XXIV
Trîssotîn , touché d'un éclair de bon sens, lâche sa muse asthmatique, la cache en un trou, ne la visite que le soir , nie qu'il la connaisse encore, ne produit plus ses petits difformes , et se voue ostensiblement au célibat de la critique.
Auteur, il était ridicule; critique, il devient important. Ce qu'il a de grammaire et de lecture, joint à cette certaine rage d'auteur défait , si sagace à flairer l'endroit faible d'un ouvrage , le met au premier rang parmi les parasites qui vivent de la feuille de laurier. Quelque malignité, quelque dehors grave , beaucoup d'anecdotes, une pointe d'obscénité, mais sous masque; je ne sais quel sourire, je ne sais quelle finesse, je ne sais quelle mélancolie de vieux gardien du sérail. Tous ces ingrédients brouillés lui font une manière agaçante, qui n'est pas franche, qui ne porte pas loin, mais qui n'appartient qu'à lui, et qui ragoûte assez le public. Voilà Trissotin en faveur ; soudain le peuple imbécile des lettrés tombe à ses genoux. Il est le portier du Mercure, Qui pour ses vers, qui pour sa prose, chacun invoque la clémence , sollicite le sourire de Trissotin. On cherche même à le rendre reconnaissant. Des gens de mérite, pères d'un volume nouveau-né, font antichambre chez Ravet, qui tient un journal, pour obtenir d'y célébrer les grâces du Quoi quon die.
Pourtant Trissotin est de glace aux auteurs ; il ne les aime que gens de qualité, ou gens en place, ou tout à fait au comble de la réputation et de la fortune. On ne le voit jamais encourager un nouveau ; mais aussi « jamais surintendant ne l'a trouvé sévère. » Pour vanter le peintre des Précieuses, il attendrait qu'il fût mort, ou de l'Académie ; pour admirer Oronte, il n'attend que son sonnet.
Quand il a vu la manie d'Oronte gagner de plus en plus le:, gens de cour (tant il est vrai que le théâtre
corrige les mœurs!) , Trissotin a bâti sur ce faible l'édifice de sa fortune. Il célèbre le génie littéraire des députés, des pairs de France, des anciens ministres, des futurs ministres, des ambassadeurs, des chefs de parti ; et il a toujours des culottes neuves.
J'aime à le contempler aux prises avec ces ingrates figures d'amateurs qui ont voulu tâter de l'art, et qui ne se sont trouvés propres qu'aux petits rôles de la politique et de l'administration. Il faut le voir s'escrimer autour de quelque vaine brochure , vieille de trois lustres ; en secouer la poussière , en arracher les toiles d'araignée, en revernir les lambeaux incolores, et crier que c'est là le monument de l'esprit humain ! Mais l'inédit surtout le charme. Ces brillants comparses , enfants gâtés des Chambres , conservent précieusement au fond de leurs tiroirs certains cahiers, griffonnés dans l'intervalle des sessions pour se soulager de l'éternel malaise qui tourmente les esprits stériles. Trissotin déguste cette piquette, et jure qu'il n'a jamais rien trouvé de si suave et de si fort. Il n'y sent nul goût de renfermé; les écrivains de plein air n'ont point, à son avis, ces grâces de huis clos ; c'est le dernier mot de la science, de la philosophie et de la littérature ; et le critique, admirant ces merveilles, se console de tant de pauvretés qui voient le jour.
Les vrais théoriciens sont les plus puissants des hommes. Les idées qui se disputeront ou qui posséderont l'empire sortent d'eux; ils font des choses immenses, une immense autorité les environne. Mais cette autorité est toute dans la force de leur esprit. Ils restent de simples citoyens, de simples écrivains, de simples prêtres, et ils ne remplissent point les grandes places. Ou ils les refusent, ou pei*sonne en-core ne veut les y voir. Seulement, ils y mettent de vive force ceux de leurs disciples qui ne sauraient faire autre chose. C'est un vicaire qu'ils ont là, sous le nom de ministre, de président ou d'empereur. Tandis que leurs valets gouvernent ainsi le monde, ils restent à l'écart et souvent cachés, comme la source des grands fleuves qui se dérobe sous les roseaux.
Depuis longtemps déjà les mêmes noms tiennent sur la scène littéraire, et presque tous sont moins resplendissants qu'au début. Encore quelques années (je mets le long terme de dix ans), les uns seront devant leur juge, le juge suprême des hommes et des actions hu-
raaînes, devant Dieu, ce Dieu qu'ils outragent aujourd'iiui, dont ils transgressent les commandements, dont ils blasphèment le nom et la doctrine, ils lui rendront compte de ce qu'ils ont fait. Ceux qui vivront auront vu baisser leur esprit, davantage encore leur renommée ; ils seront vieux, chagrins; on sifflera leurs derniers ouvrages. Point de famille autour d'eux : ils ne se marient ou n'engendrent pas ; point d'amis, point d'épargnes. Cet argent, prodigué par la spéculation à leur avidité insatiable, comme celui que l'on reçoit du diable dans les légendes , se change en feuilles sèches et s'envole au vent. Point d'emploi : quel emploi, du moins honorable, donner à de vieux baladins qui se sont laissés tomber de la corde au décri universel ?
Je veux que quelques-uns soient riches et bien placés : qui peut leur alléger l'inconsolable ennui d'être vieux, de vivre loin des applaudissements de la foule, loin des sourires des femmes ; chose plus cruelle, de voir les applaudissements et les sourires aller aux nouveaux venus?
J'ai vu la vieillesse d'un de ces hommes, j'en ai frémi. Il ne pouvait supporter la vie ; et il craignait horriblement la mort ; il avait fait trembler les plus hauts, les plus fiers, et personne au monde ne le redoutait plus. Le moindre reptile de feuilleton, longtemps inexorable, ne cédait enfin à ses prières, ne l'écoutait enfin que pour mordre dédaigneusement les pauvres feuillets que traçait encore sa main alourdie. Quelle pitié! L'ivresse des vagabondes amours, le mépris des femmes qui en est la suite, l'avait éloigné du mariage ; et je le voyais sous le joug d'une brutale et orde servante, qu'il crai-
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gnait également de perdre et d'épouser. Il jouait l'âme forte ; mais ses livres, refusés du public, et que je parcourais pour le flatter d'une dernière joie, me révélaient le secret de son cœur : un pied dans le tombeau, ce vieillard berçait toujours de frivoles et impures images l'impuissance où il était tombé. — Que pensez-vous, me disait-il, de ce chapitre, de cette scène amoureuse? N'y trouvez-vous pas quelque fraîcheur? J'étais réduit à baisser les yeux, et il ne comprenait pas! Il me croyait mécontent de sa prose, et je le laissais dans une inquiétude qui troublait ce qu'il pouvait goûter encore de sommeil. Non, jamais prince chassé du trône et devenu l'amusement des geôliers, jamais comédien hué sur le théâtre où s'entassaient pour lui les couronnes, jamais coquette dédaignée de ceux qu'elle enchaîna, et les voyant courir à la jeunesse et à la beauté, n'endurèrent pareilles tortures : tant qu'à la fin, comme le scorpion entouré de charbons ardents, ce misérable finit par tourner contre lui-même les restes de son venin, et devint le plus acharné de ses persécuteurs. Il notait dans ses ouvrages et dans sa vie les fautes qu'il avait commises. Il s'accusait d'avoir écrit sans art et vécu sans sagesse, d'avoir ignoré les secrets du style et les secrets du cœur, de s'être lui-même préparé les jours affreux qu'il subissait. Il passait des nuits, il employait des semaines entières à relire, à refaire des articles de vingt lignes, perdus dans des feuilles oubliées depuis vingt ans ; il tournait à neuf de vieilles épigrammes lancées contre des auteurs glorieux ou morts ; puis, laissant là sa stérile besogne, il pleurait : — A quoi bon ? je suis vieux, je suis oublié, je vais mourir! A quoi bon ? je
suis assez haï ! A quoi bon ? ce n'est plus à moi que sourient les femmes et la gloire!
Il habitait, au seuil du riant vallon, une maison solitaire. Mille belles fleurs s'épanouissaient dans son jardin ; le chèvrefeuille et la clématite tapissaient les murs; on entendait chanter les fauvettes et les merles, i sonner la cloche, gazouiller le ruisseau; le moindre vent faisait bruire les châtaigniers, les peupliers, les platanes, apportant des bois voisins les après baumes qui revigorent la vie.
Ce lieu aimable, ce palais de fleurs, de silence et de parfum?, c'était l'instrument de son supplice. Il avait embelli cette maison, il y avait joui de ses triomphes. Là, cent fois, étaient venus l'envier ses flatteurs ; là, cent fois, étaient venues le trouver ses maîtresses ; là, dans tous les enivrements de la volupté et de l'orgueil, il avait tracé ces pages accueillies par tant de louanges, outragées par tant d'oubli. Il s'irritait contre cette nature qui ne vieillissait pas comme ses sens et sa gloire, et dont la jeunesse insultait à sa décrépitude. Il se parait, il rassemblait sur son front creusé quelques rares cheveux, et il se plaçait à sa porte, regardant le chemin désert par où elles étaient venues, espérant quelque prodige qui lui ramenât au moins un reste de ces festins terminés, au moins' une lie du breuvage qui l'avait brûlé d'une soif éternelle. Vaine attente ! Une femme passait, elle était jeune, elle souriait à quelque jeune compagnon. Il rentrait oppressé. Face à face avec le désespoir, il cherchait un recoin sombre dans cett« solitude. A travers la haie en fleur, passait le soufHe de la mort.
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Hélas! j'avais compté, le voyant ainsi, que Dieu lui enverrait le repentir. Je lui disais : Regardez le ciel; priez Dieu de vous faire miséricorde; demandez la paix. Il me répondait : Je ne puis ! Ou même, se redressant sous le fouet, il se répandait en blasphèmes impurs. Il faisait des phrases contre la Providence ; il m'écrivait des lettres étudiées, et il gardait copie de ces fadaises, afin qu'on les pût imprimer. On le trouva sur le seuil de son cabinet de travail. Le livre que la mort avait arraché de ses mains étair un de ses livres.
La prière du prêtre n'entra point dans ce bagne de la volupté et de l'orgueil. Les héritiers accoururent, emportèrent le cadavre, le jetèrent à la fosse, et se retirèrent contents. Un journal en donna la nouvelle; ce fut la dernière fois que la presse prononça ce nom, si retentissant naguère, déjà inconnu.
Shéridan disait : Donnez moi la liberté de la presse, et envoyez-moi à Constantinople. Il avait raison; mais il aurait dû ajouter : Ne confiez pas trop de fonds secrets au grand vizir. Malheureusement il ne pouvait compléter ainsi sa pensée en public : il l'a certainement fait quelques heures plus tard, au cabaret, causant avec les amis de bouteille et de brelan qui glorifiaient son discours. Mieux qu'un autre, Shéridan, joueur et débauché, savait que, si les journaux peuvent renverser les bastilles, la conscience des journalistes se détrempe singulièrement à la pluie qui fit de Danaé la mère d'un bâtard.
On invente la presse pour servir d'organe à la liberté contre le pouvoir ; c'est une institution qu'on environne de mille sûretés, comme une propriété du public, plus sacrée cent fois que la source où chacun
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vient boire et le champ qui nourrit chacun. Qu'ai rive-t-il? L'institution tourne au monopole, le monopole est aux mains d'un petit nombre d'individus , la plupart ou mal famés ou inconnus tout à fait. Ils s'établissent en permanence redresseurs de torts, et ils sont volontiers les plus effrontés pillards, les plus violents despotes, les plus subtils et audacieux calomniateurs qu'il y ait dans toute la nation. Ces avocats de la liberté veuve et du peuple orphelin laissent bien loin derrière eux, en fait de rapacité et d'insolence, leurs semblables du Palais, qui du moins ne parlent qu'en face d'ardents contradicteurs, au sein d'un auditoire borné , devant des juges qui connaissent leurs détours. Nos journalistes sont anonymes, ils répliquent indéfiniment, ne sont obligés de rien prouver, répondent noir quand vous avez dit blanc et vous soutiennent en face que vous avez dit noir, suppriment ce que vous objectez de plus décisif, se moquent de tout jugement , ou plutôt jugent eux-mêmes, sans appel ni cassation.
On appelle, dans les journaux, questions latérales tout ce qui n'est pas la politique pure. Ces questions latérales se vendent à des gens qui les traitent comme ils veulent. D'honnêtes libéraux achetèrent, pour défendre leur opinion, un journal fort vertueux, mais qui ne pouvait plus vivre. Ils trouvèrent en arrivant
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les questions latérales vendues : question des noirs, vendue à raison de trois mille francs par mois auxp ossesseurs d'esclaves ; question des lins, vendue à des industriels du Nord ; question des fers, vendue à des industriels du Midi ; question vinicole, vendue à des propriétaires de Bordeaux. Il y en avait pour quatrevingt mille francs par an. Jugez des sécurités que pouvait trouver la question politique dans les mains de ces négociants de questions latérales !
Il y a toujours des imbéciles pour se ruiner par les journaux , comme d'autres par les théâtres , les filles et les cafés. Pinondel, rêvant une grande carrière politique , trouva le Modérateur qui rôdait vide à travers les rues; il y mit cinquante mille francs, moyennant quoi RufRn , rédacteur , promit de le faire , avant deux ans, député et sous-secrétaire d'Etat. Son illusion a duré jusqu'au dernier abonné. A l'heure suprême, quand les protêts pleuvaient, quand les huissiers verbalisaient , quand Ruffin fuyait les recors , Pinondel , arpentant les bureaux , disait : Eh bien ! je ne regrette pas l'argent que j'y perds... Cela m'aura servi de jalon.
Qu'il hérite, Ruffin le ressaisit et le retond.
Ce Modérateur , déjà fatal à tant d'actionnaires , si souvent acheté, si vite revendu, relevé tant de fois, tant de fois tombé , va se ranimer encore. Depuis deux ans
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que la Fraternité est morte , on a oublié les industries de Rapax , son fondateur ; quelqu'un songe à recommencer le même jeu. Il s'agit de prendre la défense des intérêts matériels , et de faire contribuer les industries en les effrayant. L'homme qui monte cette affaire m'en a exposé le plan. Il est tout de feu , il va sauver la patrie. L'illustre Moutonnet, qui l'inspire, et qui tiendra la plume , est toujours sûr de faire bouillir son pot ; la patrie peut attendre.
Une sœur de l'hospice, à Valencîennes , tomba malade. Elle était du Midi, et ne pouvait supporter le climat du Nord : il fallut la renvoyer dans son pays. Que fit le journaliste, cette bête méchante, cet animal hideux et sauvage? Vite, dans son infecte feuille, il inscrit ce départ , non pas simplement , mais avec un voile de mystère, comme s'il se fût agi de quelque chose que l'on voulût cacher, et de manière à faire supposer... Je m'arrête. Il est aisé de deviner ce que savent penser et ce que ne rougissent pas d'écrire ces truands effrontés , ces derniers de la race des assassins. On connaît leur adresse à composer les poisons dont ils se servent pour tuer les renommées pures ; on sait qu'ils en renferment plus, dans une feuille de papier, que le repaire de Locuste n'en contint jamais.
Je connais ta force, et je ne la conteste pas. Tu parles tous les jours à cent mile idiots qui n'entendent que ta voix , et qui n'en veulent écouter aucune autre : toi seul as de la probité, de la justice, de l'esprit et du style ; toi seul es patriote ; et s'il te plaît de passer pour chrétien, toi seul le seras. Moi , je serai un jésuite , un libelliste, un impie : tu le diras, qui saura le contraire, hormis quelques centaines d'honnêtes gens qui te font l'honneur de te craindre, et qui protestent tout bas contre tes injures, quand ils sont sûrs de n'être pas entendus ? Donc tu peux m'écraser, imbécile I Mais tu m'écrases avec tes pieds , avec tes mugissements, avec ta masse immonde , et non avec ton esprit ; tu m'écrases comme le bœuf en fureur écrase parfois le pâtre qu'il rencontre seul et désarmé.
Triomphe et sois vainqueur, ô bœuf! Tu pèses un millier, et' tu portes au front deux cornes ; c'est trop contre une fronde. Seulement , écoute ceci : Tu m/écraseras; mais je suis un homme, et j'aurai dit quelques paroles que tes beuglements n'empêcheront pas d'arriver à l'oreille de ceux qui sortt hommes, comme moi. Ces paroles leur apprendront à te ramener à l'étable et au labour.
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Le National et la Réforme sont si grands amis de l'égalité, qu'ils ne consentent pas à souiller leur bouche d'un nom de gentilhomme ; ils ont soin de l'épurer préalablement, en ôtantlede. Ils disent : M. Montalivet, M. La Rochejaquelein, M. Montalembert ; mais ils font une exception pour les gentilshommes démocrates. Volontiers ils écrivent Dupont de l'Eure (sans parenthèse), et c'est par eux que l'on connaît la noblesse de Monsieur de Vaulabelle.
Grégoire B. , démocrate de province , fut admis à l'audience d'un habile écrivain, défenseur éloquent des droits de l'homme, qui demande tous les jours qu'enfin le peuple sorte de servitude. Le publiciste était à table. Grégoire remarqua tout d'abord qu'il ne se nourrissait pas de brouet noir. Dîner à remplir plusieurs estomacs ; service élégant , et même riche. Debout devant le maître de la maison, se tenait un domestique attentif et qui faisait bien de l'être , car la moindre négligence lui attirait de brefs avertissements , où ne vibrait point le sentiment de la fraternité. Cela ne laissa pas de cho-
quer le démocrate de province, tenu lui-même à distance par la politesse de l'écrivain. Il avait compté qu'ils fumeraient ensemble une pipe , en causant des droits de l'homme ! Grégoire se retira fort indigné, publiant qu'il croyait avoir vu son préfet. — Ne vous étonnez point , lui dirent les patriotes ; ce journaliste n'est qu'un girondin, il y a en lui du levain d'arfttocrate. La démocratie n'est point là !
Grégoire se rendit le lendemain où on lui avait juré qu'il trouverait enfin la liberté , l'égalité et la fraternité ; non plus chez un journaliste, mais chez un orateur. Il entra dans un hôtel magnifique , monta un escalier large et luisant, et s'arrêta devant une porte dont la mine imposante lui fit ôter involontairement son chapeau. Il sonna d'une main émue ; deux énormes laquais parurent, et lui dirent, sans le regarder, de s'asseoir dans l'antichambre.
Ils avaient des culottes cramoisies!...
Deux journalistes démocrates se querellent : l'un des deux ne sait pas le français, de quoi l'autre veut tirer quelque avantage ; mais le Welche triomphe de son ignorance, fait fi du phraseur, et finalement le roule. Il a une certaine verve brutale, une certaine emphase sauvage qui enlève les patriotes, et qui même lui assure l'estime des logiciens. Entre ces deux 'adversaires,
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je suis bien désintéressé. Ce n'est pas sur la manière de me traiter qu'ils disputent. Qu'ils tiennent ce qu'ils annoncent, qu'ils arrivent au pouvoir, tous deux pourront me trouver trop long de toute la tête; et que m'importe en quel français sera rédigée ma sentence ? Cependant je dois dire que le montagnard désarçonne le girondin. Il l'accuse d'incivisme, et le convainc de quelque tendance aristocratique ; il a raison.
Un homme qui sait le français ne peut être un bon, un vrai, un sincère démocrate. Il y en a deux motifs.
Quand on sait le français, on sait autre chose. On a lu certains livres qu'un homme capable d'apprendre le français ne lit pas impunément. On a de certaines notions d'histoire, une certaine politesse, un certain sentiment de l'ordre, un certain goût pour les belles choses, un certain bon sens enfin, qui rend peu propre à faire ce métier de niveleur, c'est-à-dire de destructeur stupide, illustré chez nous par les héros du Comité de Salut-Public, lesquels avaient la manie d'écrire, et dont pas un"n'était capable d'écrire correctement. Ajoutez ce point : l'homme qui sait le français ne pourra jamais se défendre d'un immense mépris pour l'emphase démagogique. Imaginez ce que Voltaire et même Rousseau, ce coquin pourtant si enflé, auraient pensé des plus beaux morceaux du style conventionnel ! Il faut peut-être toute la vertu chrétienne à un homme qui sait sa langue, pour ne pas mettre au-dessous des derniers gredins l'écrivain et l'orateur qui ne la savent pas. Cette connaissance est de celles qui développent le plus l'orgueil. Voyez comme nos universitaires, s'estimant puristes, dédaignent ces pauvres chrétiens qui
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pensent mieux qu'eux, mais en style dur ! voyez avec quelle pitié le girondin relève les solécismes du montagnard, cependant plus logique que lui?
Secondement, l'homme qui sait le français possède en général deux choses, et s'il ne les tient pas, il peut les espérer : il Jouit de quelque aisance, il a quelque autorité. Il est en voie d'accroître l'une et l'autre ; il est donc conservateur. La phrase bien faite est une des marchandises qui se placent le mieux, dès que l'atmosphère politique est assez paisible pour permettre d'ouvrir boutique. Or, tout homme propre à faire de bonnes phrases n'est propre en général qu'à faire ses phrases, et ne désire au fond que les bien placer. Les bruits de la rue, les grandes émotions publiques, les révolutions, les bouleversements, ne lui plaisent beaucoup que dans l'histoire. C'est joli à peindre, mais c'est difficile et périlleux à diriger. Il n'en veut point, car il n'y brillera point. Il lui faut de sonores polémiques, où il déploie son agilité, son adresse, son audace qui ne lui attirera jamais de coups mortels ; il faut que tout le combat se passe dans une lice entourée d'oisifs et de belles dames qui disent : a II est habile, il est plein de ressources ; voilà un trait bien lancé ; » et qui répètent encore le lendemain ses épigrammes de la veille.
Si le peuple entre dans l'arène, si l'on en vient aux hurlements, aux piques, à la mitraille, que voulezvous que fassent là des muses? A quoi sert l'esprit? On ne joue plus de l'épigramme , on joue du coutelas. Bel emploi pour notre peseur de diphtongues I
Vous trouverez de bons écrivains dans toutes les
antichambres , dans celles de Louis XIV, dans celles de Fouquet, dans celles de la Pompadour : ils demandent de la nourriture, des rentes, des applaudissements. Aujourd'hui ils se pressent sur les pas du peuple, qui a aussi ses antichambres, et qui n'est pas le moins pervers, le moins insolent et le moins prodigue des maîtres. Ils lui demandent ce qu'ils ont toujours et partout demandé. Ils trouvent très-bon que le peuple les loue, les serve, les enrichisse , leur prête l'épaule pour renverser les ministères ; mais s'agit-il d'une rafle générale, ils n'en sont plus. Point de bruit qui étouffe nos voix, point de tumulte qui fasse disparaître nos personnes !
Sur la place publique , dans les clubs , dans les carnages, vous ne voyez, en fait d'auteurs, que des auteurs siffles. La même raison qui éloigne André Chénier , Roucher, Condorcet, Camille Desmoulins lui-même, amène Saint-Just, Marat, Robespierre, Collot d'Her-' bois ; tous en appellent au couperet , n'ayant pu réussir par la plume.
Le Gouverneur revient d'une expédition dans la Mitidja. Il a voulu, de ses yeux, étudier la force des bandes qui inl\istent la plaine, et trouver quelque moyen d'améliorer la situation de nos soldats, captifs dans les camps pestilentiels où la stratégie les a disséminés. Il
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a passé plusieurs nuits à la belle étoile, il a rencontré les Hadjoutes, et les a battus avec sa petite escorte ; aujourd'hui même, il est resté douze heures à cheval, sous une pluie d'orage. Il arrive barrasse, mouillé, couvert de boue ; son habit est taché du sang d'un de ses cavaliers, blessé par les Arabes auprès de lui, et qu'il a lui-même relevé et emporté dans ses bras. Cependant il ne regrette point sa course : il sait ce qu'il voulait savoir ; demain il pourra commencer à soulager les troupes, dans huit jours, il aura nettoyé la plaine. 11 change de linge , allume son cigare au feu du mien, et voyant que je lis les journaux, il me demande ce qu'on dit en France. — On vous plaisante , général. On dit que vous êtes un grossier gendarme et un paysan ridicule; que vous manquez de tact, de littérature, de talents militaires ; que vous avez des cheveux roux. On ajoute que vous menez ici la vie oisive et arrogante d'un pacha, consacrant à tourmenter l'armée et le public tout le temps que vous n'employez pas à voir danser les bayadères. On prévoit que vous ne tarderez guère à perdre la colonie. Au surplus, c'est ce que vous voulez, car c'est ce que le gouvernement TOUS a chargé de faire, et la mission qu'il vous a donnée... Comment! vous êtes ici depuis un mois, et vous n'avez pas pris Abd-el-Kader ? Rier> n'est plus facile pourtant que de prendre Abd-el-Kader. Il y a mille moyens d'y réussir; tout Paris les signale, et l'auteur du feuilleton vous en indique un infaillible.
— Ah ! dit le Gouverneur, après avoir rallumé son cigare, voyons cela. — C'eit de monter à cheval, et de poursuivre Abd-el-Kader jusqu'à ce que vous l'ayez
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atteint. La chose est assez simple. — En effet, dit le Gouverneur. — Vous n'y avez pas songé cependant. Comme cet oubli surpasse la stupidité d'un paysan et même celle d'un gendarme, le feuilletoniste voit trèsbien que vous y mettez de la mauvaise volonté. Que vous importent le sang et la vie de nos soldats, pourvu que vous fassiez durer la guerre, que vous deveniez maréchal de France, et qu'enfin la colonie soit perdue? — Vraiment, dit le Gouverneur, ils ont écrit tout cela? — Voici l'article, tiré à quarante mille exemplaires, et daté du jour où vous avez passé le co^ de Mouzaïa à travers les balles. J'en connais l'auteur. C'est un garçon très-gras, qui rédige la chronique du beau monde pour plusieurs journaux d'estaminet. Il se fait environ quinze cents francs par mois à fréquenter les coulisses des théâtres et les boudoirs des femmes entretenues; pat-tout spectateur. Il est feuilletoniste sous trois pseudonymes, et vaudevilliste sous un quatrième. On dit qu'il ne saurait donner un nom de père ni à un livre ni à un enfant»
Le gros Polygamon porte haut sa tête ronde, son nez camus, son fade visage épicé de quelques enluminures. Il étale superbement des ampleurs d'Hercule obèse. Rien qu'à le voir passer, toujours serré d'un habit aux basques arrondies en voile de navire, on devine
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qu'il est reconnu bel homme. Avec l'amitié d'un chef de parti, ministre en fusion prêt à sortir du moule et qui lui donnera bon rang parmi les subalternes ; avec trois épigrammes à dépenser par session, qu'il débite d'une voix fluette; mais surtout avec une certitude de son mérite égale au moins à la certitude qu'il a de sa beauté, il fait personnage à la Chambre, il a des protégés et des flatteurs. Lorsqu'il a parlé, ses journalistes ne se contentent pas de vanter son éloquence ; ils disent aussi, connaissant son faible , qu'il est jeune : a Le jeune et éloquent orateur. » Or, avant de passer à la Gauche et d'y conquérir tant de renommée, Polygamon grossissait depuis dix ans au moins dans les Centres, ce qui donne, au plus bas compte, un jeune homme de quarante-trois ans. Quand Louis XIV eut une fois quarante ans, le plus effronté des rimeurs n'aurait pas voulu dire : Le jeune roi f
Il y a telles annonces médicales qui affectionnent tels journaux. Elles sont plus abondantes et plus fréquentes dans le National et dans le Siècle que dans le Constitutionnel ; le Constitutionnel en reçoit plus luimême que la Presse et le Journal des Débats; elles de-
j viennent rares dans la Galette de France et dans la Quotidienne. Elles n'entrent point dans les journaux
[religieux, et n'y sont pas même apportées. Les cour-
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tiers d'annonces savent ce qu'ils font, et leur statistique est intelligente.
Je résume cent articles environ, publiés en un seul mois par les journaux du libéralisme le plus avancé :
Voilà des évêques, voilà toutes sortes de gens du clergé qui font des brochures , oii ils parlent politique. La Restauration ne l'aurait pas souffert , le gouvernement de Juillet l'endure. On permet à ces gens-là de dire ce qu'ils pensent. Il n'y a plus de liberté!
Les ignorantins se multiplient : qui veut être ignorantin le peut devenir , sans opposition du gouvernement. Il n'y a plus de liberté !
L'enseignement sacerdotal donné dans les séminaires n'est pas réglé par l'Université laïque. Il n'y a plus de liberté!
On permet à des hommes de se faire et de se dire bénédictins, dominicains, trappistes, chartreux, capucins, jésuites; de porter des habits noirs , blancs et gris , qui ne sont pas coupés comme ceux de tout le monde. Il n'y a plus de liberté 1
Nous dénonçons une chose horrible , épouvantable : Un curé a osé fermer son église au cadavre d'un digne et vertueux citoyen, sous prétexte que ce citoyen, prêtre apostat et marié, s'était séparé de l'Eglise, et est mort hors de l'Eglise. Non, non, il n'y a plus de liberté!
La France le voudra-t-elle croire? A l'heure qu'il est, il existe sur son sol des femmes qui font des vœux éternels, des vœux contre nature : elles s'engagent à s'enfermer dans des cloîtres , à rester pauvres , à rester chastes. Nous demandons ce que devient la liberté !
Ce n'est pas tout, compères ! Ces femmes, ces folles, ces malheureuses, elles tiennent écoles, elles élèvent des jeunes filles!!! On permet à d'exécrables parents de confier l'avenir de leurs enfants, — de celles qui seront nos épouses, les mères de nos fils, — à ces esprits étroits et fanatiques. Les couvents ne sont pas inspectés par l'Université. On y a envoyé M. Libri : les béguines n'ont pas voulu le recevoir! On leur a proposé de les faire visiter par une femme de lettres : elles ont dit qu'elles lui fermeraient la porte; et le gouvernement s'est soumis... Jamais on ne vit un pareil mépris de la liberté!!!
: Le gouvernement ne nous fournit pas souvent les occasions de le louer ; n'en laissons donc passer aucune. 11 vient enfin de prendre une bonne mesura Sur la dénonciation du Grand-Maître de l'Universitéi le Procureur du Roi d'un chef-lieu de Bretagne a fait prononcer cent francs d'amende contre une vieille fille
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qui se permettait d'empiéter sur les droits de l'Etat, en donnant des leçons gratuites de catéchisme à quelques enfants qu'elle réunissait dans sa misérable cabane, î^ous applaudissons de grand cœur ; nous reconnaissons et nous saluons ici l'esprit de liberté I
Des amendes , des bâillons , des menottes, à quiconque n'entend pas comme nous la liberté ! !
Régulièrement tous les mois, c'mq ou six journaux , grands voltairiens et grands amis des lumières, donnent un ou plusieurs articles contre les superstitions catholiques et cléricales. S'ils apprennent qu'on fait une neu vaine quelque part , s'ils entendent parler d'un pèlerinage , s'il est bruit d'un miracle , les voilà pleins de plaisanteries et de colères sur ces ruses du clergé , sur ces jongleries du moyen âge , sur ce parti pris d'abrutir le peuple. Et vite, écrasons l' Infâme !
Allez maintenant aux annonces : il n'y a point de jour oîi vous n'y trouviez l'adresse et le prospectus de quelque tireuse de cartes qui vend l'avertir, de quelque somnambule qui fait découvrir les objets perdus et qui guérit les maladies incurables.
On est vertueux , on a horreur de toute superstition et de toute supercherie ; mais il n'y a point de superstition qu'on ne propage, de supercherie dont on ne se
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fasse complice, de saleté qn'dn ne s'emploie à répandre, dès que la ligne est payée vingt sous.
L'an passé , les Journaux retentissaient des clameurs d'un père de famille qui prétendait que certains moines lui avaient pris son fils, son jeune fils, son unique enfant , et le faisaient mourir au milieu de toutes sortes de mortifications et de macérations. J'en rabattais beaucoup : Mais pourtant , me disais-Je, voilà une imprudence que font ces religieux. Pourquoi ont-ils pris ce jeune homme, cet enfant? Ils auraient dû lui conseiller de rester près de son vieux père.
Hier, j'ai vu un de ces moines. — Révérend Père, lui ai-je dit , contez-moi franchement la chose. On vous a singulièrement attaqués, vous n'avez soufflé mot. Qu'y a-t-il au fond de l'histoire?
— Rien, me répondit- il. Ce tendre enfant avait vingt-cinq ans sonnés. Il était fort malade, il se sentait mourir, et plusieurs bonnes raisons lui faisaient désirer de ne point fermer les yeux dans la maison paternelle : il voulait mettre son âme en sûreté, s'en aller vêtu du froc, s'entourer de tout ce qui facilite le passage. Quoi de plus simple ?
— Sans doute, repris-je ; mais son père ?
— Son père aurait permis qu'il se fit saint-simonien, fouriériste, soldat, saltimbanque ; moine, il ne le vou-
lait pas. Le fils, tout au contraire. Il était pressé, il partit. On le reçut au couvent, on le mit à l'infirmerie, on le soigna, on commanda sa bière. A vue d'œil, il n'en avait pas pour quinze jours. Son père vint le réclamer. Le Supérieur lui dit : — Votre fils veut mourir chez nous ; il en a le droit, et moi je n'ai pas le droit de refuser une pauvre âme qui vient au port. Le père fit rage ; il envoya des huissiers, des magistrats; il écrivit aux journaux. Par égard pour le père d'un de leurs frères, les religieux gardèrent le silence de la sainte charité. Ils firent bien ; vous avez vu que ce terrible père a fini par se calmer.
— Qu'est devenu le jeune homme ? demandai-je encore.
— Il est devenu bien portant, me répondit le religieux. A l'époque où les journaux criaient encore qu'on le faisait mourir, déjà, à force de joie et de bons soins, contre toute espérance, il était guéri. Maintenant il est moine, et gros et gras.
— Voilà qui est incroyable, m'écriai-je. Je voudrais voir ce religieux.
— Regardez-le donc, me dit le moine : c'est moi.
Tantôt, sur l'avenue de Saint-Cloud, à Versailles, un convoi funèbre croisa mon chemin. C'était l'enterrement d'une jeune fille, dont la mort soudaine fai-
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sait le regret de la ville entière. A vingt ans, belle, douce, pieuse, unique enfant, unique consolation d'un vieux père, elle avait succombé en un jour : fleur charmante, fauchée comme par hasard ! L'avant- veille, elle riait, Joyeuse et forte au bras de son père, sous ces ombrages qui ne devaient plus la voir qu'au cercueil. Les amis suivaient en grand nombre, silencieux, accablés. Une voiture terminait le cortège ? elle renfermait un homme à cheveux blancs, qui déjà ne pouvait plus marcher, et qui cachait son visage.
A Versailles, on n'a pas encore défendu au clergé d'accompagner ostensiblement les morts. Il précède le cadavre avec la croix, chantant les prières. Or, ces chants, qui retentissaient par élans lugubres entre de longues pauses, comme des sanglots dans le silence de la douleur, irritèrent les nerfs des habitants d'une boutique près de laquelle je me trouvais. J'entendis une voix grossière, un blasphème hideux, et ces mots : «Ça m'embête, ces gueuleries-là ! » Je regardai quel libre penseur parlait ainsi. C'était le maître du lieu, boucher de belle prestance ; un de ces visages où s'abattent les dignités de la garde nationale. Sa femme, dans un coin, maniait quelque viande ; il tenait le Siècle ; deux enfants jouaient auprès de lui.
J'entrai dans un café borgne , pour rencontrer le Siècle, et savoir ce que lisait ce boucher ennemi des chants d'église. J'ouvris l'aimable feuille. J'y lus que Rome exècre les Jésuites, et qu'on y voit partout le portrait de Clément XIV, « leur juge et leur victime. » Leur victime! M. Chambolle y tient. M. Chambolle veut que les Jésuites aient empoisonné Clément ; il l'a
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dit, il le dira. Il faut que le boucher, qui n'aime pas les gueuleries de l'Eglise, soit bien convaincu que Clément XIV est mort d'une potion à'acqua toffana administrée par les Jésuites. Si un jour ce digne abonné peut tenir quelque Jésuite sur son étal, il le mettra en plusieurs quartiers, pour venger Clément XIV, et il n'aura point de remords.
Je ne veux pas dire à M . Chambolle que Vacqua toffana est une liqueur inconnue des chimistes et que personne jamais n'a vue. Qu'importe? Si les Jésuites n'ont pas empoisonné le Pape avec de l'acqua toffana, ils l'ont empoisonné avec autre chose. Ce qui le prouve, c'est qu'il est mort.
Non ! je ne crois pas qu'un homme de sens, attaché . à la cause de la justice et de la vérité, puisse éprouver plus de douleur et plus d'orgueil qu'en lisant les Sue, les Génin, les Quinet, les Michelet, les Chambolle! Plus de douleur : il n'y en a point d'égale au supplice de voir toujours l'innocence et la vérité si volontairement, si obstinément, si brutalement méconnues I Plus d'orgueil : car c'est aussi avec une émotion secourable et précieuse qu'on élève en son âme, à l'innocence et à la vérité honnies, un autel que toutes les clameurs de la sottise méchante n'ébranleront jamais. Un autel, un signe sacré d'impérissable noblesse! Nous le portons à travers cette foule pour nous adoucir le dégoût d'y vivre et nous préserver de tomber à son niveau.
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Enfant de la basoche et du Cantal, double Gascon, Tourtoirac vint à Paris avec une pension de sept ou huit cents livres que lui payait une pauvre vieille parente. Il se mit à chercher pitance dans les journaux, tout en étudiant le droit. Sa mauvaise fortune l'amena au Fanal des Peuples. On le chargea de rédiger les débats parlementaires, en termes du métier, de ^fre les Chambres ; moyennant quels appointements, Dieu le sait, et payés, Dieu sait quand, Dieu sait comme! Pourtant il s'y procura des nippes. Le Fanal des Peuples étant parvenu à tirer un peu d'huile des coffres du roi, Tourtoirac en attrapa quelques gouttes. Plus de pension du pays ; mais il y supplée par son industrie avocate et auvergnate. Il a des accointances avec tous les journaux, il plaide toutes les causes, on lui fait partout des réclames. Il écrit à Saint-Flour : Je suis lancé! La chose est vraie ; et, ce qui semble bizarre, c'est qu'il fait hoanêtement fortune. Il oblige tout le monde, tout le monde l'aime; on peut tout lui demander, on le trouve propre à tout, parce qu'il est prêt à tout : critique, économiste, jurisconsulte, humoriste même. Quel que soit l'article qu'il écrive, il y saura fourrer une politesse pour un ami qui lui rendra la chose ailleurs. Ceux qui l'emploient ne sont pas aussi sûrs d'être servis que ceux qu'il veut employer,
mais il ne fait jamais à personne un tour qu'on ne puisse lui pardonner. Il est toujours de votre avis, ou il va en être ; on le trouve en tous lieux, ou il y était; à la Chambre, au théâtre, au palais, au banquet réformiste, chez le Ministre, à l'éghse ; homme avancé, homme sage , homme d'affaires , homme religieux , homme du bal Mabille.
Ses relations avec les journaux ne furent pas également heureuses : V Incorruptible ministériel ne lui a point payé ses gages ; V Indépendant lui a coûté son habit noir. Sbrigani, rédacteur en chef, devait dîner chez le marquis de Truffières, qui parlait d'acheter V Indépendant pour en faire l'organe des jeunes conservateurs ; mais Sbrigani n'avait point d'habit noir. Tourtoirac prêta le sien. Le marché n'eut pas lieu et l'habit ne fut point rendu. Jugez si l'on paya la copie !
Petites disgrâces , et qui n'empêcheront point Tourtoirac d'arriver. Par le Ministère ou par l'Opposition, Sbrigani se relèvera; il rendra l'habit tout brodé. Si Sbrigani reste dans la crotte, Tourtoirac est assez fort pour marcher seul. Il ne manque pas d'une certaine verve, et il a ce bonheur, qui fait les fortunes 'politiques, d'être de l'Opposition quand on l'écoute, et du Ministère quand on le connaît. Etoffe de fonctionnaire libéral.
Garçon précieux , tant que le succès ne l'aura pas gâté; bonne nature, que peut-être même le succès ne gâtera pas. Il sait par cœur les moindres détours des deuxsérails législatifs. Dan les Chambres et dans les Ministères, il connaît par leur nom les derniers ser-
viteurs, par leur faible les premiers employés. Il place l'ami d'un ami à la Chambre des Députés, lorsqu'il n'y a plus de place pour personne; il a ses 1 poches pleines de billets pour la Chambre des Pairs le ■^jour où Montalembert doit parler. « Voilà vos billets ; les huissiers n'en avaient plus ; j'ai été obligé de les demander à Decazes. Je lui ai dit : Il m'en faut! »
Après la séance, il vous attrape à l'issue du couloir : (c Mon cher , ménagez Boissy , soyez aimable pour d'Alton ; accordez, je vous prie, une mention à cet excellent Dubouchage. » Que pouvez-vous refuser à un homme qui a pénétré jusqu'à M. le duc Decazes pour vous procurer le plaisir de faire entendre Montalembert à des amis de province? Le lendemain, l'homme politique du Luxembourg ou du Palais-Bourbon voit qu'on Ta mentionué, qu'on l'a ménagé, qu'on l'a flatté. Il sait que c'est à Tourtoirac qu'il le doit , il ne l'oubliera point.
Nommons celui-ci Alcibiade; car, en vérité, il est. charmant, et le plus pomponné, musqué, frisé, pincé,' des journalistes. Ce qui détermina sa vocation d'écrivain, c'est que, sachant tirer l'épée, jouer du bâton, même au besoin faire un peu de savate, il n'avait de goût bien prononcé que pour la bombance et i'impe: -
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tinence. A peine eut-il ouvert boutique , tout aussitôt il fut redouté. Il tira de tous côtés à boulets rouges : hommes d'Etat, hommes de lettres, gens de négoce, gens de théâtre, rien ne trouva grâce. Dans ce nombre, quelques-uns se voulurent fâcher et vinrent à son comptoir avec de vaillantes résolutions. Ils trouvèrent une manière de chat tigre, leste et pimpant, qui paraissait aussi disposé à pousser un coup d'épée qu'un bon mot. On est volontiers un peu lâche, on tient fort à ce cher ventre , pour lequel on fait tant de choses; Alcibiade intimida. La plupart des querelleurs se retirèrent , emportant un abonnement qui ne les sauva pas toujours. Ils revinrent ; ils prirent deux abon^ nements, ou trois, ou dix, et souvent plus. En même temps, Alcibiade voyait tomber à ses pieds toutes sortes de puissances ; les théâtres n'avaient rien qui ne fût à sa disposition : trop heureuses les splendeurs qui parvenaient à ne lui déplaire pas î
Quand les petits hommes de lettres le virent si brave, ils accoururent en foule se ranger sous ses lois. Il y a deux besoins qui caractérisent le petit homme de lettres : besoin de médire, besoin de n'être pas recherché. Alcibiade les laissait appuyer l'escopette sur son épaule, et baisser la tête sitôt qu'ils avaient fait feu. Sachant qu'il n'est que les poltrons pour avoir l'esprit ferrailleur, il comptait sagement que toute cette volaille éclaterait d'esprit et d'arrogance , qu'il en serait d'autant plus craint, d'autant plus régalé. Ainsi arriva-t-il ; et, par une manière de conscience, il se donnait encore le plaisir de traiter tous ces décocheurs de sarcasmes comme eux-mêmes traitaient leurs ennemis. Il les tourmen-
tait de cent façons et les appelait proprement imbéciles. Véritablement il avait plus d'esprit qu'eux tous , peutêtre parce qu'il écrivait moins.
Quant à l'opinion d'Alcibiade , il a été de toutes les opinions, et il n'est d'aucune opinion. Les républicains n'ont pas eu de plus vaillant ami ni de plus audacieux adversaire ; le gouvernement n'a pas eu de plus audacieux adversaire ni de plus vaillant ami. Il fut généralement inaccessible à la pitié, mais la subvention trouva souvent le chemin de son cœur. Je crois que , dans ses fluctuations diverses , il a souvent réalisé l'i déal du genre , qui est d'attaquer le Ministère et d'être en même temps payé par lui.
Voilà le journaliste : veut-on voir l'homme? Il ne manque pas de cœur, il aurait été bon.
Sans génie, sans aptitude, sarts tact, sans vices, maïs sans fierté , ce Barbouillon , dès la première jeunesse , s'est promis d'avancer dans le monde, et voici qu'il arrive. Déjà, pour la foule, Barbouillon est un personnage. Plusieurs qui le rebutaient sont devenus ses patrons; à force de produire sa sottise, il a trouvé des admirateurs. La province le porte en triomphe , on se tait lorsqu'il parle , on lui fait répétet les discours que vous n'avez pu soutenir. Il sera député, il sera ministre, il aura sa statue à Chignac. Son ambition n'était point
téméraire; il empoignera tout ; ilverra le mérite jaloux de ses succès et envieux de sa fortune.
Maître Aspic vient en poste à Chignac, plaider un procès qu'il sait qu'il perdra. Ses clients aussi savent que le procès sera perdu : ce n'est pas pour le gagner qu'ils ont largement payé cet avocat célèbre. Ils sont riches, et ils veulent principalement faire injurier leur partie. Cohue de curieux dans le prétoire ; la ville entière est là : derrière les juges, cinquante femmes du premier rang sont attentives, cinquante langues aiguës vont s'imbiber des plus corrosifs venins de la médisance. On lit déjà l'inquiétude sur le visage de ces malheureux qui ont pour eux l'équité, le droit, et même les juges, mais qui n'ont pas maître Aspic ; qui gagneront leur procès, mais qui perdront leur honneur. On appelle la cause. Maître Aspic commence, il s'anime, il s'échauffe, il est en colère, il s'enivre de sa colère, le voilà monté, le voilà superbe. Non-seulement il veut gagner en conscience son argent, il veut encore soutenir sa belle réputation. Durant deux heures il tient la partie adverse sous le coup de cette parole insolente qui se permet tout, même à Paris. Il persifle, il vilipende, il meurtrit, il broie ; c'est un massacre. L'auditoire frémit, frissonne, éclate de rire. Un dernier coup, un coup qui atteint une fibre du cœur encoie
épargnée, une injure, s'il se peut, plus poignante, une calomnie plus atroce : l'enthousiasme crève; on applaudit malgré les juges, tentés d'applaudir eux-mêmes; l'avocat tombe sur son banc et s'essuie le front; il a lini. Voilà pour un an, pour dix ans, l'infortuné plaideur devenu la fable de ses concitoyens. Maître Aspic, applaudi, admiré, touche une jolie somme, soupe en cérémonie chez le préfet ou chez le maire, dit que ses clients sont injustes, fait sa cause plus mauvaise encore qu'elle n'était, rend à huis clos justice au pauvre diable qu'il a diffamé en plein tribunal, et reprend la poste, fort content de l'opinion qu'il laisse de lui à ces gens de province.
J'ai retrouvé dans un café ce vaurien qui rédigeait, à Carpentras, ÏAmi des honnêtes gens. Il me disait beaucoup d'injures alors. Que son salut est humble! Le métier ne lui a pas réussi. Raccourci des franges qui le terminaient, son pantalon bée sur des bottes revenues de la Morgue ; redingote décrochée, gilet sans boutons, chemise Isabelle, dernière chemise qui s'en va ; moustache à qui le barbier ne veut plus faire crédit ; point de gants, et quelles mains!... tout ce qu'il écrivit y semble imprimé.
L'homme vaut moins encore que la mine, et manque de style plus encore que de vêtements. C'est lui qui
signait de son nom, dans les provinces, des feuilletons volés ; ce que je n'ai vu faire qu'à lui. Il a cependant remué tout un département, et fait trembler, avec son misérable journal, non-seulement le bourgeois tranquille, mais le tribunal même qui pouvait le mettre en prison. La Providence s'est servie de ce bourreau pour marquer et fouailler beaucoup d'obscurs offenseurs. II a jeté bas deux députés du Centre, démasqué une dizaine de chenapans à peine meilleurs que lui. Puis la famine est venue, et le voilà.
Je gage qu'il se tirera d'affaire ; je gage que ce sera par les journaux î II entrera dans une rédaction, n'importe laquelle , n'importe comment ; il proposera des -entreprises , il fera des marchés . il brocantera des « questions latérales, )> il apportera des nouvelles, il ira vendre à celui-ci les secrets de celui-là. Je le verrai en habit neuf, il me méprisera de nouveau.
P. S. (Deux ans après.) — C'est fait f c'est mieux que je n'avais prévu. L'ancien Ami des honnêtes gens s'est fourré dans les journaux ministériels ; il a une place, il est chevalier de la Légion d'honneur (i)i
(i) Aujourd'hui républicain de la veillé , et commissaire général de la République dans un département du Midi. fNote de la seconde édition.J
Aujourd'hui chef de section dans un ministère, catholique sincère , mais indépendant, officier de la Légion d'honneur. fNote de la troisième édition.J
Aujourd'hui... Mais on ne me croirait pas I CNote de la quatrième éditîon.j
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« Il semble à trois gredins... » Molière a confondu le gredin et le cuistre. C'est proprement le cuistre qu'on voit ciiez Philaminte et ailleurs, et qui aspire à régir l'Etat. Le gredin n'arrive ni à la cour ni au salon bourgeois ; il n'a jamais de linge ; ses livres, qu'il ne signe guère, n'obtiennent point la reliure en veau.
On a fort relevé la république des lettres, mais sans pouvoir l'épurer de cette vermine. On y prend des députés, des pairs, des ambassadeurs, des ministres ; il s'y trouve toujours des gredins. La plaie est inguérissable. Les régimes politiques n'y font rien ; la faveur y perd son temps, comme jadis la Bastille ; l'engeance gredine tient bon. Elle résistera invinciblement ; elle aura son taudis sordide, où, les coudes percés, l'onglée aux doigts, l'envie au cœur, pleine d'orgueil , elle vivra de bassesse et de calomnie.
Qu'on s'y prenne comme on voudra, qu'on soumette la presse à des lois russes , qu'on lui donne des libertés américaines , il y aura toujours quelque part dans la ville, au fond des caves ou sous la tuile des mansardes, vingt gredins , plus ou moins pourvus du don d'écrire, qui barbouilleront de la même encre et des flagorneries et des libelles à soulever le cœur.
Tel est le gredin.
Ne lui proposez pas un travail honnête , ce n'est pas
ainsi qu'il veut vivre ; ne lui donnez pas l'aumône, ce n'est pas ainsi qu"":! veut être secouru. Il ne prendra l'emploi que pour faire des dettes, il n'acceptera le bienfait que pour vous haïr davantage ; car, si vous pouvez l'obliger,' il vous hait déjà. Il aime mieux gueuser, souffrir la faim , le froid , endurer les avanies du boulanger et de la bouchère , et nourrir de rogatons les ventrées de sa concubine , que de vivre doucement d'une loyale industrie. Est-ce paresse? non : il passera la nuit à fatiguer sa plume scélérate. Est-ce mépris des biens de la terre? Non : cent convoitises le dévorent. Est-ce fierté? Non : la rhétorique des eunuques n'a rien imaginé qui surpasse en effronterie les adulations dont il accable TufFièrcs et Turcaret. Ce coquin est laborieux, sobre , stoïque , par dévouement à sa passion , qui est de faire du mal et de griffonner quelque chose de honteux Un écu, s'il n'est le prix d'une bassesse, lui semble mal gagné; le pain amer à sa bouche maudite est celui qu'il n'a pas ramassé dans la boue.
Au dire des naturalistes, la poule n'est nullement le modèle des mères, et ne couve ses œufs avec tant de sollicitude que pour se soulager d'une certaine démangeaison qui lui vient au temps de la ponte. Le gredin est incessamment tourmenté de cette démangeaison-là. Il en veut à la beauté, au rang, à- l'esprit, au courage, à la vertu, au talent, à la renommée, à la force, à l'honneur, à tout ce qu'il n'a pas et n'aura jamais; il en veut surtout à ceux qu'il loue, car lui, qui le louera ? Or, sa plume le soulage. S'il avait un poignard, peutêtre qu'il cesserait d'écrire, ou ce serait pour souiller la mémoire de ceux qu'il viendrait d'assassiner.
Il en veut à la gloire; notez qu'il ny aspire pas. L'espoir qui l'anime, le triomphe qu'il rêve, c'est de vous faire trembler, vous, honnête, ou riche, ou fort, devant lui gredin, qui vous a porté son encens et que vous avez payé ; c'est de vous faire trembler, et de vous amener à composition. Il vit sans scrupule de menu larronnage : tout ce qu'il tire par importunité, par emprunt, par dédicace, par promesse d'amendement, tout ce que l'on donne aux trous de son habit, aux larmes de sa femelle, à la maigreur affamée de ses bâtards, est estimé de lui prise légale et conquête légitime ; il ne s'en humilie ni n'en est fier ; mais son régal et sa gloire est de lever tribut, plume en main, sur quelque bourse que la compassion ne pourrait pas ouvrir. Ah! non-seulement on le paye, mais on le craint. Il a donc aussi sa force! il est donc aussi quelque chose dans le monde! il a une forteresse sur le grand chemin, où l'insolent favori du sort est tenu de compter avec lui ! Le brave-t-on , sa rage croît , et avec elle l'espérance de n'être pas bravé toujours. Bref, il faut qu'il écrive, et qu'en écrivant il outrage quelque chose, dûtil n'en pas ùrpv un sou, dût-il en crever. La haine, une haine basse et furieuse et qui se prend à tout, est son mode d'être; c'est son occupation, c'est sa maladie, c'est son plaisir. S'il voit unô fille de théâtre au bras d'un banquier, il rugit, pensant à sa gourgandine ; son vice en haillons s'emporte contre le vice doré. S'il voit : une femme pieuse à genoux dans une éghse, il éprouve un désir d'incendier l'église et d'insulter Dieu. Ce brasier de haine abjecte qu'il porte en lui se ravive à totit ce qu'il voit, et le ddvore. Je ne m'étonne pas
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qu'une sorte de verve immonde éclate parfois dans ces pages que n'illumine jamais le divin rayon de l'art. Tant de passion, tant d'orgueil, tant de douleurs (car il souffre, le misérable!), une rage si persévérante, le montent jusqu'à la frénésie : c'est là son inspiration. Mais sa frénésie le trahit à la fin. Vainement il entasse la calomnie et le blasphème ; la langue n'a pas assez de mots pour lui permettre d'épuiser l'abîme de ses rêves infâmes ; il succombe étouffé des horreurs qu'il ne peut vomir.
On raconte l'histoire d'une grande dame russe, brutalement exilée dans les lieux où l'on meurt, sur le soupçon d'avoir favorisé l'évasion d'un proscrit. Le journal ajoute que ces nobles Moscovites, vrais esclaves, ont reçu de leur czar, en manière de compensation, certains privilèges religieux, entre autres celui d'obtenir toujours l'absolution de tout pope auquel il peut leur plaire de se confesser. Si le pope, par aventure, trouvait les péchés trop gros, le repentir trop douteux, ou la gratification du pénitent trop mince; s'il refusait l'absolution, s'il l'ajournait seulement, le knout et la prison le ramèneraient au devoir.
Les journaux libéraux reproduisent l'histoire de la dame russe, mais ils suppriment ce dernier passage. Ils se sont rappelé les Parlements français, qui faisaient
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saisir le Saint Viatique dans les églises, et l'envoyaient, entre quatre estatiers, aux malades schismatiques. Ils trouvent du bon dans le système russe ; ils trouvent qu'une loi analogue à celle de l'absolution forcée nous manque.
Protestants, constitutionnels, démocrates, libres penseurs de toutes écoles, dès qu'il s'agit de la liberté catholique, tous, avec un accord merveilleux, deviennent les complaisants de l'absolutisme le plus abject. Le knout et l'exil leur apparaissent alors comme les vrais protecteurs, comme les vrais sauveurs de la liberté humaine. Qu'on les délivre d'abord, n'importe à quel prix, de tout ce qui pourrait mener au péril d'entendre jamais les peuples de la terre chanter en chœur le Credo!
Il y a toujours un certain nombre de journaux mal nourris, mal vivants, qui se tiennent, comme les voitures de place, à la disposition des partis nouveaux, c'est-à-dire de certaines coteries qui se forment dans les Chambres pour faire un pont entre deux opinions extrêmes. Ces partis ont la chance de posséder le pouvoir de la même façon à peu près que le chemin possède le passant ; mais c'est tout ce qu'il faut à des gens habiles pour se mettre à l'abri du besoin dans leurs vieux jours.
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Le premier soin de l'homme qui monte une telle entreprise, est de se procurer un journal. Il en trouve trois et quatre pour un, qui se disputent la pratique. On reconnaît vite celui qui l'a emporté. Les haridelles efflanquées qui piaffaient pour attirer le chaland prennent une allure grave et discrète; elles déposent les banderoles flamboyantes, le cocher ne tait plus retentir le fouet de l'austère vertu. Les stores sont baissés, on ne voit rien dans l'intérieur ; plus de doute, ce fiacre porte une combinaison! Sur quelque chemin qu'il se trouve,' à quelque porte qu'il tourne le dos, vers quelque point lointain qu'il se dirige en apparence, dites hardiment qu'il va au ministère. Cocher, chevaux, tout est content, tout triomphe, tout déjà hume le bon air de la haute écurie. Vous ne reconnaîtrez plus demain ce minable attelage. Monsieur le cocher sera fonctionnaire, messieurs les chevaux seront chevaliers de la Légion d'honneur; ils auront de l'avoine jusque dans leurs poches, et du foin jusque dans leurs bottes ; leur crottin fera pousser des légumes au budget.
Vous avez vu ce corps grêle, ce front bas et fuyant, ces yeux éteints, ce museau qui s'allonge outre mesure. Quelle pauvre mine! quel aspect de pied plat! Que fait-il? — Il écrit. — En vérité! Et de quoi vit-il? — De ses écritures. — Quoi ! sous ce front sans vie
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cache-t-il quelque .talent? — Son talent lui ressemble.
Et pourtant on l'estime avec quelque raison. Il y en a de plus intelligents et qui écrivent moins mal; mais celui-ci n'a point de vices. Il s'occupe sérieusement de ce qu'il fait, il lit, il regarde, il écoute, il rédige vaille que vaille un procès- verbal des idées d'autrui, et c'est un politique : il fait des additions, des soustractions, des règles de trois, et c'est un économiste. Oh ! oh! disent ses amis, Clopantin connaît la question des sucres, Clopantin est incorruptible, Clopantin... c'est un homme, Clopantin ! Fort de l'ascendant qu'il exerce, il est rogue, assuré de ses dires, n'écrit rien qu'il ne sente profond et admirable. Il parle de guerre, de paix, de commerce. Tantôt il tolère la dynastie, tantôt il la menace. C'est de lui que le maréchal Bugeaud apprend à battre les Arabes ; c'est lui qui pénètre les desseins les plus secrets du cabinet de Saint-James; lui qui dicte au Pape les réformes dont l'Eglise a besoin, et les changements que le dogme doit subir. Qu'on se hâte, il attend, il a trop attendu !
Je ne ris point, c'est de Clopantin que Je parle, et j'en parle sérieusement. Il est l'intime du ministère futur. Déjà il a assisté, présidé presque à la confection de mainte et mainte mesure gouvernementale. On le lit aux Tuileries. Il veut être député, conseiller d'État, et ce n'est point là que ses désirs s'arrêtent... et il ira plus loin.
Temps malheureux, qui fait légitime cette immense ambition d'un sot!
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Carcanaygue a figuré dans toutes les opinions, et pour toutes il s'est compromis. Je ne le canonise pas ; mais, moins méprisable que vingt confrères, on l'a toujours vu franchement du parti qu'il adoptait. C'est un gros corps plein de sensualité, et une grosse tête pleine de fougue gasconne. A travers ses passions de chair et d'idées, il voit, il suit une certaine lueur qui, par beaucoup de chemins fangeux, l'a cependant approché de la vérité. Ce condottiere , dans quelques mois , voudra peut-être défendre le Christianisme à moitié prix.
Je ne dis point qu'il ait le sens religieux., je ne le nie pas non plus. Je dis qu'à force de voir l'Église planer au-dessus de toutes choses, à force de trouver au fond de toutes les opinions si peu de vertu et si peu d'intelligence , il a fini par considérer le Christianisme comme la plus probe, la plus sage, et la plus intelligente des opinions. Mais il ne lui viendra pas dans l'esprit (du moins j'en ai peur) d'attribuer l'invention du Christianisme au bon Dieu : il en fera honneur à quelque pape, et se croira encore bien sensé.
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Un demi-romancier, quelque peu journaliste, ayant beaucoup médit du gouvernement, demanda, pour finir, une jolie place, qu'il se vit refuser. Et de fait, à prendre pareil gâteau, le pétitionnaire n'avait point assez de dents en la mâchoire. Il menaça de retourner à l'ennemi. On lui dit : Ne vous gênez donc pas ? Jamais homme ne fut plus indigné. Autant il avait naguère fulminé contre la corruption, autant il s'irritait qu'on ne le voulût point corrompre. Il entreprit de prouver que le gouvernement allait se perdre, et qu'ainsi s'était perdue par sa bêtise, au XVI« siècle, l'Eglise catholique, lorsqu'elle pouvait tout accommoder en donnant à Luther le chapeau de cardinal.
Il n'eut point pourtant le chapeau, je veux dire la place qu'il convoitait ; et, par miracle, le gouvernement s'est soutenu.
Sulpîce, à vingt-deux ans, rédigeait dans une ville de province, avec beaucoup d'innocence et d'ardeur, une petite feuille doctrinaire qui lui attirait toutes sortes
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d'injures, tant orales qu'imprimées, de la part des indépendants de l'endroit. Le journaliste radical lui promettait la croix d'honneur et l'accolade de Vidocq ; le ournaliste légitimiste lui reprochait son ministériaisme plat et la- bassesse de ses opinions soldées ; les eunes gens républicains regardaient de travers ce suppôt de la tyrannie, et ne retinrent décidément leur courage qu'après avoir eu quelque document de sa force au pistolet. Ceux mêmes qui lui reconnaissaient bon cœur, le plaignaient de se déshonorer au lâche métier de défendre le pouvoir ; un petit nombre seulement osaient l'excuser, en vue de la brillante fortune où il ne manquerait pas de parvenir : mais pour eux, bien que sages, aucune ambition jamais ne les ferait consentir à s'avancer par de tels moyens !
Dix ans après, le radical avait, depuis longtemps, les impressions de la préfecture, les annonces judiciaires et la croix d'honneur ; le légitimiste, veuf de sa pauvre feuille, était fonctionnaire, il avait la croix d'honneur, il fêtait pompeusement la saint Philippe et il criait vive le roi ! les petits républicains étaient, qui procureur du roi et des mieux requérants contre la liberté d'écrire; qui médecin des hôpitaux, et des mieux votants contre la liberté de parler ; qui conseillers de préfecture, et des mieux conseillants contre toute liberté quelconque ; qui principal de collège, et des mieux enseignants toute vilenie de servage. Croix à ce procureur, croix à ce médecin, croix à ce conseiller, croix d'officier au cuistre ! Enfin, jusqu'à un pauvre diable de joli homme, riche de la dot d'une femme qu'il trompait, lequel ayant mangé son bien et perdu ses
JOURNAUX ET JOURNALISTES. îSj
grâces, d'apôtre de la liberté est devenu bureaucrate je ne sais où, et qui pourtant, voulant aussi sa croix, par )e ne sais quelle complaisance, fourrant sa main dans je ne sais quel fumier, en est venu à son honneur et se fait présenter les armes.
Quant ù Sulpice , ayant dû s'avouer qu'il existe un Dieu créateur du ciel et de la terre, et une Eglise hors de laquelle il n'est point de salut, Sulpice, en plein ministère doctrinaire, était sous le verrou et il avait payé l'amende pour avoir dit, à propos de la condamnation politique d'un prêtre, que la justice humaine peut parfois se tromper.
M. DE MoxTALEMBFRT, à lu trlbuTie. — « ... Ainsi faisait Pilate, ainsi font les hommes d'Etat ses successeurs. »
Un rédacteur en chef, dans la loge des journalistes, à ses confrères. — « Comment a-t-il dit?... Pilate?...
— Oui, Pilate.
— Qu'est-ce que c'était que ce ministre-là, Pilate?
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Vipérin n'a point peur de pardonner jamais à ses ennemis ; mais il a peur , vu leur multitude , dé les oublier. Il tient un registre où il écrit sa dette, il attend l'occasion de s'acquitter, et dix ans après, pour un coup de sifflet, il rend un coup de poignard.
On prétend qu'il n'y a point de grand homme pour son valet de chambre. X..., rédacteur de la feuille ministérielle et confident des ministres, corrige le proverbe. Il dit : Point d'homme d'Etat pour son journaliste.