-mêmes ils saisiront le poignard et la torche. Ils ne se battraient point, ils assassineront.
« Le temps presse , s'écrie le philanthrope. Occupons- « nous de l'amélioration de la race , un peu négligée. « Quand on veut de beaux arbres, on soigne le semis, les « taillis et les baliveaux (l ). » Ce style est vraiment aimable ; l'Académie française l'a couronné.
« Oui , dit le politique , faisons quelque chose ; consultons la médecine. «
La médecine répond qu'il conviendrait de bien nourrir ces gens-là, d'assainir leurs demeures, de leur ménager quelque repos parmi tout le travail dont on les accable , et surtout de leur donner certaines habitudes morales qui leur manquent absolument.
(I) Des crèches, page los.
« Quant à les bien nourrir et les bien loger, répond le politique, je n'y fais nulle objection , et je croirais la chose excellente. Mais je ne puis les loger ni les nourrir : c'est au manufacturier d'y pourvoir. Or, le manufacturier, que je ne puis contraindre et à qui je dois au contraire me rendre agréable, ne trouve son compte qu'à forcer le travail et diminuer le salaire jusqu'aux dernières limites possibles.
« Quant au repos, certaines fabriques déclarent ne pouvoir chômer un seul jour sans éprouver des préjudices considérables ; d'autres chôment un jour par semaine , et ce repos est la ruine de l'ouvrier : il va boire ou perdre au cabaret la paye qu'il vient de recevoir.
« Qu'est-ce que vous appelez des habitudes morales ?
« — Ce serait , dit la médecine , la sobriété, l'accomplissement des devoirs de famille, un certain ordre d'idées paisibles et de mœurs réglées, qui feraient que l'ouvrier deviendrait bon père , bon fils , bon époux. Ces vertus sont essentiellement hygiéniques. On a remarqué , par exemple , qu'il suffirait de « rendre l'allaitement maternel « plus facile et plus fréquent, pour diminuer le nombre « de ces grossesses rapprochées qui produisent de miséra- « blés avortons , ruinent la santé de la mère, et absorbent « les ressources du ménage (l). »
« — D'accord , dit le politique , et 'pour ma part je ne m'y opposerais point ; mais quels moyens prendre pour en arriver là? »
On se jette dans les œuvres philanthropiques. On fonde des ouvroirs qui donnent de l'ouvrage à un millième de la population laborieuse, et qui profitent surtout à l'en -
(1) D' Reiss, Manuel de l'allaitement.
trepreneur; on fonde des crèches où l'on reçoit vingt enfants sur mille ; on propose de ne plus conduire les nouveau-nés à la mairie , etc. , etc. Ces imaginations font décorer quelques honnêtes bourgeois , rendent la charité de plus en plus administrative et bureaucratique, habituent les indigents à compter de plus en plus sur ces secours officiels , nous acheminent à la taxe des pauvres , c'est-à-dire à l'esclavage des pauvres, et ne changent rien aux maux qui crient et nous épouvantent de toutes parts.
A Dieu ne plaise pourtant que je blâme de si louables efforts ! Un seul pauvre secouru , c'est beaucoup , et je permets bien à ces philanthropes de porter la croix d'honneur. Je leur donnerai même un peu d'argent pour la crèche , si \q fouriérisme n'y entre pas.
Mais je les prie de remarquer que la médecine arrive aux mêmes conclusions que la religion , qu'ils n'ont pas consultée. En général, ils dédaignent trop la religion; elle a eu de bonnes idées.
Tout ce que la médecine conseille, la religion l'ordonne. Seulement, la médecine le conseille en vain, et la religion l'ordonne efficacement. C'est par elle que l'on est sobre , chaste , régulier ; que le mari s'attache à sa femme , la femme à son enfant ; que l'enfant honore père et mère. Honorer, c'est obéir; obéir à des parents vertueux, c'est imiter leurs vertus.
II y a autre chose encore qu'un code dans les commandements de Dieu, il y a aussi une thérapeutique.
La religion fera deux choses que seule elle peut faire , et qui seules conjureront les maux prêts à nous dévorer : elle ouvrira le cœur et la main du riche , elle fermera le cabaret.
Ce manufacturier , ce trafiquant intraitable , ni lois ni prières ne le relâcheront de la dureté avec laquelle il fait broyer des hommes sous les meules qui lui rendent de l'or. Qu'il devienne chrétien , il rougira de ses gains fratricides ; il se contentera de vivre à l'aise ; il supprimera ses chevaux , sa courtisane , son luxe injurieux ; il sera le père de ces vassaux de l'usine , qu'il corrompt et qu'il asservit.
Par les soins et la lumière de la religion, les travailleurs deviendront plus fiers et moins jaloux , plus sobres et plus heureux. Ils iront le dimanche honorer Dieu dans relise : le cabaret sera ruiné.
Voyez un honnête ouvrier chrétien : c'est le véritable favori de la Providence. Il rentre le soir, fatigué de corps, non d'esprit, rêve de tous les oisifs ou prétendus tels ! Il trouve un logis propre et rangé, une ménagère attentive , des enfants robustes et joyeux. L'avenir de ses enfants ne l'alarme point : il leur laissera sa profession, leurs bons bras , le bon sang qui coule dans ses veines, la fière et calme droiture de son cœur. Il mange de grand appétit l'excellent repas qui l'attend; rien de recherché sans doute, mais tout à suffisance et bien préparé. Cette femme sait acheter, et connaît le goût de son mari. Le repas fait, on jouit du babil des enfants. Le plus grand endort le petit dans son berceau d'osier. On lit la vie du saint, on fait la prière , on se couche et on dort sans rêve. Qu'importent à cet homme de paix les fêtes de la nuit, qui étincellent ailleurs ? Il dort d'un bon somme ; il dort comme il a mangé, assez pour son corps et pour son robuste appétit. Il se lève dispos . il reprend avec joie son travail , dont Dieu et l'habitude ont fait une bénédiction, et dont il tire sa gloire , car il est intelligent, et son tiavail est loué.
Il est propre en ses rudes et pauvres vêtements. La ménagère peut-être s'est couchée un peu plus tard, mais les habits sont raccommodés. Elle a, pour unique dot, apporté sa bonne humeur et son active aiguille, fortune à l'abri des coups de banque et des coups d'État.
Vient le dimanche, le jour du linge blanc et des habits de fête. Toute la famille se rend à la messe. On y a le plus noble des spectacles, la plus douce des harmonies , les plus utiles entretiens; car on prie Dieu, on cause avec lui de cœur à cœur, on remercie, on demande et on remporte force et courage. Par la sainte égalité des enfants de Dieu, on se relève de toutes les infériorités d'une condition qui, au fond, n'a rien d'humiliant. On se promène après vêpres, s'il fait beau , jouissant avec délices de ce relâche aux fatigues quotidiennes : on en jouissait dès la veille, on en jouira encore le lendemain. Le repas du soir est encore le meilleur; on y reçoit les amis et les parents. Ainsi va la vie, sans ambition, sans querelles, sans trahisons, sans huissiers. S'il arrive un malheur, les secours ne manquent pas, ni surtout la patience. Outre que ces chrétiens ont en eux toutes les ressources que la foi donne , outre qu'ils ont été économes, prévoyants, et que leur forte nature n'est pas de celles qui succombent au premier choc, leurs vertus ont fait autour d'eux un rempart d'amis qui leur ressemblent, et qui leur tendront fraternellement la main.
Jacques était charron de village. Du produit de son état, il acheta une maison, où il éleva glorieusement six enfants magnifiques. Je vois encore cette maison, fleurie de chèvrefeuille et de lilas ; je vois encore cet atelier, où travaillaient le père et les enfants. On y chantait toujours. Jacques maria garçons et filles. Autrefois un des fils au-
rait été prêtre, et serait devenu l'instituteur des petits-fils. Jacques donna cent francs de dot à ses filles, Marguerite et Rosalie; et ce fut tendresse pure, car les gendres ne lui avaient rien demandé. Les garçons eurent leur cognée et leur bonne mine.
François, gendre de Jacques, ouvrier tonnelier , forcé devenir à la ville, fut moins heureux. Il gagnait un peu plus de trois francs, en travaillant douze heures au moins chaque jour. Certes, sa vie fut pleine d'angoisses! Néanmoins il éleva quatre enfants, tous allaités du lait puissant de leur mère, robustes, gais, pleins de respect et d'amour pour de tels parents, dont l'exemple leur apprit à aimer l'honneur et à ne craindre ni le travail ni la pauvreté.
François-Louis, fils de François, est une manière de bourgeois. Il gagne près de vingt francs par jour, sans se trouver cependant plus à l'aise que son père. Est-il moins assidu au travail, plus amoureux du plaisir? Non; mais son logement est plus cher, ses habits sont plus fins; il n'a pas la permission de les porter si usés et si rapiécés. Quand il naissait un enfant chez l'ouvrier, c'était l'affaire d'un sou de farine chaque jour; lorsqu'il en arrive un chez le bourgeois, il faut une nourrice. Le bourgeois a une cuisinière; ce qui n'empêche pas que, s'il lui vient envie d'un bon diner, il va le demander à sa mère, qui le prépare elle-même. A la veillée du soir, chez François, une chandelle suffisait ; chez François-Louis, il faut des bougies et des lampes. On habillait ses sœurs d'une vieille indienne que leur mère avait portée ; il habille ses filles d'étoffes neuves et de dentelles : il le faut pour les passants et pour l'honneur des robes de soie de sa femme. Que deviendrait-il si cette femme n'avait pas son aiguille aussi, et
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certes une aiguille diligente; car il l'a prise quasi dans le peuple, sachant ce qui en est des fines demoiselles de la bourgeoisie ? Que deviendrait-il , si lui et sa femme ne retiraient pas assez de joie de leurs travaux, de leurs enfants, de leur mutuelle amitié? S'il leur fallait du monde , des spectacles, des oripeaux ? François-Louis aurait affaire aux huissiers, que son père n'a jamais connus.
A l'heure où François- Louis se couche dans un monument d'acajou, son père dormait depuis longtemps sur un lit de bois rustique. 11 a souvent l'esprit attristé , l'âme pleine d'alarmes. L'ouvrier avait fait, dans sa journée, un broc ou un tonneau ; la responsabilité de l'œuvre ne l'importunait pas. Le bourgeois a écrit une page ; il se demande ce qu'en pensera le monde, mais surtout si Dieu sera content? A-t-il eu assez de courage? n'a-til pas manqué de prudence? Et il se lève la tête lourde, les membres rompus. Son père sortant du sommeil semblait le premier homme s'éveillant sous les ombrages du paradis.
Qu'a donc le fils bourgeois de plus que le père ouvrier? Ce que celui-ci aurait pu, dans son indigence , posséder comme le riche, et plus parfaitement que le riche : les consolations religieuses. François n'avait pas été instruit de l'amour et des miséricordes de Dieu ; il ne connaissait point son âme, faite pour le ciel. Il vivait en catholique et souffrait en stoïcien. Que de joies dont il a été privé, et dont il était digne ! Combien eût été plus grand encore son courage ! Que d'inquiétudes sur l'avenir lui eussent été épargnées ! Que son sort, que ses privations, que toute son existence paraîtraient aujourd'hui enviables à ses fils ! Non, s'il avait eu la foi, si une société marâtre ne lui avait pas arraché ce sublime héritage, nul homme parmi tous
ceux que j'ai connus, nul grand, nul riche, nul fort, nul illustre, n'aurait été mieux placé dans les conditions du bonheur que cet ouvrier chrétien. Imaginez-le avec sa force, avec sa douceur et sa modestie, chrétien au milieu d'une société tout entière chrétienne, développé par la lumière, soutenu par la charité, protégé par la justice!
Voilà ce que Dieu, ce que Jésus, le charpentier de Nazareth, voulait que fût cet ouvrier, son semblable, son ami, son frère, son fils ; voilà par quel facile chemin il lui faisait accomplir ce pèlerinage de douleur qu'on appelle la vie, et que fera dans la douleur quiconque a reçu le don précieux de la vie ; car la vie, quoi qu'on fasse, sera toujours pleine d'amertume : mais la miséricorde divine y a mis la foi, qui est force, avec l'espérance et la charité.
Qui a détruit cet ordre de la clémence et de la sagesse? Qui l'a détruit, et qui s'obstine à ne le vouloir pas rétablir? C'est toi, politique imbécile ; c'est toi, ingrat et ignare savant ; c'est toi, rêveur abruti de présomption et d'orgueil, qui prétends introduire sous la lettre de l'Évangile ton esprit qui vient de l'enfer; c'est vous tous, fratricides aines de la famille humaine, qui avez réduit vos frères en esclavage, et les y tenez comme des chiens qu'on rend féroces à force de mauvais traitements. Ils briseront leurs chaînes, ils dévoreront la main qui les frappe, et celle même qui les nourrit.
XUU.
Le niveau de la moralité publique a baissé, non celui de l'intelligence. La France périt peut-être par l'effet d'une richesse dont elle ne sait plus, dont elle ne peut
plus faire un utile emploi. Elle est pleine de gens capables en toutes choses. Mais n'ayant pour but que les misérables joies de la terre, c'est à les acquérir que ces esprits dévoyés consacrent uniquement leurs talents et leur énergie. Force de taureau sauvage et d'animal féroce. Le génie devient ruse ou crime, pour arracher et dévorer brutalement sa proie.
Quant à moi, j'accuse mon pays ; je ne le calomnie pas et je ne le corromps pas. Je lui ai fait, dans la limite de mon indigence, le plus grand cadeau qu'il me fût possible de lui offrir : tournant ce que j'ai d'intelligence et de force à aimer Dieu, la justice et les pauvres, j'ai retiré de la lutte des égoïsmes une existence qui pouvait, comme une autre, exercer ses ravages dans le monde pour la satisfaction des instincts personnels auxquels elle a jadis obéi. Je n'ai plus d'envie, je n'ai plus d'ambition ; je ne veux rien troubler, rien renverser, rien détruire à mon profit. Je ne demande point d'argent, point d'emploi, point de renommée. Que chacun eu fasse autant, et je réponds de l'avenir.
Ici, qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée ! Non, je n'adresse point à Dieu, debout au milieu du temple et le front insolemment levé vers le tabernacle, les coupables actions de grâce du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule malheureuse qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté. Les mêmes instincts sont dans mon âme; ils me pressent, ils me tourmentent, ils sont prêts à m'emporter. Lorsque, paisible, je regarde avec pitié le triste troupeau qui se rue à travers la fange sur l'appâtdes convoitises humaines, mon pied glisse, mon âme s'émeut; d'humiliants désirs se soulèvent, et me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs m'écoutant par-
1er, m'envient; ils disent : Celui-là gagnera le ciel... Et moi je voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix, que tous les chrétiens qui sont dans le monde puissent l'entendre : « Oh ! mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr ! »
Mais si mon âme est faible, elle a du moins embrassé une loi forte ; si elle penche à de vils désirs, elle aime pourtant une loi sainte et pure ; et si je suis souvent cou* pable dans mon cœur, du moins le monde n'en souffre point. Je ne deviens point la pierre de scandale où trébuche le pied de l'innocent ; je ne suis point la voix qui gâte le peuple ; je condamne mes fautes, et je ne cherche pas, en les justifiant par d'abominables théories, à me faire des complices et des victimes.
Il m'est permis de vous rendre grâces, mon Dieu, parce que j'ai eu peur de vos jugements, et parce que j'ai senti quelquefois aussi les saintes flammes de votre amour ; il m'est permis de vous rendre grâces , parce que je n'ai voulu être ni flatteur, ni lâche, ni gagner de l'argent, ni exercer le pouvoir ; il m'est permis de vous rendre grâces, parce que je ne laisserai point après moi quelques-uns de ces livres qui exhalent la peste et la mort, comme un sépulcre impossible à fermer.
^^^ LIVBE SUPPLÉMENTAIRE.
— Où vas-tu ?
— A la messe.
— Il est donc vrai?
— Il est vrai.
— Toi, l'élève chéri du maître I
— Moi-même.
— Tes idées étaient si hardies I
— Hardies comme la sottise.
— Ton esprit allait si loin 1
— Si loin, que j'avais fini par le perdre.
— Dans ce temps-là, tu ne venais au sermon que pour voir Marianne.
— Oui, et elle ne me voyait pas.
— C'était une manière de béguine.
Qui a su pourtant nous mépriser l'un et l'autre. —• Pour Henri, un pataud 1
— Que tout le monde honore , et qui la rend heureuse.
— Tu ne te gênais guère pour gausser sur le prédicateur et sur le lieu saint.
— C'est ce que fait tout goujat qui se fourvoie dans une église.
— Bah! la religion eonsiste-t-elle en ces vaines cérémonies ?
— Elle consiste dans la prière et dans les œuvTes. Je vais prier pour devenir capable d'agir.
— Prier, je ne dis pas. Moi aussi, je prie. Quand je vois une belle nature, je reconnais qu'il y a un Dieu.
— Et dans ta chambre, quand il pleut, reconnais-tu encore qu'il y a un Dieu?
— Non ; je fume.
— Et quand tu vois quelque pauvre, penses -tu à Dieu?
— Non ; je nie, au contraire, qu'il y ait un Dieu. Le spectacle de la souffrance parle contre lui.
— Mais que fais-tu pour le pauvre?
— Je lui donne quelque chose.
— Si tu as de la monnaie.
— Si j'ai de la monnaie.
— Moi, les prédicateurs m'apprennent à aimer et à honorer Dieu dans cet infortuné.
— Laisse donc ! un mauvais sermonneur qui sue en chaire, et qui ne sait pas même parler français.
— Quand il parlerait comme font nos députés à la Chambre, qu'importe, pourvu que je le comprenne?
— Enfin, mon vieil ami, après tout, si tu es heureux...
— Je suis très-heureux. Et toi ?
— Moi, je suis libre.
— Je veux le croire ; mais c'est comme si tu me disais : Je suis riche; et je te demande si tu es heureux.
— Non; ce n'est pas comme si je disais: Je suis riche ; car il manque justement à mon bonheur d'être riche.
— Et cela ne manque-t-il pas aussi un peu à ta liberté I
— J'ai du moins la liberté de l'esprit, que tu n'as pas, toi, pauvre captif d'un dogme étroit et mort. Mon âme n'est point enfermée dans le sépulcre du passé; je suis maître de mes aspirations, de mes croyances, de mes rêves ; je prends mon Dieu où je veux le prendre, et je m'abreuve largement à la poésie de l'avenir.
— Tout cela veut dire que tu penses comme Quinet.
— Où est le mal ? Toi , tu penses bien comme Bossuet.
— Je prends cette liberté.
— Tu es de deux cents ans en arrière.
— Quinet pense comme Luther : cela te rejette à trois cents ans.
— Bossuet n'est que l'écho des vieilleries du moyen âge.
— Luther est le fils de Pelage et d'Arius : tu redescends jusqu'au Bas-Empire.
— Eh bien 1 Pelage et Arius furent des progrès de l'idée chrétienne ; tu t'enfonces au delà dans la mort.
— Arius et Pelage tenaient , par de nombreuses affinités dogmatiques et pratiques, aux païens. Si loin que je remonte , je m'arrête à Jésus-Christ. Je ne puis reculer jusqu'au vieil Épicure, à l'école de qui je te vois.
Je parie que tu vas te promener au bois avec une modiste.
— Eh bien ! est-ce que je t'interdis d'aller à la messe?
— Non, je te remercie de la permission.
— Vous voilà toujours, vous autres saints ! Sans cesse
irrités contre quiconque ne suit pas vos maximes ! damnant à tort et à travers! détestant tout ce que vous ne faites pas ou tout ce que vous n'osez faire ! ne voulant rien passer à la nature...
— Eh, mon amil...
— Emportés...
— Calme-toi 1
— Furieux...
— Nous avons tort.
— Tu l'avoues !
— Raisonnons...
— Oui , le raisonnement est facile avec vous ! Au moindre mot, vous nous jetez l'enfer à la tête. Qu'est-ce que cela me fait à moi, ton enfer? Je n'y crois pas.
— Je m'en doutais.
— G)mprenez-le donc ! De tels moyens ne vous donneront jamais de prosélytes. L'esprit humain est trop fier, trop noble naturellement, et aujourd'hui trop éclairé. Vous ne le ramènerez pas par vos menaces puériles. Ces menaces l'indigneraient au contraire , si elles excitaient moins sa pitié. Je te parle en ami •
— J'en suis convaincu.
— C'est bien assez d'avoir à nous faire avaler des mystères absurdes, que la science a éventés , que la raison examine avec dégoût , et qui révoltent les hommes les plus forts de ce temps-ci.
— Pas tous.
— Enfin, la plupart... Des hommes qui ont passé leur vie à remuer les idées, et qui savent ce qu'elles pèsent. Je ne te citerai que Cousin. Ton catholicisme ne le séduit guère, tu en conviendras.
— J'en conviens.
426 LIVKE SUPPLÉMEJNTAIBE.
— Et Pierre Leroux, et Michelet, et tant d'autres, Thiers, Lamartine, Dupin...
— Il y a encore Isambert.
— Isambert, Isambert ! eh bien, c'est un légiste, Isambert.
— Sans doute 1 Et Génin , et Considérant , et Libri , et Louandre , et Chambolle , et Viennet , et madame Sand , et mademoiselle Flore, et M. Sue, et le petit Fouyou! Diable I...
— Oui, amuse-toi , goguenarde ! Mais tout cela te représente le public, un public immense , qui se moque de ta ridicule théologie, qui l'a en horreur , qui ne veut pas de tes jésuites. Et je dis que, quand une idée a contre elle de telles forces, une telle unanimité, il ne lui sied pas de faire la fière ; qu'elle doit se produire modestement , et n'aborder qu'avec réserve les autres idées , puisque celles-ci consentent à la respecter malgré ses extravagances, ses impossibilités, ses monstruosités; malgré les folies qu'elle excite et les crimes abominables qu'elle a autorisés. Tu sens que je ne t'en veux pas, moi; mais, dans ton intérêt, je te rappelle à la modération. J'entends répéter partout que vous n'en avez guère.
•~- 11 est sûr que tout ce que tu viens de me dire , on me l'a dit souvent.
— Tu vois bien ! Quand vos adversaires ont déjà sur vous de si énormes avantages ; lorsqu'ils ont la science, le nombre, l'autorité ; lorsqu'il leur suffit d'un mot pour renverser vos hypothèses baroques, vos sophismes , vos mensonges (je sais que tu es de bonne foi , mais les jésuites sont d'effrontés menteurs) ; lorsque vous n'êtes devant eux qu'une poignée de brouillons et de fous, menée par quelques prêtres intrigants ou imbéciles, — n'êtes-vous
pas bien maladroits de laisser encore à vos adversaires les avantages de la forme , la politesse, la mansuétude? Que dis-tu à cela?
— Je n'ai rien à dire,
— Tu n'as rien à dire, parce que tu es un brave garçon ; mais si tu rédigeais l' Univers^ si tu écrivais un mandement , tu m'accablerais d'injures. Et cependant , en quoi ai-je blessé toi ou tes idées ?
Vois- tu, les trois quarts d'entre vous, vous n'entendez rien à la prédication. Si j'étais à votre place!
— Que ferais-tu ?
— Si j'étais catholique, si j'étais évêque, pape, prédicateur, rédacteur en chef de V Univers, je voudrais ramener la France au catholicisme en un an.
— Ouais!
— Vous avez deux bonnes choses, vous, dans votre religion : une idée , c'est la charité ; et un personnel immense, le clergé. Avec cela... peuh!
— Eh bien?
— Je commencerais par mettre à l'écart des vieilleries dont on ne veut plus : l'ultramontanisme...
— Si tu étais pape ?
— Pourquoi pas? Dans l'intérêt de l'Église» Le pape ne tient à Tultramontanisme que par intérêt personnel : il devrait sacrifier cela. Je supprimerais le célibat des prêtres.
— Si tu avais fait des vœux?
— Vœux contre nature.
— Mais, dis donc, le mariage?
— Après ?
— C'est un vœu, et beaucoup de gens le disent contre nature.
428 LIVRE SUPPLEMENTAIBK.
— J'atténuerais le mariage par le divorce.
— Ah!
— Oui... Mais c'est un plan de réforme que je te propose.
— Va , je t' écoute.
— Naturellement , je supprime aussi la confession.
— Pourquoi?
— Contraire à la nature, à la morale et à la liberté.
— Diable! c'est que...
— Fais ton objection.
— Je t'avouerai franchement qu'il est assez dans ma nature de me confesser. J'ajouterai que, depuis que je me confesse , j'ai , au sujet de la morale , des scrupules que je n'avais point auparavant , quoique je ne fusse pas trop malhonnête homme.... Enfin , je serais très-fàché qu'on m'empêchât de me confesser.
— On ne t'empêcherait pas , tu serais libre ; mais la confession cesserait d'être une obligation de conscience.
— Cependant, si j'étais père , je voudrais bien que mes enfants...
— Tu les confesserais toi-même.
— Mais ma femme , j'aimerais bien qu'elle eût l'habitude...
— Elle sera libre comme toi. Je ne veux forcer personne.
— Je vois que tu conserves la confession ; car si tu permets que je me confesse, tu permets au prêtre de me confesser.
— Sans doute.
— Alors , tu conserves aussi le célibat ecclésiastique ?
— Pour ceux qui le voudront , certainement.
— Par conséquent , tu ne fais rien.
— Comment?
— Tu donnes aux prêtres et aux laïques des libertés qu'ils ont déjà. Un prêtre peut abjurer ses vœux et son état, un laïque peut ne pas se confesser, et il y en a beaucoup qui regardent la confession comme parfaitement abolie ; beaucoup aussi divorcent , ou à peu près ; et beaucoup encore s'abstiennent d'être ultramontains.
— Oui , mais j'agis en pape, en réformateur ; je taille dans le dogme avec ma puissance souveraine de chef de l'Église, et non pas avec l'arme contestée de la loi temporelle. C'est tout autre chose.
— En un mot , toi pape , tu te fais protestant.
— Protestant si tu veux ; je m'embarrasse bien des syllabes ! Je ne me fais pas protestant , je mets le symbole religieux en harmonie avec les progrès de l'esprit humain. Qu'avez-Yous à dire quand le pape l'ordonne ?
— Nous avons à dire que l'hypothèse est absurde , et que ce pape hérétique n'existera jamais. Ce serait un intrus , un antipape. 11 y aurait en face de lui un vrai pape. Celui-ci, maintenant la pureté du dogme, donnerait pouvoir de nous conduire à des évêques fidèles comme lui; et nous lui obéirions , malgré ton pape humanitaire.
— Pas du tout. Vous jugez le pape infaillible , et vous en passez par sa volonté. N'êtes - vous pas ultramontains?
— Tu oublies que le pape a commencé par abolir i'ultramontanisme.
— Subtilité ! Je m'assure qu'une telle doctrine, prêchée dans l'Église , au sommet de l'Église , lui rallierait toutes les sympathies. On ne lui demande pas autre chose , et les arriérés finiraient par se réunir à la masse. Ce serait le moment de prêcher la charité. La charité ! Vous en par-
430 LIVRE SUPPLÉMENTAIKE,
lez , vous autres catholiques ; mais si vous pouviez la comprendre î La charité , vois-tu.... Rien que d'y penser, je suis hors de moi. Une religion de tolérance , de charité , d'amour; qui prêche à tous les hommes l'union, la concorde , la liberté : est-ce que cela ne te transporte pas?
— Si fait.
— Non ! vous avez l'âme froide et rétrécie. Vous n'aimez pas les hommes. Vous voulez que Dieu les damne , parce qu'ils suivent l'instinct de la nature, de cette nature qu'il a faite. Vous êtes sans pitié, et vous déshonorez Dieu en le peignant cruel comme vous. Voilà ce qui éloigne tant de gens du catholicisme. Laissez-nous la liberté , le plaisir, l'amour; dites-nous que de Dieu viennent tous ces trésors ; que Dieu n'a pas fait une loi féroce , et ne nous défend point l'usage des biens qu'il a donnés ; qu'il ne veut point qu'on l'honore dans cette vie par des gémissements , par des macérations , par des larmes ; qu'il ne met point le bonheur de la vie future ( s'il y a une vie future , comme je le crois ) au prix de je ne sais quelles momeries que la raison condamne, et de je ne sais quels sacrifices qui font injure à sa bonté. N'excluez ni le juif, ni le protestant, ni le rêveur, ni le crédule, ni l'athée : il n'y aura plus d'incrédule , plus d'athée , et vous verrez le genre humain tout entier se précipiter aux pieds du Dieu véritablement large et tendre , du Dieu de la charité.
— Très-bien. Mais tune m'expliques pas pourquoi tu t'ennuies lorsqu'il pleut ; pourquoi tu sens ton bonheur et ta liberté gênés par le manque d'argent ; pourquoi tu nies Dieu lorsque tu vois un pauvre. Est-ce que les catholiques, après qu'ils auront cessé d'être catholiques (car c'est
ce que tu leur demandes), seront encore obligés , pour te voir adorer Dieu, de te procurer un printemps étemel, une bourse inépuisable , et d'extirper de dessus la terre le malheur et la pauvreté ?
— Encore des subtilités : on ne peut raisonner avec toi.
— Raisonne tout de même.
— Qu'importe ma personne? Je suis un poète, un rêveur : le bonheur n'est pas fait pour moi ; j'ai une âme inquiète, et insatiable d'amour et de volupté, qui demandera toujours , et qui ne sera jamais comblée ; mais , en même temps, je suis un homme de dévouement. Si je vois l'humanité religieuse et tranquille, je bénirai Dieu du bonheur qu'il accorde à mes frères , et je m'oublierai. Tel que tu me vois , je suis très-religieux , moi ; je suis plus religieux que toi. Je prépare un volume de poésies religieuses... Est-ce que tu ne pourrais en faire rendre compte dans quelque feuille catholique ?
— On f abîmera.
— C'est naturel ; je ne m'en fâcherai point. Je sais qu'un journal ne peut sortir de sa ligne. D'ailleurs , cela ne fait point de mal d'être abimé. En blâmant les idées , on peut dire qu'elles sont fortes et originales, que les vers sont beaux. Jai soigné la forme ; je suis devenu assez classique ; cela se rapproche de ton goût.
— Je verrai. Envoie-moi ton volume ; j'en parlerai aux rédacteurs de Y Univers.
— Tu les connais ? Je serais enchanté d'être jugé par eux. Ce sont des fanatiques , mais du moins ils sont francs. J'aime ce caractère. Tu n'as pas besoin de leur rapporter notre entretien. Jeté parle avec sincérité : j'attaque l'Univers comme il attaque les philosophes ; mais, dans le fond , je ne le méprise pas.
432 LIVBE SUPPLEMENTAIRE.
— Il sent un peu la sacristie.
— Que veux-tu? il est bien obligé de garder sa ligne. Un journal , c'est une position : il faut la défendre. Quand je rédigeais le Fanal du dix -neuvième siècle , je disais bien des choses que je ne pensais pas. On dépend de l'abonné, de l'actionnaire, du patron. Quand les rédacteurs de V Univers n'aimeraient pas les jésuites...
— Ils les aiment.
— Tant d'autres les attaquent , qui ne leur en veulent point ! Eh bien ; c'est dit? Dès que mon livre aura paru , je t'enverrai un exemplaire ^our Y Univers.
— Ah çà , dis-moi donc avec qui tu vas te promener.
— Qu'est-ce que cela te fait à présent?
— Tu te rengorges : c'est une danseuse 1
— Mea culpa, mon frère.
— Tu as donc amassé des rentes au Fanal?
— Des rentes? Hélas! Le Fanal a cessé de briller sous un éteignoir de protêts.
— Et d'où tires-tu de quoi promener une danseuse? Je pense que tu as, depuis longtemps, mangé tout ton bien.
— Jusqu'à la dernière botte de paille. Mais je travaille au Soutien de VElat^ qui paye gentiment.
— Je croyais qu'il n'avait pas d'abonnés.
— Raison de plus ! Entre nous, nous l'appelons le Soutenu de VÉtat. C'est le journal du premier ministre. Je vais être décoré. Et puis Zélie m'aime beaucoup : vrai , c'est une affaire de cœur. Je ne la promène pas : nous nous promenons. Viens donc avec nous ; tu riras un peu, pauvre ermite.
— Merci ; voici l'heure de la messe.
— Adieu ; voici l'heure du berger.
LBS GENS QUI NB PENSENT POINT. 433
QUINZE JOUBS APBES.
— La place m'est heureuse à vous y rencontrer. Et d'où viens- tu , si beau?
— De la messe.
— Encore?
— Toujours.
— Mais ce n'est pas dimanche aujourd'hui.
— C'est fête.
— Quelle fête?
— La fête du Saint-Sacrement.
— Elle n'est pas dans le concordat, celle-là ?
— Non.
— Tu vois bien : le clergé est incorrigible. Il oe s'étudie qu'à faire chômer le travailleur :
Et monsieur le curé De quelque nonveau saint charge toujours son prône.
— Qu'as-tu donc de si pressé à faire aujourd'hui ?
— Je ne parle pas pour moi , je suis un homme de loisir et d'étude.
— Est-ce que les omnibus ne circulent point ?
— Qu'importe ?
— Est-ce que les cafés t'ont refusé à déjeuner ?
— JNon.
— Les débits de tabac ne sont-ils point ouverts ?
— Si fait.
— N'est-ce pas un maçon qui t'a blanchi en passant?
— Pardieu ! je l'ai épousseté à coups de canne.
— Zélie fait-elle relâche ce soir?
— Elle danse un pas nouveau.
— Ainsi tu peux boire, manger, fumer, te promener, te faire promener, te divertir : de quoi te plains-tu ?
— Je plains le peuple , qu'on arrache à ses travaux.
— Le maçon qui t'a blanchi ne travaillait-ii pas ? ^— Je plains le peuple crédule.
— Mais si le peuple crédule aime les fêtes, comme le peuple incrédule aime le cabaret? S'il plaît à ce peuple crédule de donner parfois , dans la semaine, une heure ou même un jour à la prière , comme le peuple incrédule donne régulièrement tous les lundis à la débauche, qu'astu à dire?
— J'ai à dire que vous devriez éclairer le peuple, au lieu de l'abrutir, et lui apprendre à préférer le travail à la prière, c'est-à-dire à l'oisiveté. D'ailleurs, qui travaille prie.
— Oui, surtout qui travaille le dimanche. Et le lundi, qui boit prie, sans doute ?
— Qui travaille prie, et qui boit use de sa liberté. Pourquoi ne veux-tu pas que le peuple boive ?
— Pourquoi ne veux-tu pas qu'il prie? Pourquoi ne veux-tu pas qu'il préfère, au vin que tu lui vends , les prières consolantes, le repos réparateur, les sages conseils que l'Église lui donne?
— Elle lui donne ses prières et ses conseils ; mais elle lui fait payer ses chaises.
— Moins cher que le cabaretier ne fait payer son vin, sa table et ses pots cassés.
— Mais je n'empêche pas le peuple d'aller à l'église.
— Mais je n'empêche pas le peuple d'aller au cabaret.
— Bah ! et ton prédicateur?
— Et ton cabaretier, et ton feuilleton, et ton premier- Paris ?
— C'est cet antagonisme qui me fâche : la charité arrangerait tout.
— II y a deox peuples, il y a deux charités. Laisse la liberté à tous les hommes et à toutes les doctrines ; la liberté à tons les hommes d'agir en ces matières comme bon leur semble ; la liberté à toutes les doctrines de se contiedire : c'est la liberté qui accordera tout, si toutefois de tels dissentiments se peuvent accorder. Permets à l'Église de condamner le cabaret, comme tu permets au cabaret de blasphémer l'Église. Ta charité veut que le peuple puisse oublier sa raison et ses maux sous les bancs d'une taverne ; la mienne veut qu il apprenne à fortifier son cœur et à supporter ses misères sur les sièges d'un temple. Prêchons chacun de notre côté. Jeté laisse encore les plus forts arguments, sinon les meilleurs.
— Nous reparlerons de cela. Pourquoi donc toutes ces petites filles en blanc qu'on voit dans les rues?
— C'est aujourd'hui, par excellence, la fête du peuple, le jour de la première communion. Ces petites filles et ces petits garçons qui ont un ruban au bras, viennent, après de longues et vigilantes préparations, d'être initiés aux mystères sacrés. Leurs vêtements d'innocence et d'allégresse sont la robe blanche que revêtaient les néophytes aux premiers siècles de l'Église. Tout à l'heure ils étaient trois ou quatre cents dans notre petite paroisse, riches et pauvres, confondus par l'égalité du costume et de la faveur divine, ayant derrière eux les parents enchantés, dont la plupart pleuraient, et dont beaucoup se sont approchés, après eux, de la sainte table. C'était un beau spectacle.
— Tiens ! j'aurais voulu voir cela. J'ai singulièrement oublié ma première et unique communion. Nous la fîmes ensemble, au collège. II y a bien une quinzaine d'années... Comment, il n'y a que quinze ans?
— Oui ! Nous avons fait, depuis, bien des choses que nous n'aurions alors jamais cru pouvoir faire. Car, malgré la funeste influence du collège, toi et moi, si j'ai bonne mémoire, nous étions très-fervents. Le pauvre abbé Dumarsais nous aimait tant, et nous avait préparés avec tant de zèle! Il disait que nous étions sa consolation, et que nous serions sa gloire.
— Pauvre bon abbe! Quel cœur! Te rappelles-tu comme il pleurait en nous faisant sa petite exhortation sur les dangers du monde?
— Parfaitement.
— 11 y avait à côté de nous ce cancre de Cliauvel, qui se moquait de lui. Je ne dis rien, pour ne pas offenser le bon Dieu, que je croyais voir là, sur l'autel. Mais le lendemain, à la récréation, j'attrapai le Cliauvel qui s'avisait de recommencer, et je lui donnai une raclée !... II en eut le nez bleu pendant huit jours.
— Sais-tu que cette exhortation , dont j'ai retrouvé dernièrement une copie dans mes papiers, était admirablement sage et tout à fait prophétique? Si nous avions suivi les conseils de l'abbé, nous nous serions épargné de grandes sottises, peut-être même de grands chagrins.
— Ma foi, oui; pour moi, je posséderais encore mon patrimoine, et il me serait plus utile que le souvenir des repas, divertissements et feux de joie où il s'est fondu... Mon pauvre patrimoine ! il allait à cent mille livres.
— Et il t'en reste...?
— Une contrainte par corps : une chienne de lettre de change que j'ai signée pour habiller Zélie en prêtresse du Soleil.
— Je croyais qu'entre Zélie et toi c'était une affaire de cœur ?
— Il le faut bien ; sans cela je ne signerais pas des lettres de change.
— Et ta sors néanmoins en plein jour ?
— La vérité est que je ne serais pas fâché d'aller à Clichy. Depuis quelque temps j'ai envie de travailler, et je ne puis prendre sur moi d'ouvrir un livre. Je suis devenu paresseux et stupide ; je ne sais m' occuper sérieusement à rien ; je perds mon temps à flâner et à railler ; je m'ennuie chez moi, je m'ennuie dehors, je m'ennuie partout.
— MaisZélie?...
— Je m'ennuie avec Zélie. D'ailleurs je crois que...
— Ah!
— Cela se fait; mais... Dans le fond, j'ai mené et je mène la vie d'un sot. J'ai bêtement mangé mon bien, et je mange bêtement mon avenir. Tu es heureux, toi !
— J'ai perdu aussi la plus grande partie de ma petite fortune, dont j'aurais pu faire meilleur usage, ne fût-ce qu'en la jetant dans l'eau. Mais ce qui me désolait surtout, c'était la ruine de mon âme. Quand je songeais à tant de nobles désirs, à tant de pureté, à tant d'amour pour le beau, pour le bon, pour le juste, que j'avais emporté dans mon cœur en sortant des mains de l'abbé Dumarsais; et quand je sentais tout cela diminuer, disparaître, s'éteindre, j'éprouvais une humiliation incomparable, je revenais de mes plaisirs avec d'affreuses angoisses et un invincible dégoût.
— Tu as donc aussi connu cela?
— Horriblement. Si bien que je n"ai pu y résister, et que j'ai résolu de m'en délivrer à tout prix. J'y suis parvenu.
— C'est assez difficile pourtant. Commentas-tu fait?
— J'ai d'abord songé à me brûler la cervelle.
— On y songe assez naturellement.
— Tl y avait aussi autour de moi une Zélie, peut-être la tienne...
— C'est bien possible.
— J'étais jaloux, non sans motif; j'attrapai un coup d'épée qui me donna envie de vivre, et qui me laissa le temps de réfléchir. Je pensai à l'abbé Dumarsais, je l'appelai, et je lui ouvris mon cœur. 11 me fit remarquer que j'avais perdu le goût du travail, la science de la paix, la dignité de la vie, à partir du jour où mon esprit et mon cœur s'étaient ouverts à ce qu'il appelait jadis et à ce quil appelle toujours les conseils du diable, c'est-à-dire aux idées, aux maximes, aux doctrines de nos professeurs de philosophie, qui ne sont autre chose que le doute ou la négation des vérités catholiques. Tu te souviens que c'est en philosophie, après le départ de l'abbé Dumarsais, que nous avons cessé de croire, et que nous avons commencé à passer par-dessus les murs du collège.
— Oui.
— Ma foi, après m'être franchement étudié, je vis que l'abbé Dumarsais avait raison. En appliquant à mon expérience et à mon cœur cette vérité catholique, oubliée depuis si longtemps^, je reconnus qu'elle était divine, et que nos professeurs nous avaient lâchement trompés. Je ne balançai point : je quittai la région des orages et des tempêtes, et je revins au port. En d'autres termes, laissant là les systèmes philosophiques, qui d'ailleurs m'avaient toujours paru plus commodes et plus complaisants que raisonnables, je me remis tout bonnement au catéchisme, à la messe et à la confession. Voilà tout.
— Mais cependant, mon cher, l'histoire, la raison, la science... Que diable
— Tout ce que tu voudras, mon bon ami. Je commençai par fermer les yeux sur les objections, m'en tenant au plus ancien et au plus sûr, préférant ce qui me rendait la vie à ce qui m'avait donné* la mort. Cependant quelques années se sont écoulées, et je n'ai pas laissé de réfléchir et de discuter quelquefois. Eh bien ! ma conviction s'accroît et se fortifie tous les jours : elle est à l'épreuve des cinq classes de l'Institut et de toutes les découvertes que nos savants pourront faire en histoire, en mathématiques, en chimie, en psychologie et en astrologie. Les bases de la certitude sont là, dans mon cœur renouvelé par la prière. C'est là que Dieu a écrit en caractères ineffaçables l'évidence de la divinité de ce christianisme qui résiste depuis tant de siècles au choc de toutes les contradictions. J'ai dompté mes passions, je ne les ai pas anéanties : pour que j'aie pu les dompter, et pour qu'elles restent soumises, il faut la main d'un Dieu. Il n'y a pas de syllogisme, pas de cornue, pas de lunette d'astronome, pas de marteau de géologue, capables de fournir contre ce miracle un argument qui mérite d'être écouté. Ce n'est pas que ces arguments m'épouvantent : je les connais, et j'en connais aussi la faiblesse. S'il faut abandonner Dieu pour une objection, à quoi nous tiendrons-nous? Contre quoi n'objecte-t-on pas quelque chose de plus sérieux que ce qu'il y a de plus fort à dire contre la religion? En somme, le christianisme répond à tout par des raisons, par des faits et par des miracles. Et puis enfin , pourquoi donc serais-je chrétien, si c'était une chose insensée?
— Tu as l'intérêt de ton bonheur.
— Très-bien ; mais l'argument est décisif en faveur de la religion. L'intérêt du bonheur est le grand, l'unique
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intérêt de l'humanité. Elle ne cherche ni ne demande pas autre chose que le bonheur ; c'est en lui promettant le bonheur qu'on la remue, qu'on la mène, et qu'on la trompe ; et il n'y a point d'hommes plus préoccupés de ce bien dont tout homme a soif sur la terre, que les hommes qui n'ont point de religion. Ils le poursuivent avec une ardeur sauvage et insatiable, et ils ne le trouvent pas. Au milieu de la corruption païenne, un homme paraît tout à coup ; un Juif qui n'a pas trente-trois ans, qui n'a étudié nulle part, qui n'a point voyagé, qui ne parle d'autre langue que celle de son pauvre pays, qui ne s'adresse qu'à des manœuvres et à des paysans illettrés, et qui rabaisse encore l'étonnante simplicité de son discours sous la forme enfantine des paraboles. Que dit cet homme? « N'écoutez pas le monde, il se trompe, il s'abuse : vous ne trouverez point le bonheur dans ses voies. « Or le monde, c'était, à cette époque, les plus puissants, les plus sages, les plus merveilleux génies de l'antiquité : c'étaient Platon, Aristote, et toute la Grèce enrichie des secrets de Memphis ; c'étaient Virgile, Cicéron , Rome tout entière, c'est-àdire la science et la force de l'univers déjà surchargé de livres, plein d'expérience et de dégoûts. Le monde se trompe, il s'abuse, il n'a point le secret du bonheur 1 Ni Platon, ni Socrate, ni Virgile, ni Horace, ni Tibère, ni le prêtre, ni le savant, ni le rhéteur, ni l'esclave, ni le despote, n'ont pénétré le sens de l'énigme éternelle. Le bonheur n'est ni dans les chaleurs du Falerne, ni dans les sourires de la courtisane ; la victoire n'abrite pas le bonheur sous le drapeau des légions; les acclamations du Forum ne donnent que la gloire, et celles des prétoriens ne donnent que l'empire ; toute la puissance et toute la sagesse de Rome, tout le sang et tous les gémissements
des multitudes ne peuvent faire un homme heureux. On ne sait pas où réside le bonheur, on ne sait pas ce que c'est. Les plus instruits et les meilleurs n'aperçoivent que comme une ombre vaine, incompatible avec le fond même de l'humanité ; ils ne savent quel idéal de paix qui n'est point destiné pour les hommes, et dont on fait le partage des dieux dans ce douteux Olympe que toutes les ressources de l'imagination ne parviennent pas à débarrasser de l'ennui, à ce point que la terre est chargée d'amuser et de distraire le ciel. On ne connait pas le bonheur, eton ne connaît pas mieux Dieu : voilà où en est le monde. « N'écoutez point le monde : vous trouverez le bonheur dans l'humilité, dans la chasteté, dans la pauvreté. » Ainsi parle ce Juif, et on le croit! On le croit, au milieu des tourments, en présence de la mort ; et on atteste, par le sang qu'on va répandre, qu'il a dit la vérité, qu'on a trouvé le bonheur. Au bonheur de vivre, à la richesse, à la puissance, aux voluptés, on préfère le bonheur de mourir humble, pauvre, chaste, outragé. Il en est ainsi depuis dix-huit siècles ; et après ces dix-huit siècles, dans toutes les contrées de la terre, on voit, on entend des hommes qui proclament par leur vie, par leurs œuvres, par leur retour, par leur paix, par leurs souffrances, par leur mort, que Jésus a dit vrai, et qu'ils sont heureux parce qu'ils ont fait ce qu'il a enseigné. Si l'on doute que Jésus fût un Dieu devant de tels faits, on devrait douter encore plus qu'il n'ait été qu'un homme. — Quoi! nous annoncer le bonheur dans une lutte éternelle contre les impérieux penchants de la nature ; nous faire trouver la plénitude de la vie intellectuelle sous le joug qui abat l'orgueil de nos pensées, et la paix sous le joug qui contraint l'ardeur effrénée de nos désirs, est-ce l'œuvre d'une pa-
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rôle humaine prononcée il y a dix-huit cents ans sur les bords d'un lac de Judée, devant quelques pécheurs sans lettres, par un rêveur que les autorités du pays firent, à peu de jours de là, clouer au gibet entre deux larrons ? Non : la religion nous donne le bonheur , donc elle est vraie ; elle nous donne ce bonheur par des moyens contre lesquels la nature est en révolte perpétuelle, donc elle est surnaturelle et divine; et ce qui est divin vient de Dieu. Voilà du moins ce que disent les chrétiens; et lorsque cela m'a été dit, j'ai cru qu'il valait la peine d'y réfléchir. J'ai réfléchi ; j'ai acquis la preuve que tant d'esprits de toutes trempes qui ont embrassé la loi de l'Évangile ne l'ont fait qu'à bon escient. Il n'est pas de doctrine qui, soumise aux investigations dont la doctrine catholique est l'objet, ne succombât en quelques jours.
— Tu dis vrai, il y a là du surnaturel. Pourtant, une chose m'étonne et me gêne. Cette puissante doctrine, elle fait quelque chose pour l'individu : que fait-elle pour les masses? Je ne lui vois rien tenter de grand, de général...
— Non, tu ne vois pas; mais c'est que tu ne regardes point. Réfléchis d'abord que si la religion fait quelque chose pour l'individu, pour tout individu , c'est une étrange contradiction de dire en même temps qu'elle ne fait rien pour les masses. Les masses se composent de ces individus pour lesquels elle travaille. Veux-tu maintenant des généralités? Elle entreprend en masse le secours des malades et des pauvres, l'éducation des enfants, la conversion des sauvages. Cette rue, où nous nous promenons en causant, t'offre d'un côté la maison mère des Sœurs de charité, qui remplissent les hôpitaux de France et ceux de l'Europe. Six mille femmes, six mille héros ont là , sous la
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simple cornette des Sœurs de Saint-Vincent, leur supérieure générale, qui, au moindre appel, les envoie par escadrons se dévouer, travailler et mourir au bout du monde, et nul chef d'armée n'est mieux obéi. De l'autre côté, c'est le séminaire des Missions étrangères. Depuis deux siècles, cette maison fournit des prêtres aux plus redoutables contrées de la terre. Là se forment ces apôtres qui, dans le Tong-King et dans la Cochinchine, confessent Jésus-Christ devant des proconsuls dignes du génie de Rome païenne. Je te cite deux exemples, il y en a cent. La société des Missions étrangères et celle des Sœurs de Saint-Vincent ne forment que deux congrégations : vingt ou trente autres sont animées du même dévouement, et chaque année il s'en crée de nouvelles. Que veux-tu de plus grand, de plus général?
Et songe que, si l'Église ne va pas encore au delà, c'est que l'on s'y oppose. Pourquoi a-t-elle tant d'ennemis, et est-elle si combattue? Uniquement parce qu'elle demande la liberté de faire davantage.
— Vraiment, on ignore trop tout cela... Quelles sont ces dames qui te sourient ? 11 me semble que je les connais.
— Ce sont mes sœurs.
— Comme les voilà grandes! Tu en as donc trois? 11 y en a une qui ^ient de faire sa première communion ?
— Cette petite fille en blanc ? Non ; c'est une enfant pauvre que mes sœurs ont adoptée pour aujourd'hui,
— Comment, pour aujourd'hui ?
— Pour aujourd'hui, pour demain, et, je pense, pour toujours. Je suis fâché que tu sois ruiné ; je t'aurais fait faire une bonne œuvre.
— Si ce n'était pas trop cher...
— Tu vas en juger. Dimanche, au prône, le curé nous dit qu'il restait quelques enfants pauvres à habiller pour la première communion. On désire que ces enfants soient mis d'une manière décente pendant un si beau jour, et la charité des paroissiens supplée d'ordinaire à l'impuissance des parents. Chacun en prend un ou deux , suivant sa fortune ; on remet son offrande au curé, qui fait les avances et se rembourse comme il peut. Nous n'avions pas songé à remplir ce devoir, et nous eûmes tous ensemble la pensée de nous en acquitter sur-le-champ. Notre compte fait, mes sœurs allèrent trouver le prêtre qui a instruit les enfants, et lui demandèrent une fille. Il nous donna une pauvre enfant souffrante et chétive, qui ne sait pas lire encore à quatorze ans, quoique assez intelligente pour avoir fort bien appris le catéchisme. Vite ou prit mesure, et l'on s'empressa de faire une robe, une chemise; elle manquait de tout, même de souliers. Il fallait voir sa joie et celle de sa mère ! Le père lui-même, espèce de sauvage abruti par l'ivrognerie, éprouvait une sorte d'attendrissement. Ce malheureux gagne de bonnes journées; mais son vice l'assassine, lui, sa femme et sa fille. Tu ne saurais imaginer le dénûment de ce ménage. Ils n'avaient pas même de drap dans leur lit; l'enfant gisait sur la paille et sur les guenilles. Le père trouve toujours moyeu de boire, mais les autres manquent souvent de pain. Mes sœurs ont gardé la petite pendant trois jours, pour la soustraire à un si triste spectacle; elle dînait avec nous, et nous ne pouvions la rassasier. Enfin, ce matin on Ta habillée ; on lui donna un beau cierge, on lui mit sur la tête un grand voile : elle avait vraiment bon air. Sa mère ne se lassait pas de la regarder, et pleurait en la conduisant à l'église. Nous-mêmes nous étions
assez émus en lui demandant de prier pour nous, ce qu'elle a fait avec ardeur, je n'en doute pas. Maintenant nous ne pouvons plus la rejeter sur le pavé. Une de mes sœurs va lui apprendre à lire ; mais il faudrait la placer en apprentissage dans une bonne maison, et c'est une grosse affaire? Que te dit ton cœur?
— 11 me reste encore quelques pièces de cinq francs..-
— Donne-m'en une, tâche de m'en apporter autant tous les mois; Dieu te le rendra.
— Ainsi soit-il ; je le dis du fond de l'âme. Mais, à ton tour, donne-moi quelque chose.
— Quoi?
— L'adresse de l'abbé Dumarsais, s'il est encore ici.
— Je vais t'y conduire.
— Non... pas tout de suite... j'irai seul.
— Jeté laisserai à la porte; mais jusque-là, je ne te lâche point. Tu remettrais à demain, à la semaine prochaine, tu oublierais, et tu t'en repentirais, et moi aussi. Viens! viens! tu n'habilleras plus de prêtresses du Soleil.
— Eh bien !... allons...