‹ Les libres penseurs (volume 2)Chapitre 8 sur 19 · L1VI\E · texte numérisé non relu

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cette cohue l'adopte ; elle le salue et le porte en triomphe, jusqu'à ce qu'une pensée mâle, ou seulement audacieuse, se dresse, et rie au nez du triomphateur. Alors la foule s'arrête, importunée de son idole. D'un mouvement d'épaule, elle précipite le héros de la veille, et le laisse tout seul et tout meurtri sur le bord du chemin qu'elle a quitté. Ce fut le destin de M. de Jouy et de beaucoup d'autres ; ce sera celui d'un grand nombre qui ne s'y attendent pas. M. de Jouy s'en est mal consolé en se récitant Voltaire, qu'il savait toujours par cœur, et dont il gardait le buste dans sa chambre, à côté de la lance d'un hulan qu'il avait tué. A quatre-vingts ans, aussi triste qu'oublié, il est mort, contemplant ce plâtre et ce fer, la force de son esprit et la force de son bras appendues au même mur ! Et, pour dernière disgrâce, l'Académie Ta donc remplacé par cet honnête Empis, trop maladroit pour le restaurer un peu, et qui n'a su tirer de ses quatre-vingts ans et de ses quatre-vingts volumes, que l'éloge qui se pourrait faire d'un sous-lieutenant. Requiescant in pace !

Expliquez-moi ces grognards voltairiens qu'on rencontre à foison dans les journaux, dans les académies, dans les chambres, censeurs infatigables de la politique, de la littérature, des mœurs du temps ; qui disent : « Voltaire vivra, il triomphera de la politique, de la philosophie, de la littérature qui ont osé le combattre !.. » et qui se fâchent ensuite contre tant de choses qui sont autant de preuves qu'en effet Voltaire a triomphé.

M. Viennet est le prince de ces Gâtons rognes et inconséquents. Lorsque le moment sera venu de le louer en pleine Académie, son successeur pourra dire de lui ce

qu'il disait ce matin du prédécesseur de M. Empis : « La « moindre critique de Voltaire lui semblait un sacrilège, o sa tête se hérissait de colère ; et dans les derniei-s temps « de sa vie, quand l'affaissement de ses facultés phy- « siques le retenait morne et silencieux dans ce demi- « sommeil qui nous préparait à sa perte, il suffisait de « prononcer le nom de Voltaire, le nom même de ses • détracteurs pour lui rendre toute la vivacité de son « esprit, toute l'énergie de son indignation. »

Cependant M. Viennet ne badine pas sur sa mission de « donner des prix à la vertu, des encouragements à la « morale publique; « et il est plein d'éloquence contre les écrivains qui entreprennent de corrompre leur siècle. « Quel rôle,» s'écrie-t-il, tout animé d'un beau feu de pudeur, et joignant presque les mains, « quel rôle que celui « du poète qui flatterait les passions au lieu de les atta- « quer, qui, devant un auditoire avide d'émotions, se plai- « rait à dévoiler des tableaux dont le cynisme ferait par- « tout ailleurs baisser les yeux de ceux qui les auraient « applaudis au théâtre ! Vous ne concevriez pas plus que « moi le courage d'un auteur qui, avec une préméditation « froidement calculée, viendrait étaler en de séduisantes « peintures et les jouissances du vice et les joies bruyantes « de la révolte... » Est-ce que M. Viennet n'a pas lu la Pucelle? Est-ce que les cent volumes de Voltaire ne sont pas un long outrage à toute espèce de loi religieuse, morale et politique ? Est-ce que tous ceux qu'il blâme dans le temps présent, à l'exception des Jésuites, ne sont pas et ne se proclament pas de véritables enfants de Voltaire? Ils ne reconnaissent point l'unité de temps et de lieu dans la tragédie, c'est vrai ; ils trouvent que Zaïre et ï Orphelin de la Chine ne brillent pas par la couleur locale ; mais

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la pensée qui les anime en est-elle moins la pensée de Voltaire ? Est-ce que M. Hugo, M. de Lamartine, M. Augustin Thierry, M. Dupin, tout le Journal des Débats, tout le parti ministériel, toute l'Université, tout le système depuis les pieds jusqu'à la tète ne sont pas aussi bons voltairiens que M. de Jouy, M. Empis, M, Thiers et n'importe qui ? Je vois certes beaucoup de malpropretés dans les feuilletons; mais enfin, style à part, la morale n'en est pas inférieure à celle des saintes écritures de Ferney. Je dis plus : réunissez tous les feuilletons publiés dans le cours d'une année entière : ce charnier n'offrira pas une page qu'on puisse comparer, pour la repoussante effronterie du langage et des détails, à cette effroyable quantité de livres obscènes qui naissaient autour de Voltaire vivant, comme autant de fruits de son souffle. Si nos voltairiens de la seconde lignée ont moins d'esprit que leur ancêtre et quelques-uns de ses enfants directs, ils sont aussi moins cyniques. Depuis les Folies espagnoles, le Citateur et la Philippéide^ c'est-à-dire depuis vingtcinq à trente ans, je ne pense pas qu'on ait rien écrit qui approche du Bon Sens, du Temple de Gnide, de Fau~ blas, de la Religieuse et du Compère Mathieu. Ce butor phalanstérien, qui se croit prophète, n a-t-il pas lui-même, ou du moins ne feint-il pas d'avoir une idée morale, en plongeant dans la fange de tant de conceptions immondes les cent mille imbéciles qui dévorent ses feuilletons ?

De quoi se plaint donc M. Viennet? Voltaire est au pinacle, il règne dans la presse, dans les Chambres, dans les salons, à l'Académie, au Palais, à la Cour, partout! Lorsqu'une occasion se présente de lire à fond dans la conscience des hommes publics , quand les tribunaux ont à connaître de leurs plaisirs, de leurs ménages ou de leurs

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spéculations, est-ce qu'on ne voit pas d'une façon nette que ces gens constitués en dignité sont de l'école de Voltaire? Je n'aperçois pas, pour mon compte, qu'ils soient sous le joug d'un fanatisme religieux quelconque; je ne découvre aucune congrégation t non autorisée » dont l'influence les ait poussés à ce qu'ils ont fait, et s'il y a une chose dont ils soient incapables, c'est de donner leur argent aux sacristies. On dira que ce n'est pas Voltaire qui leur a conseillé de dérober la bourse de leur prochain : je le concède ; ce ne sont pas non plus les Jésuites qui leur ont prêché le mépris du lien conjugal, l'assassinat, le suicide et le reste.

Que l'on ajoute à toutes les lois de la France une loi nouvelle, portant peine de galères ou de mort contre quiconque fera une tragédie sans observer les trois unités ; que l'on impose à tous les écrivains un tribunal littéraire suprême, composé de voltairiens choisis parmi ceux dont « la tête se hérisse » à la moindre critique de Voltaire , qu'est-ce qu'il y aura de changé au train ordinaire des choses? Je crois que ni les mœurs publiques ni les fables de M. Viennet n'en seront meilleures. On abolirait beaucoup de préfaces sans doute, mais fort peu de crimes. On n'abolirait pas non plus le sifflet voltairien qui, de Femey même, sifflait les disciples de Voltaire.

Je dirai à nos grognards ce qui les afflige. C'est que d'autres ont aujourd'hui leui-s succès et portent leur bannière ; c'est qu'ils se font vieux ; c'est que, malgré le petit bruit de leurs épigramraes et de leure boutades d'opposition, ils sont finis, ils sont coulés. Eux, défendre les mœurs ! Et de quel droit ? Ils se croient honnêtes, ils ne sont que chagrins; ils se croient austères, et ne sont que jaloux.

CO LIVHE I.

Les inventeurs sont rares et peu féconds; les imitateurs abondent, et leur adresse est admirable. Dès qu'une œuvre un peu neuve a paru, vingt gâcheurs, qui croupissaient dans l'ombre des feuilletons les plus ignorés , copiant le \ieux sans que personne y prît garde et gagnant mal leur vie, se précipitent sur les pas de l'inventeur. Du premier coup, ils l'égalent. Demain, dix journaux auront leur littérature dans le dernier goût ; après-demain, les gérants seront obligés de fermer leur porte aux romans en douze tomes, il en arrive trop. Si l'on ôtait la marque de fabrique, qui pourrait distinguer l'œuvre du faiseur en renom? Mêmes mérites, mêmes défauts. Est-ce que M. Sue charpente mieux que M. Rabou ? Est-ce que M. Rabou n'a pas tout le beau du style de M. Siie? Est-ce que M. Castilie ne les vaut pas tous deux , pour la charpente et pour le style? Je ne pense pas que M. Dumas lui-même connaisse bien la différence entre sa manière et la manière de M. Maquet.

Ce sont des manœuvres! ce que l'un fait, l'autre le peut faire ; vous nous parlez d'œuvres de métier, et non point d'œuvres d'art,

Voj'ons donc les artistes.

Combien sur les quais de vers lamartiniens qui valent les meilleurs de Lamartine, et qui pourtant sont expédiés de province par le jeune Brindavoine ou par le jeune Brindosier ? Cette ode si gonflée , si retroussée , si rimée , si chevillée, bariolée de couleurs, et chargée de grelots comme un mulet d'Espagne, elle n'est point de Hugo, elle est d'Esquiros. A qui ce sonnet besogneux , en tronçons d'alexandrins mutilés, qui hurlent pour se joindre, et qui

expirent impuissants sur le bord de quelque mélancolique paillardise? A Sainte-Beuve? Eh non ! Ainsi se plaint du doux mal d'amour un janséniste de Falaise.

Panache flottant, éperons sonnants, galante moustache et marche cavalière : je ne me tromperai pas sur celui-là, il est inimitable. Je reconnais sa stance libre et pleine. Salut, fils de don Juan ! vous êtes prince, quoique né d'une bourgeoise. Votre moustache est fausse ; mais quel vaillant de Navarre sut jamais donner à son vrai poil un croc plus vainqueur? Je doute un peu de votre lame; mais que le fourreau vous bat fièrement au jarret ! Salut à vous, terreur des alcades ! J'admire comme vous êtes frais encore, depuis un siècle que vous hantez les tripots. Voilà dixhuit ans que vous avez vingt ans ; vous êtes plus ancien que la dynastie, et point de rides ! Il n'appartient qu'à vous de rester si longtemps un aimable mauvais sujet, sans devenir un vieux fat. Voyons, ouvrez la bouche... C'est merveille! toutes les dents y sont encore... Mais que voisje? Ce n'est pas lui que j'ai sous les yeux ! J'ai fait ma révérence à M. Bidart.

Lucrèce elle-même, cette pauvre Lucrèce qui se croit classique et cornélienne , elle a tout de suite eu ses sosies. L'auteur s'est dit : Je vais faire du Corneille. Et voilà des lyres, étonnées de ce coup de génie, qui se montent pour faire comme celui qui fait du Corneille.

En vérité, je lisais hier un conte d'Italie, en prose, d'un inconnu qui fabrique du Mérimée et du Musset aussi bien, peut-être mieux, que n'en fabriqueraient aujourd'hui Musset et Mérimée eux-mêmes. On y casse les pots, on y déshabille les courtisanes, on y tue les gens, on y crache aux moines, on y est débauché, impie, sacrilège, invraisemblable, avec un négligé des plus galants. Ce garçon

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ne croit point en Dieu, ne croit point aux femmes; il a mangé sa légitime, il méprise les gens d'État et les poètes, il rosse le guet , il vole M. Dimanche, il s'ennuie ; tout le fatigue et le dégoûte , et lui semble si fade , qu'il ne sait ce qui le retient d'avoir de la vertu. C'est M. Donatien Foulard, gentilhomme de quelque endroit, du Mans peutêtre. Du Mans ou d'ailleurs, Foulard n'est point sans talent. Lisez son conte; tout est leste, bien tourné, rapide; il y a du français et même de l'esprit. A la crasse imbécillité du fond seulement, vous pourrez reconnaître le cuistre imitateur. Il me rappelle cet ouvrier chinois à qui l'on avait commandé un habit d'Europe, et qui l'apporta parfaitement semblable au modèle... une pièce au coude et de la graisse au collet.

Cette aptitude singulière des imitateurs est la marque décisive d'une époque indigente. Il n'y a pas de succès qui tienne : ce que Brindosier, Brindavoine, Esquiros, Bidard et Foulard peuvent imiter parfaitement , ne saurait être bon. Si les gens de mérite s'inspiraient aux vraies sources du beau, si leurs écrits venaient des réserves profondes de la méditation et du cœur, s'ils avaient étudié l'homme aux lueurs nettes et vives de la vérité, et non aux petites clartés falottes de l'imagination, Foulard et Bidart ne songeraient pas plus à les imiter, qu'ils ne s'occupent d'imiter Molière, Montaigne et Fascal.

L'auteur du drame de Chatterton appuie sur trois points : qu'il faut engraisser aux frais de l'Etat les jeunes poètes ; que le suicide est un acte de haut courage et le droit inaliénable du jeune poète; que rien n'est chaste.

délicat et charmant comme l'adultère du jeune poëte et de la mère de famille encore jeune. Comment s'étonner du succès ? La pièce renferme quelque flatterie à l'adresse du moindre avorton qui tient une plume anonyme dans nn journal inconnu. L'auteur glorifie celui-ci, il demande l'aumône pour celui-là, il transfigure cet autre, qui pourrait seul dire eu quelle monnaie il paye son loyer. Celuici, celui-là, cet autre seront reconnaissants. Du fond de leur taudis s'élèveront des hynmesen l'honneur du maître qui les a couronnés. On fait de la gloire avec cela, comme on fait de la musique avec du cuivre, des peaux d'ânes, du crin et de la corde, matières viles.

Les bourgeois ont applaudi. Le drame leur a paru touchant, peut-être vertueux. Les bourgeois n'ont-ils pas toujours quelque sourire nimable pour le fat qui les berne, quelque grosse larme stupide pour toute espèce de souffrance corporelle dont le spectacle est mis sous leurs yeux.

Je plenre , hélas ! sar ce paavre Holopherae !

Le même bourgeois qui met en prison vieillai'ds, femmes, enfants, infirmes, dès qu'ils sont coupables de pauvreté, s'apitoie abondamment sur les douleurs problématiques, et dans tous les cas volontaires, de quelque poétereaa qu'on lui montre sur la scène habillé de noir. Ab I je te ferais passer ton enthousiasme, bourgeois, si je pouvais te contraindre à lire deux pages de ce poëte que tu plains tant!

Dans le drame de Chatterton^ la bien -aimée du poëte est l'épouse légitime dun horrible mari qui n'aime pas le poëte, et qui sennuie, le butor! de loger le poëte pour rien. Cette femme traîne toujours sur la scène ses

deux enfants dont elle fait les messagers de ses tendresses, et ainsi la maternité sert de voile et d'amorce à l'adultère. Cette femme, cette mère va dire à Chatterton qu'elle l'aime ; et si Chatterton ne s'empoisonnait pas, le spectateur emporterait l'émotion d'un dernier acte, plus étrange encore que les trois actes qui lui sont montrés. On meurt lorsqu'il le faut dans un drame; dans la vie réelle il n'en va pas de même. Le rideau ne tombe pas toujours sur deux cadavres, et chacun peut prévoir l'ignominie des dénoûments. Mais qu'importe aux auteurs de théâtre? Ils laissent à leurs personnages assez d'honnêteté pour qu'ils ne soient pas révoltants ; la pièce est employée à miner par le sarcasme, par le raisonnement, et par tous les délires, cette honnêteté mal assurée; et puis, lorsqu' enfin elle va succomber, le rideau se baisse, et les spectateurs, échauffés de ces cris, de ces tendresses, de ces sophismes , achèvent comme ils l'entendent, le drame commencé de leurs propres passions. Les bonnes raisons ne leur manquent plus pour justifier tous les excès. N'estce pas un beau métier que les auteurs font là , de fournir à quiconque est sur la pente d'un crime de semblables raisons? Ce sont eux cependant qui déclament contre les relâchements de la morale catholique et qui ne parlent qu'avec indignation des indulgences accordées par l'Eglise au pécheur contrit et repentant. Ces Catons ne s'aperçoivent pas qu'ils vendent, pour le prix d'une place au parterre, l'insouciance et le mépris de tous les devoirs !

On n'en finirait jamais de noter tout ce qu'il y a de révoltant, d'odieux et d'absurde dans ce drame de Chatterton. C'est une lecture pénible, où à tout moment l'esprit s'indigne et le cœur se soulève, et l'on se demande comment un homme d'esprit, qui vit dans un pays catho-

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lique, peut rester assez ignorant des vérités de la foi chrétienne, pour perdre son temps à entasser tant de plates petites phrases contre de si grands devoirs qui nous sont imposés par ces vérités sublimes ; comment il ose élever sa voix grêle contre les enseignements que l'Église distribue? Mais la peine ordinaire infligée à ces présomptions ne s'est pas fait attendre : l'auteur de Chatterton, dans la pièce même, a donné la mesure de son intelligence. Pour type de la bonté, de la raison, de la sagesse sereine et douce, de la vertu calme et sauvée, il nous offre avec le plus grand sérieux... un quaker! un vrai quaker: « habit, veste, culotte, bas couleur noisette ou brunclair. »

Et si maintenant l'on nous demandait pourquoi ce chefd'œuvre a été composé, pourquoi le théâtre et l'imprimerie ont montré au public cette femme avec ses éternels enfants, ce poëte maussade (qui fut un vilain petit drôle durant sa vie) ; ce mari honni, ce sublime quaker, noisette ou brun-clair? Pour quelque bénéfice, direz- vous ou pour quelques applaudissements î Fi donc ! Sans doute, un drame joué cinquante fois rapporte bien un peu d'argent qu'on ne donne pas aux poètes pauvres, crainte de les humilier; sans doute, il se trouve dans la salle diverses espèces de femmes qui larmoient, et un certain nombre de courtauds de boutique qui battent des mains; sans doute encore, il se rencontre dans les journaux beaucoup de génies inconnus, larves d'écrivains, d'autant mieux disposés à dire du bien d'un pareil ouvrage qu'en le vantant ils croiront se vanter. Mais l'auteur n'a point tenu à tout cela; lui-même l'aflirme dans une préface intitulée : Dernière nuit de travail, du 29 au ZOjuin 1834 ; préface qui est, indépendamment du drame, et à elle seule, un

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résumé complet de tous les ridicules littéraires de notre temps? « Je viens d'achever cet ouvrage austère dans le « silence d'un travail de dix-sept nuits. Les bruits de « chaque jour l'interrompaient à peine, et, sans s'arrêter, « les paroles ont coulé dans le moule qu'avait creusé ma « pensée.

« A présent que l'ouvrage est accompli, frémissant en- « core des souffrances qu'il m'a causées, et dans un re- « cueillement aussi saint que la prière, je le considère « avec tristesse, et je me demande s'il sera inutile, ou s'il '< sera écouté des hommes. — Mon âme s'effraye pour eux, « en considérant combien il faut de temps à la plus « simple idée d'un homme pour pouvoir pénétrer dans le « cœur des autres. »

Que dirait de plus ce faiseur de romans, s'il avait écrit le Traité de la vie cachée en Dieu! — Mais l'objet du drame? — Voici : c'est de faire donner par l'État à tout jeune homme reconnu poëte cinq ou six mille livres de rente, et plus, sans doute, si cela ne lui suffit point ; autrement le poëte se tuera, et ce sera dommage, car, l'auteur veut bien l'avouer lui-même en grosses lettres : le suicide est un crime religieux et social. Mais ce crime retombera sur la société, qui n'aura pas nourri le poëte! Comment empêcher un poëte de se tuer, si ou ne le nourrit? Rien ne peut le consoler, rien ne peut lui rendre courage que la nourriture ; il faut que le poëte mange et fasse des vers, sinon il se tue; point de raison, point de devoir qui l'empêche. « Certes, on trouverait des choses bien sages à dire à Roméo sur la tombe de Juliette ; mais le malheur est que personne n'oserait ouvrir la bouche pour les prononcer devant une telle douleur! »

Cependant, Monsieur, qui décidera que votre jeune

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homme est poète? Sera-ce l'Académie, sera-ce M. Viennet, par délégation de l'Académie? et si ce n'est pas l'Académie, sera-ce le conseil des ministres, où, sur huit membres, il s'en trouve toujours bien quatre qui parlent le français des avocats ; et, à défaut du conseil des ministres, sera-t-on élu poéte-juré par scrutin des deux Chambres? ou enfin fera-t on des assemblées primaires ad hoc ? Puis encore, combien de cellules, combien de cabanons contiendra votre Bicêtre poétique? car si vous ne renfermez pas ces nourrissons des muses, ils boiront plus de verres de vin de Champagne qu'ils ne feront d'alexandrins; je les connais! — 0 déraison! ô matière! ne voir jamais que lamangeaille et ne songer jamais qu'à la panse des gens ! Vouloir absolument donner une récompense misérable à tout ce qu'on imagine de grand et de beau! croire toujours que, s'il n'y avait pas des médailles et des rentes pour récompenser le courage, la vertu, le génie, on verrait disparaître du monde génie, courage et vertu ! Eh 1 je vous en prie, laissez souffrir les bons, les grands et les forts ; c'est parce qu'ils sont forts que Dieu leur donne l'infortune. Faites seulement que la société leur apprenne à connaître Dieu ; autrement vos récompenses ne feront que des mercenaires et des débauchés.

Je ne comprends pas vraiment en quoi sont à plaindre ceux que vous plaignez si fort. Je ne vois à plaindre dans le monde que les incrédules et les mauvais. Je vous plains, vous qui faites des mauvais livres dans tous les épanouissements de la fortune et de la louange, plus que je ne plains le dernier pauvre du bon Dieu qui grelotte sous le portail d'une église, en attendant un sou pour nourrir ses enfants 5 car le pauvre et vous, tous deux vous aurez

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bientôt affaire à l'éternité. Vous parlez de récompenses ; comptez-vous pour rien celle-là qui sera donnée au pauvre pour ses souffrances, et au riche pour ses charités ? D'ailleurs, nul n'est sans récompense ici-bas, et Dieu est si bon, qu'il laisse encore quelques satisfactions éclairer la misérable vie du lâche etde l'orgueilleux. Vos poètes, par exemple, n'ont-ils pas toujours quelques louanges pour s'en repaître, si pauvres poètes qu'ils soient, et ces quelques louanges sont bien assez. Votre Chatterton voulait de la gloire, vous lui en avez donné; combien de bons soldats, généreusement morts à la guerre, n'ont pas tant espéré ni tant obtenu! Eh bien! ces petits grimauds de nos jours que vous proposez d'engraisser aux frais de l'État (mais qu'a donc servi à l'État et à la littérature d'engraisser M. de Jouy, qui aurait pu être un poète illustre s'il était mort de faim avant d'avoir rien fait?), ces petits grimauds , dis-je , pourront espérer pareil honneur dans cinquante ans. — Dieu veuille pourtant qu'ils s'arrêtent assez tôt dans cet espoir, pour ne pas charger votre conscience d'un suicide inspiré par vous, comme firent tous ces nigauds d'Allemagne qui se tuaient après avoir lu Werther!

Aristide quitte de grand matin la dure couchette où il a dormi. 11 allume sa lampe, car il fait nuit encore, et sa journée commence. Il déjeune d'un peu de pain sec et d'eau, et reprend son travail. Tous les jours, à la même heure , il s'impose , quelque temps qu'il fasse , une rude promenade. Son repas du soir est à peine moins sobre que celui du matin ; sa veille se prolonge. Il est continent et austère; on le voit peu dans le monde, et souvent il

disparait tout à fait. Ses intimes savent seuls où le prendre : il s'est enfermé avec des livres. Lorsqu'il revient, c'est pour surveiller l'impression de quelques pages qu'il a refaites vingt fois, et dont il est le juge le plus sévère. Son ouvrage sous le bras , comme un débutant , il rend visite aux personnages et aux journalistes , sans faire d'exception pour aucun, et il en déterre que lui-même ne connaissait pas. Il est doux, modeste, point rancunier aux critiques; il trouve toujours qu'on l'a traité trop fevorableraent. Voilà le train de vie , les pénitences , le zèle laborieux, l'humilité d'un moine. Mais Aristide hait les moines et la religion des moines. C'est un lettré railleur et un philosophe sensualiste ; il ne croit point à l'antre vie; ses ouvrages ne célèbrent que la bombance et l'amour. S'il travaille, c'est pour qu'on l'admire vivant et lorsqu'il ne sera plus ; s'il est humble , c'est pour n'avoir point d'ennemis , car il craint les bons mots ; s'il tient ce régime frugal et dur , c'est qu'il espère guérir de la constipation.

Le véritable homme de lettres peut avoir tous les sentiments de fils, d'époux et de frère , et sentir aussi vivement que pas un mortel en ce monde les grandes douleurs qu'éprouve un cœur frappé dans ce qu'il aime ; mais il y a une certaine profonde terreur à quoi il est encore sujet, qui dépasse tout ce que peut lui faire éprouver l'appréhension des plus grandes infortunes : c'est la crainte d'être sifflé. Celui qui se voit entre les mains d'un journaliste hostile, et qui, pouvant l'adoucir, ne le fait pas, je dis qu'il est doué d'une âme héroïque.

Et cependant donnez-lui à choisir du sifQet ou du

silence, il demandera d'être sifflé. Babouin a fait des bassesses pour ol)tenir que je juge un de ses romans.

Le poëte n'est pas malhonnête homme, mais il ne peut faire tort à la postérité des moindres choses qui mettent en branle son imagination. Il bâtit un roman sur la jambe d'une femme qui traverse la rue en temps de pluie ; et il se croira coupable envers les belles-lettres , il se croira l'assassin de sa propre gloire, si le torrent impudique dont son cœur s'inonde ne court pas aussitôt sur le papier. L'œuvre fmie et polie , comment se dispenser de la porter à l'imprimeur?

Ce malheureux Jean-Baptiste Rousseau ne manquait pas de foi. Ses odes souvent belles, et toute sa vie quoique bien misérable et honteuse, l'ont assez prouvé. Il a consenti à devenir l'abjection du monde, il a fait violence à la foi qui lui montrait les punitions éternelles , pour ne pas se priver du plaisir de rimer quelques imaginations obscènes qui troublaient son cerveau. La Bastille, le bâton , la réprobation universelle, la colère divine eni3n, n'ont pas pesé dans sa raison autant que l'honneur de divertir quelques débauchés et quelques laquais. Voilà le poëte ! voilà l'amant de la gloire ! voilà le prophète de l'avemr I Vous dites que Jean-Baptiste Rousseau fut une exception. Et Voltaire? et Diderot? Mais laissons les morts, et cherchez parmi les vivants. Cherchez, non dans la foule , mais au pinacle ; non dans les inédits , mais dans les imprimés. Et que dira la postérité, lorsqu'elle ouvrira les portefeuilles fermés aujourd'hui 1

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Le plagiaire est un hardi forban qui pille sur l'Océan des lettres , et qui parfois , à force d'effronterie, se fait une renommée; ou c'est un pauvre diable qui filoute dans les carrefoure, pour se procurer un morceau de pain. Le premier me divertit encore par l'orgueil qu'il tire de ses rapines ; j'éprouve quelque compassion quand je vois travailler l'autre , et je le loue de voler des idées et des mots, puisqu'il gagnerait davantage à voler des mouchoirs. Quand la critique saisit le forban , elle l'accroche par le col à la grande vergue, et c'est un sort qui ne lui déplaît point : il reste là en évidence , selon ses désirs ; le filou, qui ne cherchait point la gloire , échappe aussi à la hart, et va s'étemdre obscurément dans un hôpital. Dieu lui fasse paix !

Le copiste, voilà, dans les lettres , l'espèce insupportable ! Le plagiaire me donne ce qu'il a pris , bon ou mauvais, tel qu'il l'a pris ; le copiste me gâte les bons auteurs. C'est une caricature de ce que j'aime , et je suis tout d'abord humilié de voir qu'il l'aime comme moi. Quelle importunité, quelle fatigue, quel âpre déplaisir de reconnaître en ce singe tous les traits d'un visage chéri , d'entendre contrefaire une voix aimée , et de voir que le fat est encore content de sa parodie , qu'il s'en estime et se tient pour original ! J'ai là-dessus des délicatesses qui paraîtront étranges, mais j'en appelle à tout ami des lettres: n'est-ce pas un supplice de penser que la foule des sots va s'y méprendre, et nous corner demain aux oreilles que ce Babouin est merveilleux, d'un goût sûr, dune finesse rare, d'une érudition profonde ; qu'il s'entend , ma foi.

TU ' LIVBE I.

aussi bien que S. B. à grignoter un auteur? La vérité est que S. B. a quelques manies, quelques défauts de prononciation qu'on lui passe et qu'il sait rendre agréables; et que notre Babouin lui a pris ces défauts qu'il exagère, et qui font le beau de son style.

Je donne l'exemple d'un critique ; c'est là que le copiste abonde. Cet art paraît facile aux sots : ils ignorent qu'il y faut des pensées. Parler d'un livre, quoi de plus simple! Ils prennent Bossuet, Racine, Corneille, Sévigné, deMaistre, n'importe; et, pour commencer, ils vous étalent leur science en bibliographie. S. B. donne ces détails. Vous saurez donc que le livre a eu tant d'éditions , et quelle est la bonne : ceci prend deux ou trois pages au Manuel du libraire. S. B. ne néglige pas la biographie ; Babouin vous en lâche. Mais la biographie, chez S. B., est parfois charmante ; elle est ici grossière et maussade. C'est l'endroit où notre homme déploie ses finesses ; c'est là qu'il est moraliste, épicurien, esprit fort. S. B. n'a-t-il pas souvent une pointe grivoise? Attendez que celui-ci soit obscène! S. B. malheureusement effarouche; attendez que celui-ci dégoûte ! Vous demandez s'il arrivera au livre? Prenez patience ; n'a-t-il pas maintenant à parler des contemporains? S. B. n'y manque guère. Mais, malheureux, S. B. me plaît ou m'instruit, et tu m'assommes; déjà, d'ailleurs, S. B. m'a dit tout ce que tu me veux dire. Point ! Vous allez voir qu'ici S. B. s'est trompé de deux ans, et que cette préface, où il a trouvé un goût de 1667, est imprégnée, au contraire, d'une forte odeur de 1665. Je passe ; j'arrive enfin au livre. Hélas ! la rude condition que d'avoir écrit quelques feuillets , destinés, suivant l'expression du poète, à flotter sur l'abime des ans! Mon insecte s'établit sur cette nacelle, ettranquil-

lement il y fait ses ordures. Tel que vous le voyez , il a une passion, la passion du moment, la passion de la foule, la passion des sots; le vieil auteur sera contraint de servir cette passion-là. Aujourd'hui Babouin vise à reluire dans l'Université; il est incrédule, il a de l'esprit. Bossuet ou Fléchier va le fournir d'arguments et de bons mots contre l'Église I

Je vous entends, j'ai tort de le prendre si à cœur. Qu'importe à cette page l'insecte qui s'y accroche et qui la gâte ? Tout à l'heure un coup de vent enlèvera l'insecte et l'outrage, il n'en sera plus question jamais ; l'œuvre restera immortelle et pure. Or, si cette simple page de main d'homme n'est point souillée, que veut-on que souffre l'Église, œuvre divine?

Oui , sans doute ; le génie et le boa Dieu en ont vu d'autres; je le sais. Pourtant je ne suis pas maître de moi, et ma bile s'échauffe, quand j'assiste à ces insolences , quand je vois ce qui a été combattu par les hommes d'épée recevoir l'insulte des cuistres. Le propos du vieux lion est admirable : C'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. Oh! le coup de pied du copiste! cette corne usée qui veut devenir ongle léonin ! le justiciable de Martin Bâton qui se tourne en Tamerlan ! Je me représente, aux jours de la révolution, ma maison envahie, mon père arraché de sa demeure : ne l'aimerais-je pas mieux tué par les bourreaux qu'insulté par mes laquais ?

Je ne pense aucun mal de la critique. Ce n'est point un sot métier lorsqu'on y apporte du jugement et de l'expérience; ce n'est point un vil métier lorsqu'on y met de la

bonne foi. L'homme instruit, bien élevé, l'honnête homme qui emploie sa probité à redresser les torts des écrivains, et son bon goût à régler leur imagination , fait une chose très-utile, très-nécessaire. Si le public ne l'en récompensait pas, les écrivains eux-mêmes devraient le prendre à leur charge, lui faire des rentes, le bien vêtir, et quand un fauteuil est vide dans leur Académie, aller en cérémonie le prier de s'y asseoir. Leur plus grand intérêt est de provoquer ses conseils, et même ses réprimandes. 11 a le droit d'être aussi sincère, aussi sévère qu'il lui plaît. Lorsqu'il est capable et de bonne foi, je n'exige plus de lui qu'une chose : c'est qu'il sache, tout magistrat qu'il est, se tenir h sa place, à son rang secondaire, veillant à traiter toujours avec respect, même à l'instant qu'il le blâme, le dernier des auteurs qui déploie un peu de sève et de force ciéatrice. Car enfin , que deviendrait le plus grand et le plus habile critique du monde, s'il n'y avait pas des auteurs, des esprits féconds qui imaginent, qui inventent, et dont les inventions lui donnent matière à parler? Il n'aurait jamais l'honneur de se faire un nom dans les lettres, il ne serait qu'un planteur de choux.

Et un Filipet se donnera des airs de mépriser l'auteur de la Sauce noire/ Allons donc, Filipet, vous n'y pensez pas! Ce droit n'appartient qu'au portier qui lit la Sauce noire et qui s'endort.

Dans le métier littéraire, point de polisson qui n'ait reçu l'encouragement des illustres, point d'homme de mérite que n'ait humilie le suffrage des sots.

ÉCJJIVÀINS. 76

Il y a, dans la république des lettres, des hommes de génie; d'autres ont du métier et ne sont point méprisables; il y a des gens qui n'ont pas même du métier ; c'est la foule, et dans cette foule plusieurs sont célèbres. Comment le sont-ils devenus? Boileau manque auxCotios ; nul n'entend s'élever , comme du temps de Boileau , un sifflet qui le popularise. Ils ont deux moyens pour ramper à la gloire : cette bêtise qui les met au niveau du public, et l'annonce. L'auteur de Mes treize victimes, rien que par ce titre, conquiert l'attention des grisettes et des courtauds de boutique. Véritablement ce titre est merveilleux : Mes treize victimes î Treize! comment a-t-il trouvé cela? Comment le quadrupède trouve -t-il dans un champ l'herbe qui le purge ? L'instinct fait ce miracle. Dieu ne veut pas la mort des mauvais auteurs, les ayant pourvus de ce flair qui les conduit, tout myopes, borgnes et boiteux, là où gît leur proie. Faites-en votre profit, gens de st\ le, et soyez humbles. Mérimée n'est, devant Dieu , que l'égal d'Esquiros. Bref, voilà le titre trouvé; il allèche les coiffeurs, les couturières, les bourgeoises : c'était l'essentiel. Pour le livre, il paraîtra toujours bon. Désormais, on demandera dans les cabinets de lecture quelque chose de l'auteur de Mes treize victimes. Un jour, à Chignac, les demoiselles Lapoujade, filles sèches , vm peu roussettes, entrent dans la boutique du libraire, et rendent Delphine , de madame de Staël : Donnez-nous quelque chose de mieux. — Que voulez-vous de mieux? dit le libraire. — Ceci ne nous convient pas — Cependant madame de Staël... — Non, c'est mal écrit. Avez- vous un roman de...

76 LIVBE I.

J'entendis nommer l'auteur de Mes treize victimes.

Voilà toute son adresse pour se loger dans les galetas, dans les arrière-boutiques, et pour vivre. Mais moi, je suis homme de bien ; je ne l'ai pas lu, je ne le lirai point, je ne le puis lire. Pourquoi sais-je son nom? C'est un merveilleux coup de l'annonce. Je lis son nom à la quatrième page des Débats, comme on lisait autour d'un caudebec les préfaces de Cotln :

En passant sur la place.

Autour d'un caudebec j'en ai lu la préface.

Je connais son nom, et j'apprends quels livres il fait. Il vient de pousser un autre roman , intitulé Madame de Florville. Je sais ce qu'il y a dans ce roman. V>\\t réclame payée en sus de l'annonce, et glissée dans le corps du journal, me l'a dit : «Le libraire un tel publie aujourd'hui « Madame de Florville, nouveau roman du spirituel et « élégant auteur de Mes treize victimes. Caractères bien « tracés, fable attachante, style éblouissant. La scène est « à Paris en 1750. Les mœurs de l'époque y sont repro- « duites avec verve et vérité. » C'est lui qui parle. A ces quatre V je sens sa plume. Il a fait vingt romans, la moitié d'un vaudeville, cent feuilletons, il a paru dans cinq cents annonces. Comment ferais-je pour ne pas savoir qu'il existe?

L'annonce dans le Journal des Débats est la plus glorieuse ; c'est la plus chère. Babouin fait des folies et prend sur ses repas pour figurer sur ce Parnasse. Ohl oh ! disent les autres, il s'annonce dans le Journal des Débats; donc il a de quoi payer. Il a de quoi payer, donc ses livres se vendent ! Avec 1000 francs, je ferais crever de dépit toute

ÉCBIYAINS. 77

la petite littérature. J'achèterais la quatrième page du Journal des Débats^ et j'y ferais crier en lettres énormes les œuvres complètes de Siraudau, précédées d'une réclame en entre-filets.

On félicitait Ravet d'écrire dans le nouveau Constitu-^ tionnel, où écrivent Sand et Musset. Ravet fait le détaché : — Oui, Véron m'est venu trouver, et m'a dit : Mon cher, il me faut un troisième homme d'esprit.

« Une de ces natures telles que le bon Dieu les crée dans un accès de gaieté mélancolique. » Signé Benoît. II y a ïjn entrepreneur qui achète cela, des gens qui l'impriment, des gens qui le portent de grand matin à d'autres gens qui le lisent ; il y a même des gens qui envient celui qui l'a trouvé. Mais je ne vois dans le monde entier rien d'égal à Benoit qui l'écrit, si ce n'est Benoît qui le signe.

Un ami de Babouin, qui travaille sous ses ordres, rencontre, dans le jardin du Palais-Royal, Augias, présentement décoré , à qui , je l'avoue , je donnais le bras ; mais j'étais beaucoup plus jeune, et Augias n'était pas encore de la Légion d'honneur. Cet ami de Babouin se met sur la littérature : il abîme Lamartine, il abîme Guizot, il abîme Musset, de Vigny, Chateaubriand, Racine, Babouin luimême. On arrive à M. de Maistre. Sur ce nom il s'emporte. On fait des objections, il se gonfle. Non, dit-il, Joseph de Maistre. . . c'est un crétin ! Je n'ai pas oublié ce mot-là. Après des années je l'entends encore. J'ai vu M. de Rémusat confirmer le jugement de l'ami de Babouin, et néanmoins, le dirai-je, l'ami de Babouin me parait sévère.

78 LIVBE I.

Le genre de Babouin, c'est le genre gracieux ; des falbalas, de la poudre, des mules ; il se dédie aux marquises. Lorsqu'il lit son vaudeville, ses amis le comparèrent à un certain peintre élégant. Le peintre ne souffle mot, mais Babouin indigné ne veut plus qu'on nomme cet artiste dans son journal : il est humilié de la comparaison.

Quand Babouin se promène aux Tuileries dans la grande allée, où les femmes sont assises, il se dit : Si ces femmes savaient que c'est Babouin qui passe! Il tourne la tête pour saisir des regards qui le désignent, il prend des attitudes, il rêve, il se panade et se carre ; le soir, il attend que sa portière lui remette un billet parfumé. Il est toujours étonné de ne recevoir que sa clef et sa chandelle.

Voilà cent cinquante ans que la Bruyère nous fait rire de ce grand qui croit que les hommes se relayent pour l'admirer. Babouin rirait comme un autre s'il lisait la Bruyère, et il en tirerait un feuilleton contre la vanité des grands.

J'ai diné ce soir avec six auteurs ; ils m'ont étonné ; ils écrivent encore mieux qu'ils ne parlent.

Benoît cherche partout Rousset, et veut le tuer. Qu'a donc fait Rousset? Il a loué Benoît, mais pas assez.

Dans une discussion littéraire, entre amis pensant de même et faisant fi de nos anciens, Greluclie et Rousset s'étaient si furieusement rués contre Racine et l'avaient mis si bas, qu'enfin un jeune adepte voulut défendre un peu le pauvre auteur d'Athalie. Il proposa modestement ses raisons : que le vers était doux, que les sentiments

étaient nobles; que la pièce, eu égard aux fausses idées du temps, n'était pas si mal conduite. A tout cela, Greluehe, d'une voix enrouée parla colère et le mépris, criait : Racine n'est pas ciselé ! Racine n'est pas ciselé/ Ce qu'il voulait dire, nul ne le comprit, et Greluche moins qu'un autre ; mais on comprit que c'était un arrêt du maître, et chacun se tut. Racine n'est pas ciselé! ce fut pendant un an le mot d'ordre de la littérature.

Bouzier le moraliste, qui s'élève contre les prêtres, contre les jésuites, contre l'Église et contre la morale catholique, Bouzier, lorsqu'il écrit à ses intimes, ajoute à sa signature, en guise de paraphe, un dessin obscène, tel que les goujats, quand ils sont ivres, en crayonnent sur les murs. Je le tiens d'un entrepreneur de littérature, vexé d'avoir été quitté par lui, et qui s'efforce à le décrier, ne le pouvant payer assez cher.

Voyant le goût des premiers-Paris , Babouin s'échappe à lâcher son encre sur les couvents et sur les prêtres. 11 a lu Michelet, Sue et Quinet, il attend la croix d'honneur : voilà qu'il déclame contre les moines ignares qui passent leur vie loin du monde, et ne lisent point ce qu'on écrit de nouveau. Je doute , en effet, que Ravignan ait lu 3Jadame de Florville ; que Lacordaire porte avec lui dans ses courses Mes treize victimes; que Guéranger conserve dans sa bibliothèque les Odeurs d'avril , prose et vei-s de Babouin. Mais croyez- vous que Babouin haïsse les moines? Il ignore ce que c'est que moine et religion. Haïr la croyance par secret besoin de croire , et calomnier la vertu pour vaincre un secret penchant à l'admirer, cela est au-dessus de lui. Babouin, enfant de la nature, vit

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comme un barbet, et n'y sent point de gêne. Ni trouble, ni remords, ni fatigue en son âme; rien qui l'exhorte à se gouverner autrement, rien qui lui fasse entrevoir que l'on doive ou que l'on puisse vivre autrement. Il demande que l'on brûle les monastères : c'est qu'il veut que le Constitutionnel accepte un de ses feuilletons. Il n'a point d'autre raison pour aboyer aux moines ; il ne sait pas même que les moines sont gens de bien. Considère, ô Babouin, à quel point l'on t'abuse ! S'il existait vraiment en France des monastères , si j'en avais trouvé un où j'aie pu entrer à certaine heure de ma vie , selon toute apparence je serais maintenant dans une cellule à prier Dieu, au lieu de m'amuser à prouver ici que tu n'es qu'un sot.

Greluche et Ravet se jalousent, quoique amis et collaborateurs. — Ravet, dit Greluche, n'a que fort peu d'imagination, et point du tout de style. Je le plains d'écrire; le pauvre gars tire vers l'hôpital. — Ce que je reproche à Greluche, dit Ravet, c'est qu'il est trop modeste : il copie tout le monde. Si quelqu'un a fait quelque chose d'un peu propre, on en voit bientôt une imitation de sa main. Il prend jusqu'aux titres, et vous pouvez remarquer qu'il m'a volé celui de son dernier conte. Il aurait fait un excellent huissier; mais il a voulu se mettre dans la littérature pour y mourir de faim.

Ni Greluche ni Ravet ne daignent être jaloux d'un Gerbet et d'un Montalembert.

Ils marchent. Le mal qu'ils faisaient naguère par corruption native, ils le font présentement par passion : c'est une joute entre eux à qui vomira contre la religion plus

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de sottises et d'injures, à qui révoltera ce qui reste d'honnêtes gens par des hardiesses plus sales. Hier Babouin proposait de canoniser Voltaire. Non, dit Greiuche, restaurons les autels de Mercure. Non, reprend Babouin, dressons un temple à Vénus meretrix. Babouin attaque les moines, Greiuche outrage les religieuses. Babouin calomnie les carmélites, Greiuche bave sur les sœurs de charité. Greiuche a une idée qu'il caresse , et dont il ne parle à personne : il médite un roman où tous les personnages feront profession d'athéisme, et seront les plus honnêtes gens du monde. Babouin flaire ce beau projet, le vole à Greiuche, et tâche de l'arranger en comédie. Ainsi Babouin renchérit sur Greiuche, ainsi Greiuche sur Babouin. De leurs ordures ils couvrent des toises de papier. Bévues , journaux, cabinets de lecture, théâtres, en regorgent, en débordent, en crèvent. Greiuche se nomme légion. Babouin se nomme légion. Il y a cinq cents Babouins à qui répondent cinq cents Greluches. Chaque Babouin a son aïeul , sa femelle et ses petits ; tout autant en a chaque Greiuche. C'est chose réglée, il faut que le catholicisme succombe : les Babouins y ont engagé leur parole, les Greluches l'ont juré sur l'honneur.

Que je puisse leur payer un sou de plus par ligne, à V Univers^ qu'ils ne reçoivent du journal où ils sont le plus payés, j'en fais des capucins. Chacun d'eux m'apportera chaque jour un sermon, aussi long qu'il aura pu l'écrire. Ce ne seront que petits oratoires, dévots pèlerinages et bouquets spirituels. Babouin me demandera si l'on peut, sans blesser les oreilles pieuses, conter que le vertueux Léandre recherche en mariage la pudique Lélie ; et Greiuche, m'offrant un travail raisonné contre Voltaire, me dira tout bas de prendre garde aux licences de Babouin :

93 hl\BiB. I.

Quoi ! il raconte qu'au bout d'un an de mariage, Léandre devint père d'un bel enfant ! Que veut-il qu'en pensent les jeunes personnes? Pour lui, jamais il ne laissera lire de tels feuilletons à mademoiselle Greluche, sa sœur.

Une chose, entre beaucoup d'autres, qui porte à croire que Dieu n'a point peur des gens de lettres, c'est qu'il ne donne à aucun catholique un sac d'écus et la pensée de faire de tous ces Diderots des chantres.

On se dit, en parcourant ces déplorables livres : Ceux qui ont écrit cela sont-ils bâtards ? N'ont-ils point de mère, point de sœur, point d'épouse? Ils ont une mère qui lit ces livres, une sœur qui les relit ; ils ont épousé une femme qui les avait déjà lus ; ils les composent auprès du berceau de leur fille, qui les lira. Elle les lira, vous dis-je, et peutêtre malgré vous. Dieu les fera tomber sous la main de votre enfant. Vous ne seriez pas assez punis de vouloir les lui cacher. Un amant les lui procurera, pour la corrompre et vous la ravir.

Galupet, songeant à l'étrange oubli où moisissent ses œuvres, sitôt mortes que nées, a trouvé que le public n'était pas mûr, et qu'il fallait fonder une école. Il s'est emparé d'un feuilleton besogneux , dans lequel il médit de tous les succès, lui qui n'est pas même sifflé ; et en même temps il détaille ses doctrines. Mais ce n'est pas toute son industrie. Il vante Babouin, Greluche, Ravet, Godard, Natoire, tous logés à la même enseigne. Natoire, s'écriet-il, Natoire est inconnu ! Ravet n'est pas de l'Académie ! On ose dire que Sainte-Beuve entend la critique plus sainement que cet étonnant Godard! — Mais, dit Godard, savez-vous que Galupet ne manque point d'idées? Sans ce

faible pour Ravet, son jugement serait bon. Il est certain qu'on ne rend pas justice à Natoire. On se voit, on s'échauffe, on marche d'accord à l'assaut des renommées; Galupet devient chef de la jeune école, et Babouin, effrayé de ses triomphes, le mine sourdement.

Je lis dans le journal de Ravet an article de Ravet, qui célèbre M. Champion et son histoire de la papesse Jeanne. « Quelles études, quelles recherches, quel style ! dit Ravet; du premier coup M. Champion égale Tacite ; et si nous osons porter ici un jugement que la postérité confirmera, on trouve à M. Champion une certaine essence d'esprit, un mens historique qui est comme le parfum dont Tacite n'a que la fleur. » Il le prend d'un ton si sérieux, il est si convaincu, il parles! bien d'un chef-d'œuvre, que je cherche paitout ce Champion et sa papesse Jeanne, croyant à quelque prodige éclos nouvellement dans la poudre des bibliothèques. Point de Champion , point de papesse Jeanne; personne jamais n'entendit parler de cela. Enfin , du fond de son bouge, quelque bouquiniste plus savant tire deux in-octavo jaunis, seul reste d'une édition dont les quais même n'ont pas voulu, et que l'épicier a dévorée tout entière. C'est V Histoire de la papesse Jeanne, par M. Champion, — député , — chef de division , — conseiller d'Etat. Et je sais alors pourquoi le gouvernement s'est passé la fantaisie d'acheter tant de douzaines de ["Histoire complète des casse-noisettes de Nuremberg, compilée par Ravet.

Greluche a un modèle. Il s'applique dans ses contes à copier les actes d'accusation que publient les procureurs du roi, feuilletonistes de guillotine. Et comme, de leur côté,

les procureurs du roi ne laissent pas de viser au pittoresque, ces deux littératures se rapprochent. Mais Greluche est distancé , les procureurs du roi tiennent la corde ; ils ont son pittoresque, il n'a pas leur imagination. Copiant tout franc, on l'accuserait d'invraisemblance, et on crierait qu'il calomnie la société. Quelle aimable chose ! Greluche, Cacarabo, Babouin, M. Siie, M. Sand, M. de Balzac sont des auteurs moraux, comparés aux gens qui les lisent et les goûtent!

J'ai bien fait quelques livres, dont je n'ai pas lieu de me vanter quant à la forme, mais dont je n'ai pas lieu aussi de rougir quant au fond. Par le fond ou par la forme, ils ne sont pas plus bêtes, après tout, que les articles de Poussard, dit Bouche-en- cœur, horloger, et rédacteur du Cri (Tarnour, feuille cabétine. Néanmoins, Poussard, dit Bouche en-cœur, me méprise. Parlant d'un de mes livres dans son Cri d'amour, il dit, pour entrer en matière, qu'on peut s'attendre à quelque sottise, sur le seul nom de l'auteur; et sans débrider, il m'extermine. On voit qu'il se sent trop au-dessus de moi ; il m'extermine, et ne daigne pas même y mettre de façons. Véritablement, je suis un pauvre écrivain ; mais en quoi cependant si inférieur à lui, Poussard, dit Bouche-en-cœur, rédacteur du Cri d'amour? Il fait des articles : j'en fais. Il a lu George Sand: je l'ai lu. Il fabrique des montres : j'en ai acheté une, et j'ai même été volé. Il est pauvre : hélas ! qu'il m'a fallu de privations pour payer cette mauvaise montre ! Poussard a de la peine à nourrir sa concubine : croit-il que ma femme ne me coûte rien? Poussard est ouvrier : suis-je grand seigneur? Je me suis levé avec le jour; minuit sonne, et ma journée n'est pas finie. Si Poussard est en-

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fant da peuple, mon père ne savait pas lire, Poussard voudrait être électeur, député, ministre; pour moi, je ne suis rien, et je n'ai dans le monde que l'autorité de mon talent, comme Poussard.

Ce qui fait que Poussard me méprise, c'est que je connais un certain nombre de livres qu'il ne connait point ; c'est qu'il va au mélodrame et à l'estaminet, et que je vais à l'église; c'est qu'il porte ses enfants au tour, et que je nourris les miens ; c'est qu'il désire la fortune, et que je lui souhaite la foi. Mais est-ce que je n'ai pas un peu le droit de lire, de penser, de vivre, de m'amuser, d'être époux , d'être père , d'être citoyen , autrement que Poussard? Pourquoi donc Poussard me méprise-t-il? En vérité, vous êtes vertueux et républicain; mais vous n'êtes ni juste ni libéral, monsieur Poussard, dit Bouche en-cceur !

S'il n'a pas quarante ans, il ne s'en faut guère; s'il ne fut pas toujours fort laid, du moins est-il aujourd'hui plus laid qu'un autre ; s'il eut de l'esprit, ce fut dans sa tendre enfance, et personne ne s'en souvient. Il est gauche, et porte au vent une tête grisonnante, où jamais ne luit la moindre étincelle de ce rayon dis in qui annonce l'homme; tête saus cervelle, lanterne éteinte : c'est un vieil auteur qui n'a pas encore débuté.

La Providence s'est fatiguée à pourvoir ce nigaud. Il a du bien, il a une place , il a une femme et des enfants ; mais il veut faire un livre. Fais donc ton livre !

Le livre paraît. Un coup de sifflet en un mois , en huit jours , l'emporte de la boutique du libraire aux échoppes des bords de la Seine , où chacun le peut voir dans la case à cinq sous. Tout autre eût profité de la leçon ; mon butor achève un second tome. Aucun libraire n'en veut.

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