‹ Les libres penseursChapitre 3 sur 12 · IX · texte numérisé non relu

IX

Qui a permis à cet universitaire, voltaîrien et libéral, de plaindre et d'honorer Gilbert ? Comme universitaire, comme voltairien, comme libéral, si Gilbert vivait, il le laisserait à l'Hôtel-Dieu, il l'y verrait avec joie mourir, il se réjouirait de sa mort, il la trouverait utile et bien méritée. Oh ! qu'il invectiverait puissamment, j'en réponds, contre le ministre assez rétrograde pour dépenser cent écus à faire vivre ou seulement à faire enterrer Gilbert, un satirique, un contempteur de la philosophie ! Mais le ministre n'oserait, sachant bien que sa générosité serait détestée de la presse et des Chambres. Et puis, quel ministre, n'eût-il à redouter ni la plume de Chambolle ni la voix d'Isambert, donnerait une signature pour empêcher Gilbert de mourir ? Gilbert serait un ennemi, un homme à faire pourrir en prison , s'il n'était pas mourant à l'hôpital. Otez-lui ce fiel vaillant qui bouillonne et s'épanche à ^ l'aspect du vice, ôtez-lui cette fierté qui brave la misère et la faim, ce n'est plus qu'un habile faiseur de vers. Qu'importe alors, au ministre et à moi quiî meure?

Gilbert est mort comme il devait mourir, et n'eût point capitulé sans déchoir. Noble vaincu, cœur mâle, cœur sacré, seul dans tout ce siècle odieux, ton grabat devient auguste entre la pourpre de Bernis et les broderies de Voltaire! Où pouvais-tu tomber plus glorieusement qu'en cette heure et en ce lieu , abandonné même de ceux que tu défendais ? Quoi ! tu aurais vécu du mépris des encyclopédistes et des sourires de la Dubarry, reniant ton honneur et ton Dieu, pour que la débauche et l'impiété te laissassent du pain !

Ils te plaignent aujourd'hui, c'est leur dernière injure. Pensent-ils qu'aujourd'hui tu serais des leurs? Ignorent-ils qu'ils n'auraient rien à te donner, et que tu ne voudrais d'eux, que leur haine ? Car ils haïssent. Dieu veut que, dans leur bassesse , ils rendent cependant cet hommage à la vertu î

Puisque j'ai nommé Gilbert , je dirai aux poëtereaux pantelants, jeûnants et mourants, qu'ils me font rire. S'ils ont faim, cela les corrigera de rimer. C'est un avertissement que la Providence leur envoie dans sa miséricorde. Quant aux poitrinaires, qu'ils boivent du lait d'ânesse. Tout poëte qui meurt de la poit.'ine n'est que malade ; tout poëte qui meurt de faim, s'il chante uniquement pour chanter, n'a que sa rétiibution. Ne peut-il piochef la terre ou, apprendre à coudre ? S'il défend, comme Gilbert, la morale et l'honneur, il s'estime heureux d'avoir part à la gloire de tous ceux qui pâtissent et meurent pour la vertu. Mais toi qui rimes à Chloris, que m'importent ta vie et ta chanson ?

éCRI VAINS. io5

De ces chansons-là j'en ai mille , toutes meilleures que la tienne.

Quand j'aurai pleuré le soldat qui tombe sous la mitraille, quand j'aurai pleuré l'ouvrier qui ploie sous le fardeau, et l'enfant pauvre qui expire l'hiver dans ses langes glacés, s'il me reste des larmes pour" les fous, alors je pourrai te plaindre de cette lèpre de paresse et d'orgueil dont tu vas mourir. Mais , te plaignant, je te tiendrai pourtant heureux d'avoir pu sortir du monde avant que fussent éclos tous ces germes de lubricité, d'impiété, de jalousie imbécile et féroce que je voyais poindre en tes premiers sonnets. Va, je suivrai ton cercueil, tout consolé des chefs-d'œuvre que j'y perds. Qu'y a-t-il là dedans? Les contes de la Fontaine, les épigrammes de Rousseau, laPucelle, les poëmes de Parny.... Grand Dieu, que voilà l'humanité privée d'un rare trésor ï

Et vous, dont le génie s'est allumé au flambeau de la foi ; vous qu'on abandonne à la misère, non parce que le feu sacré vous manque, mais pgirce qu'il vous dévore et qu'il est trop sacré ; vous qu'on ne dédaigne pas, mais qu'on persécute, ô frères de Gilbert, s'il en est encore parmi nous, ne vous plaignez pas de mourir ! Vous ne rêvez que de nobles ouvrages : ne vous plaignez pas de ne pouvoir même en jeter le plan sur une feuille vouée à l'oubli ! Le grand et saint ouvrage que vous aviez à faire ici-bas , c'était d'offrir un cœur pur à l'atteinte de ces mains brutales qui n'ont d'or et de caresses que pour le talent avili. Mourez comme au-

trefois les martyrs, plutôt que de toucher à l'encens obscène qu'il faut brûler devant les idoles du monde. Vous n'irez point à l'Académie, mais vous irez au ciel; et c'est là votre destinée.

Ce que tu auras fait avec beaucoup de plaisir ou avec beaucoup de peine, jamais ne sera complètement mauvais, La page raturée , refaite , recopiée , est la bonne ; la page tracée d'un seul jet, sahs points; sans virgules, sans ratures, sans orthographe est l'excellente. Oh ! que l'idée est pleine, là où elle n'a pas donné le temps d'achever les mots ! Porte de confiance à l'imprimeur ces feuilles choisies. Que peut te demander le public, quand tu ne lui donnes rien que tu n'aies écrit ou la sueur au front, ou le sourire sur les lèvres, ou la pitié dans le cœur ? Pour moi, je t'absous de quelque dureté, de quejque négligence, et je n'écoute plus les réquisitoires du rudiment. La muse t'a parlé ; elle t'a donné le droit d'élever la voix, ou tu l'as conquis par ton travail. Parle donc: jeté combattrai peut-être, mais je t'écoute.

Soient seulement honnis, abhorrés, fuis et refuis, les pompiers du Parnasse, les écrivains aqueux et faciles, qui voulant toucher aux choses de l'esprit et de l'âme, le font sans génie, sans émotion, sans travail ; et pre-

nant aux plus chauds foyers de nature des brandons allumés, vous les noient tout d'abord dans les fluidités d'un style tiède et jaunâtre, dont ils lâchent à volonté les détestables flols par mille conduits. Revues de Chignac et de Quimper, politique de ce journal, feuilleton de cet autre, discours aux deux Chambres, almanachs, livres in- 12, livres in- 18, livres in-S», mémoires, voyages, romans historiques, histoires romanesques, etc., etc. ; on ne saurait dire par combien d'écluses s'écoulent incessamment ces affreux réservoirs d'eau plate et nauséabonde, qui sont toujours pleins... Heureusement, nous sommes tous m.ortels, et, à la fin, par leur mort ou par la nôtre, nous leur échappons. Ah ! ils ne sont pas une des petites raisons qui peuvent consoler de mourir 1

Notez qu'ils ont cent moyens injurieux, non pas de se faire lire, mais de le faire entreprendre. Tout le talent qu'ils ne montrent pas dans leur travail, ils le déploient et le poussent jusqu'au génie, pour faire à ce travail une célébrité. L'ouvrage n'a coûté que de lever un peu la planchette, et l'eau plate a coulé ; mais le titre est piquant, et le prospectus d'un haut labeur : « Mon livre, vont-ils publier dans tous les carrefours, dit ceci et dit cela ; j'y ai mis ce poivre et ce gingembre que j'ai été chercher aux Indes ; les sommets en sont, comme les Alpes, voisins du ciel ; et dans les bas-fonds, on y voit de ces roses qui fleurissent à Candahar. L'exposition fait rire, le dénoùment arrache des larmes ; vers le milieu, rires et pleurs se mélangent agréablerasnt. J'y ai joint aussi des révélations très-scandaleu-

ses, et des vues sur la théogonie antique. Enfin, notre illustre un tel l'a trouvé si beau, qu'il en a voulu composer la préface. » Et telles autres charlataneries qui seraient de moitié trop fortes pour de pires badauds que nous. Ne vous y laissez prendre, soyez sans pitié, sans oreilles, et que tout cela s'oriente vers les quais, et que les cochers y trouvent leur soûlas.

La nature a fait à ce cuistre un rare privilège. Elle a omis de lui donner ce qui constitue l'homme, et le voilà tout de suite orné de cent vertus négatives. Il n'est point emporté, point débauché, rien ne le détourne de l'étude : homme de bien ! Il a de la mémoire, une voix claire, des mots tant qu'il en veut : homme de goût î

La jeunesse encombre sa classe. Il annonce l'histoire de la littérature durant le siècle passé; c'est l'histoire de l'esprit humain durant une période de cent ans. Quels furent ces auteurs? qu'ont-ils dit? comment ont-ils vécu? Ont-ils fait du bien? ont-ils fait du mal ? la société est-elle sortie de leur école plus riche ou moins riche qu'elle n'y était entrée; j\) veux dire, a-t-eile acquis des vertus, a-t-elle contracté des vices ?

Ce n'est pas ainsi qu'il l'entend : il parle de diphthongues. Des phrases sur des phrases ; sous le nom

ÉCRIVAINS. roq

des morts, des flatteries à l'adresse de tous les vivants. Ses sympathies sont aux mauvais, mais il ne veut choquer personne, et il loue même les gens de bien, surtout lorsqu'ils se sont trompés. Rollin a son compliment, parce qu'il était janséniste. Quant à Crébillon le fils, ce fut un esprit modéré. Je vous laisse à Juger s'il caresse Voltaire : c'est le but du cours. Mais doutez donc de l'impartialité du professeur , après les louanges qu'il accorde à Rollin !

Ces sortes de lettrés ne voient dans le monde qu'une chose, la gloire de l'esprit. Ils blâmeront un vers dur dans Polyeucte ; ils ne condamneront point la Pucelle, irréprochable sous le rapport de l'art. Ils ne savent pas, ils ne veulent pas manier cette critique qui va au fond de l'œuvre, et qui, sans s'arrêter au métier, juge l'inspiration.

L'art, disent-ils, est sanctifiant. Voilà un tableau d'église, voilà une priapée. De ces deux pages, laquelle fait plus d'honneur au peintre et à l'esprit humain ? La mieux peinte.

Sont-ils honnêtes ces hommes qui n'ont point de défaut dont la police s'inquiète, mais point de vertus dont la république puisse profiter? Sont-ils sobres, qui ne s'enivrent pas , parce qu'ils ont éprouvé une' fois que l'ivresse fatigue l'estomac, mais boivent du meilleur, et ne se lèvent jamais de table qu'eptre deux vins? Chastes, qui ne courent point les mauvais lieux, mais vivent en concubinage et procréent en bâtardise ? Bons, qui attendent pour faire le mal que ce soit leur intérêt ?

IlO LIVRE PREMIER.

Plus commodes que le bandit et le scélérat , oui ; moins corrompus, je vous arrête ! Si le bandit vous attaque, vous les verrez. Sans prendre part au combat, ils crieront : Tue ! La cause du bandit est la leur. Quand vous serez mort ou dépouillé, ils feront comparaître l'assassin, car il a fait une chose contraire aux lois, et le bon ordre veut qu'on le juge; mais ils l'absoudront, car leur intérêt défend qu'on le décourage.

L'un des principaux médecins d'une de nos grandes maisons de fous a trouvé enfin l'explication de certains problèmes moraux qui l'avaient toujours inquiété. Il est sûr, il est convaincu, il s'est prouvé que tous les grands hommes, tous les saints, tous les martyrs, furent des hallucinés. Voilà sa synthèse philosophique et son origine de tous les cultes. A l'appui de ses décou* vertes, il cite surtout Jeanne d'Arc; c'est quasi la pierre angulaire de son système. La bergère de Vaucouleurs était, selon lui, une fille mal portante. De là ces voix qui lui parlaient, cette mission qu'elle croyait avoir reçue, ce courage extravagant dans les combats , cette foi 'dans le supplice. Si Jeanne d'Arc avait joui d'une santé régulière, elle n'aurait pas sauvé la France.

Il a imprimé tout cela sans perdre sa place : on s'étonne plutôt qu'il ne soit pas devenu médecin en chef, et son livre lui fait gv^ad honneur dans les académies.

ECRIVAINS. I i I

Ta vie est un sonnet, poète fortuné!

Les couleurs et le son te forment un bagage Aux chants de la jeunesse, en galant équipage. De ton premier quatrain tu marches covnûnné.

Mais le second déjà, moins heureusement né, Languit et se ressent des pesanteurs de l'âge* La cheville y paraît, tu forces ton ractiage; On te sacre immortel, te voilà détrôné.

Cupidon grisonnant te maoque de parole ', Chloé bâille aux soupirs; tu crains d'être frivole^ Et tu deviens profond dans le premier tercet.

Raisonner, mon chanteur, est un point redoutable. Je crois qu'on sifBe... ? Hélas! c'est la fin du sonnet! La chute en est jolie, amoureuse, agréable t

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