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Le beau Clinias s'est lancé d'une si furieuse ardeur dans les plaisirs, qu'il est vieux avant quarante ans. Ses dents branlent , ses cheveux sont tombés, ce qui reste de poil à son menton grisonne affreusement. Cette vieillesse est hideuse comme les chemins de traverse par oîi elle est accourue. Quand le beau Clinias parle, un
(i) Un jour qu'il était question, dans l'ancienne Chambre des Députés, de certaines propriétés appartenant aux communautés religieuses, M. Taschereau, mù d'un beau zèle, s'écria ; Vienne une révolution, nous mettrons la main cfess«s/ Aujourd'hui M. Taschereau est conservateur, mais il a dei remplaçants.
PERSÉCUTEURS. SyS
souffle de mort s'échappe de ses lèvres livides. Il marche chancelant et courbé ; sa main tremble. On ne remarque d'encore jeune en lui que les yeux, larmoyants et bordés de rouge, mais allumés d'un feu cynique dont il épouvante toute honnête femme qu'il regarde. Il est criblé d'ulcères inguérissables ; il ne digère, ni ne dort, ni n'est éveillé ; il sommeille dans les épines de cent diverses douleurs. L'art de Ricord est impuissant, la maladie sans espoir : C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Voulez-vous entendre de belles invectives contre les prêtres, contre les moines, contre les vierges sacrées, prêtez l'oreille aux discours de Clinias. Ses ulcères assurément ne rendent rien d'aussi épouvantab'e que le fiel qui s'épanche de son âme ; la rage qui l'anime est si constante et si forte, qu'il en devient éloquent. Depuis que son malheur le retient au coin du feu , il fait des études. On le trouve entouré de potions et de livres impies qu'il apprend par cœur, et dont il vomit continuellement les venins, devenus plus acres après qu'ils ont séjourné dans sa pensée.
Clinias s'est exposé au grand air , il a affronté la lumière du jour et parcouru toute la ville, afin d'ameuter les conseillers municipaux contre le projet de quelques gens de bien qui veulent appeler les religieuses du Bon- Pasteur , dont la mission est de recueillir et de relever les filles perdues. « Quoi I dit Clinias, n'avons-nous pas assez déjà ici de ces béguines, de ces intrigantes? Elles séduiront vos filles, elles troubleront vos ména-^ ges, elles s'empareront des parents dont vous devez hériter! Ne les appelez pas, ne les laissez point venir;
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chassez plutôt les autres ! » On l'écoute avec grande, attention, on trouve qu'il raisonne juste, qu'il parle bien, qu'il est savant. Sa renommée grandit , c'est celle d'un bon patriote, d'un libéral très-éclairé. Les Sœurs ne viendront point, et Clinias finira par entrer à la Chambre, s'il ne se dissout un de ces jours.
« Le Seigneur m'a dit : « Ne me priez point de faire « grâce à ce peuple , parce que je veux les exterminer « par l'épée , par la famine et par la peste. » Alors je dis : « Ah! ah ! ah! Seigneur, mon Dieu! Les prophè- « tes leur disent sans cesse : Vous ne verrez point Té- « pée, et la famine ne sera point parmi vous ; mais le « Seigneur vous donnera dans ce lieu une véritable « paix. )) Le Seigneur m'a répondu : « Les prophètes « prophétisent faussement en mon nom ; je ne les ai « point envoyés, je ne leur ai point ordonné de dire ce « qu'ils disent, et je ne leur ai point parlé : les prophé- « ties qu'ils vous font sont des visions pleines de men- « songes, des divinations , des illusions, des fraudes de « leur cœur séduit. C'est pourquoi voici ce que dit le « Seigneur touchant les prophètes que je n'ai point en- « voyés et qui disent en mon nom : Le glaive et la face mine ne ravageront point cette terre : ces prophète.^ a périront par le glaive et par la famine ; et les corps « de ceux à qui ils prophétisent seront jetés dans les
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« rues de Jérusalem , après avoir élé mis à mort par la « famine et par le glaive, sans qu'il y ail personne pour « les ensevelir. »
Je viens de lire ce passage de Jérémie, dans l'office du lundi saint. Ce matin, j'ai lu tout autre chose dans les journaux ministériels. Appuyés sur le dernier vote de confiance, ils se disent que rien n'est en péril, que là société est grande et prospère, que ses prospérités et ses grandeurs vont croissant. Quel danger, en effet, peut nous atteindre ? Le ministère est consolidé, la majorité est de cent voix !
Cependant, s'il fallait parier, je parierais pour Jérémie. Dieu n'a point parlé aux prophètes ministériels. Je crains le glaive, je crains la famine; Jérusalem ne me paraît pas un lieu sûr.
Mais qui démentira les faux prophètes? qui forcera cette société d'entendre la vérité? EUe hait et méprise la vérité, elle ne veut point l'entendre.
Elle se cache à elle-même les ulcères qui la dévorent, elle en tire vanité. Elle s'est écartée de Dieu, elle s'est confiée à sa propre sagesse. Qui lui dira ce que c'est que sa sagesse ?
Non que les moralistes lui manquent ; ils abondent au contraire, et sont une de ses plaies. Ils lui prêchent, en haine de l'Eglise, une morale au rabais, qu'ils ont faite eux-mêmes, et qui ne sert qu'à mettre en repos les consciences tourmentées d'un reste de vertu.
Non qu'on ménage ses vices : tous les jours on lui en affiche quelque peinture nouvelle. Les théâtres ne vivent pas d'autre chose ; les livres enchériraient, s'il était possible, sur l'épouvantable vérité. Quel remède
proposent tant d'Aristophanes ? Ils sont eux-mêmes plus effrontés que leurs tableaux. L'esclave ivre n'inspire plus aux enfants de Sparte que le goût de l'ivresse ; la peinture du vice en est devenue la prédication.
On ne sait plus que le mal est mal.
On souffre. Les meilleures âmes sont incertaines, sont chancelantes, et ne savent ni quelle maladie les ronge, ni pourquoi elles conservent encore, contre tout exemple et toute raison (elles-mêmes l'avouent), un reste d'honnêteté. Il s'en rencontre, chose lamentable, qui se disent hautement fatiguées de leur vertu, qui s'en plaignent comme d'un don funeste. La paix de la conscience ne semble pas une compensation suffisante du bonheur outrageux des intrigants.
La société, telle que l'ont façonnée les philosophes du dix-huitième siècle, n'est qu'un assemblage d'individus égoïstes qui t)nt lâchement accepté une loi d'enfer : la loi de se nuire réciproquement. Constituée sous ce joug horrible, vainement la pitié gémit dans ses entrailles, vainement la voix formidable de la nécessitéy rugit. L'égoïsme réduit à l'impuissance tous les élans de la charité, tous les efforts de la raison. L'égoïsme a pris des positions inexpugnables, — et les destructions deviendront nécessaires, parce que les améliorations sont impossibles.
L'autorité est un pouvoir à la fois craintif et cynique, dont la légitimité, contestée par ceux qui ne l'exercent pas, semble douteuse à ceux qui l'ont en main. Quiconque s'empare du pouvoir l'affaiblit, et va se retirer tout à l'heure pour l'affaiblir encore. On y entre pour SOI et sa coterie, on s'y occupe de soi, on y vit au
PERSECUTEURS . • , ''
jour le jour. Ce serait peu de gaspiller le présent, on gaspille l'avenir, en haine de l'inévitable héritier qui déjà frappe à la porte. Peu de force, point d'ascendant ; la ruse pour arriver à la tyrannie ; pas une inspiration qui concilie la confiance et le respect ! Prophètes de la prospérité, croyez- vous en vous-mêmes?
Un cri général s'élève : « Que faire ? » Mille voix répondent. Chacune ouvre un avis différent que réprouvent unanimement les autres. Le seul accord possible de tant de doctrines, leur œuvre commune et uniforme, est de miner l'ordre actuel ; il croulera un jour tout d'une pièce; il n'en restera rien. Mais que feront-elles de leur victoire, toutes ces stérihtés ? Jérusalem, Jérusalem, tu le sauras trop tard ! Le bras droit de l'impiété, c'est le glaive; son bras grauche, c'est la faim. Quand sa langue traîtresse a tué les âmes, alors ses bras atteignent les corps. Point de sépulture pour ceux qu'ils ont frappés.
Heureux, en ces jours sombres, heureux les fils de l'espérance ! Dans le sillon creusé par la charrue à travers les demeures des hommes, ils .verront tomber le grain de la moisson future ; par delà les fumées du feu et les poussières de la ruine, ils apercevront la vie et la paix.
Déjà même, prophètes par la grâce du baptême, ils voient! Ils voient la société dé l'avenir se développer dans les splendeurs de l'Evangile, comme le voyageur fatigué voit sous un rayon du soleil apparaître aux limites de l'horizon la cité magnifique où peut-être il n'arrivera pas. Il la voit, il en compte les clochers et les édifices; le chemin qu'il suit y mène certainement;
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mais il en est loin encore, ses forces peuvent l'abandonner. Qu'importe? il se tourne vers ses frères, égarés dans les profondeurs de la nuit et du désert, et leur signale en mourant la route du Seigneur.
Je te vois et je te salue, Jérusalem nouvelle ! Tu ne seras pas inaccessible à la plaintive humanité. Je te vois, et je connais le mot devant lequel tes portes d'or s'ouvriront aux peuples affamés de justice et d'amour. L'égoïste ne franchira point ton enceinte, mais elle recevra quiconque y voudra conduire un frère. La sagesse impie a dit aux hommes : Chacun pour soi ! Tous et chacun se sont perdus. Mais, lorsque la charité chrétienne écrira sur leur bannière : Chacun pour tous, tous pour chacun! alors chacun sera pour Dieu, Dieu sera pour tous, et les multitudes seront accueillies dans le sein qui peut bercer et allaiter le monde comme un f^» tit enfant.
Ceux qui crieront que je suis un autre rêveur s-îîv* les insensés qui oubUent la loi de Dieu. Dieu a dit aux hommes : Aîme:{-vous ; les hommes peuvent donc s'aimer. Dieu n'a rien commandé d'impossible.
L'homme qui vous outrage aujourd'hui, mon Dieu, est celui qui vous outragea toujours. Votre loi change les cœurs. Il ne vous est pas plus difficile de transformer le monde qu'un seul cœur. Le cœur a toujours des besoins que vous seul pouvez combler, et toute la malice de l'homme ne saurait inventer un crime que vous ne puissiez pardonner. Point de limite où le pardon n'arrive sur les pas du repentir, point de limite où vos enfants puissent perdre pour le monde l'espérance du salut.
Mais ce salut toujours prêt, toujours offert, l'homme voudra-t-il l'accepter? L'on ferme les yeux, pour ne point voir de toutes parts éclater les témoignages d'un abominable refus. L'orgueil voudra-t-il se repentir? l'égoïsme voudra-t-il s'engager sous la sainte bannière de la charité ?
S'ils le veulent, le monde est sjuvé, s'ils ne le veulent pas, Dieu sauvera quelques âmes, et laissera périr le monde.
Seigneur, que le travail de ma vie contribue à augmenter d'une seule le nombre de ces âmes !
Des signes éclatent, et les aveugles eux-mêmes sont parfois saisis d'épouvante. Dieu, qui a frappé en vain pour avertir, semble prêt maintenant à frapper pour punir ; la conscience des peuples s'attend à des désastres mouïs. Encore un peu de jours, et la fange où noizs sommes ne sera plus que le fond vaseux d'une mer de sang. Ma langue confessera la justice des vengeances de Dieu.
Certes, Seigneur, vous êtes juste! Qui donc n'a pas grossi de ses crimes les vapeurs d'orage amoncelées sur nous ? Si la foudre m'atteint, elle tombera sur une tête coupable, je le reconnais, mais mon iniquité m'a révélé vos miséricordes, et c'est pourquoi j'ose parler aux autres de leurs iniquités. A vous, Seigneur, je ne parlerai que de votre clémence.
Vous savez où le pardon, s'épuise, où la vengeance doit éclater; je sais seulement que vous êtes juste. Soumis et tremblant, j'adore vos décrets ; mais vous ordonnez qu'on vous prie, et ce n'est pas votre vengeance que j'appelle? Eclairez ces cœurs ignorants ; apprenez-
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leur à ne pas désespérer, à ne pas se croîre avancés dans le crime plus loin que ne peuvent aller vos miséricordes. Faites pour tous ce que vous avez fait pour moi.
Père saint , ayez pitié du malheureux qu'on avilit , du pauvre qu'on opprime , de l'innocent que veulent corrompre tant de souffles impurs ! Ces infortunés à qui vous demanderez des comptes déjà si terribles, délivrez-les des crimes de leur postérité! Grâce pour iôs entants ! grâce pour l'avenir
Aucun crime n'est nouveau dans le monde ; mais ce qui est nouveau et terrible, c'est que le crime devienne un amusement public ; c'est de voir le sanctuaire des lois transformé en je ne sais quelle odieuse arène, oîi la foule applaudit des farces dont aucune police ne tolérerait ailleurs la témérité.
Deux hommes se rencontrent à Bruxelles , le soir , chez une femme de théâtre qui leur a donné à tous deux le droit de rester. Il s'agit de savoir qui gardera la place. Ils se disputent cet honneur. L'un d'eux est frappé ; il expire à l'instant , sans prêtre , dans l'appartement de la courtisane , sur son divan , plus ignominieux que le fumier et la boue. Le meurtrier est un jeune avocat ; le tué était marié, père de famille. Peu d'années auparavant, il avait lui-même commis un homicide. Il vivait en adultère ; il volait cette comédienne, car il n'avait pas de quoi lui' payer le salaire
promis. Du reste, il portait un de ces noms que le monde honore, et il était membre du conseil général d'un de nos départements. Quant à la femme , on connaît sa profession. Elle écrivait plusieurs billets doux le même jour, les ornait de cœurs enflammés, et ne les envoyait pas tous à la même adresse. Elle était chaperonnée d'une demoiselle de compagnie qui vivait de ses gains , et qui s'amusait à faire battre entre eux les intimes de sa maîtresse , lorsqu'elle ne les trouvait pas assez aimables ou assez magnifiques.
Le procès commence. Les journaux de Paris en avaient fîairé les détails ; ils défrayent des sténographes chargés de leur expédier ce scandale à haute dose. Ils se jettent sur la curée.
Enfin l'audience est ouverte : on laisse entrer la foule; les femmes accourent. Si les juges n'onr pas le droit d'ordonner le huis-clos, ne peuvent-ils du moins mettre à la porte ces effrontées ? La présence à de tels débats de toute femme qui n'y est point appelée par les terribles nécessités de la justice est un attentat public à la pudeur.
On entend les témoins : l'actrice, les femmes de compagnie , tout cela prête serment avec un sérieux qui n'empêche pas les dépositions de varier beaucoup. Pourquoi demander le serment à ces espèces? On ne prend pas pour argent la signature des insolvables : on arrathe d'eux comme on peut ce qu'ils doivent, ou on leur /émet la dette et on les renvoie. Voilà une belle garantie que ces Gidalises aient juré de dire la vérité!
On s'interpelle, et Dieu sait ce qui sort de ces interpellations ; quels démentis on se donne , quelles cxpli-
cations sont échangées, quelles excuses sont présentées avec ingénuité, comme les choses les plus naturelles du monde ! Une dés filles de compagnie dépose que sa maîtresse aurait autant aimé que le meurtrier eût été le mort, car le mort lui avait promis une voiture, et elle comptait tirer de lui quatre cent mille francs , tandis qu'elle n'avait pour le meurtrier qu'une inclination de cœur. Quelques moments après, il est révélé que le mort avait vendu, pour se rendre en Belgique, un reste de nippes et d'argenterie, d'où l'on peut inférer que la demoiselle se consolera. Dans tout cela nulle trace de vergogne : on se cache , on s'excuse pour faire la part du préjugé, non celle de la morale. Si l'on se tire des traquenards que l'on entrevoit dans le code, on s'en ira, le cœur content, souper de grand appétit.
On plaide. Le ministère public prononce quelques paroles assez vigoureuses. Enfin voilà de la morale; maiS; hélas ! ce n'est que de la morale, peut-être même n'est-ce que du métier. A moins que les sténographes parisiens n'aient édenté ce réquisitoire , les honnêtes gens attendaient mieux d'un magistrat de la catholique Belgique. Il ne sait, dit-il, comment flétrir tant d'immoralité, tant de cupidité, tant d'infamie ; et, en effet, il ne sait; il ignore ou n'ose proclamer le seul principe incontestable au nom duquel il pourrait flétrir cet amas de vices. Qu'est-cequec'estque l'immoralité, que la cupidité, que l'infamie? Ces galants cherchaient leur plaisir, ces femmes faisaient un métier légal. S'il n'y avait pas eu mort d'homme, qu'auriez- vous à dire? Et si le mort s'est enferré lui-même sur l'épée de son rival, ou si celui-ci n'a fait que se défendre, où est le crime, suivant
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la loi? Et si la loi ne prononce pas qu'il y a crime, tout votre réquisitoire n'est qu'une injure contre des innocents. Vous direz que la loi qui les condamne n'est pas dans les codes? Nommez-la donc? indiquez où elle se trouve ; saluez-la de tous vos hommages, afin que ceux qui l'ont outragée, et surtout le peuple qui vous écoute, la connaissent désormais, la respectent et l'aiment, puisqu'elle peut à la fois punir, purifier et pardonner. Ce qui aggrave le crime de l'accusé, dit encore le ministère public, c'est le rang qu'il occupe, c'est l'éducation qu'il a reçue. O misère de la pauvre morale et des pauvres gens du roi ! Le rang, c'est-à-dire la richesse, est une loi qui, d'elle-même et par sa propre vertu, oblige l'homme à se respecter ! Eh bien , je le concède ; concédez à votre tour que tant de choses à vendre constituent une autre loi, pour le moins de force égale, qui oblige l'homme riche à ne se respecter pas ; et maintenant, entre ces deux lois, qui décidera? Vous avez beau m'objecter la morale ; si votre morale ne vient pas du ciel, je la considère comme un avocat plaidant, et je vais tout à l'heure la faire rétorquer d'importance par quelque philosophie ayant bon et dû cours dans les universités de France, de Belgique et d'Allemagne. Quanta r éducation, c'estparlà qu en effet l'accusé pourrait être coupable. Il est avocat, donc il a fait ses classes, donc il a reçu de l'éducation ; c'est clair. Reste à savoir quelle éducation il a reçue. Constatez qu'il a subi un examen valable sur le catéchisme ; établissez qu'il a sérieusement connu les commandements de Dieu, qu'il a été instruit de la divinité de Jésus-Christ, je vous l'abandonne : à défaut de la loi, votre parole peut encore
le punir, l'éclairer ; il comprendra qu'il y a du péché dans son infortune, vos réprimandes salutaires vengeront véritablement les lois véritablement outragées. Mais si, par éducation, vous entendez simplement les leçons de philosophie et les leçons d'escrime, les leçons d'histoire et les leçons de danse, l'examen de la Faculté de Droit et l'examen du foyer de l'Opéra, c'est une plaisanterie : rien dans tout cela qui défende d'aimer les chanteuses, de leur plaire, de laisser les gens de mauvaise humeur s'enferrer sur une épée qu'on tient à la main. Franchement, Monsieur l'avocat général, si les sténographes ne vous ont pas mutilé, si vous n'avez invoqué que cette morale anonyme qui pousse comme un champignon sur un certain nombre de philosophies, malgré la sévérité de vos paroles et leur bonne apparence de conviction flamande, je vous crois assez coulant.
L'avocat de l'accusé prend la parole; il trouve son client blanc comme neige, et il n'y a rien à objecter. Seulement , j'avoue que cet avocat, dont la réputation est immense, me semble indiscret par-dessus tous les avocats du monde. Pas une de ces scabreuses affaires , si plaisamment nommées affaires de cœur, où il n'apparaisse, versant à pleines écluses un sentiment de palais qui ferait trouver de la grâce au sentiment de mélodrame. Il a des sarcasmes qui lasseraient la patience d'un saint, des témérités choquantes, des bons mots plus scandaleux que le scandale même. La justice est atteinte de grandes plaies : la plus dangereuse est cette avocasserie qui plaide plutôt l'innocence du crime que celle de l'accusé.
Dans sa péroraison, d'ailleurs adroite, l'avocat rap-
pelle que le rival de son client avait tué en duel un de ses cousins. Il en conclut que la justice de Dieu l'a puni à son tour. Voilà qui est fort bien. Mais Dieu, sans doute, ne veut pas que l'on parle de sa loi redoutable sans savoir ce que l'on dit, et l'avocat termine son élan pieux en trébuchant sur une sottise. Non content d'avoir prié pour le mort, il lui vient à l'esprit de l'absoudre en forme : « Il a, dit-il, payé sa dette; la dette de sa vie entière est acquittée par sa mort. » Cette phrase a fait fondre en larmes les femmes, les avocats, les juges, les sténographes, tout ce qu'il y avait là de sensibles coeurs. Au meurtrier la vie, au pauvre mort le ciel. Hélas! cela n'est pas si sûr! L'Eglise, quoique indulgente, y fait cependant plus de façon que les avocats ; elle n'a pas encore institué le sacrement de la canne à dard, pour la pleine rémission des péchés de celui qui l'administre et de celui qui le reçoit. C'est dommage! on ne tuerait pas les gens, on leur donnerait quittance de la part du ciel, et on se mettrait soi-même en état de grâce, après boire, moyennant un coup de couteau dans le ventre du prochain.
La mode aujourd'hui , dans un certain monde , est d'ajuster à tout un brin de religion. Les lionnes qui fument, celles qui écrivent, celles qui posent en cour d'assises, leurs cornacs, leurs écuyers, leurs avocats, leurs fous, leurs pages et leurs singes, ne manquent pas une occasion de joindre les mains, de faire le signe de la croix, de lever les yeux au ciel. On leur a fabriqué des pendules angéliques, des oraisons de boudoir, et toute une théologie expliquée dans les journaux de coiffeurs. Revêtus de ces brimborions, ils se présentent d'un
air gaillard, ne doutant pas qu'au premier aspect nous les jugions chrétiens. Non, en vérité, petits masques! vous êtes ces nègres qui, pour avoir jeté sur leur vilaine peau quelque reste déchiré d'habit européen, imaginent qu'on les verra blancs.
Enfin un digne homme d'avocat belge a pris là parole : celui-là n'avait pas le beau rôle ; c'était l'avocat du mort. Néanmoins, par sa droiture d'âme, il a trouvé les plus saines pensées qui aient retenti dans tous ces débats : « Dieu ne m'a pas accordé le don de l'élo- « quence, mais je n'ai pas non plus celui de plaisanter « sur les choses sérieuses. Je ne suis pas bâtonnier de « l'ordre des avocats de Paris, mais je ne serais pas venu « lire des lettres d'amour au milieu de tout ce sang. De- « puis trois jours nous assistons ici à une sorte de spec- « tacle. Belges dégénérés, qu'êtes-vous devenus? Au- « trefois, un pareil procès n'eût excité que larmes et « douleurs dans cette enceinte ; les deux parties au- « raient uni leurs regrets. Aujourd'hui je n'entends au- 4c tour de moi que les rires de la foule. Vous oubliez « qu'il s'agit de mort! vous oubliez que chacun de « vous aura son tour , et que votre vie pourra prêter « aussi un jour à la calomnie , sans que vous soyez là « pour répondre... Messieurs, je vous recommande l'ac- « cusé ; mais je vous recommande aussi la mémoire de « la victime. Vous ne croirez pas tout ce qu'on a pro- « féré contre elle. L'accusé doit demander deux fois « pardon à Dieu : d'abord, pour avoir tué son ennemi ; « ensuite , pour avoir outragé sa mémoire de propos «c délibéré. » — Voilà quelles idées le ministère public aurait dû développer.
5 go LIVRE VII.
Le jury , après un quart d'heure de délibération , a rendu un verdict de non-culpabilité.
Pour que la comédie fût complète , le procès n'a pas fini avec l'acquittement. La partie civile avait demandé que l'accusé fût condamné aux frais, et la cour le voulait bien. Mais comment condamner un innocent? On s'est alors avisé que la canne à épée , sur laquelle s'est jeté ce pauvre homme qui est mort, étaiF une arme prohibée. Conclusions, réquisitions, déhbération, arrêt qui frappe la canne à dard, et condamne l'innocent aux frais, comme civilement responsable du mal que la susdite canne a produit 1 Les Belges n'ont pas reculé d'épouvante devant la majesté d'un tel jugement. Bien qu'authentiquement coupable d'infraction aux règlements de police , le jeune héros de cette affaire , salué de mille vivat, a été obligé de se sauver la nuit... pour éviter d'être porté en triomphe. Puisse-t-il échapper à la faveur des dames de Paris aussi facilement qu'à l'enthousiasme des libres penseurs de Bruxelles , et, revenu de tant de dangers, n'oublier pas que la colère de Dieu ne manque jamais d'instruments !
« Tenez, me dit l'aumônier d'un couvent où Ton élève des jeunes filles , voici un cadeau fait à l'une de nos enfants. » Il me met dans les mains un volume magnifiquement relié, et j'y vois tout d'abord des des-
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sins de Granville. « Comment! m ccriai-je, Granville a illustré des livres à l'usage des pensionnaires? — Regardez , » répond le prêtre. Je tourne le feuillet , et l'image représente deux demoiselles bien faites , qui font entrer dans leur chambre, par la fenêtre, un jeune soldat ; — plus loin , une belle femme se fait embrasser par son galant, en présence d'un mari aveugle ; — plus loin, un m'bnsieur fort échauffé, aux pieds d'une dame émue ; au bas : L'homme est de feu, la femme est d'étoupes ; le diable souffle... Je regarde l'aumônier avec l'étonnement qu'on peut se peindre. « "Voyez, voyez, » dit-il encore. Vingt estampes du même genr« ou pires. Des soldats, des gourgandines, des bourgeoises qui montrent leurs jarretières, des loups en habits sacerdotaux, qui d'un air lubrique confessent des brebis; le diable devenu yieux, enveloppé d'une robe de chambre parsemée de croix , ermite agenouillé sur un prie-Dieu au pied duquel sont les hochets d'une vie infâme. Que dirai-je? Et qu'on juge du texte qui accompagne ces images î « Mais, m'écriai-ie, qui donc présenterait à une femme quelconque de pareilles saletés ? Qui donc en a osé souiller les mains d'une enfant, d'une innocente vierge abritée ici ? — Qui ? reprit l'abbé, — son père '
Dans le peuple, on croit que l'acte judiciaire par lecuel un créancier déclare à son débiteur qu'il va faire
une saisie de ses meubles n'est qu'un avertissement au débiteur de sauver tout ce qu'il pourra. « Puisque la justice vous prévient, me disait une bonne femme, c'est pour que vous preniez vos précautions, sans doute! » Et personne ne refuse à un voisin de recueillir ce qu'il veut lui confier dans ces moments pressés. Je n'ai jamais pu faire entendre à aucun que ce fût un acte condamnable, et qu'on volait ainsi les créanciers. Le peuple déteste les créanciers comme les gendarmes, il traite de brigand le boulanger qui réclame le prix de son pain. Généralement, le vol lui semble à certains égards permis, ainsi que l'achat des objets volés. Les plus honnêtes ne nient pas une dette, ne déroberaient point d'argent ni d'effets ; mais ils voleront du bois, des denrées, et feront toute espèce de contrebande sans le moindre scrupule.
Voilà comment les lois remplacent le catéchisme.
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' Plusieurs déclament contre les institutions monastiques , et leur reprochent d'entraver le développement de la population : remarquez qu'en général ils ont très-peu d'enfants. Ce n'est pas pourtant qu'ils soient stériles; dès que l'enfant qui assure la dot meurt, il est bientôt remplacé. Voici l'histoire lamentable qui vient de s'accomplir presque sous mes yeux. Des gens heureux et riches, jouissant d'une santé parfaite, mariés
depuis seize ans, n'avaient qu'une fille qui venait d'atteindre sa quinzième année. Elle mourut lorsque l'on commençait de songer à la marier. Dix mois après , la mère était en couches. Ce second enfant meurt, et sa mort est suivie d'une troisième grossesse. Mais l'esprit de la malheureuse mère était frappé : elle avait conçu dans l'angoisse, elle mourut en enfantant un cadavre. Son père vivait encore, et n'avait point d'autre enfant. Désespéré de s'éteindre ainsi, furieux contre son gendre, il se remaria, pour porter ailleurs une fortune qui revenait à ces trois tombeaux. Le gendre et le beau-père étaient du palais, je ne sais quels arrangements se trouvaient rompus par cette résolution. Le gendre devint fou. Plus d'épouse, plus d'enfants, une fortune amoindrie, des remords peut-être ! Il se tua.
La ville entière s'effraya, la leçon cependant fut perdue ; personne ne la comprit, hormis quelques chrétiens, pauvres pour la plupart et chargés de famille, qui, réunissant leurs enfants, remercièrent Dieu d'avoir dans leurs maisons tant de devoirs et tant de soucis pour en écarter la foudre. « Les fils sont un héritage envoyé du Seigneur, et c'est une récompense que les fruits du sein maternel. » (Ps. 126.)
Le militaire qui veut passer en Algérie, le marin qui sollicite de faire le tour du monde, le diplomate qui
postule une mission en Chine, le jeune savant qui demande qu'on l'envoie explorer le Darfour, sont approuvés de leur famille et de leurs amis ; chacun les seconde ; on les proclame gens de cœur, qui feront parler d'eux et sauront bravement parvenir. On ne dit pas du colonel : « Mais il est déjà colonel, il est riche, il a une femme et des enfants ! » On dit qu'il deviendra maréchal de camp, et que cela importe à l'établissement de sa fille. Maréchal de camp, pourquoi quitterait-il l'Algérie, où l'on devient lieutenant général plus vite qu'ailleurs? Lieutenant général, il ne faut qu'une bonne occasion pour monter plus haut. Le lieutenant général qui pourra joindre Abd-el-Kader et le battre sera maréchal de France ; et, lorsqu'il aura le bâton, qu'il ne renonce pas encore aux périls et aux appointements de la guerre : peut-être qu'on le fera duc, et il laissera ses enfants bien mieux accommodés. Celui qui n'a plus rien à gagner dans les batailles, ni sur les flots, ni par les emplois importants, ni par les découvertes scientifiques, fait toujours bien de chercher la gloire, de servir et d'honorer son pays. Voilà le jugement du monde. A tout prendre, c'est un jugement généreux et sage.
Cependant le monde n'est pas exclusif. Il a encore des applaudissements, des éloges publics et solennels pour un usage tout différent de la vie. Les journaux annoncent que Goblet, qui a fait un médiocre Ijyre, il y a trente ans, et dont personne depuis lors ne s'occupe plus, vient de mourir, et que c'est aujourd'hui qu'on l'enterre, embaumé par GannaL Vous apprenez en même temps que Goblet laisse deux places fort avenantes j qu'il était membre de l'Académie des sciences mo-
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raies et conservateur d'une bibliothèque où il avait un logement. Le lendemain , huit discours prononcés sur sa tombe vous révèlent qu'il était homme illustre. M, Tissot l'a pleuré pour les lettres latines, qui font une perte irréparable ; Navet , pour l'inconsolable philosophie, dont il a puissamment élargi la carrière ; Ravet, au nom de la jeune littérature, aidée de ses conseils bienveillants. M. Empis célèbre sa tragédie de 5;^^/zaj:, restée en portefeuille; M. Lakanal, son ancien collègue aux génovéfains, relève son caractère antique et ses vertus privées, qui étaient la condamnation des mœurs du temps ; M. Dupin touche deux mots de son désintéressement austère et de sa vie laborieuse. Il travaillait sans cesse; la mort l'a pris sur un commentaire de Vauvenargues, fruit de sa grave jeunesse, qu'il revoyait à loisir depuis quelques années.
Cet encens de cimetière n'est rien encore ; tout n'est pas dit sur le savant, sur le sage, sur le vénérable et illustre Goblet. M. Mignet taille sa plume, et commence i'éloge historique de Goblet, pour être lu en séance d'apparat à l'Académie des sciences morales et politiques. Le jour vient; la séance est ouverte ; Mignet se lève, le cahier à la main, et nous savons enfin ce que fut Goblet. A ne rien chercher au delà de l'éloge, il n'y eut point de vie plus inutile et plus lâche. Tout jeune, il entra dans une compagnie religieuse, non par zèle de piété, non par zèle de savoir, mais par paresse ; et Mignet le sait dire en une phrase qui loue. Il sortit de son couvent, ses vœux faits et les ordres sacrés reçus, pour brocher de plats écrits révolutionnaires : louange ; il se ma* ria: louange; il se nicha dans une bibliothèque, et ne
SgÔ LIVRE VII.
fit plus rien : louange. Il avait quelques secrets en poche; on lui offrit des emplois, il n'en accepta que deux qui lui donnaient des rentes : c'est où on le trouve désintéressé. Il passa de la sorte. quarante-cinq annccs à ranger des paperasses et à manger ses appointements : louange suprême, louange sincère, car voilà surtout où l'on voit le sage. Il était logé par l'Etat, meublé, servi, chauffé des deniers publics. Restaient dix mille francs qui passaient en cuisine. Voilà comme il a vécu, c'est ainsi qu'il est mort, la panse chargée de viandes englouties le jour du Vendredi-Saint. Dans son testament, écrit d'une main ferme et d'une date récente, il commanda qu'on lui fît des obsèques modestes, et qu'on le menât droit « au champ du repos, » sans passer par l'église. « Ferme, inébranlable, dit Mignet, dans les sévé- « rites, peut-être dans les colères de cette raison qui, » etc. Une phrase pour faire entendre qu'un apostat ne se déshonore point en laissant porter son cercueil à l'église, puisqu'enfin beaucoup d'apostals l'ont fait, qui n'en sont pas moins vénérés de tout le public et de toute l'Académie.
Echauffés de ce discours, les amis de Goblet décident qu'ils lui élèveront par souscription une tombe historiée ; sa ville natale, émoustillée de tant de gloire, pense qu'elle ne peut moins faire que de mettre un marbre sur la maison où il est né, et que le conseil municipal devrait commander son buste à quelque artiste de Paris, pour en illustrer le principal carrefour.
On trouve insensé, presque féroce, le missionnaire qui abandonne famille et patrie pour aller porter les lumières de l'Evangile aux nations lointaines; et, si
quelque esprit doux, pieux et timide, se renferme dans un cloître pou: fuir le monde, prier, étudier son âme, c'est fainéant : il n'y a que du mépris pour cette espèce.
M. Diafoirus (O. ■^), professeur de faculté, grisonnant et chauve, se rend en calèche aux autels de Cypris, où il est couronné de la blanche main d'une femme de tabellion, mère de famille, déjà trahie, mais pleine de sentiment et de littérature. Diafoirus, comblé, détache de sa boutonnière le ruban rouge qui le signale aux yeux du public ; il y écrit la date de son bonheur et le laisse, ad perpetuam rei memoriam, aux archives de sa charmante. C'est la Galette des Tribunaux qui a conté ce trait de poésie; car le tabellion, ayant mal pris la pastorale, a mis les huissiers en campagne et saisi les pièces à conviction. Le ruban s'y trouvait. Voilà comment le public a connu Diafoirus troubadour.
Elle est aux Madelon nettes-, et Lui professe à la jeunesse, toujoursdécoré.
Dans un salon plein d'hommes politiques , de joufnalistes, d'écrivains, de gens d'affaires , un provincial,
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chevalier de la Légion d'honneur, ayant entendu 9Qnoncer Montalembert, demandait qu'on le lui fît voir : « Levoilà, dit-on, là-bas, dans ce groupe où vous voyez Girard, Giraud, Giroux, Greluche, Patu, Navet : c'est celui qui n'est pas décoré. »
Vin.
B. vient de perdre enfin son père, qui l'avait banni. Il hérite très-joliment. Il était misérable, et se cachait; il reparaît en belle figure, habillé de neuf, chamarré ; on le voit partout aux premières loges, l'œil insolent, une fleur rare à la boutonnière. Pour ne point porter le deuil, il cache que le bonhomme est mort; afin de s'acquérir de la considération et de commencer sa fortune politique, il donne à croire qu'il a triché à la Bourse, er que ce sont des secrets d'Etat qui l'ont enrichi.
Les enrichis ont de beaux meubles, de belles tentures, des curiosités sur une étagère, des dopiestiques poudrés ; point de tableaux, point d'objets d'art. Du superflu de leur table, ils achèteraient tous les ans eme œuvre de mulue j mais l'idée ïuéaie ne Iqw rni vièiitpas :
ils se croiraient fous de dépenser mille écus pour un Raphaël.
Cependant il y a quelque chose de plus rare encore chez eux qu'une galerie, c'est une bibliothèque. Par mode, non par goût, quelques-uns voudront avoir à montrer trois ou quatre mètres de peinture; un livre, jamais. Ils n'en sont pas moins esprits forts, pleins de discours sur l'ignorance des prêtres; et ils éprouvent un véritable sentiment d'indignation contre ces gentillâtres d'autrefois, qui se gloiiJiaient de ne savoir point lire.
Il n'y a plus de noblesse, elle est abaissée, abîmée, vous l'avez détruite, c'est entendu. Mais vous aurez beau faire : une ligure noble, des manières nobles, un style noble, signifieront toujours autre chose qu'une tournure bourgeoise, desmanièiôd bourgeoises, un style bouraeois.
Les artistes peintres, sculpteurs, architectes, graveurs, dessinateurs, ont établi une caisse de secours en faveur
des vieillards, des infirmes et des orphelins de leur profession. Au bout d'un an la caisse s'est trouvée riche, des artistes malheureux ont été assistés. Justement fier de ce succès, le comité s'en applaudit par l'organe de son secrétaire ; mais, dans sa joie, le secrétaire laisse échapper une naïveté forte :
« Rendons justice à la puissance de l'association; c'est l'artiste surtout qui doit être frappé de ses avantages; car il a vu, dans l'histoire du moyen âge, par suite d'innombrables quêtes, de modestes donations, grâce à l'empressement, au concours, à l'ardeur, à l'union de tous; grâce à la foi dans l'œuvre entreprise, il a vu, dis-je, élever d'immenses et magnifiques catiiédrales, merveilles d'art, prodiges de volonté, qui saisissent l'esprit d'étonnement et d'admiration ! Nous avons jeté les bases d'un monument; nous serons dignes de nos pères. »
Comparer une caisse à une cathédrale, un banquier le pourrait faire ; un artiste y devrait regarder de plus près. Nos peintres, nos architectes, nos sculpteurs, s'ils sont vraiment les fils de ceux qui nous ont légué les cathédrales, doivent sentir que l'enthousiasme du secrétaire, quoique bien légitime, se perd trop néanmoins dans l'hyperbole. Pour être dignes de leurs pères, ils' ont d'autres monuments à édifier. Quoi ! l'association des auteurs dramatiques aurait mis ses vertueux fondateurs sur le même pied que leurs pères, Corneille et Molière? La Société des gens de lettres^ par le fait de sa création, élèverait notre siècle au rang littéraire du siècle de Louis XIV? Une ligue philanthropique contre l'hôpital serait aussi glorieuse à former qu'une corporation qui, après beaucoup de temps, beaucoup de souffrances, beaucoup de martyrs, laisse de-
LE PUBLIC. j.Or
bout plusieurs monuments comme Notre-Dame de Paris? Et nous serions, nous tous, dignes de nos pères, qui allaient à la croisade, parce que nous faisons des souscriptions et des comités de secours pour les Polonais ? Véritablement cela est d'un ridicule amer. Par bon goût et par humilité, il serait urgent de ne pas confondre ainsi les petites bonnes œuvres avec les grandes choses.
L'abbaye de Maubuisson , célèbre par la sainteté de sa fondatrice et par les scandales de ses dernières abbesses, est aujourd'hui la villa d'un ancien épicier. Un édifice qu'on appelait la maison de l'évêque est devenu le château des nouveaux maîtres ; les ruines du monastère , belles ruines de la grande époque gothique , sont un ornement du jardin, et servent en même temps d'écurie , de remise, de poulailler, etc. Une salle encore magnifique, — la salle capitulaire, je pense, — est pleine de brouettes, de tombereaux, d'instruments aratoires ; c'est la moins déshonorée. Dans une autre salle, nous trouvâmes une truie énorme , avec ses petits. Elle campait, fière et souillée de sa boue immonde, sous ces arceaux rompus qu'environnent de leur jeunesse renouvelée d'épais bosquets d'arbres à fleurs. Tout auprès, la fontaine, chantée par Santeul , murmurait encore à l'abri des ombrages odorants. Voyant ccitc truie,
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nous songeâmes à la sœur de Gabrîelle dlistrées , sous le gouvernement de laquelle Maubuisson devint un lieu de débauche çpyale. — « Voilà, dit l'un de nous, la mèreabbesse ; Dieu est juste! » Mais aussitôt, désignant du regard trois vertueux prêtres qui nous accompagnaient, il ajouta : « Dieu est puissant ! »
Ni les scandales qui ont affligé ces pierres, longtemps saintes , ni les fureurs qui les ont ensuite renversées , n'ont pu détruire le sacerdoce. Il est debout, il donne des fleurs et des fruits, comme cette inépuisable nature qui , malgré tous les orages , embellit de sa fécondité jusqu'aux ruines et jusqu'aux pierres des tombeaux.
Mais, si Dieu traite ainsi des demeures où son nom fut honoré longtemps , et que sanctifièrent durant des siècles toutes les œuvres de la foi , qu'adviendra-t-il de nos édifices et de nos palais? Que seront un jour la Bourse et les Tuileries?
Saintes et superbes murailles! vous vous éleviez haut sur la terre ; les grands du monde vous regardaient comme un asile illustre ; il fallait être d'un sang choisi pour prier à votre ombre , et voici que vous servez de toit aux pourceaux! En vain les rois vous ont bâties pour défier l'effort des siècles : vous avez cessé d'être solides le jour où vous avez cessé de renfermer l'humilité , la chasteté, la mortification, la prière, la gloire du Dieu vivant!
Un monastère de plâtre et de chaume , sans privilèges et presque sans droit, aux portes duquel veillent la calomnie et l'injure , au dedans duquel règne la pauvreté, s'élève à quelque distance. Celui-là ne tombera point. Qu'un coup de vent ou qu'un coup de révolu-
tion le renverse, dès que la tempête aura passé, quelque main pieuse viendra le reconstruire, et la prière refleurira sur ce sol sacré. De Maubuisson, nous allâmes aux Carmélites : quelle indigence, ou plutôt quelle misère! A peine les sœurs ont-elles un petit espace pour se mouvoir ; elles ne possèdent qu'un trésor : les os d'une sainte. Le principal revenu de la communauté , c'est une cloche qui s'agite pour apprendre aux bonnes âmes que les recluses ont faim ; et souvent il arrive que la cloche retentit inutilement. Qu'importe? Jamais du moins il ne viendra dans la pensée d'un roi de donner le gouvernement d'une telle maison à la sœur effrontée de sa concubine , et d'y tailler des apanages pour ses bâtards.
Le Sage a toujours passé pour n'aimer point les gens de théâtre, et il a fait d'eux mainte et mainte peinture où l'on a trouvé jusqu'ici un excès de satire. C'est que, du temps de Le Sage, les comédiens ne se plaidaient pas. Aujourd'hui que la Galette des Tribunaux nous raconte leurs querelles intestin es £t qu'ils s'arment d'avocats, Le Sage nous paraîtrait indulgent jusqu'à la fadeur. Je viens de lire une scène qui s'est passée au pied du tribunal de première instance, entre mère et hlle, représentées l'une et l'autre par deux coqs de palais des mieux ergotes. Voici le dialogue. J'abrège, loin d'ajouter :
La ',nùrc. Messieurs, ma fille, élevée avec beaucoup de soin dans la pudeur du foyer domestique, s'est, hélas ! laissée prendre à la passion du théâtre. J'ai gémi, pleuré, supplié, ordonné en vain ; il a fallu lui permettre de contracter un engagement, et de jouer des vaudevilles. Pendant quelque temps, j'ai pu, Messieurs, préserver son innocence : mais le théâtre n'a pas tardé à produire son effet ordinaire; des signes trop certains m'en ont avertie. J'ai voulu faire mon devoir, j'ai voulu retirer ma fille de l'abîme; elle a résisté. Elle ose dire que je l'ai battue ; vous savez, messieurs, que toutes les filles qui se débauchent disent qu'on les bat. Je l'ai seulement enfermée dans sa chambre, parce que c'est une petite dévergondée qu'on ne peut plus tenir. Or. messieurs, comme elle est mineure, je vous prie, en ma qualité sacrée de mère, de rompre son engagement , de l'arracher au théâtre : elle veut rester dans ce lieu de perdition, parce qu'elle y trouve la liberté et le reste. Qu'ajouterai-je? En ce moment, messieurs, elle n'est plus chez moi. Voilà deux nuits qu'elle passe hors de la maison paternelle. Où a-t-elle couché? Je l'ignore, ou plutôt je le sais trop. On la voit en plein jour au bras d'un homme marié, père de trois enfants. Je ne me dissimule pas que c'est une vertu bien exposée à l'heure qu'il est. Ah! ciel! cette vertu me donnait tant d'espérances ! Messieurs , venez au secours d'une pauvre mère; rendez-moi ma fille, malgré son directeur, malgré elle; et peut-être pourrai-je couper le feu, sinon tout réparer.
Lajîlle. Messieurs, il est bon que vous connaissiez ma méte. C'est une ancienne demoiselle Gredinaid,
fille dune autre demoiselle Gredinard, et je suis née moi même Gredinard ; car, bien que mariée deux fois, ma mère n'a fait que des enfants naturels. Elle est bâtarde, Je suis bâtarde ; mon frère qu'elle a conduit ici, et que vous apercevez dans cet auditoire en costume de lycéen, est bâtard. De demoiselle Gredinard et d'enfileuse de perles qui fut son premier métier, elle est devenue actrice et femme Pochardet : comme actrice, elle n'avait aucun talent ; comme femme Pociiardet, elle se faisait constituer des rentes par un ancien agent de change qui se dit mon oncle, et que je crois mon vrai père, à moins que ce ne soit un autre personnage actuellement aux Indes, ou même le Pochardet, qui m'a reconnue; mais j'en doute. Pochardet meurt : deux ans après, mon frère vient au monde, et ma mère le fait reconnaître par un mannequin qui devient son second mari, et qui a passé l'âge de la contrainte par corps. Tels sont, messieurs, les exemples que j'ai reçus de cette tendre et respectable mère, qui vient ici me déshonorer. Si elle m'a exposé aux dangers du théâtre, ce n'est point, vous le voyez, sans les connaître. Elle les a tous expérimentés, même les sifflets. Après m'avoir mise au théâtre, elle veut m'en retirer : pourquoi ? c'est une spéculation. J'ai eu des succès : elle veut rompre mon cngagemerit pour m'en faire contracter un autre, pour me vendre plus cher. Elle demande à me garder chez elle, afin de préserver ma vertu. Ma vertu n'est point compromise , messieurs ; et ce n'est point ma vertu qu'on désire garder, ce sont mes appointements. Je gagne si.^ mille francs au théâtre. Savez-vous ce que ma mèiô me donne là-dessus, elle à qui ma naissance a
valu des rentes? Elle me donne cinq francs par mois, et des coups. Voilà un certificat de médecin, constatant les contusions que j'avais sur tout le corps, au sortir d'un entretien avec cette mère pieuse. Je suis une pauvre jeune fille exploitée, battue, séquestrée. Je vous demande, messieurs, de protéger mon talent, mon avenir, ma liberté, ma vie, mon innocence, plus exposée chez ma mère qu'au théâtre.
J'ignore la décision des juges : que ceux qui en seraient curieux la cherchent dans la Galette des Tribunaux. J'ai voulu seulement recueillir un argument à l'usage de ceux qui agitent encore la question de Tinfluence du théâtre sur les mœurs.
D.ins les années dangereu5;es qui suivirent la révolution de i83o, il était devenu de mode à la place Maubertetaux faubourgs, lorsque deux citoyens s'étaient battus , que celui qui avait terrassé son adversaire , et qui le tenait gisant sous ses genoux , lui donnât, avant de le quitter , un coup de talon ferré sur le visage. On ne pouvait négliger cette forme sans manquer tout à fait aux lois de l'élégance. Eût-on mangé le nez du vaincu, ce qui semblait pourtant une façon assez noble ; l'eût-on laissé mort, il fallait encore le coup de talon : par là seulement on se montrait l'homme du siècle, l'homme de progrès.
LE FUBUC. 407
Ce coup de talon s'appelait le cachet de la république.
Les vedettes des habitants leur ont signalé l'enneiDi : il approche, nulle résistance n'est possible ; mais un refuge demeure à cette population menacée. Non loin des lieux où paissaient ses troupeaux , dans la montagne , sont des cavernes immenses, à l'entrée desquelles deux hommes arrêteraient une armée. On y court ; quelques combattants généreux, le fusil à la main , se font tuer pour retarder la marche des envahisseurs. Les fuyards atteignent enfin les cavernes. Plus d'un époux, plus d'un fils, sont restés sanglants sur le chemin : l'ennemi leur a passé sur le corps. Ils ont souri le voyant passer ; car jamais ennemi , quels qu'aient été son courage , sa férocité et sa force, n'a franchi le seuil des retraites inexpugnables où la tribu a pu s'enfermer. En effet, l'ennemi ne peut aller plus loin ; il tient conseil. Les fuyards disent qu'ils combattent pour la justice et pour la religion, et qu'ils ne se rendront pas. Nul moyen de les forcer. Alors un avis est donné : il faut que cette population meure. Les soldats se répandent aux environs , coupent des branches, les entassent à l'entrée de la caverne. Une épaisse fumée pénètre dans ces gouffres sans issue. Les malheureux qu'on veut brûler poussent des cris de désespoir, mais ils ne peuvent croire encore que
des soldats les fassent périr ainsi. Cependant le feu redouble. Une résolution sublime éclate chez ceux qu'il va dévorer. Ils mourront, ils ne demanderont pas merci; ils mourront fidèles à la terre natale et à la foi de leurs pères ; leurs enfants ne porteront pas le joug du mécréant, leurs femmes ne seront pas abandonnées à ses outrages. Quelques-uns voudraient éviter la mort ; ils sont frappés comme des lâches et comme des traîtres. Daux ou trois s'échappent pourtant. Effarés, ils accourent ; ils disent à cette armée que leurs amis vont succomber, qu'ils n'ont point de vivres, et qu'en attendant un peu la faim les livrera. L'armée ne veut point attendre. Elle entend ces cris ; elle sait qu'il y a des enfants et des femmes. Le chef ordonne seulement qu'on apporte du bois.
Un jour s'écoule, la constance des martyrs n'est point épuisée; un jour s'écoule encore, la résolution des assiégeants ne faiblit pas. Vers la nuit qui suit le second jour, les clameurs s'apaisent, les hurlements sortent moins nombreux par les bouches enflammées de la caverne. Quelques cris de femmes et d'enfants retentissent encore ; puis le silence règne. On entre, on a vaincu. On trouve cinq cents cadavres.
Qui a sr-uffert cela? ce sont les Arabes. Qui l'a fait? ce sont de"*- chrétiens ! O Christ miséricordieux, que diront-ils à ton tribunal ?
A Toulon, sur le port, deux hommes s'arrêtent: l'un agite une petite sonnette, l'autre déroule une mauvaise peinture en forme d étendard ; les matelots et les soldats, les revendeuses, les passants, se rassemblent : « Mesdames et messieurs, c'est avec la permission des « autorités (il touche son chapeau), et avec la plus « vive douleur, que nous venons vous faire le récit des « souffrances endurées dans la Cochinchine par de « saints missionnaires pour l'honneur de l'Eglise et la « propagation du nom de Jésus-Christ. » L'auditoire écoute cette longue narration d'un air attentif et respectueux; quelques-uns mêmes sont émus et essuient leurs larmes; les matelots jettent des regards de travers sur certains beaux iils qui viennent de lire des journaux patriotes dans les cafés, et qui sourient dédaigneusement, méprisant dans leur âme ce peuple fanatique. 11 est vrai que le narrateur appelle les Cochinchinois dt féroces Bédouins ; cependant il parle d'un ton toujours digne, en langage fleuri et châtié. J'avoue humblement que ces conteurs publics de Toulon, et leur attentif auditoire me paraissent faire plus d'honneur à l'esprit français et à l'espèce humaine que les saltimbanques impudiques de Paris et la canaille éclairée qui les écoute.
Alcîppe est un de ces hommes qui passent leur vie à se rompre le col en riant aux éclats. A quarante-cinq ans, n'étant plus qu'un squelette, ruine sur ruine de toute manière, il traîne ses débris avec la même agilité qu'il poussait jadis son corps jeune et bondissant. Le caractère n'a point vieilli : prompt à obliger, prompt à jeter par la fenêtre le dernier sou qu'il possède et le dernier qu'il peut emprunter; hélas ! prompt à conter fleurette.
Tel fut son père, un roué du temps de Louis XVI, qui gaspilla noblement une immense fortune, et ne conserva rien des apanages de la noblesse, que la fierté et l'honneur de convention; débauché capable de tout, hormis des basses ladreries bourgeoises; prêt à jouer sa dernière terre sur un coup de dés, prêt à se couper la gorge pour l'ami dont il séduisait la femme, prêt à se couper la gorge avec ce même ami pour une papillote. Race aimable, mais qui devait mourir, et qui, malgré ses grâces, appartenait trop légitimement à l'échafaud, comme celle qui lui succède appartient légitimement à la potence; caries crimes étaient de gentilshommes alors, et sont aujourd'hui de manants.
Élevé sous l'aile d'un tel père, Alcippe a marché dans la même voie; par bonheur, l'argent lui a manqué. Cent mille livres de rente auraient fait de lui un scélé-
rat et un athée ; pauvre, il s'est contenté d'être vaurien et déiste ; et cependant il a des qualités généreuses et charmantes : il semble qu'on ferait un honnête homme avec la moitié de ses défauts.
Comment ne pas admirer un homme qui tient sa bourse ouverte au premier venu, et qui ne se refuse pas plus une bonne action qu'un plaisir? Comment ne pas condamner cet homme qui sans cesse oublie et sa tamille et ses créanciers ?
S'il écrivait ses mémoires, ce serait une chose curieuse de voir comment il a pu nourrir sa femme et ses enfants, s'habiller, jouer, aller au bal, et ne jamais franchir le seuil de la prison pour dettes. Que de fois je l'ai vu raccommoder lui-même, sans gêne et sans embarras, une des quatre ou cinq pauvres chemises qu'il possédait ! Que de fois je l'ai vu attacher à ses faux cols de viles ficelles, et plier artistement son unique cravate noire, pour en cacher les déchirures! Cela fait, il allait dans la chambre voisine, taudis affreux, chercher sa femme, vêtue de satin et de dentelle qu'on ne savait comment payer, mais belle et fraîche comme le jour. On mettait des gants blancs, on empruntait la voiture d'un ami, et l'on se rendait au bal ; et c'était un couple charmant. Sous ses guenilles, Alcippe avait l'air d'un prince.
Il continue ce train avec une femme de plus, sa fille, dont il a mangé le patrimoine , et qui ne peut compter que sur ses yeux pour trouver un mari ; une belle tille, encore modeste, ingénue et candide avant toiis ces bals, et qui aurait accepté alors la médiocrité. Mais aujourd'hui elle soupire, elle rêve. Elle s'irrite d'être obligée
de quitter le bal à minuit comme Cendrillon, parce qu'il faut, dit Alcippe, sauver l'honneur et ne point laisser trop voir qu'on rentre à pied dans la crotte. La pauvre fille a de la prestance, de la voix, de l'orgueil ; elle ne fait plus ses prières : vous verrez qu'elle finira par le théâtre, et que cette grande lignée, au sommet de laquelle brille un héros des croisades, ira sombrer aux enfants-trouvés,
« Alcippe , lui ai-je dit un jour , parlez-moi du fond du cœur. Est-ce que vous êtes heureux? — Non, me répondit-il; j'ai toujours ri, et j'ai toujours souffert. Mais j'ai fait une gageure contre la vie, et je la tiendrai jusqu'au bout, battu et rebattu que je sois. — Oui, repris-je, vous avez lutté contre la vie , mais vous n'avez pas lutté contre vous-même ; et c'est pourquoi vous êtes vaincu. — Ecoutez, poursuivit-il d'une voix que je ne lui connaissais pas, écoutez une parole que je n'ai jamais prononcée que dans ma conscience, et que je ne répéterai point : tous les plaisirs que j'ai goûtés ne pèsent pas ensemble autant que le plus faible de mes regrets. Vous êtes chrétien, restez chrétien. Pour moi, je voudrais en vain le devenir : il est trop tard. »
J'ouvrais la bouche pour lui répondre. «'Par grâce, s'écria-t-il, et si vous m'aimez, n'en parlons plus! Vous n'obtiendriez que des blasphèmes, dont >c m'étonne, et dont j'ai horreur moi-même. »
LE rcbLic. 4^ '
La jeune vicomtesse de G..., belle, aimable et bonne, savait son épicier en danger de mort. Elle se rendit à la boutique, et ne trouva qu'un garçon. « Comment va votre patron, monsieur? — Il est au plus bas, madame, répond le garçon, déposant un journal dont il faisait lentement des cornets. — N'y a-t-il plus d'espoir? — Plus guère. — Dites-moi, monsieur, voulez-vous que Je vous demande si on a songea prévenir un prêtre? — On ne l'a pas fait, madame... Qu'est-ce que ça pourrait lui servir, un prêtre? — Un prêtre peut servir à le consoler, à lui donner du courage, et à sauver son âme. — Ah ! bah , madame ! c'est pas la peine de l'ennuyer pour ça. Quand on est mort... — Mais après cette vie, monsieur, il y en a une autre. »
L'aspirant épicier , qui jusque-là s'était contenu par respect pour cette grande dame, laissa échapper un sourire qu'il faut imaginer : « Ah ! madame , il y a une autre vie... C'est-à-dire, on le suppose!... »
Il était si sûr , lui , qu'il n'y a pas une autre vie , et si prêt à le prouver, que c'eût été perdre le temps d'ouvrir une controverse. Madame de G*** passa dans l'arrière-boutique , et fit venir l'épicière. « Ah ! Madame, s'écria celle-ci en entrant , quel tourment , quelle douleur ! Hélas! que je suis à plaindre! C'est la perle des hommes que je perds-là ! Jamais je ne trouverai son pa-
reil. Ohf non , je ne crois pas que je me remarie ! » — Quand ce premier flot eut passé, madame de G*** parla de confession. « Sans doute, reprit l'épicière; la religion, c'est si beau, si consolant! Mais ça lui ferait trop d'effet à ce pauvre cher ami ! Il n'a pas été élevé dans ces idées-là comme nous , et il n'aime pas les prêtres. Je n'oserais jamais lui en parler. — Eh bien, dit madame de G*** , non sans un grand effort de courage et de charité , je lui en parlerai , moi, si vous voulez. — Ah ! madame, reprit l'épicière, que vous êtes bonne ! Mais ce serait inutile ; vous ne pourriez que lui faire du mal. D'ailleurs, qu'est-ce qu'il aurait à dire? C'était le plus honnête homme qu'on puisse voir , incapable de prendre un sou à qui que ce soit , donnant toujours d'excellente marchandise. Madame peut le dire ; elle a toujours été contente de la maison. Je continuerai de même , et j'espère que vous n'ôterez pas votre pratique à une pauvre veuve. )>
Enfin l'épicier mourut sans confession, au grand contentement, je l'ose dire, de la pauvre veuve, qui craignait fort que les secrets de l'art ne vinssent à la connaissance des jésuites.
J'avais connu cet épicier; il m'ouvrit son âme, une nuit, au corps de garde. C'était une brute, je l'avoue. Ses idées sur la religion étaient celles de son commis et du Siècle, qu'ils lisaient ensemble. Il n'aimait pas les prêtres, ni les nobles, ni les pauvres, ni sa femme, ni son propriétaire, ni les autres épiciers du quartier. Quant à lui, généralement détesté de tous ceux qui l'approchaient, il excitait cependant l'admiration de son commis et de sa femme. Il était, suivant eux, sans pair
LE PUBUC. 41 5
au feu des balances; et personne, dans la profession, ne savait mieux s'y prendre pour écouler à bon prix, parmi le petit peuple, les denrées avariées qu'il avait l'art de se procurer presque pour rien. On cite un fromage gâté dont il tira plus d'argent que d'un bon.
Un jouvenceau subissait l'examen qui fait les bacheliers ès-lettres. Il avait bien répondu. Un examinateur ouvrant le manuel des questions, tombe sur le paragraphe relatif à l'établissement du Christianisme. Sachant qu'en général les élèves de l'Université ne sont pas versés dans cet ordre de faits historiques, l'Examinateur, homme indulgent, demande au candidat s'il sait ce qu'était saint Paul. — t Oui, monsieur; c'était un apôtre. — Dites-moi, poursuivit le professeur, ce qu'a fait saint Paul? — Dame! monsieur... il a... il a écrit... — Très-bien. Et qu'a-t-il écrit? — lia écrit... il a écrit... sur l'Eglise, dame! — C'est cela. Et pourriez-vous me citer quelque trait de sa vie? — Quelque trait de la vie de saint Paul, monsieur? — Oui. Ne connaissez-vous pas un trait, une circonstance remarquable? — Dame! monsieur... — Par exemple, saint Paul ne gardait-il pas les habits des Juifs pendant que ceux-ci lapidaient... — Ahl oui... les habits des Juifs pendant qu'ils lapidaient Jésus-Christ. »
On ne trouva pas que l'ignorance de ce garçon dût
l'empêcher de devenir médecin, ou juge, ou maître d'école dans le chrétien pays de France, et on le reçut honorablement.
En 1 841, si j'ai bonne mémoire, un fanatique arabe, qui avait assassiné quelque colon européen, est saisi , conduit à Alger, et condamné à mort. La direction civile le fait exécuter publiquement, pendant que l'on disait la messe, le jour de Pâques. Quatre années plus tard, un chef sauvage des îles Marquises préside au massacre de plusieurs soldats français. Il est pris; un conseil de guerre prononce contre lui la peine capitale ; on le fusille le vendredi saint. Dans l'un et dans l'autre cas, la condamnation était certes méritée ; mais certes aussi, dans l'un ni dans l'autre cas, l'exécution ne pressait tellement qu'on ne pût la retarder de douze heures, et qu'on dût fatalement se résigner à verser le sang d'un homme, fût-ce un Arabe, fût-ce un sauvage, fûtce un assassin, durant ces jours solennels et sacrés du vendredi saint et de Pâques. Le vendredi saint, Jésus innocent, Dieu fait homme, mourut en croix pour racheter le monde coupable; le jour de Pâques, Jésus ressuscité sortit glorieux du tombeau, ayant consommé l'œuvre de son amour inhni. Il était impossible de choisir deux jours dans l'année où l'exécution d'une sentence de mort présentât quelque chose de plus révoltant et de
plus exécrable. Quoi! violer le repos du Jour de Pâques pour dresser la guillotine, et forcer à travailler ce jourlà, même le bourreau î Quoi ! le vendredi saint, ordonner à des soldats chrétiens et catholiques de charger leurs nobles fusils, dont ils sont déjà si malheureux de faire un tel usage, et condamner un officier à leur commander le feu sous lequel va tomber cet homme qui est là, les yeux bandés, les bras liés, la poitrine nue ; qui est coupable sans doute, mais qui n'a plus de protecteurs, plus d'amie, plus d'armes; que personne ne tentera de soustraire à la justice, et qu'aucune prudence ne défend de laisser vivre encore trois jours!
Mon Dieu, je crois bien que ceux qui ont ordonné ces exécutions n'ont pas fait choix à dessein d'un tel moment ; je ne les accuse point de ce brutal sacrilège. Ou le hasard l'a réglé ainsi, et ils n'ont point su à Taïti que c'était le vendredi saint, à Alger que c'était Pâques; ou il ne leur est point venu à l'e spritque Pâques et le vendredi saint ne sont pas des jours comme tous les autres, des jours que la religion catholique a marqués, le premier, de son souvenir le plus austère, le second, de son mystère le plus consolant. Mais que penser des ténèbres religieuses qui enveloppent les hommes capables ou de cette ignorance barbare, ou de ce stupide oubli ?
Et ce sont là les hommes que nous mettons à la tête de l'administration, à qui nous confions les plus délicates affaires, que nous envoyons parmi les peuples sauvages pour les initier à la civilisation! En vérité, nous donnons raison au prédicant méthodiste qui nous traite de païens, au marabout musulman qui nous mé-
prise comme impies, et au politique anglais qui regarde froidement nos entreprises en se moquant de nous.
Il faut, dit Montesquieu, aux monarchies l'honneur, aux républiques la vertu. S'il dit vrai, le représentatif constitutionnel est notre fait : ni monarchie, ni république.
Autrefois, dans la très-chrétienne France, la société, par ses lois comme par ses largesses, soutenait la prière publique. Il y avait des ordres religieux dont la voix ne se taisait ni le jour ni la nuit. Ils étaient établis, assistés, protégés dans ce but : c'était leur particulière mission au sein de la grande famille. Maintenant la prière publique est supprimée, du moins comme institution. Il y a bien encore des religieux, un chœur d'hommes, un chœur de femmes, dont la prière ne cesse point. Les Chartreux, les Trappistes, les Carmélites, prient le jour et la nuit; les Bénédictins aussi devancent l'aurore, et sont encore dans leurs stalles quand la nuit est venue. Mais la société constituée, l'Etat, ne
s'occupe d'eux que pour les persécuter. S'il en est qu'il tolère, on n'en connaît point à qui sa main donne un secours quelconque.
Ce que l'Etat emploie et soudoie, ce sont les journaux, les théâtres, les professeurs. — Ce qui ne s'arrête pas, ce qui parle en son nom, c'est le blasphème. On a institué le blasphème public. Quand toute l'immense multitude des gens de labeur est endormie, les théâtres subventionnés de l'impôt levé sur l'ouvrier et sur le paysan , divertissent les gens de loisir par quelque spectacle d'impiété ou de luxure. Quand les théâtres sont fermés, le journaliste veille, la presse roule; il y a toujours une voix, toujours une plume officielle qui blasphème dans un coin.
Les phalanstériens se moquent grandement des miracles; il n'y a point de plus fiers incrédules, et ils sont fâchés que Jésus-Christ, qu'ils estiment un génie assez complet pour son époque, ait déshonoré son enseignement par ces prodiges si nombreux rapportés dans les évangiles. Quelque bonne volonté qu'on y mette, en effet, cela ne peut passer pour mythe et pour allégorie : donc, au bout du compte, ce sont des impostures.
Mais ils se tiennent pour assurés que la réalisation de l'utopie fouriériste accomplira tous les miracles an-
nonces par leur prophète : que l'oce'an sera changé en un immense bol de limonade gazeuse, pour la commodité des navigateurs; — que la lune d'aujourd'hui, qui est maussade et inodore, sera réformée et remplacée par cinq autres lunes de différentes couleurs, dont l'influence, ou celle des nouveaux astres qui les accompagneront, parfumera les légumes de toutes sortes d'odeurs délicieuses ; — que le lion deviendra le plus doux des chevaux de poste ; — que l'homme ne mourra presque plu^; — que les habitants du phalanstère vivront entre eux dans une harmonie profonde, en se communiquant réciproquement leurs femmes. — Si quelqu'un ose dire qu'il restera dans le cœur de l'homme la moindre trace des sentiments sur lesquels reposent aujourd'hui le goût et le besoin de la famille, qu'il soit anathème ! Anathema sit! Ce drôle-là n'a point lu M. Considérant I
Un gentilhomme aujourd'hui, un riche et jeune gentilhomme, un de ces fils de frabricants de chandelles ^qui naissent dans la voie des honneurs , un de ces fils , des vieux connétables qui n'attendent qu'un signe pour porter leur couronne ducale au cortège du roi des pavés ; un tel gentilhomme, je veux dire ce qu'il y a de plus pimpant, de plus évaporé, de plus glorieux et de plus fier ; un Moncade, un don Juan, un Fronsac, un
Jockey qui sait lire ses armes s'il en a, et qui méprise toute chose , même ses ancêtres ; un sultan qui entretient deux figurantes et qui doit ses équipages à M. Dimanche ; un héros de feuilleton qu'on sait avoir écorné son patrimoine , qui se grise, qui fait quatre heures de salle d'armes tous les jours, qui tourne sa moustache en croc, qui est insolent quelquefois, fat toujours, inflexible sur le peint d'honneur et se battant volontiers après boire, voilà l'homme comme il faut : mais tout lui manquerait s'il n'était joueur. Il se met au lansquenet, il perd cinq mille francs, et n'y prend garde; il en perd dix mille, et se pique ; il en perd vingt mille, et se trouble ; il en perd quarante mille, et la sueur lui monte au front; il en perd quatre-vingt mille, et tremble; il en perd cent cinquante mille, et s'arrête, blême, suant, affolé, au milieu de ses compagnons interdits comme des écoliers qui viennent de faire un mauvais coup. Il peut payer cependant, et même il lui restera de quoi faire figure ; mais enfin il a perdu cent cinquante mille francs! Il jette des regards timides, inquiets, presque suppliants s'il l'osait, sur son partner, un charmant gentilhomme aussi, qui détourne les yeux, et qui compte bien se faire payer. La scène oppresse tout le public. Quelqu'un avertit le maître de la maison. Il vient, s'informe , déclare à celui-ci qu'il ne peut avoir perdu cinquante mille écus; à celui-là, qu'il ne- peut les avoir gagnés : bref, on transige, on s'accommode. Don Juan payera vingt-cinq mille francs, ►Nloncade rabattra le reste. Le généreux Moncade acquiesce en rechignantle fier Fronsac s'exécute en versant des larmes de reconnaissance. Ils se retirent penauds, humiliés de ce
qu'ils ont fait, incapables d'en rougir. Le vrai Fronsac était un drôle, mais il aurait tout payé ; le vrai Moncade était un sot, mais il aurait voulu tout ou rien,
Je connais Gaster, magistrat administratif du premier rang; nous avons bu ensemble quand je n'étais encore qu'un écolier. Il me formait; c'était de sa part amitié pure : je le dis, je voudrais en être reconnaissant. Il avait des règles de conduite pour se pousser dans le monde, et des recettes particulières pour souper agréablement. Je n'ai jamais rencontré de grand fonctionnaire plus connaisseur en travail de cuisine. — « Mon garçon, me disait-il, épousez l'opinion qui fait fortune, et défendez-la chaudement : cependant, que ce ne soit point un mariage indissoluble. Ne laissez pas prendre votre cœur ; soyez toujours infidèle au fond de l'âme, et séparez- vous de corps avec éclat, si vous voyez qu'il faille se séparer de biens. Car où est la vérité ? Pour moi, j'ai eu plusieurs opinions : s'il avait pu être question d'en choisir une en conscience, j'aurais tiré au sort dans quelque bonnet de police. La conscience est une idée, mais le palais est un organe, n
Lorsqu'il vit que je tournais au christianisme : « Vous êtes un enfant, me dit-il. S'il vous faut quelque croyahce à cause de votre âge, n'en prenez point d'hostile à vos plaisirs et de contraire à votre fortune.
LE PUBUC. 423
Soyez phalanstérien, humanitaire, philanthrope, ou bien encore déiste. Ce sont des chemins bons ou maurais; un homme d'esprit s'en tire, et même parfois il ^end à bon prix-la crotte qu'il y prend. Mais le christianisme est un cul-de-sac. On tombeau confessionnal, et l'on y demeure; ou, si on le quitte, c'est pour rapporter dans le monde un fâcheux renom d'apostat. Le christianisme était bon autrefois, quand une porte de communication menait de la sacristie à la cour. Mais cette porte-là est murée pour longtemps, et c'est par le club aujourd'hui qu'on arrive à l'antichambre. Allez à Fourier, à Saint-Simon, à Cousin, à l'opposition, à la république : ni la sobriété, ni la chasteté, ciioses lamentables et malsaines, n'y sont nécessaires, »
Cependant certains hoquets dont il ponctuait ses discours, me rendaient insensible à l'éloquence de Gaster, Il bavait sur sa croix d'honneur et pleurait à la fin des repas, disant que les danseuses étaient hors de prix, et ne l'aimaient pas pour lui-même. Un matin de carême, à la lueur mourante des bougies qui vacillaient sur la bobèche des flambeaux, Gaster s'apitoya plus que de coutume, et prétendit que les danseuses ne valaient pas même sa femme, dont il portait encore le deuil, et qui du moins le débarrassait du souci de veiller à ses enfants. Puis il se coiffa d'un manchon, qui lui faisait une plaisante figure, et termina son élégie par une chanson contre les moines, œuvre de sa maturité. Sept ou huit garnements des deux sexes, qui bâfraient là, se tenaient les côtes. Mon plaisir, à moi, ne fut pas sans mélange. Je trouvai ce manchon mal plaisant sur les cheveux gris de ce veuf; je m'étais fait une autre idée
de la magistrature. Je me levai de table triste et rêveur, et quelques mois après j'allai me confesser. Voilà de cela dix ans; je ne m'en repens point. Gaster est toujours magistrat et toujours à table, et n'a pas plus de repentir que moi ; mais le pâté de foie gras, qu'il aime éperdument, commence à peser autant à son estomac que le péché à la conscience chrétienne.
Il me rencontre quelquefois. Tantôt il me croit sincère, et il m'envie, dit-il, le bonheur d'avoir une conviction. Tantôt il estime que je suis fou et stupide, ou que je m'amuse à tromper les gens, et qu'en secret j'obtiens de mon estomac des plaisirs incomparables. Ces points de vue divers dépendent de ses digestions. En de certains jours, il se persuade que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je n'ai point de carrière, point d'habit brodé, et qu'il ne m'arrive jamais, comme à lui, de redouter le courroux d'un ministre ou l'insulte d'un journal. Il veut que Je lui rende compte de ma foi. J'essaye de le satisfaire. — Mais que pensez- vous des miracles? — J'y crois. — Ils sont impossibles. — Raison de plus. — Quoi! vous croyez que dernièrement, par exemple, à Rome, la Vierge est apparue à un Juif? — Oui. — Moi, je n'en crois rien. — Pourquoi ? — Parce que c'est impossible. — Pourquoi ? — C'est à vous de prouver que la chose n'est pas impossible. — Moi, j'allègue un fait, et de plus je vous donne une preuve : c'est la conversion du Juif. — Alors, si la Vierge se mêle de convertir les gens, dites-moi pourquoi elle apparaît à ce Juif inconnu , plutôt qu'à moi, plutôt qu'à tel bai quier Israélite connu du monde entier? — Quant à vous, je vois des raisons pour que la
sainte Vierge n'apparaisse point à des gens qui aiment tant le vin et la viande : pour le surplus, je trouve que le miracle est aussi grand d'arracher un Jeune homme à son amour, qu'un banquier juifà ses usures. — Non. — Si. Qui est plus riche, de celui qui possède dix châteaux et des tonneaux de quadruples, mais dont le coeur est froid, l'estomac délabré, les jambes affaiblies; ou de celui qui jouit de ses vingt-cinq ans, boit bien, mange bien, dort bien, et qui est assez amoureux pour ne se soucier ni de boire, ni de manger, ni de dormir? L'étudiant pourvu d'amour et d'appétit, qui va diner avec une grisette dans quelque taverne du boulevard, n'envie pas le millionnaire podagre, dont l'équipage l'éclaboussé en passant. Je sais que pour mon compte, il y a quelques années , je n'aurais point accepté l'échange. Et vous, Gaster? »
Gaster me quitte, et va demander à son médecin une drogue qui fasse digérer le pâté de foie gras. Mais le médecin n'a point cette drogue. Il conseille la sobriété, l'abstinence, la continence : des vertus! Gaster déclare que ce régime est au-dessus des forces humaines; qu'on exige l'impossible ; qu'il sera continent , ne pouvant plus ne pas l'être, mais qu'il lui faut du foie gras. Le médecin lui montre l'apoplexie en perspective ; et Gaster, en présence de l'apoplexie, s'acharns au foie gras , bien qu'il craigne effroyablement la mort. Il mangera jusqu'au dernier souffle, et jusqu'au dernier souffle il se moquera de ceux qui aiment Dieu assez pour faiie peu de cas de la vie.
é\.26 LIVRE VII.