‹ Les libres penseursChapitre 9 sur 12 · SVR LA CROIX · texte numérisé non relu

SVR LA CROIX

En face, sur une maison de belle apparence, on lit en grandes lettres blanches :

la mendicité

est défendue

dans le département

d'eure-et-loir.

Il y a un écrivain dont la plume a entassé cent volumes peut-être où l'on ne saurait trouver quatre lignes de bon français, ni un mot heureux, ni une invention délicate, mais qui sont en revanche un riche musée de toutes les corruptions humaines et de toutes les brutalités littéraires. Aucun échantillon de l'abjoct n'y manque ; le stupide s'y montre sous des formes ignorées jusque-là. Rien d'infâme ne se révèle dans les cours d'assises, rien d'immonde ne se commet dans les bagnes, rien d'infect ne se passe dans les mauvais lieux, rien de plat et de bête ne s'écrit dans les journaux, à quoi ne ressemble maintenant cette collection, cloacamaxima. L'esprit qui l'a créé a su renchérir sur le Journal des Tribunaux, populariser la langue des voleurs et gâter le stvle de Pieault- Lebrun. C'est un métis d'Anne Radcliffe et de Byron, formé aux lettres dans une loge de portier. On dirait que, n'ayant pu, malgré ses efforts, mériter la critique, il a compté sur le scandale pour at-

tirer les sifflets, et il met les honnêtes gens dans un embarras extrême : le scandale est si grand, que l'on n'ose se taire ; le génie est si pauvre, que l'on craint de siffler. Or, cet écrivain est le plus renommé de l'époque ; c'est le roi des lettres marchandes, celui dont on se dispute les produits en champ clos judiciaire! Les académiciens du Journal des Débats comptent sur lui pour garder leurs abonnés ; sa prose idiote et cynique est payée plus cher que celle de Chateaubriand; seul il a pu ressusciter une feuille qui se mourait dans les mains de M. Thiers, et sa conquête est estimée l'Austerlitz du promoteur de la pâte Regnault !

Longtemps il végéta dans les i>as lieux des journaux moribonds. ?a muse était jugée capable de rebuter les lecteurs du Siècle ; non qu'elle parût morale ou décente, jamais semblable reproche ne lui tut adressé : on ne s'effrayait que de sa pesanteur.

Enfin, il su^ observer la vogue des héros de cours d'assises-, l'odeur du procès Lafarge lui révéla sa vocation. Il fit ce fameux ouvrage, littéraire comme un combat de chiens, qu'un de ses admirateurs compara, dans le journal même où il le publiait, aux tonneaux qui infectent, les nuits, Paris. Aussitôt larovauté de l'écrivain fut proclamée; les acclamations de la Chausséed'Antin eurent un écho dans la rue de la Grande -Truanderie et dans les prisons centrales ; la province y joignit ses couronnes. Celui que M. Soulié n'aurait pas traité d'égal grandit au-dessus M. Alexandre Dumas, et la Presse consternée vit le Constitutionnel lui enlever, par une surenchère de cinquante mille francs, le quartier de pâture faisandée dont elle alléchait déjà ses lecteurs.

Ce n'est pas un succès, ce n'est pas une mode, c'est un délire. Plus d'adultère, plus de meurtre, plus de viol, à moins qu'ils ne soient décrits par cette plume qui sait leur donner une saveur nouvelle ! L'argot n'a point de charmes si notre auteur n'y met son accent; la princesse et le notaire ne sont point assez corrompus, le voleur n'est pas assez généreux, la prostituée n'est pas assez suave, lorsqu'ils ne sortent pas de sa fabrique. Juste punition, pour le dire en passant, de quelques talents moins grossiers, qui ont jeté le goût du public dans ces routes fangeuses. Le nouveau venu les devance, absorbe le profit et la gloire, et laisse en proie à la famine les inventeurs dédaignés. Quant à lui, il se prend au sérieux , il se voit si haut, qu'il croit que les critiques sont jaloux, et peut-être ne se trompe-t-il pas toujours. Il ose tout, on lui permet tout, même la morale, — et il en fait! Il dogmatise, se pose prophète et réformateur. Ayant pu remplacer M. de Balzac, il teut remplacer l'Evangile. C'est son droit, c'est son droit de faire une * religion pour ceux qu'il amuse ! Qui reçoit d'une telle intelligence ses plaisirs peut bien en recevoir ses dieux. Néanmoins, je m'excuse de parler de lui ; je doute si la prodigieuse fortune de ses ouvrages les élève au niveau des mépris d'un honnête homme qui sait un peu de français,

Mais il faut pourtant s'occuper, sinon de l'ouvrier, au moins des journaux qui l'emploient, du public qui l'approuve, des passions surtout qui l'appellent à leur secours. Le voilà qui se fait écrivain politique ! Depuis un mois il traîne son tonneau à travers les questions religieuses} il est le bras droit de M. Thiers, il prête

main-forte à l'Université; en un mot, et, pour parler le langage qu'il a mis en faveur parmi la bourgeoisie conservatrice, il chourine les jésuites dans le feuilleton du Constitutionnel. Force est bien d'en parler , comme on parlerait d'une émeute ou d'un guet-apens.

Il met en scène un supérieur de la Compagnie de Jésus et son secrétaire. Je copie :

— Le dépouillement de la correspondance étrangère est -il fait?

— En voici l'analyse...

Le secrétaire prit un dossier assez volumineux, et commença ainsi :

« Don Ramon Olivarès accuse de Cadix réception de la lettre n° ig; il s'y conformera, et niera toute participation à l'enlèvement. »

— Bien; à classer.

« Le comte Romanoff de Riga se trouve dans une position embarrassée... »

— Dire à Duplessis d'envoyer un secours de cinquante louis : j'ai autrefois servi comme capitaine dans Je régiment du comte, et depuis il a donné d'excellents avis.

« On a reçu à Philadelphie la dernière cargaison d'Histoires de France expurgées à l'usage des fidèles ; on en redemande, la première étant épuisée. »

— En écrire à Duplessis... Poursuivez.

« M. Spinder envoie de Namur le rapport secret demandé sur M. Ardouin. »

— A analyser.

« M. Ardouin envoie de la même ville le rapport secret demandé sur M. Spinder. »

— A analyser.

« Le comte Malipieri, de Turin, annonce que la donation des 3oo,ooo francs est signée. «

— En prévenir Duplessis... Ensuite .'

« Don Stanislas vient de partir des eaux de Baden avec la reine Marie-Ernestine. Il donne avis que Sa Majesté recevra avec gratitude les avis qu'on lui annonce, et y répondra de sa main. »

— Prenez note... J'écrirai moi-même à la reine.

Pendant que Rodin écrivait quelques notes en marge du papier qu'il tenait, son maître, continuant de se promener de long en large dans la chambre, se trouva en face de la grande mappemonde marquée de petites croix rouges; un instant il la contempla d'un air pensif.

Rodin continua ;

« D'après l'état des esprits dans certaines parties de l'Italie, où quelques agitateurs ont les yeux tournés vers la France, le P. Orsini écrit de Milan qu'il serait très-important de répandre à profusion dans ce pays un petit livre dans lequel les Français, nos compatriotes, seraient présentés comme impies et débauchés, pillards et sanguinaires... »

— L'idée est excellente; on pourra exploiter habilement les excès commis par les nôtres en Italie pendant les guerres de la République... Il faudra charger Jacques Dumoulin d'écrire ce petit livre. Cet homme est pétri de bile, de fiel et de venin; le pamphlet sera terrible... ; d'ailleurs , je donnerai quelques notes. Mais qu'on ne paye Jacques Dumoulin... qu'après la remise du manuscrit...

— Bien entendu... Si on le payait d'avance, il serait ivremort pendant huit jours dans quelque mauvais lieu. C'est ainsi qu'il a fallu lui payer deux fois son virulent factum contre les tendances panthéistes de la doctrine philosophique de M. Martin.

— Notez... et continuez.

« Le négociant annonce que le commis est sur le point d'envoyer le banquier rendre ses comptes devant qui de droit... »

Après avoir accentué ces mots d'une façon particulière, Rodin dit à son maître :

— Vous comprenez!...

— Parfaitement... — dit l'autre en tressaillant. — Ce sont les expressions convenues... Ensuite?

PERSÉCUTEURS. SSy

« Mais le commis, — reprit le secrctaire, — est retenu par un dernier scrupule. »

Après un moment de silence, pendant lequel ses traits se contractèrent péniblement, le maître de Rodin reprit :

— Continuer d'agir sur l'imagination du commis par le silence et par la solitude , puis lui faire relire la liste des cas où le régicide est autorisé et absous... Continuez.

u La femme Sidney écrit de Dresde qu'elle attend des instructions. De violentes scènes de jalousie ont encore éclaté entre le père et le fils à son sujet; mais dans ces nouveaux épanchements de haine mutuelle, dans ces confidences que chacun lui faisait contre son rival, la femme Sidney n'a encore rien trouvé qui ait trait aux renseignements qu'on lui demande. Elle a pu jusqu'ici éviter de se décider pour l'un ou pour l'autre... ; mais, si cette situation se prolonge..., elle craint d'éveiller leurs soupçons. Qui doit-elle préférer, du père ou du fils. »

— Le fils... Les ressentiments de la jalousie seront bien plus violents, bien plus cruels chez ce vieillard; et pour se venger de la préférence accordée à son fils, il dira peut-être ce que tous deux ont tant d'intérêt à cacher... Ensuite^

Depuis trois ans, deux servantes d'Ambroisius, que l'on a placées dans celte petite paroisse des montagnes du Valais, ont disparu... sans qu'on sache ce qu'elles sont devenues. Une troisième vient d'avoir le même sort... Les protestants du pays s'émeuvent, parlent de meurtres... de circonstances épouvantables. »

— Jusqu'à preuve évidente, complète du fait, que l'on défende Ambroisius contre ces infâmes calomnies d'un parti qui ne recule jamais devant les inventions les plus monstrueuses... Continuez.

« Thompson de Liverpool est enfin parvenu à faire entrer Justin, comme homme de confiance, chez lord Stewart, riche catholique irlandais, dont la tête s'afiaiblit de plus en plus. »

— Une fois le fait vérifié, cinquante louis de gratification à Thompson. Prenez note pour Duplessis... Poursuivez...

« Frank Dichestein de Vienne, — reprit Rodin, — annonce que son père vient de mourir du choléra... dans un petit village à

quelques lieues de cette ville... Car répidémie continue d'avancer lentement, du nord de la Russie par la Pologne... »

— C'est vrai, — dit le maître de Rodin en interrompant; — puisse le terrible fléau ne pas continuer sa marche effrayante et épargner la France!,..

a Frank Dichestein , — reprit Rodin, — annonce que ses deux frères sont décidés à attaquer la donation faite par son père...; mais que lui est d'un avis opposé... »

— Consultez les deux personnes chargées du contentieux... Ensuite?

« Le cardinal-prince d'Amalfi se conformera aux trois premiers points du mémoire. II demande à faire ses réserves pour le quatrième point. »

— Pas de réserve... acceptation pleine et absolue. Sinon la guerre, et notez-le bien, entendez-vous? une guerre acharnée, sans pitié ni pour lui ni pour ses créatures... Ensuite?

« Fra Paolo annonce que le patriote Boccari , chef d'une société secrète très-redoutable, désespéré de voir ses amis l'accuser de trahison, par suite de soupçons que lui, Paolo, avait adroitement jetés dans leur esprit, s'est donné la mort. »

— Boccari!... est-ce possible?... Boccari!... le patriote Boccari!... cet ennemi si dangereux! — s'écria le maître de Rodin.

« Le patriote Boccari,-, » répéta le secrétaire toujours impassible.

— Dire à Duplessis d'envoyer un mandat de vingt-cinq louis à Fra Paolo... Prenez note.

a Hausman annonce que la danseuse française Albertine Ducornet est la maîtresse du prince régnant; elle a sur lui la plus complète influence : on pourrait donc par elle arriver sûrement au but qu'on se propose; mais cette Albertine est dominée par son amant, condamné en France comme faussaire, et elle ne fait rien sans le consulter. »

— Ordonner à Hausman de s'aboucher avec cet homme; si ses prétentions sont raisonnables, y accéder; s'informer si celte fille n'a pas quelques parents à Paris.

« Le duc annonce que le corps diplomatique tout entier conti-

PERSÉCUTEURS. SSp

nue d'appuyer les réclamations du père de cette jeune fille protestante qui ne veut quitter le couvent où elle a trouvé asile et protection que pour épouser son amant contre la volonté de son père. »

— Ah!... le corps diplomatique continue de réclamer au nom de ce père ?

— Il continue...

— Alors, continuez de lui répondre que le pouvoir spirituel n'a rien à démêler avec le pouvoir temporel.

Ainsi procède aujourd'hui la polémique universitaire! Pour prouver que les jésuites doivent être à jamais exclus du droit commun d'instruire la jeunesse, voilà comme on prouve qu'ils assassinent et corrompent les rois, soldent le meurtre, récompensent le parricide, fomentent la débauche, protègent la luxure, organisent le vol, et font injurier M. Cousin! Voilà ce que deux journaux se sont disputé ! Voilà ce que l'on livre sans remords, avec joie, à quarante ou cinquante mille lecteurs, et telle est enfin la moralité publique ! Et l'homme qui écrit ces stupides impostures reçoit les applaudissements de ceux qui les lisent !

J'ignore le dessein de l'auteur. Il me semble que si , assuré d'être lu et d'être cru par la partie brutale d'une nation, j'écrivais de la sorte sur une classe d'individus déjà proscrits, et qui n'ont que des amis inofîensifs..., il me semble en vérité que ce serait tout simplement pour les faire égorger.

Mais n'embellissons point cet auteur de plus de perversité qu'il n'en a. Le Chourineur, un de ses héros, n'est pas un méchant homme^au contraire ; c'est même

un garçon qui aime la justice, et qui était né pour faire un digne boucher. Seulement, quand on l'irrite, il voit rouge ; et, quand il y voit rouge, il tue, sans plus de raisonnement ni de mauvaise intention. Pourquoi l'a-t-on irrité ? Le glorieux feuilletonniste paraît avoir la même imperfection de caractère. Il y voit rouge aussi quand on l'irrite; et on l'a irrité. Lui-même nous l'apprend dans une note dont l'incomparable naïveté fait l'éloge de son cœur. Il nomme, comme ayant aiguisé sa plume, une compagnie composée de M. Libri, de M. Génin, de M. Dupin l'aîné, procureur général à la cour de cassation, de M. Michelet, de M. Quinet, de M. le comte de Saint-Priest, ambassadeur et pair de France, et du libraire Paulin. Ce sont, dit-il, les hardis et consciencieux travaux de ces messieurs, « œuvres de haute et « impartiale intelligence, où se trouvent si admira- « blement dévoilées et châtiées les funestes théories de « la compagnie de.Tésus, qui l'ont déterminé à apporter « aussi sa pierre à la digue puissante, et, espérons-le , « durable, que ces généreux cœurs, que ces nobles « esprits, ont élevée contre un flot impur et toujours « menaçant. »

Il leur renvoie la gloire de son œuvre, et il a raison : elle leur est due; il s'est éclairé de leurs lumières, leur généreuse audace a exalté son courage. Que cette souillure rejaillisse donc sur eux ; que le sang innocent y retombe, s'il est versé un jour ! Que ce procureur général, que cet ambassadeur, restent accolés à leurs complices, dans la plus abominable page qu'on ait écrite en France depuis le règne de Marat !... Et quant à ce subalterne, puisqu'il est infirme et ne saLt ce qu'il fait, que Dieu

lui pardonne! Nous verrons avant dix ans (i], où en seront son ieuilleton et sa gloire, et les cent mille francs du Constitutionnel, qui ne l'ont peut-être pas moins irrité contre les Jésuites que MM. Dupin l'aîné, Libri, de Saint- Priest, etc. De journal en journal , il colportera ses produits, dont on ne voudra plus. Qu'il écoute un conseil ; la pitié nous l'inspire : Cousin d'A vallon était un homme de lettres qui n'avait guère moins d'esprit qu'il n'en a, et qui savait mieux le français ; il n'aimait pas non plus les Jésuites, contre lesquels il apportait soigneusement sa pierre au Constitutionnel du temps ; on voyait ses livres en étalage, et la canaille ne les méprisait pas; enfin, Cousin d'Avallon faisait quelque figure. Il finit par n'avoir plus de pain, et, un jour, on le trouva, vieux, percé aux deux coudes, percé aux genoux, sans gîte, qui mourait sur le pavé, dans l'angle d'un mur. Ce destin fut celui de beaucoup d'autres. Si notre auteur y vient, qu'il ne se couche point contre un mur, et surtout qu'il n'aille point demander aide et consolation à M. Dupin : qu'il tâche plutôt de trouver un Jésuite. D'ici-là, peut-être, on les aura massacrés, mais il en restera encore. Qu'il confie à ce Jésuite ce qu'il a fait : on gardera son secret, il sera secouru, il! sera consolé, on le fera vivre, et il pourra mourir en paix. Eh! mon Dieu, les Jésuites n'en sont pas au pre-

(i) Ecrit en 1845, il n'y a encore que trois ans. Quand je parlais de dix années, je faisais bien les choses ; mais ce que je n'avais pas prévu, et ce que la révolution de Février nous a fait voir, c'est que l'auteur des Mystères de Paris, pour garder sa place au Constitutionnel alarmé de ses succès, s'enfïgerait à n'y plus écrire que des ouvrages moraux, revus par le directeur du journal, et expurgés tout comme les histoires de France des Jésuites.

mier ni au millième de leurs calomniateurs dont ils aient soutenu les jours et adouci l'agonie ! On ferait un livre de ces exemples. Les Jésuites ont eu pitié même de leurs ennemis morts. Les ossements de Pombal gisaient, après un demi-siècle, sans sépulture : aucun Portugais ne voulait donner un peu de terre aux restes de ce réprouvé, tant admiré du noble comte de Saint-Priest. Les Jésuites, revenus en Portugal, ensevelirent Pombal. On les a chassés, ils y retourneront et poseront la croix sur les os de leur persécuteur.

Je ne dis point ceci pour exciter les remords dans le cœur de notre écrivain ; il éprouvera des remords si Dieu l'en juge digne. Mais, comme tous les hommes, il est susceptible d'éprouver la faim : je veux lui être utile, dans le cas où la faim viendrait.

Il ne faut pas qu'il croie avoir beaucoup étonné les Jésuites, ni s'être le moins du monde attiré leur rancune. Ce matin même, j'en ai vu un, vieillard de soixante-seize ans, dont la terre sera bientôt purgée. Je lui détaillais tout ce vomissement. Mon indignation le fit sourire. — Mais, cher fils, me dit-il, cela nous est promis. Jésus-Christ l'a dit : « Vous serez un objet de « haine à tout le monde, a cause de mon nom. Eritîs « odio omnibus propternomen meum. » Voilà toute la surprise qu'on leur fait et tout le ressentiment qu'ils en gardent. Ils sont formés à de tels coups, préparés à ce que de tels coups annoncent; jamais ils n'ont fui la gloire de les subir, jamais ils n'ont perdu le don de les pardonner. L'habitude en est si parfaitement prise, depuis trois siècles que cela dure !

Car il faut reconnaître que, s'ils ont beaucoup prê-

PERSÉCUTBUKS $/\.3

ché> on s'est aussi beaucoup vengé d'eux. Pas plus que Itflot impur de leur doctrine, ne s'est arrêté le flot impur de leur sang. La magnanime inimitié que leur ont vouée les chourineurs ne date pas d'aujourd'hui. Partout où ils se sont établis pour combattre les impies, les menteurs, les voluptueux, les avares et tous ceux qui font le mal, de courageux écrivains, de hardis gentilshommes, d'intrépides procureurs généraux, de preux libraires, ont dit, ont écrit, ont vertueusement vendu , que les Jésuites étaient des scélérats, qu'ils espionnaient tout le monde, volaient et assassinaient tout le monde; — et partout où il s'est trouvé à la longue un peuple pour le croire, il s'est trouvé des égorgeurs. Quand le feuilletonniste du Constitutionnel indique les possessions des Jésuites par des croix rouges, il montre plus d'esprit qu'il n'en fait voir ordinairement : c'est, en effet, la couleur dont ils ont marqué le globe. Mais ils ne s'en plaignent pas : ils ont encore du sang ; on en veut encore, ils sont prêts à en donner encore. Ce qu'ils demandent à Dieu, ce n^est pas de vivre , c'est de. pouvoir mourir assez pour assouvir tant de haine : ils savent qu'à la fin les fils des persécuteurs, et les persécuteurs eux-mêmes, viendront prier le vrai Dieu sur le tombeau des martyrs.

Que cette page traverse les mers; qu'elle aille dans les lointaines missions vers ces prêtres de Jésus-Christ qui bravent tous les jours mille privations et mille morts, afin de ramener à la dignité d'homme et d'héritiers du ciel les peuples abandonnés au milieu desquels les a poussés leur amour. Elle leur dira, s'ils l'ont oublié, que notre civilisation n'enfante pas des esprits

moins abaissés et moins cruels que n'en produit la barbarie des païens et des idolâtres ; et, cessant un moment de prier pour les bourreaux qu'ils ont là-bas, ils invoqueront la clémence de Dieu sur les bourreaux qu'ils ont ici! Une contrée sous le soleil a-t-elle plus besoin de prières que cette France, où l'on peut abjectement écrire, écrire sans révolter l'esprit public, que les missionnaires de l'Evangile sont des intrigants, des voleurs et des assassins !

Comme on a vu chaque année, malgré le jury, plus de voleurs condamnés, et qu'il rentrait chaque année dans les prisons plus de voleurs relaps [récidivistes en langue de philanthrope, chevaux de retour en langue de geôlier), les gens de bien qui conduisent la machine publique se sont dit : « La société est menacée, il y a quelque chose à faire. »

Ils s'en sont occupés, avec beaucoup moins de hâte qu'à chasser les Jésuites; et ils ont fait une chose à deux fins, qui a été de rendre la punition plus cruelle, 1° pour effrayer ceux qui seraient tentés de commettre un crime ; 2° pour dégoûter de la prison ceux qui déjà en auraient tâté. On a pris conseil des Anglais et des j Américains, gens ingénieux, pleins de systèmes, ennemis des voleurs, comme on l'est naturellement dans les pays où les voleurs abondent et où les coffres-forts font la loi. Il en est résulté le régime cellulaire.

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Un voleur, un bohémien, un homme ou plutôt un sauvage toujours en mouvement, qui souvent n'est arrivé au crime que par antipathie pour la régularité, on le prend, on le met en cellule dans un étroit espace meublé de sa couchette et d'un banc. La fenêtre laisse passer un peu de jour, ne laisse point passer de bruit, ne laisse point voir le ciel. Rien sur la muraille nue, pas un fétu sur le plancher. On le met là, on l'y abandonne seul aujourd'hui , demain , toujours , jusqu'à l'heure où il sortira, dans deux ans, dans trois ans, dans dix ans. Dix ans! trois mille six cent cinquante de ces jours si longs, quatre-vingt-sept mille six cents de ces lourdes heures ! Notez que c'est un esprit sans lettres, un cœur sans souvenir, une âme sans Dieu. Il ne peut donc ni songer, ni regretter, ni pleurer, ni prier ; il ne peut écrire sur la muraille, de la pointe d'une épingle, le récit de ses douleurs ou les rêves de son imagination, et il le pourrait, qu'on ne le permettrait pas : il faut qu'il travaille; il fait des allumettes ou de la charpie. On ne lui donne point de livres.

J'ai vu des hommes bien élevés, qui avaient des livres, du papier, une lampe, qui recevaient tous les jours leurs amis, qui causaient à loisir avec d'aimables et bien-aimés compagnons de captivité, et qui néanmoins, au bout de quelques mois, n'en pouvaient plus d'ennui. Ces éternels murs du préau fatiguaient leurs regards. Rien ne leur manquait pourtant, rien que la liberté, qui est le premier des biens en ce monde, qui est un bien plus cher que la santé, plus désiré que toute joie humaine!

Moi-même, quoique je ne puisse pas dire que j'aie

connu le supplice de la prison, puisque je ne l'ai enduré qu'un mois et que j'étais fier de mes barreaux; eh bien ! lorsqu'à neuf heures le gardien venait pour verrouiller ma porte, et que Jean Barrier, mon ami, était obligé de se retirer dans sa chambre, à côté de la mienne, sans qu'on voulût nous permettre d'achever notre cent de piquet, je sentais cette peine; on me prenait ma volonté, on me prenait une part de ma vie.

Il faut bien, dit-on, que la peine soit une peine ; cet homme s'ennuiera, c'est ce que l'on veut. « Oui, mais il meurt ! — Oh ! rarement. — Mais il devient fou ! — Oh! pas toujours. — Mais sa santé s'altère! — Il n'en sera que plus épouvanté. — Non, car il s'hébéte absolument ; il se livre au vice ; il contracte l'habitude d'une oisiveté invincible : il reviendra dans la cellule, il y reviendra mourir. — Que voulez- vous ? il faut bien qu'on le punisse ! »

A la vérité, il y a un détail sur quoi l'humanité des faiseurs de lois se rassure, et dont il a été tenu grand compte dans le débat législatif : c'est la religion. Plusieurs ont dit, et ils ont été loués, que la prison aurait un aumônier; que l'aumônier serait toujours là, pourrait toujours visiter les prisonniers, toujours les catéchiser ; que ces hommes, affamés de voir un visage humain, d'entendre une parole humaine, recevraient toujours le prêtre avec une vive joie ; — et que, n'ayant guère autre chose à faire, ils méditeraient d'autant mieux les leçons divines. Telle est la théorie ; voici la pratique :

Premièrement, la prison renferme de cent à deux cents détenus : on y met un aumônier, un seul! L'Eve-

que le désigne ; il choisit un cœur apostolique , un homme de sacritice. Le prêtre se sacrifie et il meurt, ou, comme cela est arrivé, il devient fou. Comment veuton qu'il résiste? Il est là, au milieu de deux cents malheureux qui tous l'appellent, qui tous ont besoin de lui. Qu'ils veuillent se convertir ou se distraire, ils l'appellent; et il leur appartient. Il se multiplie, il a le regret amer de ne pouvoir suffire à sa tâche ; il succombe : c'est l'affaire de peu d'années.

Secondement, les gardiens aussi peuvent voir les prisonniers. Les gardiens sont libres; ils sont bien nourris, ils ont du vin, une femme en ville, un jour de sortie par semaine; ils ne croient pas en Dieu, ils tiennent pour les libres penseurs, détestent les « jésuites » autant que les déteste M. Dupin, et sans se piquer, comme cet homme d'Etat, de respecter la religion de leur pays* Or, les gardiens se moquent du prêtre ; ils défont son œuvre. Le prisonnier est heureux de les entendre : que lui importent leurs blasphèmes? Ils lui parlent, ils l'amusent.

Troisièmement, l'administration des prisons est sous la surveillance de plusieurs personnages officiels, encore plus libres, encore mieux nourris que les gardiens, encore plus attachés presque tous aux opinions de M. Dupin. On ne peut rien faire dans la prison que de leur consentement. En général, ils rebutent l'Aumônier; ils n'aiment point cet homme noir, ce cafard. M. le Préfet est bonhomme ; il tolère le culte : les requêtes de FAumônier trouveraient auprès de lui assez d'accueil. Mais M. le Président du tribunal ne veut point entendre parler de ces tartuferies, et M. le Juge d'ins-

truction , moins encore; M. le Maire pense comme M. le Juge d'instruction ; M, le Procureur du roi, jaloux de l'Eglise, ne rêve que de s'opposer à ses empiétements. Ailleurs M. le Président pousserait bien à la religion s'il ne craignait de passer pour un cagot; M, le Préfet a besoin de vexer l'Evêque; M. le Procureur du roi veut trouver grâce aux yeux de M, Dupin. C'est ainsi à peu près partout. Que l'Aumônier se contente de toucher ses appointements ; les prisonniers mourront ou deviendront fous : le beau malheur ! L'Aumônier veut agir, il a été averti, il insiste, conflit. Le procès est jugé à Paris; rarement l'Aumônier le gagne. Qu'il le gagne ou le perde, il a donné une preuve du détestable esprit qui anime le parti prêtre : l'Eglise paiera cela.

L'Aumônier du pénitencier de , pauvre jeune

homme dont on sera bientôt vengé, imagina de faire en commun aux prisonniers les prières du matin et du soir. Ces malheureux venaient à la porte entr'ouverte de leur cage; lui, en chaire, lisait les prières, et on chantait un petit cantique. C'était, le soir et le matin, un assujettissement pour lui; pour tous les détenus un moment de distraction et de repos. On y vit des inconvénients, de graves inconvénients. L'Aumônier tint bon ; l'affaire fut envoyée à Paris. Les bureaux, chose iétrange ! donnèrent raison à l'Aumônier. Il fait donc la prière; il retrouve sa voix qui s'éteint, sa force qui tombe ; mais il est mal noté. On lui demande pourquoi trois actes dans ces prières déjà si longues ? Ne peut-il un jour lire l'acte de foi, le lendemain l'acte d'espérance, le troisième jour l'acte de charité, s'il y tient ?

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L'acte de chanté ! Qu'est-ce que cela veut dire ? Quelle charité, dit le Procureur du roi, peuvent faire des gens en prison ? Il s'écrie que c'est une quête déguisée, que l'avare Eglise veut spolier les détenus. Il le croit peutêtre !

Le lendemain de la Pentecôte, le Président , qui , la veille, avait honoré de sa présence la messe du pénitencier , où il était resté assis, tournant le dos à l'autel, appelant les gardiens, se tenant enfin devant Dieu comme le marquis des Fâcheux au théâtre ; ce Président vint montrer la prison à quelques amis. « Quelle odeur! dit-il après avoir reniflé de toutes ses forces. — C'est l'odeur de l'encens. — Et pourquoi brûle-t-on ici de l'encens? — Nous avons officié ce matin. — Et en l'honneur de quoi. Monsieur l'abbé? — En l'honneur du lundi de la Pentecôte, Monsieur le Président. — Monsieur l'abbé, c'est trop ! Les quatre fêtes du Concordat, entendez-vous ; les quatre fêtes du Concordat , pas davantage ! — Adressez-vous à Monseigneur , reprit le pauvre prêtre ; Je fais ce qu'il m'ordonne. — Je verrai l'Evêque ; cela ne peut durer ; il faut s'en tenir aux quatre fêtes du Concordat ! »

Je ne sais si c'est en vertu du Concordat qu'on ne permet pas à l'Aumônier de dire la messe tous les Jours, même pour lui seul, dans la prison ; mais il n'a la permission d'y célébrer les saints mystères que le dimanche. Du moins cette dureté a l'avantage de forcer le pauvre prêtre à mettre le pied dans la rue, où il distrait un peu son cœur oppressé, tout en gémissant du temps qu'il dérobe aux captifs.

Ces prisonniers, je crois que l'on veut qu'ils meurent,

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et que c'est le fin système. En Amérique ou en Angleterre, on remarqua qu'un condamné regardait avec une apparence de morne plaisir l'angle de sa cellule. On chercha longtemps à deviner ce qu'il y trouvait de si intéressant, et on parvint à tirer de lui qu'il contemplait un certain jeu de lumière blafarde, pâle reflet du jour extérieur , seulement visible à des yeux privés de tout autre spectacle. On réfléchit là-dessus, puis on vint prendre l'homme, et on le mit dans une nouvelle cellule , toute ronde. C'était une douceur trop grande, et qui compromettait les bons effets du régime , qu'un condamné pût se distraire à contempler les angles de son cachot.

Il y a des administrateurs moins féroces. En général, lorsqu'ils ne sont pas trop ivrognes, ni trop avares, ni trop adultères, la pitié trouverait le chemin de leurs âmes. Mais une autre passion les gouverne, plus inflexible que ces passions de la chair et du sang : c'est une rage de jalousie pour les droits, pour les excès, pour le bon plaisir, pour la suprême et universelle prépotence de V Administration. On est administrateur, on a des privilèges : on les défend, on les excède avec une âpreté que n'eut jamais aucune aristocratie. L'Administration , personnifiée en ces implacables tenants , prétend tout faire, veut tout faire, même le bien ; et le bien qu'elle ne peut faire, elle ne permet point qu'on le fasse. « — Oui, oui, disent-ils (non pas tous, mais les meilleurs), ces prisonniers sont trop malheureux; c'est un trop grand supplice ; ils meurent, et la loi ne les a pas condamnés à la mort ou à la folie : ils vivent, ils ne s'améliorent pas; tout au contraire, ils s'hébêtent, ils se

dégradent; d'un méchant nous faisons une brute. Il faut les soulager un peu ; il faut les distraire. — C'est ce que je pensais, reprend l'Aumônier. Si vous le permettez, il y a dans la ville assez d'honnêtes gens qui se partageront le soin des prisonniers ; tous les jours ils consacreront quelques heures pour les distraire, leur donner un peu d'espérance, leur parler un peu du bon Dieu. — Ce serait excellent...., mais ces visiteurs ne seront pas sous la main de l'Administration, ils ne relèveront pas d'elle? — Qu'importe? Je les connais tous, et vous les connaissez aussi ; tout le monde les respecte, ils ne font que du bien ; ils ne peuvent que donner de bons exemples. — Sans doute : cependant l'Administration ne peut se confier ainsi , se dessaisir de son autorité, renoncer à sa surveillance. — Vous surveillerez, ces gens de bien y consentent ; vous les visiterez à l'entrée et à la sortie ; vous leur fixerez les heures. — Non, ils ne dépendraient pas assez de l'Administration. »

Et l'on en reste là , et il n'y a rien à espérer. Vainement tout marche à merveille dans quelques-uns de ces pénitenciers confiés au zèle des congrégations religieuses : vous verrez que ces congrégations seront renvoyées, qu'on les jugera funestes, et qu'on en viendra aux cellules rondes.

La bonne Joséphine, outre quelque bien qu'elle possédait, gagnait sa vie en travaillant. Elle prit l'habitude

de donner aux pauvres tout son superflu , et même un peu de son nécessaire; puis, trouvant qu'elle n'avait pas assez, elle se fit résolument mendiante pour donner davantage. Au sortir de la messe, elle allait dans sa petite ville et dans les bourgs environnants, tendant la main à tout le monde , même à une sœur à elle, fille pieuse, dévote, pilier d'église, que cette extravagance humiliait fort. Elle était connue, et on savait si bien quel motif la faisait agir, que dans ces pays avares elle récoltait, sou par sou, en un Jour, jusqu'à sept et huit francs. Rarement elle échouait dans ses prières. Renvoyée sous un prétexte quelconque, elle disait avec douceur : « Je reviendrai, n Et elle revenait.

Sa sœur et ses autres parents multipliaient en vain les remontrances. « Si j'avais cent mille francs de rente, répondait-elle, je mendierais encore , pour donner un sou de plus à ceux qui n'ont rien. » Les parents, aidés de la bonne bourgeoisie, finirent par crier qu'elle était folle ; que cette charité sans sagesse devenait à la fin dangereuse; que ses aumônes, distribuées toujours à des vauriens, encourageaient l'oisiveté et la débauche ; qu'elle chantait trop haut à la messe, et portait des bonnets extravagants... il est certain que cette bonne fille s'habillait de ce qu'elle trouvait, ayant soin seulement d'être toujours propre. On ne pouvait l'accuser d'employer à sa toilette le produit de ses quêtes.

Quand il fut bien reçu qu'elle était folle, on conclut qu'il fallait l'enfermer. Mais comment l'enfermer? Elle ne commettait d'autre délit que de mendier. La gloire de sa famille aurait trop souffert si on l'eût mise entre les mains des gendarmes et livrée aux tribunaux. Heu-

PERSÉCLTEURS. 353

reusement M. le Maire était en même temps député, et il y avait dans le cousinage quelques patriciens à deux cents francs d'impôt. Ils allèrent dire tout net à ce tribun quel service on attendait de lui, et le trouvèrent enchanté d'obliger de fidèles électeurs.

La bonne Joséphineest maintenant détenue dansl'hospice des fous à perpétuité pour cause de monomanie religieuse. Ses parents payent généreusement sa pension : ils veulent qu'elle soit bien! C'est un sacrifice dont tous les honnêtes gens leur savent gré, dont M. le Maire les loue, dont M. le Curé lui-même leur tient grand compte.

Et comme une bonne action trouve toujours récompense, ces parcHts sont délivrés de l'ennui de voir une personne de leur sang tendre la main par les rues ; ils n'appréhendent plus que Joséphine vende un beau jour son petit patrimoine et le donne aux pauvres ; ils sont sûrs d'hériter.

Le professeur Lerminier se vante d'être un sage ennemi des vieilles superstitions chrétiennes. Ce philosophe n'aborde plus la chaire : il y pleut des pommes. Mais, à l'abri des projectiles que sa personne attire, dans le calme du cabinet, il s'évertue à discipliner les héros. Il dit aux Quinet et aux Michelet : « Vous n'y entendez rien ; ce n'est pas ainsi que vous ferez du mal à l'Eglise. tVous, Quinet, vous laissez trop voir que vous cherchez

les applaudissements ; vous fourrez les Jésuites dans vos leçons, comme les vaudevillistes, dans le couplet final, fourrent les Anglais, afin de faire applaudir un piètre ouvrage. Ces Jésuites dont vous usez trop, on s'aperçoit que vous les connaissez peu ; vous n'avez lu qu'en courant les constitutions de saint Ignace. Et puis les catholiques peuvent toujours vous répondre que les mêmes raisons par lesquelles vous condamnez les Jésuites peuvent s'appliquer à la religion catholique elle-même. Prenez-y garde, vous vous enferrez ! — Quant à vous, Michelet, vous n'êtes point fait pour ces discussions. Vos paroles dénoncent des préoccupations profondes et mélancoliques ; elles respirent une mystique tristesse ; vous écrivez d'un style amer, heurté, en désordre... Prenez des bains.

« Pour moi , poursuit l'habile homme , j'emploie d'autres procédés ; je me rends d'autant plus redoutable à nos adversaires que je leur fais équitablement leur part, et que j'ai pour eux une désespérante et magnanime justice. M

Ayant ainsi posé la théorie, le professeur Lerminier passe à la pratique. Il rend d'abord justice à l'Eglise. « Elle s'occupe activement de charité sociale, et se met <f à rivaliser avec les philanthropes. On retrouve son « action dans la Société de Saint- Vincent-de- Paul , (( l'Œuvre des Amis de l'enfance, l'Œuvre des nouvelce les Accouchées. » C'est déjà, plus que ne saurait faire toute la philosophie; mais le professeur Lerminier veut être magnanime, et il n'oublie pas « les Dames du Bon- « Pasteur pour les filles repenties. » Voilà des choses que le professeur trouve permis de louer hautement.

La force de son coup d'œil lui fait bien reconnaître « dans toute cette charité le désir d'avoir la main parce tout, désir qui n'abandonne jamais l'Eglise ; » mais il couvre l'Eglise de son pardon, parce que « cette am- « bition conduit au bien, et se rencontre heureusement « avec l'esprit de l'Evangile. » On ne saurait être plus gracieux.

L'Eglise a encore d'autres ressources. « Elle ne né- « glige pas de frapper les sens et les imaginations en (c augmentant la magnificence de ses cérémonies. La « peinture, la sculpture, la musique viennent, grâce à « la générosité du gouvernement , rehausser l'éclat des « temples ; » l'éloquence « théâtrale » des prédicateurs attire les femmes, les femmes attirent les hommes ; et le clergé, voyant ce concours, se croit bien fort.

Mais qu'est-ce que cela pour lutter contre la philosophie, et surtout pour lutter contre l'Université, « ce « corps laïque nombreux, tenu en haute estime par le « pays, expression légale et savante de la science du « siècle ? » L'Eglise sent sa faiblesse ; voilà pourquoi « elle attache son sort à celui des Jésuites, w MalheureU' sèment pour l'Eglise, les Jésuites n'ont parmi eux « ni prosateurs, ni poètes, ni penseurs : » trois espèces qui ne se rencontrent et ne sont légales que dans l'Université.

Des prétentions exagérées et une impuissance extrême; une habileté secondaire, mais point d'idées grandes ; des philanthropes, mais point de prosateurs ; des prédicateurs, mais point de poètes ; des théologiens, mais point de penseurs; des Jésuites, des Frères de la Doctrine chrétienne, des Missionnaires, des Sœurs de

Charité, mais aucun Michelet, nul Quinet, pas l'ombre d'un Lerminier; voilà le triste état de l'Eglise. Combien le coup d'œil change, si nous regardons la philo-

\ Sophie !

! Le professeur Lerminier ne nous développe pas les splendeurs de la philosophie. Soit qu'il y ait senti quelque embarras à cause de la majesté du sujet, soit qu'il ait voulu échapper à la nécessité de célébrer sa propre louange, il se contente de dessiner les deux portraits dont j'ai donné plus haut le crayon, Michelet le malade, et Quinet l'illogique : colonnes l'un et l'autre de la philosophie ; poètes , prosateurs et penseurs légaux l'un et l'autre. Petites colonnes, sans doute, au jugement du frère Lerminier... Mais, si ceux-là sont petits, qu'on juge alors de la taille des grands et des parfaits !

» Le professeur Lerminier déclare le catholicisme bien imprudent de se donner de tels adversaires :

Toi, t'attaquer à moi! qui t'a rendu si vain?

L'Archevêque de Paris (i) adresse aux philosophes un défi cruel : a En fait d'erreur, vous n'avez rien in- « venté qui ne fût connu avant Jésus-Christ. Vous n'a- « vancerezpas en vous revêtant de ces vieux et impurs « lambeaux dont il a délivré l'humanité. Des discussions « sans fin sur des systèmes qui n'ont pas produit une 'i idée nouvelle depuis quatre mille ans, ne vous doute r.eront pas un progrès nouveau. » Le professeur Lerminici s'en pr>.nd à cette parole, qu'il trouve peu mo-

(0 Mgr Affre, le grand archevêque des barricades.

PEKSF.CCxrURS. 35 J

dérée, i m politique, irritante. Il s'écrie que, s'il ne se retenait, il ferait des questions qui pourraient être fâcheuses : « Il demanderait pourquoi donc la religion « chrétienne a fait tant d'emprunts à cette stérile phi- « losophie? pourquoi l'on a enté Platon sur l'Evangile « pourquoi l'Evangile rappelle-t-il si souvent la morale « du Portique ? pourquoi des aveux sans nombre échap- « pent-ils sur ces ressemblances à Lactance, à saint « Augustin, à saint Jérôme? » Mais l'illustre expulsé du Collège de France, considérant sans doute avec pitié la faiblesse de l'Eglise et son manque absolu de prosateurs, de penseurs et de poètes, « sera plus sage que « ceux qui attaquent la pensée humaine si vivement, » et « n'insistera pas pour aujourd'hui sur ces problèmes « redoutables. »

On voit que le professeur Lerminier sait discuter. Il tire parti même de ce qui ne servirait qu'à le compromettre. Les lecteurs de la Revue des Deux Mondes se disent : « Quelle formidable réserve ! et que deviendrait en effet l'Eglise, s'il voulait l'accabler de la morale du Portique et des aveux de Lactance ? » En même temps, il évite de déclarer trop net que, s'il ne reconnaît pas la divinité de Jésus-Christ, il est prêt à confesser la divinité de Platon.

Il y a une autre maxime de l'Archevêque, que le professeur Lerminier se croit obligé d'anéantir sans ajournement. « La morale, dit le prélat, étant indissolublement unie au dogme catholique, ceux-là seulement qui sont chargés d'enseigner le dogme peuvent enseigner la morale : l'enseignement moral et religieux appartient donc nécessairement au sacerdoce, et le sa-

cerdoce doit encore intervenir dans l'enseignement des lettres et de la philosophie, pour le préserver, par la morale, de tous les vices qui peuvent le rendre inutile et funeste. » Ce discours suffoque le professeur Lerminier. Il le déclare intolérable. Son étonnement finit même par lui faire perdre le docte sang-froid dont il se pique : Voilà, s'écrie-t-il, ce que soutient aujourd'hui l'Eglise, en face de la France et du Gouvernement ! Eh ! libre penseur, en face de qui donc voulez-vous que nous soutenions nos pensées? Vous voilà bien échauffé sur cette audace de l'Eglise ! On dirait que vous n'y savez, au fond, comme le National ou le Journal des Débats, d'autre réfutation solide qu'une bonne saisie du temporel... Je remarque qu'en toute discussion avec l'Eglise, philosophes et libéraux sont également prêts, sont toujours prêts à requérir les gendarmes. L'Archevêque le dit bien : Ils ne font aucun progrès ! Depuis dix-huit siècles et plus qu'ils disputent contre l'Eglise, la menace, l'injure, les menottes, les verrous, le fer, leurs premiers arguments, sont encore leurs meilleurs arguments.

Le professeur Lerminier ne reste cependant pas tout à fait sans autre réplique. Voici ce qu'il trouve, « pour « être aussi net dans sa réponse que l'Archevêque de « Paris l'a été dans ses affirmations ; » et ceci mérite ' d'être écouté : « Il n'est pas vrai que la morale soit i indissolublement unie au dogme catholique. » Il n'est pas vrai ! Rien de plus clair.

Mais, Monsieur, détachée du dogme, dépourvue d'origine et de sanction divine, la morale nous paraît une pure billevesée. Ne soyons pas sincère à demi. Au fond,

y a-t-il une morale? S'il y en a une, qu'est-ce que c'est ? d'où vient-elle ? « La morale, reprend le professeur Ler- « minier, est une science qui relève des lois de l'esprit « et de la conscience ; donc, elle ne saurait être confondue avec la religion révélée. » Un enfant du catéchisme, à qui l'on demanderait ce que c'est que la morale, réciterait les dix commandements , ou dirait en moins de mots : « La morale est l'accomplissement des lois de Dieu notre créateur, par lesquelles il nous défend de nuire au prochain, et nous ordonne, au contraire, de Taimer comme nous-mêmes. » Mais cette définition est vulgaire, il y manque la largeur et la précision philosophiques. La morale est une science qui relève des lois de V esprit et de la conscience. Dans cette formule, le sentiment humain se joue infiniment plus à l'aise ; il ne reçoit pas d'en haut la loi qui l'oblige ; il la fait luimême, et tout homme a la sienne, car c'en est une encore de n'en avoir pas. Etonnez-vous maintenant qu'autre soit la morale catholique, autre la morale universitaire : l'Eglise a son esprit, l'Université a le sien, a La morale, continue le professeur Lerminier, ne « saurait être confondue avec la religion révélée ; et « c'est le travail de la raison de l'homme et des sociétés, « depuis trois siècles , âî opérer cette scission , que la « révolution française a dérinitivement établie dans rios « mœurs et dans nos institutions. » Je ne m'inscris pas en faux contre cette parole ; je fais seulement remarquer que l'universitaire parle pour lui et sa corporation. Quant à la scission qu'il dénonce, elle est réelle, mais elle n'est pas générale. Cependant « on aperçoit « toutes les conséquences de ce grand fait. » Oui, les

36o LIVRE vr.

conséquences de ce grand fait sont de plus en plus visibles dans les assemblées politiques, dans la littérature, dans les tribunaux de commerce, et dans les cours d'assises. En tous ces endroits-là, où les enfants de l'Université dominent par l'adresse et le nombre, le monde voit éclater les conséquences d'une morale parfaitement affranchie de tout rapport avec la religion révélée , et qui ne relève plus que des lois de l'esprit. Or , dit le professeur Lerminier, pour conclure, « puisque la mo- « raie n'est pas indissolublement unie au dogme ca- « tholique et s'en distingue , le gouvernement civil « n'est plus frappé d'incapacité pour poser les bases de « l'éducation ; il n'est plus réduit au rôle de maintenir « l'ordre matériel dans la société, et d'y faire, pour ainsi « parler , la patrouille : lui aussi a sa mission morale, « son sacerdoce intellectuel. »

Comment le gouvernement civil exercera-t-il ce sacerdoce, dont les dogmes relèvent de la raison, de l'esprit, de la conscience, de tout ce que l'on voudra, excepté de la religion révélée? Avant de nous le dire, M. le professeur Lerminier veut faire quelque chose encore pour l'Eglise. On a vu qu'il la trouve bonne à certaines œuvres : le soin des pauvres, des enfants abandonnés , des nouvelles accouchées, des filles repenties. 11 lui livre également les esprits incultes, les âmes tendres, les imaginations vives. « La religion, dit-il, leur inculque « les vérités morales sous une forme qui échappe à toute « discussion, car la religion révèle, et elle ordonne. Ce « dogmatisme est salutaire , digne du respect de tout « homme qui a réfléchi sur la nature humaine et la sort ciété, » Il vient de déclarer que la morale ne saurait

'^,tre confondue avec la religion révélée, mais il s'agissait »es esprits d'élite; maintenant il parle en faveur des esprits incultes : il veut que les nouvelles accouchées, les filles repenties et les idiots aient leur petite lanterne pour se distraire et se conduire, comme les rois de l'intelligence ont le grand soleil de la philosophie pour s'éclairer et voler dans la lumière. Par pitié pour les crétins, il consent qu'on n'éteigne pas Tinsuffisant flambeau qu'ont porté les Augustin , les Jérôme, les Ambroise, les Thomas d'Aquin, les Fénelon, les Bossuet, les De Maistre et quelques autres; sa lueur, faible et incertaine, mais douce , convient à des yeux infirmes. Voici le fait des gens supérieurs : « Ni les « surprises de l'imagination, ni les émotions de l'âme , (c ne suffisent pour les mener. Chez eux, la raison do- K mine avec ses exigences et ses lois : elle observe, elle « analyse, elle décompose : puis elle se met a recons-

« TRUIRE le monde Qu'eLLE A DECOMPOSE. »

N'est-on pas émerveillé de cette définition , sur laquelle il s'agit d'asseoir toute la morale de l'éducation publique? Au sortir de la rhétorique, et même avant qu'elle soit finie, on prend des écoliers qui ne sauraient être des esprits incultes ni des âmes tendres, et encore moins des imaginations vives, ayant déjà séjourné plusieurs années sous le tan universitaire ; on leur enseigne l'observation, l'analyse, la décomposition, puis ils se mettent à reconstruire le monde qu'ils ont décomposé. De quelle façon, par quels procédés observeront-ils, analyseront- ils, décomposeront-ils ? et comment aussi reconstruiront-ils? A la façon sans doute de leurs professeurs, lesquels analysent et décomposent

comme les chimistes, par l'emploi des dissolvants. Les professeurs fourniront leur méthode ; après quoi l'écolier sera libre de refaire, comme il pourra, le monde moral, et de s'y gouverner comme il l'entendra.

Cette science est dès à présent assez pratiquée, et les résultats en sont assez visibles, pour que je donne à l'Université un conseil de salut public. Au train dont va la scission entre la morale civile et le dogme chrétien, une nouvelle chaire sera bientôt indispensable dans les collèges livrés au sacerdoce de l'Etat ; il faudra compléter le cours de philosophie par un cours de législation pénale.

En résumé, le professeur Lerminier constate ce point, que l'Eglise persiste à unir la morale au dogme catholique, tandis que l'Université nie implicitement le dogme, et veut formellement que la morale s'en sépare. C'est là le fond de la querelle, tel que les catholiques l'ont toujours dénoncé. Voilà pourquoi l'Eglise réclame la liberté d'enseignement , voilà pourquoi l'Université tient à conserver le monopole. J'ai tiré du professeur Lerminier ce que je voulais de lui. Que nous importent ses idées particulières sur l'ambition, l'ingratitude et l'ignorance de l'Eglise, sur le sacerdoce de l'Etat, sur la pauvreté de nos œuvres et la beauté des œuvres de la philosophie ? Cela vaut exactement les prétendues objections fournies contre la divinité du Christianisme par les ressemblances de la morale du Portique avec celle de l'Evangile.

Laissons passer le sophisme et l'insulte. Oui, nos prêtres sont ignorants ; oui, notre culte n'est qu'une pompe vaine; oui, notre morale, indissolublement unie

PERSECUTEURS.

au dogme catholique, est de trois siècles en arrière des progrès de l'esprit humain. Avez- vous tout dit? — Voici notre réponse : Ces prêtres sont nos prêtres, ce culte est notre culte, ces croyances sont nos croyances; nous les aimons, et nous y sommes attachés plus qu'à la vie. Toutes les paroles que vous proférez contre ces chers objets de notre vénération ne sont , à nos yeux , que d'ineptes blasphèmes, et vous nous faites pitié. Mais, lorsque nous pensons que vous voulez empoisonner de ces doctrines nos enfants, et que c'est là votre travail de chaque jour, vous nous faites horreur, et nous renouvelons devant Dieu le serment d'échapper à ce joug.

Jamais plus injurieux despotisme pesa-t-il sur l'âme humaine? Quoi! nous avons dans l'esprit et dans le cœur tous les principes , toutes les vérités qui font l'homme de bien, l'homme heureux, et qui, assurant le bonheur et la probité de l'individu, garantissent la paix des Etats ; et ces éléments de vie et de gloire restent inutiles, sont atteints de langueur, sont menacés de mort par une ligue de rhéteurs et de bouffons que le monde mésestime, qui se méprisent entre eux, qui n'ont point de talent, et qui cependant parviennent à ranger de leur parti un pouvoir que l'on ne sait plus de quel nom caractériser, tant est étrange l'obstination qu'il met à fermer les yeux sur l'intérêt pubhc et sur ses propres intérêts.

Mais, encore une fois, qu'importe? Les choses en Rendront à ce point, que l'on verra désormais presque immédiatement tourner au profit delà cause chrétienne tout ce que l'on essayera contre elle. Pour contester

aux catholiques le droit de faire élever leurs enfants par les mains de l'Eglise, il faut que l'Université calomnie la religion et l'Eglise; et plus elle les calomniera, plus les catholiques sentiront le besoin de lui arracher leurs enfants. Il faudra bien leur céder un jour, et ce jour est proche. Malheur àqui voudrait l'éloigner par un de ces grands attentats contre la liberté des consciences , qui semblent assurer les triomphes du mal ! De telles victoires, quoique aisées, ne s'obtiennent pas sans procurer à l'Eglise des confesseurs et des martyrs ; et, quand tout semble mort ou vaincu, quand l'iniquité règne et ne se connaît plus d'ennemis, il reste, sur la terre, la prière des saints ; dans le ciel, la foudre.

M. Pigeot, banquier, peut trouver dans Paris, du jour au lendemain, un million sur sa signature. Il est adjoint au maire de son arrondissement, lieutenantcolonel de la garde nationale, vice-président d'un comité de bienfaisance, officier de la Légion, d'honneur, seigneur de village en Normandie, mari de M^^ Pigeot, qui voit des gens de lettres; père de M"« Pigeot, déjà refusée à deux jeunes fils du faubourg Saint- Germain, et qui n'est point téméraire de rêver la couronne ducale. Il est capable, députable, honorable; on le connaît à la Cour , il tutoie un ministre, il parle les mains dans ses poches, il dit qu'il sort de rien, ce

qui signifie qu'il est quelque chose ; il porte avec dignité sa figure rougeaude et ses cheveux gris. Ses idées sur les besoins du temps et sur l'avenir du monde sont claires et arrêtées. La question religieuse ne le prend pas au dépourvu. Officiellement, il respecte l'Eglise et tient qu'il fautbne religion pour le peuple; mais il déteste la superstition. Point de moines : ce sont de pieux fainéants; point d'associations religieuses : ce sont des clubs où l'on conspire pour Henri V; point de collèges ecclésiastiques : on y enseigne des pratiques puériles, l'esprit humain s'y dégrade, le caractère français s'y abâtardit! Pigeot, encore, n'aime point ces réunions pieuses où les femmes se rendent, négligeant leur ménage; où l'on veut attirer les ouvriers, au grand détriment du travail. Qu'il méprise ces momeries! Qu'il est agréable et fécond lorsqu'il vient à parler de ces associations aux noms ridicules, et le Sacré Cœur, et l'Archiconfrérie, et les frères de la Bonne-Mort, et les pénitents bleus, et les pénitents gris, et les pénitents verts! Pour lui, Pigeot, il ne manque à aucune des séances de la société des Aimables Pourceaux , dont il est membre fondateur.

:vii.

M. Pigeot l'aîné ne hait plus la noblesse : il est trop au-dessus d'elle, et l'on sait qu'il a refusé de greffer son bourgeon sur une souche héraldique ; faisant même , à

ce propos, remarquer (car il est plaisant et ne fréquente pas sans fruit le Vaudeville) que tous les écussons des croisades ne valent pas ses écus. Mais son frère, M. Pigeot cadet, manufacturier, membre du conseil général de l'Ouest, chevalier de la Légion d'honneur et profés de l'ordre des Aimables Pourceaux , déteste encore « la caste nobiliaire, m Les abus de la féodalité lui sont présents, il les rappelle et s'en indigne.

Ce second Pigeot habite une commune dont il est maire, et dont le territoire presque entier lui appartient. Tous les habitants relèvent de lui, ou comme ses débiteurs, ou comme ses locataires, ou comme ses ouvriers. Il possède là un vaste château muni encore de ses vieilles tours, qui lui inspirent de belles tirades sur l'insolence des « hobereaux, « logés, avant « l'immortel réveil de 89, )> dans ce séjour devenu magnifique sous sa main. Son parc, agrandi de vingt arpents arrachés aux paysans par l'usure, se déploie dans la vaste plaine, et s'étend jusqu'à l'usine, élevée assez loin pour que le bruit des marteaux et des roues n'empêche point Pigeot d'entendre dans le jour bourdonner ses abeilles, et dans la nuit ses rossignols chanter. Deux chemins conduisent du château à l'usine : l'un à travers le parc, sablé, ratissé, bordé de plates-bandes, .ombragé d'arbres à fleurs, travail gratuit des ouvriers négligents, condamnés à la corvée en guise d'amende : ce chemin ne sert qu'à M. Pigeot, pour le cas où il lui plairait de visiter son usine. Le second chemin, boueux, raboteux, mal en ordre, longeant les murs du parc, est destiné aux ouvriers qui obtiennent une audience du maître. 11 est beaucoup plus long et fait perdre beaucoup de temps;

mais Pigeot n'est point lésé, car les ouvriers sont à la tâche.

Devant la façade principale du château se développe une pelouse semée de bouquets de saules et d'érables, ceinte de fossés. Une belle voie carrossable va prendre à demi-lieue'la route départementale, que Pigeot, par son éloquence au conseil général, a fait passer dans la commune, à l'endroit juste où les bateaux qui desservent son usine ont un lieu de débarquement plus aisé. La reconnaissance des paysans a voulu faire les frais de ce chemin, par où les invités de M. le Maire arrivent sans fatigue chez lui. C'est leur travail du dimanche. Pigeot n'y aurait pas dépensé un centime ; mais, pour récompenser gracieusement ses paysans, je veux dire ses administrés, il a élevé au milieu du chemin, entre quatre vieux chênes, à la place d'une antique croix, une pyramide, dont l'inscription constate la gratitude populaire. « Voilà, dit Pigeot, comment nous avons remplacé les « casse-cou et les précipices que les gentillâtres lais- « saient orgueilleusement entre les chaumières du peu- « pie et leurs nids de vautours. » Le pauvre cantonnier qui veille au bo i entretien de la route départementale a grand soin de ce chemin, qui est la propriété privée de M . le Maire. Ce n'est pas que Pigeot lui donne rien pour ce surcroît de peine, c'est que Pigeot peut le destituer. Il a destitué le précédent cantonnier, vieillard un peu ' fier, qui négligeait cette besogne, et qui est mort de faim.

Plusieurs récalcitrants ont été punis de la même façon ; d'autres ont quitté le pays. Car Pigeot n'est pas un tyran. Lorsqu'il prononce contre quelque « mauvais sujet » la peine de la faim, il ne lui défend pas d'échapper,

s'il le peut, par l'exil. Pigeot n'a ni sénéchal ni potence. De l'ancienne prison du château il a fait une grange. C'est un endroit encore pourvu de bonnes ferrures, dont la curiosité consiste en un petit grillage donnant sur la chapelle, aujourd'hui changée en écurie. « Là, les pri- « sonniers, dit Pigeot, étaient contraints d'assister à la « messe, et le despotisme clérical s'associait à la tyrannie « des seigneurs hauts justiciers. » Pigeot ne manque pas l'occasion de réciter à ce sujet un chapitre amer, qu'il a compilé dans Dulaure. Il en régala un jour son curé, lequel avait bien osé le prier d'interrompre les travaux de la manufacture, au moins pendant quelques heures, le dimanche. — « Pasteur, lui dit-il, on a peut-être laissé pourrir au fond de ce cachot des hommes dont tout le crime était de n'avoir pas voulu entendre la messe. On ouvrait le guichet que voici, pour les forcer à participer aux cérémonies d'un culte que réprouvait leur conscience. Ces temps-là ne reviendront plus! — Ce n'est point, répondit humblement le Curé, ce que j'ai l'honneur de demander à M. le Maire. — Non, monsieur le Pasteur, et vous faites bien. Mais, selon moi. Dieu, qui ne veut point qu'on le serve par contrainte, n'exige pas davantage qu'on l'honore par l'oisiveté. Qui travaille, prie : mes ouvriers le pensent comme moi ; et la manufacture ne suspendra pas ses travaux. Je vous salue. »

Les plaisirs de M . Pigeot sont simples, peu coûteux. Ce n'est pas lui qui se donnerait une meute fastueuse, et qui ravagerait le champ du pauvre en courant le lièvre ou le renard. Il ne chasse pas, il mange; et, pour se distraire, il admet aux honneurs de sa table les plus jeunes et les plus jolies filles de sa manufacture. Grâce

au niveau moral qui règne dans la commune, elles désirent plutôt qu'elles ne redoutent une faveur dont les conséquences leur sont connues. Si l'une d'elles était tentée de résister, elle serait chassée, et non-seulement elle, mais son père et sa mère et tous ses parents. Plus d'ouvrage chez M. Pigeor ; partant, plus de pain. Il faudrait s'exiler, et pourquoi faire ? Pour trouver plus de travail, moins de profit, et les mêmes dangers ; car on sait surveiller une machine, attacher un fil, graisser une roue, porter un fardeau, rien déplus. Apprendre un nouveau métier? Impossible ! On est trop pauvre, il esttrop tard. Et puis, ici on aie maître; ailleurs, peut-être n'auraiton que l'ouvrier. Bref, ce qu'il s'agit de faire, toutes y sont prêtes ; personne n'a dit que ce fût mal. Celle qui est choisie reçoit une commission pour le château, on lui donne la clef du parc, elle sait ce que cela signifie. Elle se pare, et s'élance sur ce chemin charmant, où son père et ses frères ont travaillé, et que l'on dépeint, dans les causeries de l'usine, comme une des merveilles du monde. Pigeot lui donne une robe ; elle est payée au prix le plus élevé du tarif, elle a jusqu'à trente sous par jour ; elle reste aussi longtemps qu'elle plaît. Et lorsqu'elle a cessé de plaire, le lendemain quelquefois, elle revient à l'usine par le chemin du dehors, attristée, non pas de son déshonneur, mais de son affront et des railleries qui l'attendent.

Et son père, et sa mère, et ses frères ? Hélas ! ils n'y songent pas. Le sentiment de l'honneur n'existe plus dans ces âmes opprimées : il n'y a point d'honneur, point de pudeur, point de fierté, point d'amour, pas même de jalousie. Cette malheureuse enfant n'a rien perdu; et

SyO LIVRE VI.

longtemps avant qu'elle fût nubile, l'immonde science du mal avait détruit sa virginité. Sa mère lui a donné l'exemple, ses frères sont peut-être les premiers qui l'ont corrompue ; elle est née du concubinage ou de l'adultère, l'inceste l'a souillée quasi dès le berceau (i).

Une fois, une seule fois, les volontés de M. Pigeot rencontrèrent une âme rebelle. C'était une fille de seize ans; deux pauvres religieuses, depuis lors expulsées de la commune par arrêté du Maire, l'avaient tendrement élevée. Elle aimait un honnête ouvrier, prêt à devenir son mari. L'un des contre-maîtres, ayant échoué près d'elle, ne trouva pas de meilleure vengeance que de dénoncer à M. Pigeot cette rare beauté. Pigeot commanda qu'on la fît venir; elle refusa longtemps; mais il voulait l'obtenir. Il l'acheta de sa mère, et parvint à la gagner elle-même à force de promesses et de présents . Elle resta plus longtemps que les autres : cependant elle revint, comme les autres, par le chemin du dehors, accablée de honte ajoutée aux regrets qui ne l'avaient point quittée. Au bout de ce chemin d'ignominie, elle rencontra, pâle et défait, son ancien amant, assis sur une pierre. Depuis qu'elle était partie, il était venu l'attendre là tous les jours, trop assuré qu'elle y passerait. Eperdue, elle s'agenouilla devant lui dans la boue, et demanda pardon. 11 se dressa de toute sa hauteur, les cheveux hérissés, les yeux hagards, et s'éloigna sans répondre, en gémissant. A quelque distance, sur un

(i) Lisez les enquêtes sur !a situation morale des classes ouvrières ; lisez la Galette des Tribunaux ; visitez 'es familles d'ouvriers dans les villes industrielles.

monticule au bord de la rivière, s'élevait une croix, maintenant abattue. Elle y courut, fit une courte prière, et se précipita. On la vit, nul secours n'était possible. Le courant l'emporta, les roues de l'usine la mirent en pièces. Tous ses membres même ne furent pas retrouvés. Le lendemain, celui qui l'avait aimée, informé de sa mort, s'introduisit dans l'usine, et tenta d'y mettre le feu. Ses anciens camarades le chargèrent aux assises, les uns parce qu'ils ne l'aimaient pas, le trouvant trop fier, les autres pour faire leur cour à M. Pigeot, très-intéressé à l'issue du procès.

M. Pigeot, s'il l'avait ignoré, aurait connu en cette occurence l'utilité d'être riche, d'avoir des opinions libérales , et de disposer d'un grand nombre de voix aux élections. Les journaux qui rendirent compte de l'affaire passèrent sous silence les faits importuns au puissant industriel ; le procureur du roi, sentant en lui l'étoffe d'un député ou d'un ministre de la justice, fit ressortir la noirceur du nouvel Erostrate : « Messieurs « les jurés, la société vous demande vengeance et pro- « tection. Si le forcené que voici devant vous avait pu « accomplir son crime, son parricide, il aurait non-seu- « lement détruit un établissement modèle, l'honneur de a notre province , mais encore il aurait réduit à la fa- « mine toute une population. De tels attentats, mes- « sieurs les jurés..., etc. »

L'avocat de l'accusé essaya bien de montrer la manufacture sous un autre jour, de dire ce qui s'était passé dans l'âme de son client. Mais c'était un magistrat démissionnaire, soupçonné de jésuitisme, et la chaleur de Juillet faisait encore bouillir toutes les cervelles de pro-

vince. Le procureur du roi l'écrasa d'un argument qui faisait perdre à ce malheureux avocat toutes ses causes. « Chacun sait, dit-il, que maître Un Tel ne trouve rien de bon dans l'ordre nouveau , et qu'il condamne une société assez folle pour avoir aboli la corvée, la dîme et le droit du seigneur. » Cette phrase emporta le verdict du jury. L'accusé fut déclaré coupable. Il meurt au bagne.

Les Sœurs qui gardent les malades à domicile semblent à plaindre. Vivant dans le monde et l'ayant quitté, n'ont-élles aucun regret au spectacle de ses délices? Non, et le spectacle du monde leur est salutaire comme à d'autres la solitude. Le monde ne leur inspire nulle envie d'y rentrer. Il leur apparaît triste et méprisable. Elles en connaissent les amertumes, les douleurs, les vilenies ; pour le reste, s'il y a du reste. Dieu met un voile sur leurs yeux. Leur habit engage aux épanchements ; elles reçoivent de sombres confidences. Le malade leur confie ses chagrins ; ceux même qui ont la santé leur révèlent plus de secrets douloureux qu'elles n'en désirent savoir. Combien de maux de l'âme pansés et guéris par elles, en même temps que les plaies du corps ! Combien de maisons où elles avaient trouvé la maladie et le doute, où elles ont laissé la santé et la foil

Leur plus grande peine n'est pas toujours de passer les nuits au chevet des mourants et des morts, d'ensevelir le cadavre, d'entendre durant la longue veille les membres du mort craquer, de voir le corps se corrompre, s'enfler, se dissoudre, de rester au milieu de l'infection qu'il répand : leur peine, c'est de voir le moribond méconnaître le grand Dieu dont la clémence peut encore changer son éternité ; c'est de recevoir les recommandations stupides des parents, qui supplient la sœur de ne pas « effra^'er le malade » en lui parlant de prêtres et de confession ; c'est de lutter en vain contre l'infamie de ces parents qui s'opposent aux désirs du malade lui-même. Beaucoup de familles les appellent par ce seul motif qu'elles leur font la grâce de ne point soupçonner leur probité. On va jusqu'à leur demander d'ôter leur voile, trop lugubre.

En gardant le malade, les sœurs travaillent, et le produit de ce travail est pour les pauvres. Elles font les trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance ; au bout de dix ans, elles en ajoutent ordinairement un quatrième, celui d'aller sans objection partout où on les enverra. Ce vœu, du reste, est tacitement fait par toutes , et sur-le-champ. Lorsqu'on vient demander une sœur, la supérieure désigne celle qui doit partir, et à l'instant elle part. Il n'y a jamais de refus, jamai.s d'observations. Si la supérieure mettait au concours les maladies contagieuses, on ferait des neuvaines et des pénitences pour les obtenir. Mais quoi ! ce concours existe. A quoi tendent ces continuels efforts de vertu, sinon à mériter les postes les plus périlleux? A qui ces postes sont-ils donnés, sinon aux plus méritantes?

Je n'ai encore rien lu contre ces religieuses. Aucun journal à ma connaissance, aucun professeur de morale, aucun féuilletonniste, aucune femme de lettres séparée de corps, ne les a insultées. Cela viendra. On finira par trouver qu'elles espionnent dans nos maisons pour le compte du parti-prêtre; qu'elles abusent de la faiblesse des malades pour leur extorquer des actes de superstition; qu'elles séduisent les jeunes filles pour les faire entrer dans leur ordre ; enfin, qu'elles portent préjudice à la corporation si respectable des garde-malade. Vous verrez ! Elles ont un beau couvent, un jardin, une jolie église; c'est trop de richesses, et déjà M. Taschereau demande qu'on mette la main dessus (i).

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