H. DE CUPIDON ET SON HISTORIOGRAPHE
«... Il brille à la cour, au Louvre , dans les salons, « dans les boudoirs... La fortune et l'amour semblent
JOURNAUX ET JOURNALISTES. I Sg
« le favoriser de concert. Il est chambellan d'une prince cesse. Il voyage , il combat , il aime en Autriche , en « Portugal. Où n'a-t-il pas paru et vaincu? » Vous entendez un aimable fol , à gros ventre , en cheveux gris- Dans les journaux ministériels , il célèbre les défuntes beautés de mademoiselle Colombe et de la petite Maillard , qui florissaient à l'Opéra vers l'époque où l'on prit la Bastille ; dans le monde , il préside le comité d'examen des jeunes personnes qui se destinent à l'enseignement.
Je l'avais averti ! Sur un faîte d'années qui lui' permet d'entrevoir le sépulcre, je l'avais averti que d'autres pensées lui siéraient mieux. Il parut plus sage. Durant quelques mois , ses feuilletons , dissimulant leur bedaine anacréontique, ne furent qu'insipides. Il y gagnait , mais nature l'emporte. Voici qu'il repeint ses bosquets idaliens ; de ce souffle que l'asthme coupe, au son de la flûte de Pan, il reconvoque les satyres du Directoire , les vieux petits cupidons du Consulat, les Adonis de l'Empire ; je vois valser madame TaUien vêtue de gaze, M. Garât nous peint son amoureux tourment, Colombe et Maillard vont reparaître... Doucement, vieillard.'
Colombe n'était pas belle et Maillard était répugnante dans le reliquaire où leur ami nous les montrait. Il nous apporte aujourd'hui quelque chose de pire. Cet ancien s'applique à revernir la gloire galante d'un autre ancien, d'un de ces charmants mauvais sujets de l'an X qui, partout où ils ont voyagé, selon les pays ont changé; quiont été romanesques avec les Anglaises, sémillants avec les Françaises ; qui ont triom-
l60 LIVRE II.
phé partout, à Cythère comme à la bataille, et qui finalement, sans avoir produit œuvre d'hommes, sont morts en faux toupet. Beau motif à gâter le papier blanc! Aimable spectacle que l'écrivain et son illustre nous donnent là ! L'un, qui n"a plus de cheveux, rafistole l'autre, qui n'a plus de chair, et nous dit pieusement que ce fut un héros d'amour!
« Les femmes remarquaient sa Jeunesse, la beauté « de ses traits, la grâce de son maintien, le charme « d'une conversation fort satirique, à moins qu'elle « ne fût tendre; mais alors elle avait encore plus de « charme. Bientôt la variété de ses occupations et de « ses loisirs le multiplie pour ainsi dire en tous lieux. Il « brille sur les champs de bataille, à la cour, au Lou- « vre, dans les salons, dans les boudoirs. On s'arrête « devant ses tableaux, on s'attendrit en lisant ses nou- « velles,. on chante avec émotion ses romances : que « d'homnies célèbres dans un homme aimable! La « puissance, la fortune et l'amour semblent le favoriser « de concert. Il est chambellan d'une princesse, et parce vient, si je ne fais faute, au rang de lieutenant-colo- « nel. Il voyage, il combat, il aime en Autriche, en (c Portugal. Où n'a-t-il pas paru et vaincu? »
Où n'a-t-il pas vaincu? Je saurais bien répondre, si 1 je voulais ne pas comprendre le sourire délicat du biographe! Car ce vainqueur qui parvint dans l'armée jusqu'au rang vertigineux de lieutenant-colonel, et dans les fonctions publiques jusqu'à la dignité de chambellan d'une princesse — de l'Empire, — demeura sur ce faîte. En littérature, en art, en poésie, son mérite n'atteignit pas les grades équivalents. Connaissez-vous les
JOURNAUX ET JOURNALISTES. l6l
tableaux, les vers, les pensées de l'Auteur de Charles Barimore? C'est de ce Michel-Ange qu'il s'agit. Et Charles Barimore, le connaissez-vous ? — Pas davantage ! — C'est pourtant un chef-d'œuvre ; mais il faut le chanter sur la guitare : « Charles Barimore plaît, « intéresse, émeut; l'auteur l'a fait à son image. Cet « admirateur de l'Italie, cet adorateur de la beauté, ce « nageur intrépide, bravant les flots qu'il traverse et « l'orage qui gronde pour revoir un instant son ami ; (c cet homme qui monte à cheval , danse ou fait des « armes avec autant d'adresse que de grâce, c'est lui, « l'on n'en saurait douter. Mais Barimore n'a qu'un (( amour... Est-ce encore l'auteur? Que de nomsprou- (( veraient le contraire! La constance! seul bonheur « peut-être qu'il ne connut jamais ! » Cette réserve n'est point un blâme. On sait qu'il n'y a point de charmant vaurien sans inconstance. Voltiger de belle en belle est une des lois de la profession. Ainsi faisait ce triomphant Auteur de Charles Barimore ; le biographe nous l'apprend d'un certain air où l'indulgence ne manque pas : « Un désir inquiet, une fantaisie voya- « geuse, l'entraînaient de pays en pays, de belle en belle. » Vous voyez bien ! « Après des filles de pêcheurs, « que sais-je? des duchesses; après l'Italie, la Sicile; « après la Grèce, la Syrie; après les tableaux, des nou- « velles, des vers, des romances ou bien des pensées. » Oui ! et encore après , une momie , puis le dernier zéphyr qui caresse les perruques blondes des vieux céladons : je veux dire le sifflet.
Le chambellan colonel de l'Empire finit en effet par être sifflé jusque sur le théâtre de sa seule gloire incon-
l62 LIVRE II.
testée, jusque dans les boudoirs. Le biographe se hasarde à dire que peut-être il a poussé trop loin sa carrière, en vers, en peinture, en amour. Pourquoi donc alors le retirez-vous du cercueil ? Il y était bien. Mourir, c'était au moins une chose sérieuse qu'il avait faite là. Mais n'accusons pas la maladresse du biographe : il a ses petites raisons. En lui-même, il se juge un autre Charles Barimore. Il n'y a manqué que la forme , l'esprit, l'épaulette, la princesse, la natation, la guitare, les pinceaux, l'inconstance, le bric-à-brac extérieur, le peu de chose qui sépare Frontin de Damis , celui qui porte les billets doux de celui qui les reçoit, celui qui regarde dîner de celui qui mange. L'article est chargé d'un sentiment d'homme incompris qui l'infecte d'une mélancolie particulière. Notre président de comité d'instruction pour les jeunes filles était né homme à bonnes fortunes , chambellan de princesse , lieutenant-colonel es boudoirs et beaux-arts; le sort injuste l'a laissé simple tourlourou. Voici un petit passage où perce cette croyance. L'auteur de Charles Barimore a chiffonné des pensées! le biographe les trouve fort jolies, fort piquantes. En voici une :
« J'ai peut-être joui .plus que personne de l'éclat du « soleil venant révéler au monde sa céleste origine. « Je suis resté en extase devant nos grandes montagnes a couronnées de neiges. J'ai admiré la tempête agitant « la mer et lançant l'écume jusqu'aux plus hauts pro- « montoires; mais la merveille de l'univers qui m'a le (( plus charmé, c'est le beau visage d'une jeune femme ; « voilà pour moi le chef-d'œuvre de la création , et j'ai « tâché de ne me prosterner jamais que devant les pieds
JOURNAUX ET JOURNAUSTES. l63
« les plus roses et les plus petits, dès qu'ils chargeaient <c les yeux les plus grands et les plus doux de me le pera mettre. »
Le biographe assure que ceci est galamment tourné. Il ajoute que tous les cœurs de l'Empire devaient éprouver un long tressaillement ; entin, il fait cette remarque , infiniment précieuse et caractéristique : « L'auteur cependant n'a point là de fantaisies, d'ad- « mirations fort étranges. Sans être poëte , romancier, « voyageur, peintre, penseur, ni même homme de cour,
« ON PARTAGE ASSEZ VOLONTIERS SON GOUT...» On? M. IC
président ! Ceci est un peu général, et quand on ne peut pas se taire, on ne devrait au moins parler que pour soi. Q\i'on ne se prosterne volontiers que devant les pieds les plus roses et les plus petits , quand on est parvenu aux fonctions universitaires, quand on écrit dans les feuilles gouvernementales, quand on a le cœur trop engourdi. Je jarret trop usé, le ventre trop lourd, pour se relever de la terre où l'on a, quarante années durant, ramassé les pompons fanés de la petite Maillard , je le conçois très-bien ! Mais je trouve par trop audacieux qu'on l'avoue, et par trop plaisant qu'on le généralise, comme s'il n'existait pas sur la terre d'autres hommes et d'autres autels.
De rechef, j'invite le biographe à replier bagage. Si les éditeurs viennent le prier de jeter ses fleurs en mosaïque sur quelque autre illustration de Cythère, mâle ou femelle, amenée à l'état de maturité où nous souhaite M. Gannal, qu'il décline la commission; M. Gannal suffit. Supprimons ces embaumements littéraires qui entretiennent la peste.
lÔA uvnr. H.
Brûlart, riche de deux chemises et de quinze francs, tombe à Paris de sa lointaine province, portant une recommandation de son sous-préfet, qui l'avait jugé bon pour travailler dans les journaux ministériels. On reconduit. Trois semaines après, il écrit d'un hôpital, qu'il n'a plus ses illusions, ni ses quinze francs , ni ses deux chemises. Il demande qu'on ne le laisse point mourir. Sa lettre tombe aux mains d'un honnête homme qui ne voit point d'inconvénient à lui sauver la vie. Cet homme donc lui envoie de l'argent, et lui fait quitter l'hôpital, chose essentielle à qui veut guérir. Il guérit, et vient remercier son bienfaiteur. Point de semelles aux bottes , point de fond au chapeau , et cette redingote boutonnée jusqu'aux lèvres, qui proclame si clair que la chemise n'est plus. « Prenez courage, lui dit le bienfaiteur, on tâchera de vous placer. Où demeurez-vous ? — Hélas ! répond Brûlart, je ne demeure nulle part. — Voici, reprend l'autre, de quoi payer une chambre et du pain. Mais la première chose nécessaire pour trouver une place , c'est d'avoir des habits. — Je le sais, soupire Brûlart ; mais je ne sais où trouver des habits. — Mon tailleur vous en fera , continue le bienfaiteur , touché de tant de misère. Si vous avez une place, vous payerez; si vous n'en avez point,
JOURNAUX ET JOURNALISTES. lO?
j'acquitterai le compte. Venez dans quelques jours me dire où vous demeurez. » ^
Il reparaît , habillé de neuf. Non-seulement le tailleur, mais le bottier, mais le chapelier ont fait merveille. Le gilet entr'ouvert laisse même voir une chemise ; la jeunesse et la santé refleurissent sur ce visage où le sourire est revenu. Le bienfaiteur se complaît à regarder son ouvrage. « Faites, dit-il, un article politique, et apportez-le moi demain. » L'article pouvait passer. « Eh bien ! dit le bienfaiteur avec la joie qu'il devait ressentir, vous avez, dans telle ville, une rédaction de 3,600 francs par an. » Brùlart croit rêver. « J'étais à l'hôpital , j'allais mourir , et je suis hors de l'hôpital , et jai des habits neufs, et je vais gagner 3, 600 francs par an , moi qui n'aurais jamais espéré de me faire 1,200 livres! Homme généreux, modèle des bienfaiteurs, je n'oublierai pas... Le bienfaiteur ne manquait point d'expérience. Il lui dit de se souvenir qu'il devait ou 4 ou 5oo francs. — Ah ! monsieur, avant deux mois... — Non ; ne vous gênez point, prenez du temps ; acquittez-vous par petites sommes. — Cher monsieur, je n'attendrai point; je veux... — Vous succédez à un écrivain qu'il a fallu éloigner à cause de sa mauvaise conduite. Faites- vous estimer, vous vous créerez un avenir. »
Remercîments, promesses, serments, larmes. Il part.
Six mois, un an se passent ; le tailleur n'a point de nouvelles. Le bienfaiteur écrit un mot : point de réponse. c( Allons, dit-il, je connais l'homme! » Il paye le tailleur et n'y pense plus. Brûlart cependant monte en grade ; ses gages s'élèvent à 5, 000 francs. Point de
l66 LIVRE II,
nouvelles au tailleur, mais des dettes qui moisissent ici, des dettes qui grossissent là. Il y en a pour 3,ooo francs, pour 6,000 francs, pour 7,000 francs. Les patrons sont informés ; ils écrivent au galant. Il répond : « Payez mes dettes. » On lui fait entendre qu'il n'est pas encore du nombre de ces drôles nécessaires dont l'Etat console les créanciers : « Je passerai à l'opposition. — Passez à l'opposition, m
Il y passe.
Au fond d'une province, l'héritier d'une belle fortune et d'un vilain nom, ne pouvant se faire estimer, visait à se rendre important, et comptait sur ses 200,000 livres de rente pour devenir chef du parti des Amis de l'égalité. Dans ce but, il voulait fonder un journal ; tout était prêt ; il n'y manquait que le rédacteur. Brûlart, qui battait le pavé et hantait les estaminets libres, eut vent de l'entreprise. Il se présente, on l'agrée. De cet encensoir où tant de parfums ont brûlé en l'honneur du trône, il se fait une massue pour écraser le tyran.
Il y avait alors en France un fonctionnaire qui se disait : « Voilà un Brûlart de qui je n'ai rien à craindre, et qui se trouvera bien embarrassé ! » C'était le préfet du département où Brûlart venait ranimer l'énergie des" convictions répubhcaines ; et ce préfet n'était autre que l'homme qui avait tiré Brûlart de l'hôpital, qui ensuite avait logé Brûlart, puis habillé Brûlart, puis pourvu Brûlart de son emploi, puis finalement payé le tailleur de Brûlart. 1 1 ne comptait point sur la reconnaissance de Brûlart, oh non! mais il pensait que Brûlart ne l'injurierait point. Son erreur fut courte, elle linit
dès que Brûlart eut publié son premier numéro. M. le Préfet s'y trouvait à son tour habillé d'importance : a Je le connais, s'écriait Brûlart, je le connais, ce préfet, ce digne agent d'un pouvoir suborneur! Il a corrompu ma jeunesse, et je lui dois d'avoir passé trois ans dans les rangs du parti misérable dont il est le plus détestable avorton. Son crime se tourne aujourd'hui contre lui-même. Je saurai faire profiter de cette expérience funeste la cause sainte que j'ai embrassée. Accepte, ô liberté ! ce premier gage de mon éternel repentir I »
En ce temps de liberté, où tout le monde peut parler, où tout le monde peut écrire, où les facilités de l'anonyme protègent les faiblesses de position et les faiblesses de cœur, nous imaginons qu'il est facile de savoir la vérité. Mais, pour protéger ses excès où ses fautes d'un voile trop souvent impénétrable, le pouvoir a des moyens plus sûrs que la force et que la tyrannie : c'est la bassesse de ceux qu'il opprime, c'est cette lâcheté dame et de conscience qui fait que chacun redoute de s'exposer à de tardives vengeances. On ne veut pas compromettre ce petit intérêt particulier qui a besoin de tout le monde ; on ne veut pas se fermer les portes basses ou élevées de la faveur, sous lesquelles il faut passer et repasser souvent pour obtenir quoi que ce soit. Celui qui tient une vérité dans la main a peur qu'elle ne le brûle
l68 LIVRE II.
en éclairant les autres. Il aime bien mieux la vendre, même pour une espérance, que de la promener parmi des ténèbres où elle pourrait sauver, où elle devrait punir. Quelque bruit s'élève pourtant, qu'il y a une vérité quelque part. Mais d'où vient ce bruit? Une voix déjà incertaine a murmuré dans un journal ; le public n'y fait pas attention, ou parce que les journaux s'occupent de trop de choses, ou parce que les journaux sont à bon droit méprisés. Que si pourtant l'on cherche, celui qui tout à l'heure criait a peur maintenant, ou il est plein. On ne le trouve plus. Il s'est dit: Je vais me nuire ! On lui a dit peut-être : Que veux-tu? Prends, et tais-toi. Et puis enfin tout serait connu, mille voix accusatrices s'élèveraient : qui saura, qui voudra, qui osera punir ? Croyez-vous qu';l soit si facile de changer de place un maréchal de France i Croyez-vous qu'un préfet manque de bons soutiens, un général de bons camarades ? que le prévaricateur même et le lâche soient sans amis? Leurs amis sont partout, dans les Chambres, dans les Bureaux. Il faut croire que nous sommes bien vertueux, ou que cette lâcheté est bien générale. Qui a-t-on puni ? Ceux-là seulement que tout le monde a pris la main dans le sac, à la face du jour.
Voici que Virereau commence à reluire dans le feuilleton. Il a premièrement ess^iyé de rimer du mélancoli-
que ; mais son volume, approuvé de Lamartine, s'est obstiné chez le libraire et n'a pu partir qu'en cornets. Vipereau s'avoua tout de suite qu'il n'obtiendrait rien de la muse, se désaffubla des pleureuses et se mit au roman immoral, faisant état de scandaliser le petit monde; cela le poussa jusque sur les quais. Une fois introduit dans la confrérie du parapet, Vipereau se reconnut le génie de la critique. On lui donna un feuilleton et trois sous pour deux lignes, moyennant quoi il se fit fort d'écharper toutes choses et toutes gens.
Un soir, lorsqu'il inaugurait ses massacres, je le rencontrai près des barrières. Je l'avais toujours regardé comme un franc animal, n'y ayant rien en sa personne ou en son esprit qui ne me déplût très-fort. Il m'en offrait autant. Nous nous embrassâmes, et un certain dessein qu'on va connaître me le fit saluer de son nom de librairie ; car Vipereau faisant rire sur la couverture de ses romans bj^roniens dédiés à des marquises, il est devenu Vipereau de Belmont, puis V. de Belmont, puis De Belmont tout uniment. Avec cela, une barbe en pointe et des cartes de visite timbrées d'un plumage de baron, il fait encore figure, pour peu qu'il ait des bottes. Le bruit court que son père vend des tripes en Auvergne. C'est une méchanceté. Son père ne vend plus de tripes ; il escompte du petit papier.
Après que la fureur de nos embrassements se fut un peu calmée : — Sire de Belmont, lui dis-je, qui t'amène en ce faubourg? — Je viens, répondit-il, faire une étude populaire pour un roman que j'ai en tête , et qui sera fort impudique. J'aurai plaisir d'entendre hurler les dévots. — Jusqu'à présent, remarquai-je, ils ne
t'ont guère donné cette satisfaction- là. — Bah ! repritil, les sacristains m'accablent de lettres anonymes. Leur fureur est sans exemple ; mais je veux qu'ils m'excommunient. — Eh bien, continuai-je, avant qu'on te retire l'eau et le feu, et que le bonheur de te fréquenter me soit ravi, viens dîner avec moi. Tu me conteras ton roman ; Je te dirai ce que les dévots en pourront p enser ; tu sais que Je suis un peu dévot. — Toi ! s'écriat-il, toi le meilleur cœur et le plus sincère esprit du monde, toi dévot... Allons donc ! on te l'a fait croire.
Autrefois ce gentilhomme de lettres, malgré le fiel qui submerge son âme, ne se pouvait défendre d'un premier mouvement de sympathie pour ceux qui l'invitaient ù dîner, fussent-ils auteurs. -C'était même le moyen de lui faire vanter un livre; d'où nous disions, lorsqu'il louait, que c'était son style de cure-dent. Toutefois, en ce temps-là, il aimait mieux dîner avec ceux qui n'écrivaient point ; il était loin encore de l'impudence consommée des aristarques qui se mettent aux crocs d'un pauvre diable, et après le déchirent. Il y a une perfection en cet art comme en tout autre , à quoi personne n'atteint du premier coup.
Nous nous installâmes dans un café de son choix, où je crus ni'apercevoir qu'on le recevait bien. Une rougeaude assez ravagée, en cheveux pendants, qui siégeait au comptoir, me parut lui couler des regards élégiaques. — Es-tu connu ici? lui dis-jé. — Ces braves gens , reprit-il , savent que Je fais des livres et ne sont pas insensibles à l'honneur de me voir chez eux. Le peuple a plus de culture qu'on ne le croirait.
Je lui laissai ordonner le dîner, commandant seule- \
ment à l'hôte d'ouvrir les trésors de sa cave. M. de Belmont avait le vin sincère. Je choisis les cachets qui pouvaient le mieux déverrouiller sa conscience. Dès la tierce bouteille, elle commençait de gazouiller librement.
— Ami Vipereau , lui dis-je, tu as bien maltraité ce pauvre Albéric dans ton dernier feuilleton. Son livre est-il si mauvais ?
— Je l'ai ménagé, répondit le critique. Ahl si je n'avais pas craint de le désespérer, si surtout je n'avais redouté d'affliger quelques-uns de ses amis , comme toi, qui sont aussi les miens, je l'aurais détruit absolument. Pas d'imagination , pas d'esprit , pas de style, C'est un garçon qui ne fera rien.
— J'en augure mieux, continuai-je ; mais dans tous les cas tu pouvais être plus indulgent.
— Je ne le suis, reprit-il, que trop ; car enfin, la critique est un sacerdoce. Je dois la vérité à ceux qui attendent mon jugement pour acheter le livre ; je la dois aux propriétaires du journal, qui me payent pour que j'éclaire leurs abonnés ; je la dois aux lettres, au bon goût, au bon sens ; je la dois aux écrivains d'un mérite réel qui seraient frustrés de leur part de gloire, si cette gloire tombait à tant de grimauds qui jamais ne devraient se permettre d'écrire.
— Ah çà, m'écriai-je en versant à boire. Vipereau de Belmont , que me contes-tu là ? Tu parles comme un marguillier. Est-ce que tu fais profession de vertu ? Si tels sont tes sentiments, ton roman immoral sera approuvé par l'Archevêque ; et tu avaleras le prix Montyon. Comment ? tu exerces ton métier de critique en
conscience, toi ? tu veux me couler cela ? Tu tiens donc à mon estime ? Je te croyais plus fort !...
On apporta le vin de Champagne frappé. Il but et se mit à sourire.
— La. blague, me dit-il, est la reine du monde, mais elle devrait être bannie de toute table où deux hommes sont assis en face de trois bouteilles vides. Je la bannis... Tu vas frémir, jeune innocent, qui oses évoquer l'âme de Belmont ! ainsi, tu prétends savoir pourquoi j'ai abîmé ton flasque Albéric ?
— J'en serais curieux. J'aimerais à connaître jusqu'à quel point, vous autres, fiers milans, vous triom^phez des scrupules qui nous asservissent, nous pauvres pigeons.
— Eh bien, mon ami, j'ai abîmé Albéric, et je l'abîmerai encore parce que je le hais : c'est la première raison ; et la seconde raison, qui vaut la première, c'est que le critique qui loue n'est jamais admiré.
— Je comprends la seconde raison, point la première. Que t'a fait Albéric ?
— Il est jeune , il est beau , il a du succès ; je n'en
exige pas tant pour haïr. Son livre J'en ai fait un
sur le même sujet qui n'a point pris. Il est édité par un libraire qui m'a refusé deux volumes. En outre, Albéric est reçu, attiré, fêté parmi le meilleur monde, et je reste dans la crotte... Je le hais, lui, son livre, son libraire. Je hais tout ; la haine est le fond de mon génie ; je serai quelque chose par la haine. Toi-même qui me verses à boire, j'ai de la pente à te haïr. Tu écriras un jour : si tu réussis, tu verras comme je t'arrangerai. . A ta santé, victime !
JOURNAUX ET JOURNALISTES. iy5
— A ta santé, Vipereau... Ce qui m'étonne, cher enfant, c'est qu'avec de pareils sentiments tu parviennes encore à faire quelques pages passables. Tes feuilletons valent mieux que tes romans, incomparablement mieux que tes vers.
— Mes vers étaient stupides. Pour le roman, je cherche ma veine. Critique, je le suis de vocation. Mais si tu savais la peine que j'y prends ! On croit que je ne travaille pas et qu'il me suffit de ce feu de haine qui jette encore trop d'éclat. Oh que non ! je saurai discipliner ma passion pour l'envenimer davantage. Je lis à la loupe, je note les moindres fautes de détail, je fouille les bibliothèques, j'ajoute, je rature, je refais. J'ai une allégresse à ces sortes de besognes, un entrain qui me rend patient et qui est invincible. Je me sens de la verve, il me vient des inspirations. Ah! il faut qu'une page soit bonne, pour que je n'y trouve pas vingt choses à reprendre. Je trouve ce qui choquera le goût des badauds ; je connais les plaisanteries qui rendent grotesque ce qui est touchant et sublime ; je possède l'art de mentir effrontément sans qu'on puisse m'accuser de trahir la vérité. Je sais citer? j'incrimine mieux qu'un procureur général; et je défie l'écrivain le plus habile de réfuter les fautes que je lui prête, à moins d'y employer un volume, que personne ne lira.
— Trouves-tu cela bien honnête. Vipereau de Belmont?
— Quelle bêtise! J'ai reçu un bec d'acier et des ongles de fer, je trouve très-honnête de m'en servir, attendu que je crèverais de faim si je ne m'en servais pas. Je trouverai très-honnête de me faire douze ou quinze mille
francs de revenu en me rendant illustre et redoutable.
— Et tu es content?
Il but et continua, non sans quelque sauvage accent de tristesse :
— Je suis content; pas autant que je le serai plus tard, mais autant que peut l'être un homme encore peu connu et mal payé. Je hais : j'aime à me venger. Quand je me vengerai mieux, je goûterai des joies plus pleines.
— Mais de quoi donc te veux-tu venger ?
— Voici. Quiconque a reçu du hasard un avantage que je n ai pas, celui-là m'outrage, il est mon ennemi. Gare à lui s'il fait un livre! Quand je déchire le livre, il me semble que je roue l'auteur. Je le punis d'avoir plus d'esprit, plus de rang, plus de succès que je n'en ai. Je lui fais expier le sourire des comtesses, les caresses de la fortune, le parfum des louanges; et, s'il n'a rien de tout cela, du moins faut-il qu'il paie le bonheur de n'être point jaloux, de posséder sa pensée et d'en être le maître, comme d'autres sont maîtres de tant d'autres trésors. Pourquoi sont-ils gentilshommes et moi roturier ? Pourquoi sont-ils nés d'honnêtes gens, quand je. suis né d'un Auvergnat qui laissera tout à sa cuisinière? Pourquoi n'ai-je point d'avenir, point de triomphe, point d'amis, et souvent point de chemise ?
— Mais à quinze mille francs, alors on te craindra, tu auras des flatteurs et du linge, et tu ne haïras plus?
Il posa la main sur son cœur. — Ce trésor, dit-il, est inépuisable. Et si, comme vous le prétendez, l'âme est immortelle^ je haïrai immortellement,
JOURNAUX ET JOURNALISTES. IjS
— Prends garde, malheureux, mecriai-je, prends garde! tu pourrais dire plus vrai que tu ne le penses.
— Flanque-moi la paix, mon cher petit, reprit Vipereau , avec toute la majesté d'un libre penseur ivre. Je n'imagine pas qu'on puisse exister d'une manière quelconque sans haïr, et beaucoup î Je définis le néant la privation de la haine. Voilà mon idée. Après cela , oui, je l'avoue, cette joie, ce soleil de la haine a ses éclipses. Mon fiel et mon encre jamais ne me donneront ce que je veux. Tu comprends bien que je ne suis pas assez béte pour ignorer ce qui me manque. Il y en a, dans Impartie, qui sont contents de leur petite vésicule; lorsqu'ils ont éreinté un homme, ils le croient éreinté. Vois P. comme il sourit pour avoir mordillé Montalembert. Il pense que Montalembert n'en reviendra jaj mais. Je n'ai point ces illusions puériles. Hélas? mes
morts reviennent, on lit encore les oeuvres que j'ai vilipendées. Néanmoins je les écraserais que je n'en serais pas notablement plus heureux. Sans doute , il y aurait plaisir d'abaisser, de ruiner les meilleurs, d'être craint partout, de voir tout ramper , et ceux qui sont au faîte se demander avec angoisse si je ne les ferai pas descendre. Mais je ne serais toujours qu'un critique , c'est-àdire un esprit de second rang ; et, si ma critique devait vivre, elle vivrait tenant dans ses bras ceux qu'elle immole , les offrant aux jugements suprêmes de la postérité, qui pourrait casser le mien. Qu'est-ce que c'est qu'un critique ? Un cadre autour d'un tableau !
— Eh bien, mon cher, m'écriai-je, involontairement attendri des souffrances intérieures que ce malheureux me laissait voir, au lieu de haïr, que n'essaies-tu d'ai-
mer ? On vit plus doucement et plus longtemps par l'amour que par la haine. Au lieu de prodiguer de malveillantes critiques, efforce-toi de donner d'utiles conseils. Sans cesser d'être juste et même sévère , sois bon...
Il ne me laissa pas continuer. — Tu veux me convertir, dit-il ; c'est comme si tu me conseillais de boire de l'eau , parce que tout à l'heure ce bon vin me fera trébucher. Sache qu'à la platitude de l'eau je préfère les nausées de l'ivresse...
Partant de là, il me fit une théorie de la vie qui serait sans utilité pour le lecteur, et dont le style d'ailleurs, qui en était le principal mérite , ne saurait être conservé. Je savais ce que je voulais savoir ; je hissai mon homme dans un fiacre, et je le fis ramener à son taudis, où il commence à recevoir les visites de la gloire.
Depuis i83o (i), partout où l'on a vu le parti républicain un peu fortement organisé, c'est-à-dire suffisam-
(i) Cet article a été publié dans l'Univers, au mois de novembre 1845. On s'occupait ajors beaucoup de la mort du saint et illustre paysan de Lucerne, Joseph Leu, assassiné à l'instigation des chefs des Corps-Francs. La presse républicaine, assistée d'une partie de la presse de l'Opposition, soutenait, contre toute évidence, que Leu s'était suicide. Il fallut défendre l'honneur de ce martyr. Parmi les pages que j'eus l'ocasion d'écrire à ce sujet, j'en choisis une : elle est nécessaire au tableau très-incomplet que je trace ici des journaux et des journalistes.
ment pourvu de clubs , d'orateurs et d'écrivains, il est arrivé une chose dont lès journaux de ce parti n'ont jamais manqué de s'étonner, mais qui n'a jamais beaucoup étonné qu'eux. Des gens qui partageaient leurs opinions sans les corriger par la morale austère de leurs principes, ont plus ou moins assassiné les chefs du parti contraire. Nous avons vu , rien qu'en France , l'assassin anonyme du Pont-Royal, puis Fieschi , Pépin et Morey, puis Alibaud, puis Darmès, puis Meunier, puis Quénisset. Nous en oublions quelques-uns peut-être, mais cela fait toujours huit en moins de dix années. A chaque fois, la presse républicaine a manifesté une surprise et une incrédulité profondes. Il lui semblait tout à fait invraisemblable que l'on eût tiré sur le roi , du moment qu'on l'avait manqué. Le coup venait, disaitelle invariablement, de la police, qui ne savait comment chauffer l'ouverture des Chambres, et qui seule pouvait tirer si mal . Quand on lui avait prouvé que l'assassin n'appartenait point à la police, alors elle démontrait qu'il n'était pas républicain. Etait-il légitimiste ? Non. Philippiste? Non. Jésuite? Non. Q'était-il donc? Tout ce que l'on voudra , mais point républicain. Cependant il fréquentait les clubs? C'était par désœuvrement! Il lisait' les écrits démagogiques? C'est qu'il aimait le beau style! Il vivait dans l'oisiveté? Parce qu'il chérissait l'indépendance! Et | dans la débauche? Il attendait un temps meilleur !
On demandait ingénument s'il n'y avait que la politique qui pût faire assassiner un roi, et s'il était impossible que Darmès ou tout autre, en tirant sur Louis- Philippe, eût cédé à quelque raison personnelle ou
lj% LIVRE II.
purement philosophique. Cela posé, on traitait l'homme avec plus ou moins d'égards, selon l'attitude qu'il montrait aux débats. On revenait à plaisanter l'assassiné et les juges, on admirait la fermeté du coupable, on faisait ressortir ses dits héroïques. L'échafaud de Morey fut comparé au Golgotha, et sa tombe ornée de fleurs ; la mémoire d'Ali baud est restée en vénération. Cherchez une feuille républicaine où ces deux héros, Alibaud et Morey, soient nommés sans respect. Le Constitutionnel n'est que dynastique, et, lorsqu'il parle d'eux, il n'oublie pas de lever son chapeau. Quant au Siècle^ qui est presque du centre, il croit pieusement qu'Alibaud et Morey n'ont Jamais existé.
De ces événements et de cette attitude des journaux républicains, imitée autant que possible par les journaux dynastiques, il est résulté une conviction publique et profonde qui, aussitôt que la mort violente de Joseph Leu a été connue, l'a signalée comme un coup du parti radical. Rien cependant ne prouvait positivement contre ce parti ; il n'y avait que des indices ; c'était un effet de sa réputation. Ce qu'on apprit ensuite ne démentit pas ce premier instinct ; la manière dont le parti radical se défendit leva tous les doutes. Il n'est pas adroit. Il l'est si peu, que l'on croirait qu'il n'ose pas l'être. Point d'indignation devant le crime, point de recherches pour découvrir l'assassin. A quoi bon chercher, puisque l'on ne trouverait pas ; puisqu'il n'y a pas d'autre assassin que l'assassiné lui-même ; puisque, en un mot, Leu s'est suicidé ?
Quoi ! Leu s'est suicidé ? Oui, dans son lit, à côté de sa femme et de son enfant, qui ont fait disparaître
JOURNAUX ET JOURNAUSTES. I 79
J' arme. Cela est très-croyable, ajoute le Constitutionnel, car les journaux des Corps-Francs, qui sont incapables de mentir, nous l'affirment. — D'autant plus, reprend le National, que ce Leu était un dévot, un esprit faible ; il se troublait du sang versé dans les dernières affaires, et il avait des remords. — Pour moi, conclut le Siècle, ce qui entraîne ma conviction, c'est que l'on accorde à Leu quelques qualités ; or le suicide n'est pas incompatible avec une certaine grandeur d'àme : Caton s'est tué.
Sur ces entrefaites a paru le rapport de la commission d'enquête, constatant la découverte et les aveux de l'assassin. Ce rapport a été publié. Les journaux républicains et leurs suivants dynastiques vont-ils se rendre? Tout au contraire , ils n'en reviennent que plus fort à l'hypothèse du suicide. Elle est en effet fort commode ; elle a en outre , malgré la bonne volonté du Siècle et l'exemple excellent de Caton , l'avantage de déshonorer M. Leu. Le Siècle a pensé un moment que Mûl- 1er , l'assassin , pourrait bien être un malheureux assez fanatique pour se proclamer coupable d'un crime qu'il n'a pas commis, et pour en recevoir la punition, dans le seul but de plaire aux Jésuites. Le National \a plus loin. Il ne reproduit pas le rapport, mais il l'analyse sommairement, le trouve mal écrit, fabuleux, et finit par douter que Mûller existe. « On essaye, dit-il, d'impliquer « toute une opinion dans la complicité d'un meurtre, « et le mystère règne encore sur le meurtrier lui- « même. » Cette ingénieuse argumentation ne se développe pas sans beaucoup d'injures contre l'acharnement passionné avec lequel les Lucernois ont battu
l8o LIVRE II.
les Corps-Francs qui venaient brûler et piller leur ville, et contre M, Leu, un des agents les plus actifs et les plus implacables des Jésuites. Au moyen de cette logique, l'hypothèse du suicide reparaît dans sa splendeur première, et même plus évidente : « Elle a suffi, remarque le National, pour exalter le parti jésuitique. // a fallu à tout prix trouver un assassin, avoir un aveu, compromettre des complices. » Et voilà pourquoi l'on a inventé le prétendu Muller. Il est donc clair que Leu s'est suicidé.
Mais le National n'est qu'un pauvre avocat à côté de la Réforme. Nous avons entendu des lieux communs de Palais, voici de l'invention :
La Réforme commence par tomber des nues : elle sait à peine de quoi il s'agit ; elle a vaguement entendu dire qu'on accuse le parti radical d'avoir assassiné un propriétaire campagnard des environs de Lucerne, nommé Joseph Leu. .. , homme tellement ignoré, que les radicaux n'ont appris sa vie que par sa mort. Au National, on le connaissait; mais à la Réforme, on ne savait point qu'il existât. Qui donc, parmi nous, avait entendu parler de M . Leu, avant d'apprendre qu il avait été trouvé tué, dans sa chambre, d'un coup d'arme à /eii/ Gageons qu'on étonnerait beaucoup la Réforme, si on lui disait qu'au mois de mars dernier les Corps-Francs ont tenté d'envahir Lucerne, qu'ils ont été battus; que ce propriétaire campagnard , nommé Leu, n'a pas peu contribué aies mettre en déroute, et que les susdits Corps-Francs , nommés aussi radicaux en Suisse, le connaissaient si bien, que d'avance ils l'avaient signalé comme» un des premiers à qui l'on
devait faire passer le goût du pain. » C'est leur style. Maintenant, la Réforme apprend qu'un homme s'accuse d'avoir été l'instrument du parti radical dans le meurtre du nommé Leu, propriétaire campagnard, et que cet homme a nom MûUer. Elle ne le connaît pas plus que l'autre, et rentre pour un moment dans la thèse du National. « Quel est ce sieur Millier ?» La question n'est-elle pas charmante ? Le sieur Mûller, ô Réforme! estl'homme qui s'accuse d'avoir assassiné le nommé Leu, dans l'espoir que certains personnages, qu'il design ° et que l'on interroge, lui donneraient une tbrte somme. — Ah ! « Et comment a-t-il été amené à « faire cette déclaration? Etait-il détenu, menacé, ou « au contraire est-il venu s'accuser spontanément ? Voilà ce que l'on ne nous dit pas. » On vous le dit fort bien, ce me semble, et vous n'y répondez guère... Mais il s'agit bien de cela. Changeant brusquement de langage, la Réforme avoue l'existence de MûUer, reconnaît sa culpabilité, et du même coup sauve la précieuse hypothèse du suicide. Laissons-la parler, on n'en croirait pas une analyse, et le style de ces Messieurs a son prix :
« On dit, et ceci du moins est constant, que M. Leu était un homme d'une imagination ardente et d'un cerveau faible, une de ces reproductions nombreuses du type fanatique de tous les temps et de tous les pays. On ajoute que M. Leu était entièrement dévoué aux Jésuites, qu'il avaii dans leur parole une foi aveugle; on cite de lui des exemples de crédulité tels, qu'on pourrait à peine les attendre de ces bonnes paysannes qui dépensent leur dernier sou pour acheter la magnifique lettre de Jésus-Christ dont les Jésuites ont vendii tant d'exemplaires cette année dans nos campagnes. On dit que des hommes, trèsiatéressés à frapper vivement rimagination des montagnards
l82 LIVRE II.
lucernois, sont parvenus à persuader à M. Leu qu'il ferait une
chose très-agréable à Dieu s'il consentait à sacrifier sa vie pour assurer le succès de la sainte cause, et qu'ils lui ont promis une très-belle part dans la vie future, une place honorable dans la légende des martyrs.
« Quant au fait de la mort elle-même, on disait que , pour rassurer la conscience de M. Leu, on lui avait épargné le suicide ; il n'avait eu autre chose à faire que de ne pas se mettre^ en défense contre l'assassin, et, grâce à cette distinction asse:^ jésuitique, d'ailleurs, il s'était endormi du sommeil des justes, pour la plus grande glorification de ses directeurs.
« Voilà ce qui se disait partout en Suisse. »
Et voilà ce qui s'imprime en France, à Paris, capitale de la civilisation, des lumières et de l'incrédulité ! Voilà ce qui s'imprime sans que personne, à part quelques catholiques, pousse un cri de dégoût et d'horreur! Voilà l'incomparable bêtise et la férocité que peuvent impunément étaler des hommes qui prétendent à la domination du monde I Us peuvent écrire ainsi sans perdre leurs partisans parmi le peuple, et sans éloigner leurs alliés de la bourgeoisie. Le Siècle, le Constitutionnel restent d'accord avec eux pour écraser la Suisse catholique et pour déshonorer ses martyrs !
Le procès se poursuit. L'assassin, accablé du poids de son crime, éprouve enfin des remords ; il fait les aveux les plus détaillés et les plus complets. Les journaux républicains ne veulent pas le croire, les journaux dynastiques entrent en discussion pour prouver qu'il s'accuse faussement. Il demande à mourir : — Vous voyez bien, dit le National, qu'il est fou I — Et le Constitutionnel réclame contre les aveux de cet homme, qui sont sans valeur, dit-il, parce qu'on l'a séquestré.
JOURNAUX ET JOURNAUSTES. l83
Il n'y a qu'une chose que ces maîtres en argutie n'expliquent pas, c'est l'avantage que l'assassin trouve à se faire trancher la tête. MûUer va au supplice, il emporte son secret dans la tombe. Croiront-ils enfin qu'il a commis le meurtre? Oh non ! ils le plaignent, ils dénoncent au monde ce mémorable exemple du fanatisme, et ils dévouent à l'exécration des esprits droits et des âmes pures les Jésuites qui lui ont enseigné le mensonge et la calomnie.
Le Pape déclare vénérables soixante-douze martyrs qui ont récemment souffert le dernier supplice au Tonkin et à la Cochinchine. Il y avait parmi eux plusieurs prêtres de l'Europe, la plupart de ces prêtres étaient français. Jadis les contrées où ils ont reçu le jour eussent tressailli d'une noble joie. Aujourd'hui leurs noms restent inconnus du sol qu'ils honorent, et ce pays qui se vante de quelque soldat , de quelque politique ou de quelque rimeur , ignore qu'il vient de donner un martyr à l'Eglise, un saint au ciel.
Les sociétés qui refusent aux missionnaires les ressources qu'elles procurent à de simples voyageurs curieux, les gouvernements qui ne donneraient pas pour convertir cent mille infidèles ce qu'ils donnent pour acheter un journaliste, refusent également aux ouvriers évangéliques les applaudissements et la gloire qui sont
tous les jours prodigués à de si petites œuvres et à de si petites gens. Il est bon, peut-être, que les apôtres ne reçoivent rien, n'espèrent rien de ce monde, fassent tout pour Dieu. D'ailleurs, on le voit, les efforts ne sont pas sans fruit, le sang n'est pas perdu. Chacun de ces martyrs est mort entouré de catéchumènes; leur gloire est proclamée par un héraut dont la voix ne prononce pas un mot qui ne retentisse sur tous les points du monde et dans toute la durée des temps.
Et que dire aussi de ces prêtres et de ces fidèles indigènes ? de ces rejetons si vigoureux, greffés par la foi dans la pourriture d'une civilisation qui dépasse de bien loin les corruptions de la nôtre ? Parmi des populations silencieusement courbées sous le double joug du despotisme et de l'erreur , tout à coup éclatent les saintes révoltes de la vérité. Un homme franchit les limites de cet enfer, il brave tous les dangers, il déjoue toutes les surveillances , il plante la croix : et soudain s'avancent d'autres hommes pour mourir au pied de cette croix. Mai^s que n'a-ton pas exigé d'eux, et combien d'autres morts ont dû précéder cette mort dernière qui se présente accompagnée des plus cruels tourments ! Ce ne sont plus ici les enfants du monde catholique, investis presque en naissant de la grâce du baptême, plus ou moins préservés d'une totale ignorance par la croyance de leurs premiers ans, par des prescriptions sociales qui gardent encore les traces de la loi divine, enfin par l'habitude de la liberté. Ceux-là ont eu toujours deux maîtres à qui tout en eux appartient : l'empereur et leurs sens ; ils ont vécu dans la crainte de l'homme et dans le seul plaisir de la corruption. Désormais, il faut braver
JOURNAUX ET JOURNALISTES. l85
cet homme et abjurer ces plaisirs, il faut affronter tous les dangers pour trouver, quoi? les tourments et la mort. Et c'est ce qu'ils ont fait.
Qu'en pensent nos fabricants d'articles de fond ! Ce sont d'honnêtes gens, qui savent juger de toutes choses, et de la religion catholique comme du reste. Ils la jugent même assez volontiers ; assez volontiers ils lui prédisent qu'elle ne durera pas longtemps, à moins qu'elle ne se laisse refaire par eux. Pourquoi ne parlent-ils pas de l'allocution du souverain Pontife? Serait-ce que ce document et les faits qu'il révèle ne leur paraissent pas dignes de tant d'intérêt, ou craignent-ils qu'on y trouve un argument contre leurs prophéties? Eh ! qu'ils se rassurent. Il restera des incrédules, des gens à l'épreuve de la -parole qui convertit les Chinois : ce sont eux-mêmes. L'art de les transformer n'appartient qu'à la politique; l'on pourrait dire que l'Eglise, avec toute sa science, n'y entend rien.
Ils ont, ces messieurs, une grande vertu, qu'ils nous prêchent sans cesse : la tolérance. Ils tolèrent tout hormis cependant qu'on ne tolère pas tout ce qu'ils tolèrent ; et de là nos querelles. Ne croyez pas qu'ils méprisent la religion catholique, ô mon Dieu non! s'ils en disent du mal, c'est qu'il faut bien dire quelque chose ! ils s'ennuieraient de lancer toujours leurs balles contre le même mur. Ils affirment que la religion catholique va mourir : ils n'y tiennent pas pourtant : ils veulent bien qu'elle vive. Qu'est-ce que cela leur fait ? Ils l'attaquent : pourquoi ne l'attaqueraient-ils pas ? ils attaquent bien le ministère, qui est plus qu'une religion, plus que deux et que trois religions, qui est tou-
i86 LIVRE n.
tes les religions! Sont-ils les ennemis du ministère? Mais non ; ils veulent seulement que le ministère les convertisse et les fasse vivre. Ils attaquent la religion : les croyez- vous si malhabiles dans leur industrie, qu'ils ne sachent tout aussi gaillardement la défendre ? Jeux d'esprit ! on est sur la terre pour s'amuser des hommes et des choses, et pour devenir gras. Mais ce qui les irrite, c'est qu'il y ait sur la terre des choses dont on ne veuille pas s'amuser comme eux, des choses qu'on entreprenne absolument de leur faire respecter ; c'est qu'on admette des vérités qui durent, des devoirs qu'ils ne reconnaissent pas. Là, ils sont sans miséricorde. Vous voyez ces viveurs saisir alors leur plume mercenaire, et, chose rare dans une telle vie, déclamer contre Vintolérance, avec une sorte de haineuse conviction. II. semblerait-, à voir cette soudaine énergie, que V intolérance menace quelques-unes de leurs proies, et que tout à l'heure, s'ils n'y prennent garde, il n'y aura plus assez de gens à qui ils se puissent vendre, ni de misérables chairs qu'avec cet or immonde ils puissent à leur tour acheter.
Tout gens d'esprit qu'ils se disent, et qu'ils sont en efifet, ils ne savent point qu'il est deux choses absolument incompatibles : la religion de l'âme et la religion du ventre. Sans marquer ici toutes leurs différences, la religion de l'âme fait des apôtres et des martyrs, la religion du ventre donne, entre autres productions, des écrivains, qui ne pourront jamais, quelle que soit leur indifférence, se dispenser d'outrager bassement la religion des apôtres et des martyrs.
Dans la combinaison de talents, de qualités et de nécessités qu'il faut pour former un véritable journaliste, il entre certains ingrédients moraux qui font de lui le plus utile et désintéressé soutien du parti qu'il sert. Rien ne peut remplacer un journaliste capable et convaincu. C'est lui qui toujours veille sur la brèche et qui frappe à propos, souvent sans conseil , souvent contre la volonté des chefs , non les grands coups , mais les coups sûrs. Il force les traînards à marcher, engage, compromet les timides, retient les téméraires ; il panse les blessés, réconforte les vaincus, fait comprendre aux maladroits leurs fausses manœuvres et les répare. Que la désunion se mettrait vite dans le parti , si le journaliste n'était pas là pour distribuer exactement les éloges et taire les torts réciproques ! Car il reçoit toutes les confidences, il est dans le secret de tous les amourspropres et de toutes les ambitions, et il force des jaloux à s'entre-servir. Plus que tous les autres, par la grâce de sa position secondaire et presque cachée , il s'élève audessus des antipathies personnelles ; il étouffe au besoin ses sympathies : son écritoire, d'où coule la renommée, est libérale pour tout le monde et ne se ferme que pour lui-même.
Voyant comment se fait la gloire, le journaliste y gagne de la mépriser. C'est quelque chose de mépriser
loô LIVRE ir.
la gloire, surtout lorsque l'on n'y a nul titre et qu'elle pourrait se montrer revêche.
J'appellerai le journaliste la bête de somme du parti . Il le tire, il le fait avancer, il le porte à la sueur de son front, sans gloire ; et tel homme important , orateur, écrivain, intrigant , dont le panache ondoie au-dessus delà foule, est redevable de sa haute taille et de ses enjambées rapides à l'animal robuste, patient , modeste et inconnu qui lui prête son dos.
Pour tant de services, pour tant de zèle , le journaliste ne reçoit qu'un chétif loyer : une petite place obscure, si le parti triomphe; la misère, s'il succombe; dans tous les cas, l'oubli. Trop heureux s'il n'a pas sué, travaillé, dévoué sa vie pour faire des ingrats et des traîtres ! Que de personnages surfaits , gonflés , exaltés par le journaliste, n'ont profité de la valeur imaginaire qu'il leur a donnée que pour se vendre à propos ! Que d'autres, et des plus caressés , paradant sous le drap d'or que leur a tissé sa plume , le renient au moment difficile, et si on leur dit : Mais vous l'inspirez ! répondent : Je ne le connais pas ! Dans les compromis qui se trament à son insu , lui qui ne veut rien devenir et qui ne peut rien être, il est le bouc émissaire de toutes les manœuvres irritantes, le pelé, le galeux de qui vient tout le mal ! C'est lui qui a été amer, violent, qui a fait les blessures cruelles , qui a méconnu les égards dus à l'honorable adversaire ; que n'a-t-on pas fait pour le brider, pour l'adoucir ? mais rien n'a pu jamais dompter sa passion et son insolence... Ainsi parlent de lui ceux qui souvent se sont irrités contre lui parce qu'il biffait l'âpre expression de leur vanité blessée.
Il sait comment on le traite, et il pardonne quand l'intérêt de la cause exige son pardon, quitte à se venger plus tard. J'en ai vu qui dédaignaient de se venger. Plusieurs finissent par faire reluire des sots, uniquement pour le plaisir qu'ils prennent à se moquer du public ; comme Vaucanson , s'il avait n^ligé de montrer son automate aux hommes et se fût contenté de voir la figure qu'il ferait parmi les vrais canards.
jj.
Lorsque Georges daigne ne pas nous prêcher quelque nouvel évangile , et consent à nous montrer le monde à peu près tel qu'il est, nous le voyons s'attacher à peindre les effets de l'amour dans le cœur des femmes perdues. Il fabrique une pompeuse courtisane, déjà sur l'âge , mais resplendissante encore de beauté, qui a lu plusieurs philosophes , sinon tous les philosophes , qui sait Rousseau , Diderot , Helvétius à merveille , et qui disserte savamment de cent choses supérieures, laissant voir, tandis qu'elle cause , une double rangée de dents brillantes. Cette superbe créature habite un bel hôtel bien fourni de meubles opulents, présent de son gentilhomme, imbécile d'âme et de corps. Elle a fait son boudoir de la bibliothèque ; ses belles mains y entretiennent des fleurs rares , qui la reposent de penser et qui prouvent, à l'occasion, que ces femmes-là connaissent aussi les simples. Quant à la musique, depuis qu'on a traduit
192 LIVRE in.
les contes d'Hoffmann, il n'y a plus de roman sans musique. Notre courtisane est une Malibran , et vous retourne le cœur pour peu qu'elle chante. Elle exprime, elle peint tout sur son piano : la pluie , le beau temps , l'orage , la mélancolie , le délire ; elle y commente le Contrat social. Si elle sort, c'est en voiture, et je vous laisse à penser quels fringants chevaux l'emportent ! Si elle se promène au jardin , mille zéphirs ne manquent pas de faire flotter ses longs cheveux et de dessiner sa riche taille.
Ainsi faite, meublée, logée etvoiturée, la pauvre fille s'ennuie : une immense et vague aspiration de l'infini la tourmente ; voilà son mal, où toute la bouquincrie qu'elle absorbe ne peut rien, chose vraiment étrange ! Alors, d'une mansarde dont la fenêtre a vue sur le jardin, descend M. Guillaume, repu de livres.
M. Guillaume dîne à vingt-cinq sous et cire lui-même ses souliers, mais par principes : il n'a qu'à vouloir pour être riche et célèbre. C'est un homme fort savant, fort éloquent, aussi vertueux que de belle encolure, rédacteur de la Revue indépendante, où il peut rencontrer Georges, et qui termine le premier chapitre d'un livre destiné à refaire l'espèce humaine. On cause : l'entretien est purement philosophique. Néanmoins M. Guillaume, déjà touché de la mélancolie de madame la comtesse (elle est comtesse, puisque le propriétaire est comte) , remarque encore que madame la comtesse a de bien belles dents. De son côté, madame la comtesse reconnaît à M. Guillaume un esprit, des vertus, un courage que n'a point M. le comte, et qu'aucun gentilhomme en ce monde ne saurait avoir. Il lui paraît, dès le se-
cond entretien, que cet infini vague, dont le sentiment la tourmente, prend des épaules, et qu'elle sait à quoi s'en tenir. Au cinquième entretien, les deux philosophes concluent. « Cependant, dit agréablement Georges, « quelque chose de triste et de douloureux se mêle à « leurs transports. « Ces deux innocents ont envie de pleurer. Ce nest pas que M. Guillaume soit honteux de sa conquête, puisqu'il croit bien être adultère ; mais madame la comtesse est troublée de deux gros chagrins : elle craint de perdre l'estime de son penseur lorsqu'il saura qu'elle n'est point mariée ; et elle appréhende que 1 infini ne la tourmente encore bientôt.
Elle a tort sur un point. Elle ne connaît pas le noble Guillaume. Ce philosophe généreux , apprenant qu'elle est demoiselle, lui propose de l'épouser, plus ou moins. Elle ne s'en étonne que peu. Si Guillaume avait eu des préjugés, elle ne l'eût pas si vite trouvé digne de son amour. Pourtant, réflexion faite, elle ne lépouse pas ; elle craint la cuisine à vingt-cinq sous, je suppose ; et laisserait-elle son Guillaume cirer lui-même ses souliers ! Elle préfère épouser le comte, et part pour l'étranger, laissant à Guillaume éploré le loisir d'achever ce beau livre qui doit ramener l'espèce humaine dans ses primitives vertus.
Au bout de trois ans, Isidora revient, héritière légitime du comte, riche, blasonnée pour tout de bon, plus belle que jamais ; pas une dent de moins , la gorge toujours opulente. Elle retrouve M. Guillaume amoureux fou, mais d'une autre comtesse, la comtesse Alice, dont il élève les enfants. Je m'étonne que cet homme libre, qui nettoyait lui-même ses souliers en méditant
194 LIVRE m.
des articles pour la Revue indépendante, ait entrepris ce métier d'éleveur d'enfants gentilshommes. Du reste, il est bien récompensé. Alice, une vraie comtesse, l'aime tant qu'elle en devient pâle; mais elle ne dit rien par pudeur, elle ne devine rien par modestie, et M. Guillaume est si naïf qu'il , ne se doute de rien. Plus experte, la courtisane voit tout : ce double amour la blesse. Elle ramène M. Guillaume dans la bibliothèque où, trois ans auparavant, ils ont fait tant de philosophie. M. Guillaume est imprenable quant au cœur ; Isidora l'attaque par les sens. Ici une de ces scènes que le poëte Georges aime à décrire et sait décrire. Après quoi la courtisane considère que l'amour est un leurre, du moins pour elle, et qu'elle sera généreuse de marier le vertueux Guillaume à la vertueuse Alice, qu'il aime si vertueusement. Et la vertueuse débauchée exécute ce vertueux dessein, non sans beaucoup de larmes sur son pauvre cœur incapable d'amour.
Il y a dans ce récit beaucoup de pages qui commencent à sentir bien fort le rance; Georges vieillit. Cependant c'est toujours Georges ; et l'histoire commencée , je suis allé jusqu'au bout. Daniel , ou tout autre du troisième sexe, ne me mènerait pas si loin.
Mais ce qui me soutient surtout quand je lis ces malpropres fariboles , c'est l'admirable sens qu'elles renferment à l'insu de l'auteur. Premièrement , il sent et confesse que la courtisane est abjecte en principes et en œuvres. Pour la relever, il en fait un personnage de fantaisie ; il lui donne tout ce que n'ont point les courtisanes : une beauté jnoble, infiniment d'esprit, beaucoup de cœur , l'éducation la plus parfaite, une exquise
FEMMES AUTEURS. IÇS
délicatesse de sentiments ; il la met dans la soie, dans le velours , dans l'or. Ce n'est pas assez : elle se gorge de philosophie, elle s'abandonne aux lectures les plus invraisemblables. Elle n'en est pas moins méprisée universellement ; et , pour justifier ces mépris, elle tombe amoureuse du premier cuistre qui se trouve à sa portée, un barbouilleur d'esthétique, dont la grande originalité consiste à se faire lui-même son décrotteur. Quel ragoût, de l'encre et du cirage! Mais Guillaume est taillé en valet de ferme ; et, je le jure, la comtesse Isidora l'estimerait mince penseur s'il était fluet. La voilà donc affolée. Cet amour va-t-il rester dans les régions spirituelles ? Le roman le voudrait , la nature bestiale des personnages ne le permet pas. Il y a un sofa dans la bibliothèque : en moins de huit jours ce sofa devient le meuble important du sanctuaire. Nul combat, point de surprise ; c'est l'animalité pure qui se manifeste comme en pleine rue , grâce au merveilleux sang-froid du conteur. Du moins le bonheur s'y trouvera-t-il? Aucunement. Pourquoi? Georges ne manque pas d'imagination pour en donner des raisons fausses. Il a observé le fait , il s'en étonne , et l'explique comme il peut. La raison vraie, qu'il ne donne pas , qu'il ne connaît pas, ou qu'il ne veut pas connaître, c'est que le libertinage n'est point l'amour. Or, il n'y a que du libertinage dans ce rapprochement illicite.
Ce qu'il plaît à Georges d'appeler délire, ivresse, transports, l'Eglise l'appelle fornication. Pour quiconque veut voir, que de lumière dans la seule laideur de ce mot qui caractérise ^e péché, c'est-à-dire le désordre^I
196 LIVRE m.
Les lois surnaturelles pèsent sur la matière même ; on ne les brave pas avec impunité. No72 mœchaberis, ou, comme dit le catéchisme, en mariage seulement. Gela n'importe pas uniquement à la vie future, mais encore à la félicité de cette vie.
Prendre la femme et ne pas prendre le mariage, c'est (que l'on me pardonne la comparaison) manger crue une viande qui devait passer par le feu. Si friande qu'elle paraisse dans cet état de nature à l'appétit dépravé qui la dévore, l'arrière-goût en est horrible, la digestion s'en fait mal ; et tout le corps ne tarde pas à sentir qu'au lieu d'une nourriture il a pris un poison. Les prescriptions, les défenses de la loi chrétienne, l'intervention de l'Eglise, ont donc pour but d'opérer sur les objets de nos désirs cette transformation qui les épure, et sans laquelle ils nuisent à toute l'économie de la vie humaine. Non mœchaberis ! Le sacrement de mariage est un désinfectant.
Pour avoir méconnu ces vérités-là dans leur vie, les romanciers n'en veulent point dans leurs livres : ils sont bien libres ! Mais ce qui ne leur est pas permis, lorsqu'ils sont doués d'un peu d'observation et de sincérité, c'est d'avancer que le bonheur se trouve en dehors des légitimes conditions du bonheur. Ce serait la pire des invraisemblances, contre laquelle leur propre bon sens se récrierait trop fort ; il y aurait là quelque chose d absolument contraire aux réalités de la nature humaine ; on tomberait dans un fantastique absurde, ef le livre ne tiendrait pas aux mains du lecteur.
Les romanciers constatent donc, et Georges mieux que les autres, parce qu'il a plus de pénétration et plus
de talent que les autres, l'effrayant prodige (prodige pour eux seuls!) de ces accablements, de ces déboires qui se rencontrent au bout de toutes les entreprises de la sensualité, et souvent même sur la route. Georges constate cela, quitte à en découvrir la cause où elle n'est pas. Il en fait honneur à une certaine supériorité de cœur et d'esprit, dont il gratifie volontiers les courtisanes. Soit ! Qu'est-ce que c'est qu'une supériorité qui vous laisse sans lumière dans l'âme, sans vertu dans la conduite, sans courage contre les passions? Cela ressemble beaucoup à une force qui serait de la faiblesse, et à une santé qui serait de la maladie. Comment ! cette femme ne croit pas à l'amour, et elle se jette dans les bras d'un homme dès le premier jour, en quelque sorte, qu'elle le voit ! C'est un être à part pourtant, et qui méprise ces grossières délices ; mais, comme la chatte métamorphosée, il ne faut pas qu'elle sente la souris. Chassez le naturel, il revient au galop. Au milieu des livres, des vieillards, des femmes et des gentilshommes fades, Isidora est philosophe ; en présence d'un philosophe, pour peu qu'il soit beau gars et robuste, c'est une débauchée. Rien de mieux observé. Seulement, je demande où est la vertu, et s'il ne s'agit point de vertu, alors, puisque ces transports sont suivis de tant de nausées et d'amertume, je demande où est la sagesse ?
Et voyez comme tout se rencontre, conduit par une certaine logique indomptable qui n'oublie rien , même le plaisant î C'est dans la bibliothèque, en parlant vertu et sagesse, qu'on passe aux transports, à la barbe des auteurs vénérés qui ont orne de tant de .splendeurs ces
ipS LIVRE m.
grands et fiers esprits de Guillaume et d'Isidora. La penseuse se donne dans la maison de l'homme qui la paie pour n'être qu'à lui. C'est bien la peine de disserter d'Helvétius et de Pythagore, pour faire ni plus ni moins ce que font toutes les Aspasies qui n'ont lu que Paul de Kock ! Le Guillaume aussi est bon : il croit posséder la femme d'un autre, et ne s'en fait pas le moindre scrupule. J'aime ce trait de caractère. J'y reconnais bien ces réformateurs qui se renferment dans les mansardes et qui décrottent eux-mêmes leurs souliers pour n'être pas témoins des infamies du monde. Certes, voilà des gens vertueux, et qui ont bien le droit d'invectiver contre la société dans la Revue indépeU' dante!
Isidora refuse d'épouser ce valeureux , ce savant , ce tendre Guillaume. Pourquoi? c'est qu'il est pauvre. Elle hait le vice, mais le velours la fascine ; elle adore la vertu , mais la bure et le brouet lui font horreur. O belle âme ! Et le cœur plein de ce cher Guillaume, elle va mettre en œuvre toutes les rubriques de la dissolution pour accrocher le testament d'un crétin. Guillaume, de son côté, est assurément la perle des purs ; il brûle pour la comtesse Alice d'un feu tout angélique comme elle. Isidora néanmoins le reprend et le fait tomber d'une façon immonde. Pourquoi ? C'est qu'Isidora est belle.
Ainsi les philosophes et la philosophie n'y font rien ; l'amour et les aspirations éthérées n'y font rien : la fascination du bourbier est plus forte. Dès qu'on le voit , on brise ces faibles attaches, on court au bourbier, on s'y plonge, on s'y vautre, on y revient. Georges s'en
aperçoit ; il l'avoue et le proclame . et il ajoute qu'on trouve des épines dans cette fange. Mais, comme Georges ne veut du mariage ni du célibat , il fait des livres pour donner au monde le goût de cette fange et de ces épines ; il assure que, tout bien calculé, c'est encore là qu'on trouve le bonheur et la vertu, — pourvu qu'on ait soin de lire Rousseau et de cirer soi-même ses souliers.
Vous êtes charmant , vieux Georges , et vos livres seraient plus moraux que vous ne le souhaitez , s'ils ne gâtaient les âmes qui ne les méprisent pas. Mais, quand vous voudrez une bonne fois réhabiliter une femme de mauvaises mœurs , lisez l'histoire d'Afra , courtisane d'Augsbourg. Elle était si belle, elle avait fait tant d'héritages, qu'elle regorgeait de maisons, de villas et de bijoux. Elle devint chrétienne, elle eut honte de ses richesses acquises dans les trafics de l'impudicité, et elle voulut les donner aux pauvres. Les pauvres refusèrent ces trésors impurs. Alors elle les jeta et les brûla, et fit pénitence. C'était en 304, durant la persécution de Dioclétien. Le juge Gaïus la fit comparaître; il lui ordonna de sacrifier aux dieux. Afra répondit humblement qu'elle était chrétienne.
— Je sais, poursuivit Gaïus, que tu es une prostituée. Sacrifie donc, car tu ne peux prétendre à l'amour du Dieu des chrétiens. — Notre-Seigneur a dit , reprit Afra , qu'il était descendu du ciel pour sauver les pécheurs. L'Evangile rapporte qu'il permit à une courtisane comme moi de lui arroser les pieds de ses larmes, et qu'il lui pardonna ses péchés. Lom de rejeter les pé» cheurs, il s'entretenait familièrement avec eux, et man-