NOTICE SUR LA VIE DE TROIS ÉLÈVES DU COUVFNT DES OISEAUX
Voilà pour me dédommager du- roman que je lisais hier. Ces notices sont aussi l'œuvre d'une femme, et cette femme aussi a quitté ses parents et le monde où elle avait vécu. Ses tableaux nous montrent aussi le couvent, la maison conjugale, et surtout l'âme humaine, toujours pleine de troubles et de combats. Ce sont encore des confessions; mais non plus, grâce à Dieu, les cyniques fanfaronnades du vice.
Je ne dis rien de l'Auteur. Son nom reste à jamais voilé, comme son visage. Annaliste du cloître, l'obéissance seule lui a fait prendre la plume. Avec la candeur d'une vierge et la tendresse d'une mère, elle a dit ce que furent les trois anges sortis si purs de son couvent et de la vie, elle n'a nullement songé à faire un livre. Ce n'est pas elle qu'il faut féliciter de la sagacité mâle de ses pensées, et de cette belle simplicité chrétienne qui va droit au nécessaire, sans chercher des ornements inutiles ; la louange est due tout entière au discernement qui l'a choisie.
La première notice est consacrée à Gabrielle-Marie, morte à treize ans. C'était une enfant volontaire, tière,
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indomptable. On ne la pouvait prendre que par le cœur, mais ce jeune cœur ne se livrait pas aisément. Oubliant les qualités qui la faisaient chérir, Gabrielle- Marie souffrait de ses défauts et se plaignait de ne pouvoir mériter d'être aimée. Ce fut une affaire de gagner sa confiance. On y parvint à force de tendresse. Alors on vit l'amitié d'une part, la foi de l'autre, armer Gabrielle-Marie d'un courage étonnant contre elle-même, et changer cette violente nature sans rien diminuer de son énergie.
Le caquetage pestilentiel de Pécora nous montrait une pensionnaire passant l'heure qui précède sa première communion à se regarder au miroir. D'abo^rd les pensionnaires, dans'les couvents du moins, n'ont point de miroir ; ensuite, la discipline qui leur défend d'être Jamais seules redouble à l'approche du jour solennel où elles reçoivent pour la première fois le grand sacrement des chrétiens. Leur conscience est préparée de si loin, avec une prudence si savante, que le caractère le plus impétueusement porté au mal tourne en ce moment vers le bien, souvent pour toujours. La première communion fut une victoire décisive dans le combat que Gabrielle- Marie ne cessait de livrer pour se rendre humble, douce, obéissante. Combat plein d'alternatives périlleuses! Grave spectacle, où l'on vit la passion vaincue dans le cœur d'une enfant par le sentiment du devoir et l'amour de Dieu.
On s'étonne de ce qu'il y a d'ingénieux, de rusé, de hardi, de timide, de lent et de précoce à la fois, dans ces têtes où tous les germes se développent en même temps, mais avec des allures et des procédés aussi divers
que les caractères et les physionomies. On sait alors si les lumières de la charité religieuse sont nécessaires à ceux qui acceptent la mission de veiller pour la famille absente sur cette floraison qui décidera de toute la vie ; et on comprend la différence qui se remarque entre une femme élevée au couvent et une femme élevée dans le monde. Gabrielle-Marie a fait son portrait avec une exactitude singulière, en se rendant compte d'un sermon qu'elle avait entendu sur ces paroles adressées à saint Jean : Qui es-tu? que dis tu de toi-même? Cette page répond aux calomnies répandues contre l'éducation du couvent par les dames qui composent des feuilletons et les messieurs qui pratiquent ces dames-là.
« Qui es-tu? Serais-tu de ces âmes qui, dès leur « entrée dans cette maison, favorisées du Seigneur, « prirent la résolution de profiter de toutes les grâces « qu'elles pourraient y recevoir? — Non, car, à mon « entrée ici, je regardais mes mères comme des maîtres- « ses ; je ne les aimais pas, je ne voulais pas leur dire « un mot, et je n'ai senti que deux années après le be- « soin qu'on a de leur ouvrir son coeur. — Cependant « qui es-tu? Serais-tu de ces jeunes personnes qui, « connaissant le chemin du vrai et du solide bonheur, « goûtent Dieu, l'aiment, pratiquent la vertu, font la « consolation de leurs mères, sont douces et prévenan- « tes pour leurs compagnes ? — Je leur fais souvent « de la peine et leur donne plus à souffrir que je ne « souffre moi-même de leur part. — Qui es-tu? que « dis-tu de toi-même? Ne serais-tu pas de ces jeunes
personnes qui vivent on ne sait trop comment, qui
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« ne prient pas, et cependant tout va : études, récréa- « tions, classes; mais elles vivent à peu près, d'une « manière animale, ne s'inquiétant pas de leur salut, « n'y pensant pas? — Non. — Qui es-tu? que dis-tu «, de toi-même? Ne serais-tu pas de ces âmes lâches « qui n'ont pas le courage de modérer leurs passions et » qui n'ont pas d'énergie dans le cœur ? — Non encore. (c — Ne serais-tu pas de ces jeunes personnes qui ont « un bon cœur, de la foi même, un certain fonds de « piété, mais dont la vie n'est qu'un enchaînement de « fautes plus ou moins graves ; qui s'approchent des sa- « crements, font bien -pendant quelque temps, mais « retombent après ? Il y a de l'espérance pour ces per- « sonnes-là, et même beaucoup. — N'est-ce pas un « peu moi? Il y a des moments où je suis pleine de fer- « veur ; je prie bien le bon Dieu ; mais, au sortir de la « chapelle, une de mes compagnes arrive, me dit quelce que chose de plaisant ; je ris, je suis dissipée, et tou- « tes mes bonnes résolutions s'en vont. Mais j'espère « qu'il n'en sera plus ainsi maintenant; car, ayant (c goûté le bonheur que l'on éprouve à être fidèle au rè- « glement, je ferai mon possible pour ne plus m'en « écarter. »
L'enfant qui s'annonçait ainsi allait avoir treize ans. L'on se demande ce qu'une âme de cette nature , fière , hardie, enthousiaste, serait devenue, n'étant pas tournée vers Dieu !
Pure d'aiUeurs comme un ange, elle craignait , sans le connaître , ce monde où la position de son père lui assurait un rang distingué, « Je n'ai d'autre désir , « disait-elle à ses compagnes , que de mourir ici ; car,
« avant tout, je veux sauver mon âme. » Un mois après , elle mourut. Elle s'était faite douce , confiante , docile ; elle s'était consacrée à la Sainte Vierge, elle avait toujours aimé les pauvres : sa cause était gagnée au ciel. Les premiers jours qu'elle passa à l'infirmerie , elle put lire : parmi les livres qu'on lui présenta , elle s'attacha aux Pensées de Pascal. Bientôt le danger devint imminent; elle l'apprit sans frémir, et reçut les derniers sacrements avec une douceur paisible. « Marie, lui dit une religieuse, si Dieu voulait de vous? — Oh ! répondit-elle d'un accent pénétré , qu'il ferait bien ! » Elle tomba dans le délire, murmura le nom de sa mère absente qu'elle croyait voir auprès d'elle , et expira , n'ayant pas accompli sa treizième année.
Angèle mourut à vingt-huit ans, épouse et mère. C'est dans la notice consacrée à cette jeune femme qu'on peut surtout admirer le triomphe de l'éducation religieuse. Lorsque Angèle fut placée au couvent, ses parents ne savaient plus comment la contenir : c'était l'insubordination , la légèreté , l'orgueil même , joints à l'esprit le plus vif et le plus fantasque. Elle prit en arrivant , sur les élèves de son âge, un ascendant qui les rendit aussitôt dociles à toutes ses volontés. Il n'y eut plus de paix au pensionnat qu'autant qu'elle le voulut bien. Durant plusieurs années, la patience des religieuses, exercée de toutes les façons, fut cent fois sur le point de succomber. On faisait des prières pour savoir si on expulserait cette petite révolutionnaire , et on se décidait à la garder encore, parce qu'on s'effrayait de la livrer au monde, avec tant de moyens d'y briller et d'y
périr. Elle avait une raison fine et charmante , une intelligence pronipte; elle parlait de manière à tout entraîner, et elle était fort jolie. La première communion d'Angèle, préparée avec soin, non sans peine, fut le point de départ d'un entier renouvellement. Elle commença de travailler ù se dompter; elle seule le pouvait faire. Elle y parvint, toujours admirée, toujours chérie, toujours l'âme et le modèle du pensionnat, enflammant maintenant pour le bien ces têtes légères qu'elle avait soulevées si souvent contre la discipline. Cependant elle éprouvait de terribles retours. « Oh ! disait-elle en ces moments-là, si je pouvais donc n'avoir point de foi! » La foi était la digue où se brisaient toutes ses passions. Quand l'auteur de Pécora voudra peindre une jeune fille dont le cœur offre matière au drame et peut attacher le lecteur en lui inspirant tour à tour l'espérance et la crainte , nous lui conseillons d'étudier ce modèle, si son esprit peut s'élever jusque-là. Elle intéressera plus qu'en nous dessinant une fade poétesse, qui fait la dédaigneuse et qui ne sait parler que de l'épaisseur de ses cheveux et de la grâce de ses contours. L'avenir des filles de ce caractère est connu d'avance : l'on sait tout de suite où elles arriveront.
A dix-huit ans , femme par la maturité de sa raison 2t lénergie de son âme , enfant par l'innocence et la simplicité de son cœur, Angèle, ayant terminé son éducation, quitta le couvent. Ce départ, qui la remettait pourtant dans les bras de sa mère, fut pour elle, comme pour ses maîtresses et ses compagnes, un grand sujet de larmes. En général, et quoiqu'en disent les feuilletons, peu de jeunes filles élevées au couvent le quittent
sans pleufer, hormis celles qui connaissent trop la finesse de leur taille et le pur émail de leurs dents.
A peine arrivée à la campagne, Angèle se traça un règlement. Le voici ; on peut le comparer à celui que Pécora s'est donné pour étendre ses horizons intellectuels. C'est presque le même, sauf la prière et l'exercice de la charité, c'est-à-dire, sauf ce qui peut réellement agrandir l'âme : « Je me lève à six heures et demie ; ma « prière, mon oraison, la messe et l'étude de l'histoire « et de la littérature, m'occupent jusqu'à dix heures. « Après le déjeuner, la musique, le travail à l'aiguille « dans le salon, me conduisent jusqu'à deux heures. « Alors je rentre dans ma chambre pour faire ma lec- « ture de piété. Je consacre l'après-dînée à l'anglais et « au dessin ; puis, après avoir récité mon chapelet, je « donne à de pauvres enfants une leçon de catéchisme « et de lecture. La soirée se passe en famille. J'étais ré- « solue de me confesser et de communier tous les quinze « jours ; mais j'ai repris la huitaine, mes forces étant « épuisées avant ce terme, trop éloigné pour le besoin « que j'ai de Dieu. Voilà comment se passent mes jour- « nées, sans que j'y aie manqué volontairement de- « puis que je ne suis plus avec vous. » En effet, toutes ses lettres, pendant deux ans qui s'écoulèrent avant son mariage, la montrent fidèle à ces engagements pris envei s elle-même. Ce ne fut pas sans mérite. Elle avait deux choses à braver : le respect humain et son propre penchant. Ce n'est pas elle qui songe à se vanter d'avoir un caractère invinciblement porté au bien : — « On me trouve, écrit-elle, peu expansive ; précisé- .« ment le contraire de ce que vous m'avez connue au-
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« trefois. La raison en est bien simple : tout est pour « moi guerre et combat ; le puis-je avouer? Et quand « on me demande quels sont mes goûts, puis-je dire, <c par exemple, qu'ils me porteraient à aimer le monde, « à vivre au milieu des plaisirs, des honneurs, des « louanges? Qui comprendrait comment je prends le « contre-pied de toutes mes inclinations? Mais aussi « qui pourrait comprendre l'ample dédommagement <c que Dieu verse au fond de mon cœur ? »
Du reste, le goût secret qu'elle avait pour le monde ne lui en cachait nullement les ridicules. Les feuilletonistes chargés de rendre compte des spectacles , bals et concerts, ne manquent guère de célébrer l'éblouissante guirlande de femmes qui change la salle en un jardin de fleurs vivantes. Angèle fait une description plus piquante et plus vraie : « Si je n'avais été réellement af- « fligée de voir les lois de la pudeur si étrangement « violées, je crois que j'aurais ri de bon cœur. Vous « dire ce que j'ai vu , ou plutôt aperçu , de peaux noi- « res, jaunes, ridées, d'épaules maigres ou grasses expo- « sées aux regards, serait un tableau digne des peintres « flamands, que rien ne rebute. Je suis encore à me « demander quelle espèce d'amour-propre peut inspi- « rer une pareille coutume ? Il faut que ces dames aient « l'oreille plus dure que moi ; les plaisanteries que j'ai « entendues sur le compte de leur toilette auraient dû « les guérir à tout jamais de trop suivre la mode. » On voit qu'elle ne peut se vanter d'admirer Vart sérieux, et qu'elle ne serait pas fille à se prosterner , comme Pécora , devant une Flore ou un Hercule descendant au bain. En revanche, elle a dans l'esprit un certain
piquant que Pécora n"y a point. Ses plaisanteries, lorsqu'elle s'en permet, ne se prennent qu'à de ridicules usages. Les nauséabondes railleries de Pécora tombent tout d'abord sur les parents qui l'ont nourrie. •
Les confidentes d'Angèle, c'est-à-dire les saintes femmes qui l'avaient élevée, et quelques compagnes du couvent , dignes de son coeur , conservaient précieusement les lettres qu'elle aimait à leur écrire. Grâce à leurs soins pieux, nous connaissons tous les secrets, toutes les luttes de cette âme céleste. Elle triomphe toujours, mais aussi elle combat toujours. « Que mon âme (c est quelquefois sombre et découragée , ma mère ! Le c( croiriez-vous ? Moi, votre enfant, l'enfant de Marie, a comblée de ses grâces, j'en viens quelquefois jusqu'au « désespoir. Volontiers je regretterais d'avoir reçu l'exis- « tence, ce don de l'amour d'un Dieu. Oui, ma mère, (( je me suis laissée aller jusque-là ; mais c'est alors (car « je dois tout vous dire) que j'appelle à grands cris cette « foi que j'ai puisée près de vous ; alors que je me soute viens qu'il y a un remède sûr, la prière. Je me jette à « genoux je désavoue ces pensées... Priez pour moi, in- « diquez-moi les remèdes propres à une si étrange ma- « ladie. ... »
L'étude, comme on l'a vu, tenait une large place dans le règlement d'Angèle. C'était, après la prière, le plus puissant de ses préservatifs. « Je cherche, écrivait- « elle, un fardeau d'occupations qui ne laisse pas à « cette tête le temps de travailler et à ce cœur celui de « regretter. Combien je vous bénis, mes bonnes mères, « de m'avoir inspiré ce besoin d'apprendre ! Si je me « surcharge, je ne vous cacherai pas mon but : c'est
« d'éviter cette oisiveté qui conduit au péché, et d'expier « par une vie réglée et sérieuse les fautes que j'ai com- - « mises dans mon enfance, et celles que je commets « tous les jours encore, malgré mes résolutions. »
L'histoire ancienne, l'histoire moderne et trois langues l'occupaient principalement. Elle ne se contentait pas d'effleurer chaque chose ; elle voulait savoir. « Tout « cela, disait-elle, me servira peu pour le monde , qui « se contente d'une dose d'instruction fort superficielle « dans une femme ; mais c'est Dieu que je désire , que « je cherche; et je crois que l'étude et l'application sont « pour moi de vrais moyens d'aller à lui. D'ailleurs, je « serai trop heureuse, si j'ai des filles, de pouvoir les « élever moi-même, et, si ce sont des garçons , de com- « mencer leur éducation avant de pouvoir les remettre « en mains sûres ; car, et c'est la seule condition que je (( ferai en me mariant, quelque sacrifice qu'il me faille « faire, mes enfants seront élevés chrétiennement. »
On devine l'ardeur qu'elle devait apporter à l'étude , 1 elle qui en mettait à tout. Quand elle se sentait trop entraînée, un coup d'œil jeté vers Dieu la ramenait aussitôt à la modération sublime où elle voulait se renfermer toujours ; mais cette ardeur ne lui aurait pas fait affronter une lecture périlleuse. Jamais il ne lui arriva d'ouvrir un seul ouvrftge sans la permission expresse des personnes qu'elle avait choisies pour guides. « J'ai bien ce envie, écrivait-elle, de lire Shakspeare et Milton. Je « puis vous dire, en toute sincérité, que je suistrès-rai- « sonnable. Dès que je crois apercevoir le moindre « danger, je saute aussitôt quelques pages. Mais, avant « tout , songez à Vâme. » Ces scrupules feraient bien
rire les daines de la Presse, et elles y verraient sans doute la marque d'un petit esprit. Il est certain que Pécora n'y faisait point tant de façons ; mais aussi Pécora s'initiait, en une seule lecture, à toutes les turpitudes du vice; et, de son aveu, c'est un inconvénient. Le mariage d'Angèle eut lieu en iSSy. Elle épousa un de ses cousins. M. le comte de P , qui la méritait. Le mariage étant pour elle, avant tout , un grand et auguste sacrement , elle se prépara chrétiennement à le recevoir , fuyant toutes les distractions , priant , se créant au milieu du monde une sorte de retraite. Elle écrit un mot qui peint d'une façon pudique et charmante l'état de son âme : « Je m'indigne contre moice méme^ quand, prosternée de corps devant mon Dieu, « je me trouve préoccupée en esprit d'affections humai- « nés. )) Le jour de la cérémonie , elle se leva plus tôt qu'à l'ordinaire , afin de pouvoir' n'omettre aucune de ses dévotions accoutumées. « J'ai tant prié , écrit-elle à « ses chères religieuses , que j'espère que Dieu a béni « notre union. Je me sens d'ailleurs si calme, que je ne a puis douter de sa protection ; et ce calme, ce n'est pas « seulement la satisfaction d'appartenir à quelqu'un « que j'aime, c'est la certitude que Dieu me soutiendra « dans tous les orages de la vie. » Elle annonce qu'elle fera tout pour mériter la confiance dont son mari l'honore ; elle dernande que l'on prie , « afin qu'ils soient « tous deux de bons et de fervents chrétiens; car, après « tout, c'est la seule chose nécessaire. )> Enfin elle se réjouit de penser qu'il y a une foule de bons et solides auteurs qui lui seront permis désormais. Il ne s'agit nullement, on le pense bien, des auteurs admis dans la
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bibliothèque choisie du Constitutionnel. Son mari sait qu'elle n'a jamais lu de romans et ne souhaite pas qu'elle commence.
Celle qui avait été une Jeune fille si pieuse, si pure, si forte contre elle-même, ne pouvait manquer d'être digne épouse et bonne mère. Elle ne demandait à son mari que de pouvoir servir Dieu; et quand, par hasard, il fallait aller un peu contre les usages du monde, elle savait reconnaître, d'un autre côté, la grâce qu'elle avait obtenue. « C'est, disait-elle, un motif de me mon- (c trer plus douce, plus prévenante, de rompre en tout « ma volonté. »
Les richesses de ce noble cœur parurent s'accroître et jetèrent un nouvel éclat sous l'influence du sentiment materneL On a pu remarquer que, dans les romans modernes, et dans ceux en particulier de nos libres penseuses, il n'est jamais question ni d'enfants ni de maternité. C'est une situation que ces dames suppriment ; elles ignorent ces sentiments-là. Leurs héroïnes sont tout ce que l'on peut être en tous genres, mais point mères. Les émotions qu'Angèle va nous peindre auront donc, pour ceux qui lisent ces sortes d'auteurs, le double charme de la vérité et de la nouveauté « Dieu m'accorde un bonheur que je suis loin « de mériter, celui de penser que dans quelques mois « je serai mère d'un enfant dont il me confiera l'âme « pour la lui conserver. Il me semble que je dois être « plus pieuse, plus pure, plus vertueuse; que je ne « dois plus me permettre aucune pensée, aucun désir, (( aucun ressentiment ; que je ne dois penser qu'à Dieu, « n'agir que pour lui, afin que mon enfant reçoive de
« moi, comme la vie, la crainte et l'amour de Dieu ; « car je crois que si ces dispositions pouvaient être gra- « vées dans mon cœur, Je les lui communiquerais. « Croyez-vous que Marie m'exauce, si, en lui consa- « crant cet enfant par avance, je lui demande qu'il soit « un des cœurs les plus dévoués à son culte?... » Avant la naissance de son second enfant , elle écrivait encore : « Il sera comme l'autre, consacré à « Marie. Priez pour qu'il perde la vie piuiôt que l'in- « nocence qu'il recevra au saint baptême. Oh î que « Dieu me donne assez de force, assez de foi pour lui « faire la même prière tous les jours de leurvie! Je la « lui ai adressée bien en pleurant quand mon petit M... « a été malade. Que je serais heureuse si je pouvais « n'avoir que des saints pour enfants! »
Ces chers enfants devinrent sa plus importante , son unique occupation. Elle ne voyait plus qu'eux dans le monde, et les étudiait sans cesse. Elle devinait leurs inclinations, leurs défauts naissants; elle savait déjà leur donner les premières notions de l'étude et les premières impressions de la vertu. Elle eut un jour une grande joie : son aîné, à peine âgé de quatre ans, venait de donner aux pauvres toute sa fortune, une pièce de dix sous !
Hélas ! la santé d'Angèle, gravement altérée, lui rendait déjà pénible et même dangereux l'exercice de ces doux et sacrés devoirs. Elle fut obligée de mettre sa fille au couvent. Il était difficile de l'élever avec trois garçons ; et Angèle , inquiète surtout de l'avenir de ceux-ci, tenait à les former elle-même. On nous fait un portrait de cette petite Marie dont le doux éclat re-
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jaillit comme une auréole au front de sa mère : « A « trois ans et demi, exacte à faire d'elle-même sa prière « du matin et du soir, elle y joignait déjà cet examen « de conscience auquel Angèlc était si lidèle : elle se « demandait si elle avait été sage durant le jour, et, (c quand la réponse était négative, elle ne manquait « pas dé faire les réparations ; puis elle se couchait les « mains croisées sur sa poitrine, parce que, disait-elle, (( ma petite maman m'a dit que le petit Jésus ne s'en- « dormait jamais autrement. Quand on lui deman- « dait son nom, elle répondait souvent : Je m'appelle « Marie de la Sainte Vierge ; je suis la petite fille de la ce Sainte Vierge. »
Angèle s'était séparée de sa fille avec un pressentiment qu'elle ne la reverrait plus. En effet, la naissance d'un cinquième enfant détermina une maladie de poitrine qui fut tout d'abord jugée mortelle. Angèle connut la première son danger. La pensée d'abandonner ses enfants troubla cette âme forte; elle ressentit un si formidable effroi de la mort, qu'on n'osait même pas lui parler de communier en viatique. L'épreuve néanmoins fut courte, et la laissa triomphante. Angèle, jusqu'à l'instant où elle perdit connaissance, resta occupée de Dieu. Au dernier moment, tenant dans ses bras sa mère éplorée, elle murmura le nom de la supérieure du couvent et celui de sa fille ; elle y ajouta ceux de Jésus, Marie, Joseph : ce furent ses suprêmes paroles. Plusieurs fois, le crucifix à la main, elle avait accepté la mort ; son doux visage, que la vie allait quitter, semblait tout illuminé encore du sentiment ineffable qu'y avait jeté la dernière absolution. Sa mère, sa tante, son mari,
étaient là. Cet infortuné espérait encore. Lorsqu'il comprit qu'Angèle allait mourir , il tomba comme frappé de la foudre. La mourante souriait à sa mère qui loi montrait le ciel. Elle vit cet homme qui tombait, plus inanimé qu'elle ; une espèce de convulsion agita ses traits ; mais, sur le seuil de l'éternité, elle sut encore étouffer ce dernier regret donné à la vie. Quand tout fut consommé, M. de P , qu'il avait fallu emporter de la chambre mortuaire, voulut y rentrer. On le laissa s'approcher du lit ou Angèle semblait dormir. Le visage de la morte était voilé ; on ne voyait que ses deux mains, jointes à jamais pour la prière éternelle. L'époux se prosterna en gémissant, et ce fut peut-être le moment le plus affreux de ces scènes de douleurs.
Dans les papiers d' Angèle, on trouva une lettre adressée à la Supérieure de son couvent :
« Lorsque vous lirez cette lettre, ô maman, les a mains qui l'ont tracée seront immobiles, et, ce qui « m'étonne encore davantage, le cœur qui vous a tant « aimée sera glacé, même pour vous. O maman, où « serai-je ? Dieu me fera-t-il miséricorde ? J'ai été si in- (c grate envers lui, j'ai si peu contribué à le faire aimer! « Priez! faites prier! Si je suis sauvée, je vous le devrai. « Merci donc, maman, merci, mes bonnes mères, et « adieu! Je quitte en vous ce que j'aimais tant sur la (( terre ; mais je veux vous laisser d'autres moi-même. « Oui, maman, oui, mes bonnes mères, devant Dieu « qui m'entend, devant Marie, votre mère et la mienne, « je vous lègue mes enfants, je vous donne charge de « leurs âmes. J'ai prié mon mari de faire élever mes « fils chrétiennement ; je vous supplie, chère maman,
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« de lui rappeler en temps et lieu que c'est cette assu- « rance qu'il m'a fallue pour mourir tranquille. Quant a à ma iille ou mes filles, car peut-être sera-ce une fille « qui me coûtera la vie, c'est à genoux que je viens « vous supplier, que je demande à toute la commu- « nauté de les adopter : faites-les venir auprès de vous « dès qu'elles auront l'âge où vous croirez pouvoir « vous en charger, w
« Adieu, maman, adieu, mes bonnes mères : ma der- « nière heure sera adoucie par la pensée de vous con- « fier mes enfants. Si je vis dans le sein de Dieu, vous « devez penser quelles seront mes prières pour les mè- « res des pauvres orphelins. »
Avec ses enfants , Angèle légua aussi son coeur : a Le cœur de notre Angèle repose, selon ses désirs, « dans cette chapelle, où si souvent elle était venue « confier ses peines à la Sainte Vierge et solliciter son « secours. Ses mères, ses compagnes , aiment à venir « prier, en quelque sorte, avec elle, unies aux senti- « ments de ce cœur qui semble les exhorter encore à « l'amour de Marie. »
Voilà ce que c'est qu'une chrétienne dans les circonstances ordinaires de la vie : la voilà jeune fille, épouse et mère; voilà comment elle vit, comment elle combat, comment elle meurt, comment elle est pleurée, et comment on l'honore. Je ne fais pas ici un conte imaginé à plaisir; rien n'est arrangé, tout est réel. Comparez maintenant cette histoire à l'esquisse que j'ai pu donner de ce hideux roman de la Presse, déjà si révoltant malgré tant de détails impossibles à reproduire. Dites où est la force, où est la générosité,
OÙ est la passion, où est le combat, où est la beauté morale, où est la poésie?
Ah ! pauvres créatures qui fuyez la droite voie pour courir à je ne sais quels vils contentements, et qui venez crier ensuite que la société vous a perdues, combien de tels spectacles vous écrasent ! combien ils font ressortir vos lâchetés, vos misères , votre châtiment ! Vous êtes lâches, car vous pouviez toujours combattre, mais vous n'avez pas combattu, et, pour expliquer votre chute, vous supposez à d'autres des vices qui n'étaient qu'en vous. Vous êtes misérables , car ces inventions, ces calomnies, ces blasphèmes, trahissent le trouble de vos cœurs. Vous êtes châtiées, car ce torrent d'impures chimères qui s'échappe incessamment de vos esprits montre bien que vous voudriez échapper à la réalité, mais ne vous dégage pas de ses étreintes. Vous ne pouvez pas même rêver quelque chose de glorieux et de beau : il n'y aurait de glorieux et de beau pour vous que le repentir, et vous n en voulez point, parce qu'il vous humilierait. Il vous reste donc la ressource de jeter à la société de -cyniques défis, qui ne retentissent guère au delà de ce monde déchu où vous êtes tombées et de ces gens d'aventures qui ont leurs raisons pour penser comme vous. Cependant vous rêvez la jeunesse, et vous vieillissez ; vous rêvez la gloire, et .voici le sifflet ; vous rêvez la fortune, et vous aurez be-. soin tout à l'heure de courir le prix Montyon pour trouver un morceau de pain ; vous rêvez le suicide, mais le seul service que vous demandiez à la pharmacie est de guérir vos rides; vous rêvez de tenir une grande place dans le monde, mais vous n'espérez pas
que ni une mère, ni un époux, ni un fils, ni un ami, pleure à votre lit ae mort; vous ne léguerez à personne vos cœurs, qui n'ont point aimé; vous n'obtiendrez que par violence un asile dans le cimetière des chrétiens, et ceux qui vous ont nommées de leur nom tâcheront d'en eflacer la mémoire.
J'ai suivi durant plusieurs années, assidûment, les délibérations des assemblées du gouvernement de Juillet, essentiellement composées de libres penseurs. Elles m'étaient bien connues, et j'en avais écrit une centaine de pages qui pouvaient donner à penser , tant sur les formes que sur le résultat de l'élection. Quand je me décidai à publier mon livre, l'ancien monde parlementaire avait disparu , je fis disparaître ce qui le concernait. Mais voici maintenant que j'entends regretter ce monde-là. Or je trouve , en vérité, qu'il n'est point regrettable, même lorsque l'on considère de quelle façon le vote universel l'a remplacé. En désirer le retour, c'est avoir peu de mémoire ou trop de témérité. Peut-être que les nouveaux venus sont tant soit peu plus grossiers et plus féroces : ni la justice ni la politique ne permettent de dire que les anciens , dans leur ensemble , valussent mieux ; et en outre il convient de remarquer que ces anciens ne pouvaient manquer de susciter ces nouveaux. -
Je pense le prouver, en rétablissant quelques-uns des portraits que j'avais retirés démon manuscrit.
M. Mouflet, député, donne sa voix, dans les Bureaux, à M. Thie-?, toutes les fois que M. Thiers daigne prendre une prise dans la grande tabatière de M. Mouflot.
A l'époque de la Coalition, j'ai vu le beau Pansard, tenant de M. Thiers, séduire le gros Loupiat, qui voulait rester fidèle à M. Mole. Pansard emmenait Loupiat tous les matins au café Desmares et lui payait une tasse de café au lait. Quand le Journal des Débats, qui combattait la coalition, avait un article trop fort, alors Pansard ajoutait le beurre. Une seule lois il crut sage d'aller jusqu'à la côtelette. Ce jour-là Loupiat vota contre M. Mole, et mérita la croix d'honneur, que Pansard, un mois après, lui fit donner.
Pancrace, ce grand misérable et universellement haï, est en voie cependant de devenir ministre. Ce serait une mauvaise affaire pour -le gouvernement et pour la France; mais pour Valère, qui est ennemi déclaré de Pancrace, l'aventure serait excellente. Pourquoi donc ? Parce que Valère a tout à fait besoin d'être ambassadeur, et Pancrace tout à fait besoin d'éloigner Valère.
I..., le maniaque, monte à la tribune, et, suivant sa manie, se met à déclamer furieusement contre l'Eglise et contre les prêtres. Pendant qu'il déclame, un orage éclate, les éclairs sont fréquents et terribles, les coups de tonnerre font frémir les vitres de la salle. Le général S... se penche vers son voisin, et gravement , à voix haute , lui dit : « Ce mâtin-là (il désignait l'orateur), ce màtin-là va nous faire foudroyer. » A la Chambre comme ailleurs, il y a des dévots quand il tonne.
Un brillant député se vantait, devant un illustre collègue , d'effacer tous les chanteurs , ayant gagné deux millions depuis qu'il est à la Chambre , avec sa seule voix. — Avouez, dit en souriant l'illustre, que vous êtes un fier gredin? — Moi fier?
Son concurrent aux élections, trop honnête homme, se retire. Ce n'est pas seulement dégoût d'un tel adversaire, c'est que l'adversaire est inexpugnable. Il conserve ses électeurs , il séduit les autres. On dit qu'un homme qui a gagné deux millions est certainement un homme de génie ; qu'ayant su si bien se servir , il ne négligera pas ceux qui portent sa fortune.
Et l'on se croirait absurde à la fin , peut-être coupable, — mauvais père de famille, — si l'on ne faisait pas quelque chose pour gagner l'amitié d'un homme qui a gagné deux millions.
Rufin représente une ville de négoce où son élection n'eut pas lieu sans labeur. Pousse par les patriotes, nul ne contestait son patriotisme ; mais ses adversaires
alléguaient : Premièrement : qu'il est fraudeur notoire, et que la douane, en une. seule opération, lui a confisqué des marchandises pour plus de 3o,ooo fr. — Bah! répondirent ses amis, qui ne fraude un peu? mais on ne saisit que les patriotes. — Secondement : qu'il était convaincu, par arrêt authentique, d'avoir calomnié, honteusement, lâchement, sciemment calomnié des gens, fort honnêtes. — Les amis de Rufin haussèrent les épaules, et personne, en effet, ne put comprendre qu'on fit un grief de celte vétille; car enfin, pourquoi nomme-t-on des députés et pourquoi soudoie-t-on des journaux, si c'est un crime de calomnier celui-ci et celui-là? — Troisièmement : que le Rufin susdit, étant syndic d'une faillite, tandis que les autres créanciers touchaient vingt-cinq pour cent à peine, avait touché, lui, cent cinq pour cent, au moyen de certains tours plus qu'habiles, clairement constatés.
Dans un pays de négoce, le cas parut grave. — Ne vous justifierez-vous pas? dit-on à Rufin. — Qui, moi! que je me justifie!... Ces clameurs des ennemis de notre belle cause prouvent seulement combien ils seront vexés si je suis élu.
On recueillit les voix, et les ennemis de la belle cause de Rufin furent en effet « vexés. »
O Rufin! que je n'ai point élu, que je n'ai point combattu, que je n'ai jamais vu, que j'espère ne jamais voir, mais qui n'en représentez pas moins devant le monde la part de souveraineté que je possède à titre de Français!
Severin. est avocat. A l'âge de vingt- cinq ans, ayant eu la cervelle complètement vidée de toute notion de justice, et ensuite convenablement remplie de toutes les • sornettes disparates qui rendent propre à parler de tout, il devint docteur et s'en alla briller au barreau de Périgueux. Il se rendit subtil dans l'art des procédures. Point d'assassin qu'il ne fît excuser*pcu ou prou ; point de voleur qu'il ne reblanchît parfaitement, point de plaideur de mauvaise foi qu'il ne sût au besoin cuirasser de dix articles du Code et de vingt arrêts de justice contre les armes impuissantes du bon droit et du bon sens. Hormis le procureur du roi et la partie adverse, l'heureux Severin ne rencontrait sur terre que les plus honnêtes gens du monde. Bien payé de ses peines, il menait grasse vie; les petits coquins fournissaient sa cuisine, les gros plaideurs arrondissaient ses champs. A quarante ans, utilement marié, gras, frais, impudent, éligible : — Si j'étais député? se dit-il un jour. Il le fut. Maintenant il veut être premier président de cour royale; il le sera, et ne tardera guère.
Le collège qui nomma Severin élisait auparavant un vieux général, blanchi, mutilé, un type d'honneur militaire, et, ce qui n'est point à dédaigner, un type d'honneur civil. Franc et pur, il voulait véritablement servir, servait véritablement. Il aimait la patrie, il ai-
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mait la justice. Peu jaloux d'aix)rder la tribune, il éclairait les discussions préparatoires par son ferme bon sens, sa vieille expérience, par cette lumière des lumières, le sentiment profond que chacun avait de son inébranlable probité. Severin le renversa sans peine. Il y a dans les provinces une masse de gens, la plupart jeunes, pour qui l'éclat des services et de l'honneur estune sorte d'affront. Ils osèrent attaquer cette haute renommée ; ils ne parvinrent pas à la détruire, mais ils enlevèrent au vieillard la palmé de ses derniers jours, la gloire de représenter ses concitoyens, le bonheur de leur être utile, et il en fut navré ; car il y tenait, par une faiblesse qu'on trouve parfois chez les grands cœurs.
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Chanteclair se démène, court, remue partout. Il plaidaille, il écrivaille, il intrigaille. Ceux qui riaient, le voient monter, leur passer sur le dos ; 1 etonnement fait place à l'inquiétude. — Mais véritablement, disentils, il arrivera ! Chanteclair arrive en effet ; le voilà visible, le voilà au grand jour. On attend ce qu'il va faire ; il a des amis aussi confiants en lui que lui-même, des clients qui se régalent déjà, des ennemis humiliés. Il ouvre la bouche, il parle : bonsoir! Amis, ennemis, clients, public, disent de lui comme ceux qui l'ont vu partir : C'est un sot.
Un personnage demande contre sa femme la séparation de corps, pour cause d'adultère ; sa femme l'obtient contre lui, pour cause d'adultère. Ce scandale remplit toute la France. Notre homme néanmoins continue le procès. Il appelle du jugement qui le condamne. Mais, pendant que les avocats se préparent à remuer de nouveau ces ordures, et que le personnage fournit des arguments pour prouver que c'est bien lui qui se doit plaindre, la femme, par un coup du sort, hérite de cinq cent mille francs. Le personnage apprend l'aubaine, se désiste, monte en poste, court se jeter aux pieds de son Ariane, sollicite une réconciliation avec larmes. L'affaire est publique, tout le monde en parle ; les élections viennent, le personnage est élu député. Qu'il représente bien son monde I
La scène est dans le cabinet du premier ministre. Son Excellence compte les voix sur une liste marquée de divers signes, et pour la vingtième fois s'assure qu'Elle a tout juste la majorité. Un confident se pré-
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sente effaré, tenant un Journal : — Nous sommes perdus ! — Qu'y a-t-il donc ? — Une trahison ! — Mais encore? — Trouillet. . . — Eh bian ? — Le petit Trouillet qui veut attaquer le ministère ! — Trouillet ? — Luimême. — D"oû le savez-vous? — Il a passç la nuit à la Chambre pour être inscrit le premier contre l'adresse. — Craignez-vous son éloquence? — Non, mais je crains son vote. Que lui avez-vous refusé? — Rien. Cependant je crois aussi qu'il veut quelque chose. Allez le voir.
Dans l'arrondissement de Trouillet on s'étonne, on s'assemble, on se félicite. — Notre député va parler! Il va parler contre le ministère ! — Le ministère est donc si bas! — Peste! Trouillet sera bien avec les nouvelles puissances ! — J'ai toujours dit que Trouillet ferait son chemin ! — Nous n'y perdrons pas ! — Mais comment Trouillet pourra-t-il se tirer d'un discours ?..
Tandis que les fortes têtes s'échauffent à ces commentaires, un journal arrive. — Trouillet a renoncé à la parole, — il a volé ostensiblement pour le ministère , — il est entré dans la diplomatie. — le Cabinet triomphe à la majorité de cinq voix.
Tout l'arrondissement de Plein -Ventre est partagé entre un favori du Minijtère et un favori de la Cour, l'un député en titre, l'autre oui veut faire nommer un
parent. Ces deux politiques sont fort en peine , ils ont les mêmes amis. C'est à qui régalera le mieux. Aujourd'hui les électeurs dînent chez le courtisan , demain ce sera chez le mmistériel. Ni l'un ni l'autre n'est assez sûr des siens pour inviter le même jour que son adversaire. Grâce à cette rivalité , Plein-Ventre est le pays de Cocagne. On s'y rue en cuisine, les faveurs pleuvent. Oh! qu'il fait bon d'être électeur- par là! Trois ou quatre voix donnent la majorité. Rien à quoi ne puissent prétendre les chefs de famille , pour peu qu'ils commandent à plusieurs votants. Tous les enfants de censitaires sont élevés aux frais de l'Etat; ils montent dans l'administration, dans l'armée, partout. Pas un mouton n'a la clavelée, pas un orage ne tombe qu'on n'indemnise aussitôt le propriétaire; les idiots même ont un petit emploi, les criminels obtiennent des lettres de grâce. La croix d'honneur est répandue en ces parages, comme les coquelicots dans les blés ; on la distribue aux gens pour avoir le droit de faire admettre leurs fil- Ues à Saint-Denis; le ministériel en a couvert pour son 'compte cinquante vignerons et vingt-cinq usuriers. 11 a bien osé se vanter un jour de ne se l'être point adjugée à lui-même. — Ehi si tu l'avais, comment t'en ex- /cuserais-tu?
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L Opposition parle de ceux qui passent au ministère pour avoir une place ; elle ne dit rien de ceux qui, lorsqu'ils ont la place, reviennent à l'Opposition , souvent pour monter en grade, ou pour emplumer des fils et des gendres. Il y en a de ceux-là plusieurs, et ils sont connus. Volontiers ils font rage contre le servilisme. Le bât les blesse! Cependant l'Opposition les méprise un peu. Leur vote pourrait être utile, leur discours est encore une trahison ,
Trigaud est un savantas, un commentateur, un de ces vers qui couvrent de leurs vilains cocons les auteurs fameux. Il prétend en histoire, belles-lettres et philosophie. Grand cacographe , grand libre penseur aussi, grand ennemi des moines, des religieux, des prêtres, grand destructeur des papes, assez admiré, médiocrement estimé, fort peu digne d'estime, chargé d'une couronne d'aventures anacréontiques telle qu'en peuvent porter ceux qui n'ont plus de cheveux. Avec tout cela , l'homme de France le plus assuré de voir renou-
vêler le mandat qui le fait, pour sa part, l'arbitre de nos destinées. Il a beau'coup de créanciers et pas le sou. Ces créanciers raisonnent : Député, il peut nous servir, et attraper pour lui-même quelque traitement sur quoi nous recevrons des à-compte. Mais que notre abandon le réduise à ses talents et nous à sa conscience, tout est perdu. Qu'il soit donc député I
Il y eut dernièrement en province un procès de commerce des mieux assaisonnés. Certains sérieux personnages étaient, non sans motif, accusés de certaines opérations qui semblaient au premier aspect passibles d'un peu de galères. Parmi les inculpés figurait un député de l'Opposition, car il leur arrive aussi de ces aventures. On fit belle dépense d'avocats. Un orateur estimé du côté gauche vint défendre son confrère. Par une rencontre aimable, cet orateur avait contre lui, dans la cause, un autre matamore de tribune, tout fraîchement renversé du ministère de la justice. On vit l'homme qui tout à l'heure présidait la magistrature plaider devant de petits juges, pour obtenir qu'ils condamnassent comme escroc (il ne mâchait pas les termes) un de ces représentants de la fleur du pays auxquels, le mois passé, il soumettait les affaires de la moralité publique. J'aurais trouvé plus piquant que l'ancien chef de la justice, au lieu de parler contre cet homme, par-
lât pour lui. La circonstance ne le voulut pas, l'accusé d'escroquerie se trouvant n'être pas, cette fois, de l'opinion qui venait de perdre le pouvoir. Dits, contredits, répliques et dupliques. Enfin, le patriote, reconnu coupable d'une infraction aux lois de la probité, mais d'une infraction que le Code n'a point prévue, fut absous. En conséquence, il garda son siège; il l'occupe en ce moment. L'on dit que son avocat va devenir ministre. L'innocenté votera pour lui ; ce sera du moins une voix que ce ministre aura bien gagnée.
Après les plaidoiries, un avocat des inculpés cherchait son mouchoir. — Bah ! lui dit tout haut l'un des avocats adverses, tes clients te l'ont ^owe. Le mot parut charmant; tout le barreau le répéta, tout le tribunal en rit ; le procureur du roi le donna aux journalistes.
Les maîtres de la parole s'abordent avec prudence et se traitent avec courtoisie. Ils font quelque bout d exorde en l'honneur du redoutable adversaire qu'ils vont combattre; ils espèrent que cet adversaire si honorable et si distingué se rendra lui-même aux raisons fortes qu'ils ont à présenter. Formules, je le veux, mais aussi importantes que d'ôter son chapeau lorsqu'on entre dans un salon. Nul homme de mérite n'y manque, d'abord parce que l'homme de mérite est poli,
ensuite parce que l'homme de mérite apprécie la position, connaît le côté faible ou désavantageux de sa thèse, le côté soHde ou spécieux de l'autre, et sait enfin que nul ne perd rien à célébrer, la force de l'ennemi qu'il veut terrasser. Victorieux, il aura plus de gloire; défait, il sera moins vaincu. Ces précautions prises, tout est permis , et l'invective même pourra devenir licite.
Ainsi ne fait pas ce petit monsieur en habit noir, tout gommé, tout roide, qui brillait au barreau de Chignac et qui s'est promis de briller à la Chambre. Avant d'ouvrir la bouche, en arrangeant ses papiers, il regarde déjà M. Guizot d'un air menaçant. C'est à M. Guizot qu'il en veut ; il vient le réfuter, l'écraser, le détruire. Voilà comme il commence, d'une voix brève; et certes, il croirait manquer à l'honneur français , à la patrie , à la probité dont il défend la cause, s'il honorait du moindre compliment ce ministre pervers ! Que dis-je, pervers ? ignorant et incapable, et dont on a peine à s'expliquer l'importune renommée! Il n'a pas parlé cinq minutes qu'il en est aux verges ; il fustige M. Guizot du bout de son doigt obstinément pointé sur la poitrine de ce misérable. Il l'interpelle : Répondez-moi, monsieur le ministre ! Voilà, monsieur le ministre , ce que vous deviez faire , et qu'avez-vous fait ! Vous n'avez point de bon sens , monsieur le ministre , point de conscience , point de courage ! vous n'entendez rien à l'histoire, rien au commerce, rien à la diplomatie, rien à l'arithmétique! Que répondez-vous? Vous ne savez que répondre. Ah! vous ne répondrez pas !
Il fait si bien , par son pédantisme , que la Chambre
le prend en grippe, et qu'en effet M. Guizot peut se dispenser de répondre , même à ce qui lui est échappé de juste et de décisif.
Les fautes du ministre ne paraissent plus devant le ridicule de ces avocats qui se donnent des airs de le fouailler comme un petit garçon. Ils révoltent même ceux qui se sentent de leur avis, et si M. Guizot affecte de les compter pour rien, on trouve qu'il a raison et que son dédain est une réplique.
Temps de routine ! L'avidité même est routinière. En vérité, tous les députés ne savent pas que le mandat les rend propres à tout. Ils s'obstinent, la plupart, à suivre la carrière où ils se trouvent engagés : l'avocat dans la magistrature , le militaire dans l'armée , le négociant dans les fournitures, le marin sur l'eau, le diplomate dans les ambassades. Le courant est si régulier, que l'on s'est étonné généralement du génie inventif de maître Rapinet , avocat de Normandie. Rien n'annonçait qu'il dut s'élever au-dessus du vulgaire. Pour sa première session, il avait pris la croix d'honneur ; indice de mauvais goût, petitesse. On s'attendait à le voir prochainement conseiller de cour royale ; lui-même y comptait. Mais voilà qu'il devient rapporteur du budget, fonction qu'on donne aux travailleurs, farfouillant le budget pour en faire sortir la prospérité d'usage , voilà qu'il se prend à
méditer sur le ministère des finances. Il regarde. Il voit toutes sortes de beaux recoins paisibles , ignorés , plantureux, où n'arrivent que de vieux employés en lunettes d'or, après qu'ils ont bien sué sur tous les échelons d'une hiérarchie. Des places de douze mille francs, s'il vous plaît, de quinze mille francs, de dix-huit mille... Oh ! oh ! La plus appétissante de ces places était vacante. . . à peu près. Eh mais ! conseiller de cour royale, c'est deux mille quatre cents francs , trois mille francs au plus ; président, six mille; premier président, conseiller en cour de cassation, douze mille; et que de temps pour arriver là ! Maître Rapincî ne médite pas davantage. Il fait un bond : les vénérables employés des finances voient tomber au milieu d'eux , du haut de la tribune, cet avocat couvert encore de sa robe noire. Un requin parmi des poissons d'eau douce!
Mais la surprise surtout fut grande à la Chambre. Que de conseillers, que de procureurs généraux, que de présidents se mordirent les doigts de n'avoir pas songé à se connaître en finances, eux qui se connaissent à tout!
Non, je ne voudrais pas être un de ces employés quasi-supérieurs qui sentent maintenant les convoitises des députés se tourner vers eux. Imaginez les alarmes du sous-directeur ! Hier, d'un regard paisible , il voyait son directeur baisser et n'en avoir pas pour longtemps, il se disait : <c Je l'enterrerai et j'aurai sa place ; j'occuperai ce beau bureau qui est un appartement; je travaillerai avec le ministre; je toucherai des appointements qui donnent droit à la croix de commandeur, laquelle se pend au cou avec un beau ruban
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rouge... » Et il s'éveille de ces jolis réves, trouvant Rapinet, un député, dans le fauteuil qu'il pensait tenir. Il est perdu, il n'ira pas plus loin. Rapinet quittera le poste pour en prendre un meilleur ; mais, après Rapinet, un autre député viendra. Les députés s'y mettent, c'en est lait. Gare aux sous-directeurs, gare même aux chefs de bureau !
Le député non réélu vient à Paris pour voir ouvrir la session nouvelle. On dirait qu'il doute encore de son trépas. Il semble une ombre plaintive qui veut à toute force se mêler aux vivants, et qui pourtant n'est pas sûre d'en avoir le droit. Il écoute d'une mine affamée les histoires de la Chambre, il donne les nouvelles avec d'autant plus d'empressement qu'hélas ! on ne les lui demande plus. Triste chose de perdre une position, lorsque l'on perd avec elle tout ce que l'on était et tout ce que l'on valait! Oh! par charité, si vous rencontrez le député non réélu, faites-lui conter le secret du dernier scrutin.
Toutes les années, lorsqu'elle discute son Adresse au Roi, la Chambre des Députés accorde quelques heures à l'Opposition pour faire ses plaintes contre les méchantes entreprises du Gouvernement. Durant l'interrègne parlementaire, les préfets, les ministres, n'ont jamais manqué de prendre à l'Opposition des électeurs, des députés, des publicistes, des hommes dévoués et de mérite, qui parlaient, qui écrivaient, qui votaient pour elle, et qui tout à coup, audacieusement tentés, sentent chanceler leur vertu, cessent de parler, cessent d'écrire, disparaissent dans un habit brodé, dans une place, dans une sinécure, font silence quelque temps, et puis reviennent, comble de l'horreur, écrire, parler, voter, au grand dommage de cette pauvre Opposition. Il y a toujours de braves gens que ces aventures assez fréquentes désolent, surtout lorsqu'ils y ont perdu quelque chose, particulièrement leurs chances d'être réélus. La louve à qui l'on ravit ses petits est furieuse sans doute, et c'est une comparaison admise ; mais cette louve désespérée n'a point de colère qui approche du désordre d'esprit où tombe un député à qui l'on enlève ses électeurs. Il ne considère point comment il a su se les procurer ; il voit qu'on les lui dérobe, qu'il ne les a plus, il crie au voleur et à l'assassin. Cela occupait autrefois une séance, qu'on appelait la séance de corruption.
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Actuellement (i) il en faut deux, vu l'abondance des matières, et nous viendrons à trois avant que le prince royal soit majeur. Ces séances offrent un certain attrait comique. Les plaignants se montrent courroucés et fiers, la Gauche applaudit, le Ministère ricane, le Centre écoute d'un air innocent. Parmi ces candides du Centre, quelques-uns, et ce ne sont pas les moins paisibles, ont jadis fait retentir, au nom -de la Gauche, où ils siégaient, les plaintes de la vertu indignée. Mais ils ont oubUé ces temps lointains. Ils ne comprennent plus ce qu'on veut dire : ils ne peuvent croire qu'il se passe tant de vilains pactes entre les ministres et leurs adversaires : cela même leur donne une fâcheuse idée de l'Opposition. Ces vertus libérales, disent-ils, seraient donc bien fragiles !
Cependant l'Opposition fait aussi des conquêtes , mais elle se croit innocente, parce qu'elle ne paye pas comptant. Elle ne dit pas aux gens : Votez avec moi, je vous donnerai une place ; elle leur dit : Devenons les plus forts, et nous prendrons les places. Car tout se termine là. Il est bien entendu de tout le monde qu'un ministère patriote ne laisserait pas les grands emplois, ni même les petits, à de vils doctrinaires, suppôts de servitude, gens sans cœur et sans âme qui se tiennent « à genoux devant l'étranger. » Vraiment non, on ne le ferait pas, et ce serait prévariquer.
Un doctrinaire, s'il a un bureau de tabac, vend de mauvais tabac ; s'il tient un bureau de poste, il décacheté la correspondance des bons Français et la livre à
l'Angleterre. On doit pourvoir à ce danger. Une place est un poste ; il y faut entrer, pour défendre mieux l'honneur national.
J'ajoute que le patriote ne laisse pas de manipuler aussi les élections et que même il y déploie de l'adresse. Il ne corrompt pas toujours l'électeur, mais quelquefois il le bat, et souvent il le grise. L'imbécillité d'un grand nombre de ces censitaires dans les campagnes , l'immoralité de beaucoup d'autres qui habitent les villes , lui offrent des moyens dont il sait tirer parti. Aux uns il fait des contes absurdes qu'ils avalent très-bien ; il profite de toutes les mauvaises passions des autres.
Quel corrupteur qu'un journal comme il y en a tant, rédigé par d'affreux drôles qui font tressaillir continuellement les fibres inmondes du cœur humain, qui tronquent les faits, les dénaturent, les passent sous silence, calomnient la religion, avilissent l'autorité, sapent les bases de l'ordre , donnent aux vices tous les noms de la vertu, imputent à la vertu toutes les bassesses et tous les crimes , font désirer le renversement du culte , de la propriété , de la paix , et , quand le jour est venu, s'écrient, en montrant le candidat : Voilà votre homme ! voilà ce qui abaissera l'insolence des riches, qui vous délivrera du clergé, qui fera de vous de grands personnages !
La plupart des députés qui accusent le ministère touchant la corruption doivent quitter la séance confondu i de sa générosité, lors même qu'ils ne sont pas corrompus, eux aussi, et qu'ils ont le rare avantage de se croire incorruptibles ; — et le ministère est certainement émerveillé de leur mollesse, lors même que tout le monde
s'étonne de la vigueur de leurs poursuites et croit le gouvernement accablé. Le ministère a toujours fait plus qu'ils ne disent, mais il l'a fait souvent ou pour eux ou pour leurs meilleurs amis. On veut de part ^t d'autre s'égratigner , ou ne veut pas détruire les moyens de gouvernement. L'opposant se dit que, quand il sera ministre, il faudra bien qu'il se soutienne ; le ministre ne perd jamais l'espoir de rattraper l'opposant : et si l'opposant est furieux, c'est bon signe.
POST-SCRIPTUM (l85o).
Il y a un article de la Constitution qui défend d'attaquer le suffrage universel. Cet article n'est pas, à mon avis, ce que l'on pouvait faire de plus logique, mais il est fait.
Quant au suffrage des censitaires, tel que nous l'avons pratiqué , c'est le règne de la corruption et de la sottise.
Les censitaires sont faciles à abuser ; ils ont tout intérêt à se vendre.
Ils sont assez peuple pour qu'on les trompe, assez peu nombreux pour qu'on les puisse acheter ; ils possèdent un commencement de fortune suffisant pour leur donner le goût et le besoin d'en avoir davantage.
là»
Leur demi-instruction les rend propres aux petits emplois, leur ambition et demie les dispose à toutes les bassesses.
Par le droit de suffrage ainsi limité, le gouvernement de la France était devenu une oligarchie de fonctionnaires égoïstes et intelligents. On disait : ils conservent! Non, ils ne conservaient pas; ils consommaient stérilement, sans rien produire que des écritures. Autour d'eux Topinion dormait, mais elle faisait de mauvais rêves. Un jour, elle s'est levée furieuse, égarée; elle a renversé tout dans un accès de somnambulisme;
Et elle a institué le suffrage universel.
Si le suffrage universel produit le même résultat ; s'il n'y a rien de changé, sauf que ceux qui n'avaient que leur voix sont devenus chefs d'escouade, et, au lieu de quatre ou cinq suffrages, en ont quatre ou cinq mille à vendre; alors, l'opinion qui s'est rendormie, mais dont le sommeil est de plus en plus léger et les rêves de plus en plus mauvais, l'opinioa se réveillera encore, sera encore furieuse, bouleversera encore tout ;
Et le suffrage universel pourrait y passer.
Ceux qui ne veulent pas qu'on l'attaque feront bien d'y pourvoir.
Personne n'ignore que Monsieur Tartuffe est plein de vie, mais on connaît mal le personnage et son histoire. Molière a gâté le peu qu'il en a su, pour l'accommoder au théâtre, et surtout à ses opinions.
Tartuffe ne fut jamais si piètre et si maladroit coquin que la comédie nous le montre. Néanmoins ce grand sceptique commit chez Orgon deux fautes surprenantes. Regardant déjà comme sien le bien d'Orgon, il empêcha sottement Damis de voler son père, ce qui le mit au plus mal avec ce bachelier ; ensuite il ne sut pas éviter de porter ombrage à un cadet de Gascogne, autre commensal du bourgeois, intime compagnon de Damis et petit-cousin d'Elmire. Ces deux inimitiés, conjurées contre Tartuffe, préparèrent sa ruine. Elmire pourtant ne le haïssait point : elle n'a jamais haï quiconque a paru lui trouver des charmes. 11 a fallu tout l'ascendant du cadet de Gascogne (c'est le même qui
figure, mais bien contrefait, sous le nom de Cléante) pour la contraindre à dessiller les yeux d'Orgon, et elle ne s'y décida qu'au moment où elle vit Tartuffe à la veille d'épouser Marianne; car elle n'entendait point que cette jeune beauté demeurât sous le même toit que ses trente ans : elle aimait bien mieux que Valère, q'ui était un gentilhomme du Poitou, l'emmenât en province. Tartuffe, savamment attaqué, succomba victime de sa concupiscence. Toutefois les choses se passèrent autrement que dans la comédie. La table au tapis est une pauvre invention du poëte, embarrassé du caractère d'Elmire, dont le théâtre de ce -temps-là n'aurait point supporté la vérité. Le fait est que le cadet de Gascogne n'en fut pas quitte à si bon compte.
Tartuffe n'alla point pourrir dans un cul de bassefosse, comme on le fit croire au bon peuple, heureux de vivre sous unprince ennemi de la fraude. Recommandé par l'exempt qui l'avait arrêté, et qui, du premier coup d'œil, apprécia sa valeur, Tartuffe fut immédiatement attaché à la police secrète, avec de bons gages. C'était son premier métier, sa vocation véritable. Ceux qui l'ont su n'en ont rien dit , afin de ne pas désobliger Molière et le parterre, qui estiment que Tartuffe est fait, pour l'Eglise. S'introduire chez les gens, y arrondir sa bourse , livrer leurs secrets et les vendre eux-mêmes , ce sont besognes de police, non d'Eglise ; besognes à quoi Tartuffe excelle, et qu'il pratique délicieusement. Il est petit-fils de Judas Iscariote, lequel fut disciple de Jésus pour le compte de la Synagogue , et voleur ;Jur erat. Pendant la Fronde, alors agent du Coadjuteur, il avait mouchardé chez les Mazarins, et même ses plans sur le
bonhomme Orgon remontaient à cette époque. Orgon figurait chaudement dans le parti ministériel : Pour défendre son prince, il montra du courage.
Rentré dans sa naturelle carrière, Tartuffe offrit d'étudier les JansénijStes, qui se mêlaient bien aussi un peu de politique, les saintes gens ! et il se rendit en Hollande. Il V fit imprimer , aux frais de la cassette, un gros livre contre les Jésuites et leur morale relâchée. On a de nos jours beaucoup pillé ce bouquin. Ainsi Tartuffe se mit en grand crédit près du père Quesnel. Au moyen de quelques noms propres, anecdotes, traits de caractères, ramassés dansles sacristies lorsqu'il faisait le bon apôtre, il sut donner à son libelle un fard de vérité, suffisant pour tromper les sots et pour autoriser la feinte crédulité des traîtres. Le drôle avait le style et les instincts qui font la perfection des livres de Hollande. Les Jansénistes le portèrent aux nues. Il s'empara de tous les secrets de la secte. On devine qu'il ne s'en dessaisit pas pour une indulgence plénière.
Ses services parurent nécessaires à Paris. Les libres penseurs du temps accablaient Louis XIV d'adulations si persévérantes et si basses, que ce soleil de gloire, dans un moment lucide , à la suite d'un sermon du père Bourdaloue, vint à douter de leur sincérité. Bourdaloue lui avait conseillé de se convertir ; mais il se contenta, pour le moment , de faire espionner ses flatteurs. Tartuffe quitte sa mine du Port-Royal, aiguise sa moustache, et le voilà dans les cabarets , en quête des philosophes et des beaux esprits. L'amitié se fit vite entre lui et ces parnassiens, car, à l'exemple du jeune Sévigné, il payait la dépense. Il trouva les beaux esprits bons cour-
tisans, sincères adorateurs du roi , de ses favoris, de ses maîtresses , de ses bâtards , tels en tout qu'ils se montraient dans leurs livres. Le seul Chapelle , quand il était plus gris que de coutume, se permettait quelques épigrammes sur l'extrême embonpoint de la marquise de Montespan. Molière ne buvait pas, et se contentait de railler discrètement le marquis , dont il trouvait le sort trop heureux , et la mélancolie ridicule. Songeant aux coopérateurs que lui donnait sa femme , le grand poëte se disait tristement :
Un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déshonore.
Les instructions de Tartuffe ne lui défendaient point de s'amuser. Il se lia tout particulièrement avec Molière , et lui conta son aventure chez Orgon , bien entendu sans lui dire qu'il en était le héros. Molière jugea le sujet, ou plutôt le caractère , excellent pour le théâtre. On sait ce qu'il en tit. Les dévots, qui s'étaient si souvent élevés contre la comédie, eurent leur compte. Tartuffe , pendant que Molière travaillait, courtisait Armande, et ne la trouvait point inhumaine. Ce fut un des jolis moments de sa vie. La maison du grand poëte représentait, à vrai dire, un étrange tripot. Armande Béjart, femme de Molière, était bâtarde d'une autre Béjart qui avait été la première concubine de ce fameux moraHste, et on rencontrait encore là une troisième ingénue, à qui ne manquait aucun titre pour parler aussi haut que les deux autres. Tout cela braillait, se disputait, vivait pêle-mêle, en dehors de toutes
les conventions civiles et morales. Tartuffe souriait de ces mœurs naïves, et parodiait quelquefois entre ses dents un vers tout neuf de M, de la Fontaine :
Ah! si les dévots savaient peindre l
Ce ne fut pas un crève-cœur pour lui d'être exposé sur la scène à l'indignation publique. Outre qu'il soupait maintenant chez Ninon, le sang de l'Iscariote se réjouissait dans ses veines lorsqu'il voyait , par l'art de Molière, les huées que provoquait l'imposteur retomber sur les chrétiens. Un jour qu'il était dans la salle , applaudissant à tout rompre, il rencontra Elmire, vieille, d'autant plus coquette. Elle avait fait périr de chagrin le bonhomme Orgon, devenu esprit fort, et jouissait librement d'un beau reste de bien qu'elle savait défendre du cadet de Gascogne. Tartuffe, profitant du privilège de sa perpétuelle jeunesse, introduisit chez Elmire les jeux et les ris qui la fuyaient, chassa le cadet de Gascogne, se fit faire une donation en règle de tout ce que possédait la dame, et l'envoya mourir, comme Molière, dans les bras des sœurs de la Charité.
Il était riche ; on lui avait délivré des lettres de noblesse ; la Cour tournait à la dévotion : il redevint dévot, obtint une belle charge, et fit l'édification de son quartier jusqu'à l'explosion de la Régence.
Notre homme se mit au niveau de l'époque, mais discrètement, non comme ces fous qu'on appelait les roués. Il rouvrit , sans mystère et sans bruit , sa porte aux Cidalises, rappela les écrivains, et s'acquit bientôt le renom d'un honnête seigneur, tolérant et philan-
thrope. C'était la bonne voie pour tenir d'une main les honneurs, de l'autre la popularité. Il s'enrichit fort sous Louis XV, par les charges et l'usure, ayant compris des premiers quel bon placement c'est de nourrir les gens de lettres. Madame de Pompadour, pour divers services auxquels elle l'avait employé, lui donna une province ; il la pressura comme n'aurait pas su faire un Turc assisté de trois juifs. Le paysan se plaignait. Mais monseigneur faisait imprimer, dans un de ses châteaux , des pamphlets encyclopédistes ; il subventionnait Diderot, écrivait à Voltaire, conspirait chez d'Holbach, recueillait Jean-Jacques , et tout Paris disait que, dans sa province, le moindre corvéable avait la poule au pot.
La Révolution de 89 le trouva populaire. Il fut de toutes les assemblées, toujours au rang des plus patriotes , des plus vertueux , des plus terribles. Le peuple le portait en triomphe. En même temps , il montrait aux suspects un autre visage, et ceux-ci lui laissaient en dépôt beaucoup de choses. Il reçut considérablement de fidéicommis , il acheta immensément de biens d'Eglise. Il en acheta trop, et des patriotes plus vertueux que lui le dépouillèrent à son tour. Il se sauva en Angleterre, oîi il ne tarda pas à se créer une industrie : il espionnait au profit de la République les émigrés qui se cotisaient pour le nourrir.
Tartuffe végéta sous l'Empire. Il y avait dans la police une telle presse de gens de mérite, qu'il ne put y briller. Cependant il eut les épaulettes de général tout comme un autre, et fit en temps opportun sa petite trahison, qui le remit à flot. La Restauration lui plut. Il quitta
volontiers lepée, n'ayant jamais eu de goût que pour les armes courtes , et se remit à hanter les églises ; mais il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que c'était duperie, qu'il gagnerait plus à crier contre la Congrégation qu'à pénétrer dans ses rangs. L'Université lui parut assez plantureuse , et c'était une carrière où l'appelait son cœur. Il y entra comme émigré, en bonne place , non sans se réserver, par l'entremise de M . de la Fayette, à titre de patriote de 89, quelques utiles relations dans la haute charbonnerie. Ce fut ainsi qu'il atteignit la Révolution de Juillet. Il avait tous les droits possibles d'en profiter, elle lui rouvrit la carrière politique.
Tartuffe n'était point mal vu au Palais-Royal. Il y donna de bons conseils, qu'on apprécia et qu'on reconnut généreusement... Je m'arrête ; la suite est trop connue. Qui ne sait que Tartuffe siège à Gauche, et vote au Centre (i) ?
Chafouin, député, perditune belle place à la suite d'un arrêt de la Cour des Comptes qui trouva du louche dans ses Hvres. Le ministre, qui l'aimait, fut, à ce coup-là, forcé de se montrer sévère : en le destituant, il ne lui retira pas cependant son amitié ; il avait quelques bon-
(1) Aujourd'hui républicain de la veille et représentant du peuple, f Première édition. J Depuis, démocrate autoritaire ; —sénateur; —catholique binccre, — mais indépcudaot.
nés raisons pour la lui conserver, et Chafouin ne perdit pas l'espérance de rentrer dans son emploi.
Il est rare qu'un homme qui se trompe en arithmétique, qui soustrait, par exemple, au lieu d'additionner, ne trouve pas quelques soustractions à faire aussi dans l'Evangile, dans les commandements de Dieu, dans la religion tout entière. Chafouin était là-dessus plein d'idées ; il les mettait en œuvre , et désolait son évêque. Ayant intérieurement réformé le dogme , il réformait ouvertement la morale , et voulait réforme encore le culte. Sa disgrâce l'arrêta court.
Sur ces entrefaites , l'évéque vint à Paris. Le bruit se répandit que ce prélat était bien vu de la Reine. Chafouin l'alla visiter.
Et comme , le lendemain , on parlait de Chafouin : — Ah ! s'écria l'évéque, il s'est bien réformé, il est devenu excellent. — Vraiment, monseigneur? — Je vous l'assure. Hier, il m'a prié de lui bénir un chapelet.
Un universitaire, causant avec moi sans me connaître, dans un lieu politique, en vint bientôt à la grande querelle qui occupe tous les professeurs et tous les chrétiens. Il vit que je ne tenais pas pour l'Université, et il entreprit de me conquérir. Comme je me plaçais exclusivement sur le terrain de la liberté — Oui , me dit-il, la liberté est bonne. Elle est pleine et entière chez
nous. Dans les collèges , nous professons ce que nous voulons ; mais vous devez comprendre que , si les prêtres font des collèges, la première chose qui est perdue, c'est la liberté. — Pourquoi donc ? lui dis-je. — Parce que les prêtres n'aiment pas la liberté. Ils n'enseigneront que leur fanatisme, et ils arrêteront le progrès de l'esprit humain. — Vous serez là, poursuivis-je, pour faire avancer l'esprit humain. — Oui, mais ils auront beaucoup d'élèves ; ils jetteront chaque année dans la société une masse de dévots ': et que deviendra la belle unité de l'esprit français? — Je trouve, continuai-je, que vous ne travaillez pas beaucoup vous-mêmes à maintenir cette unité. Vous me dites que chacun de vous peut enseigner ce que bon lui semble , et vous savez si vous profitez de la permission. Autant de professeurs, autant de doctrines. — Pas tant que vous croyez ; il n'y a guère dans toute l'Université que cinq ou six écoles, et nous luttons avec force contre la tyrannie de Q)usin, qui est parvenu à faire dominer son éclectisme. — Eh bien! l'éclectismo n'est-il pas lui-même un assemblage forcé de doctrines contraires, qui se nient réciproquement , et qui font table rase de toute croyance dans l'esprit de quiconque aest pas forcé de maintenir cet absurde éclectisme pour tenir boutique de philosophie ? — Mais vous ne remarquez pas une j chose, reprit le professeur : c'est que nos cinq ou six écoles, tout en se combattant (et c'est là ce qui les fait vivre), se réunissent pour accabler le fanatisme et la superstition. — A la bonne heure , continuai-je. Cependant, à votre tour, remarquez que ce fanatisme et cette superstition conservent encore des adhérents assez nom-
breux. Vous craignez même leur concurrence. — Ce n'est, dit-il, qu'une minorité. — Soit ; celte minorité a droit à la liberté, sans doute : pourquoi Topprimezvous ? — Elle nous a opprimés jadis , répondit-il. — On pourrait, dis-je, contester, ou du moins expliquer cela ; mais je l'admets. De quel droit lui reprochez-vous cette oppression et vous appelez-vous libres penseurs , si vous opprimez aussi ? Comment voulez-vous que des pères de famille qui ont une religion, et qui tiennent à cette religion comme on tient à la vie, vous confient l'âme de leurs enfants, à vous qui niez en général toute religion ?
Mon homme changea un peu de gamme. — Nous ne nions pas la religion, s'écria-t-il , et nous n'opprimons personne; c'est une calomnie de dévots. Pour moi, je suis très-religieux; j'ai un sentiment religieux vif et sincère , que je ne tais ni ne déguise. Mais je ne crois pas que pour être religieux il faille croire, par exemple, à la divinité de Jésus-Christ. Je n'avale pas ça. — Moi, monsieur, lui dis-je, je l'avale; et voilà pourquoi, si j'avais des enfants, je ne vous les confierais pas. Cependant il faut que je vous les confie , ou que je les élève moi-même , ce que ma santé ou ma condition ne rendent pas toujours possible, ou que je me décide à leur faire donner par d'autres que vous et moi une bonne éducation très-coûteuse et qui leur fermera toutes les portes. Ils ne pourront être ni avocats, ni médecins, ni professeurs, ni fonctionnaires ; et bientôt pas même of- ' liciers dans l'armée : que dis-je? ils ne pourront pas être prêtres en France. Vous voyez bien que vous nous opprimez.
L'entretien finit là. Qu'on juge si je fus médiocrement surpris devoir arriver, quelques jours après, chez moi , ce même universitaire , portant sous le bras une compilation dédiée à un ministre et « verbalement » approuvée par un évêque. Il s'était enquis de mon nom. Enchanté , me dit-il, d'avoir fait connaissance avec un homme aussi estimable, il m'apportait cet ouvrage tout nouveau, qu'il avait composé en s'éclairant des conseils les plus sages. — Vous comprenez, ajouta-t-il, que dans un livre de ce genre, j'ai mis de côté toutes mes opinions particulières. Je suis un honnête homme : travaillant pour des enfants, j'aurais scrupule de mettre sous leurs yeux un seul mot qui ne fût parfaitement catholique. Nous devons respecter la foi des pères dans l'âme de leurs fils. Le doute a ses amertumes ! heureux ceux qui croient ! Je vous demande votre amitié. — Cher monsieur, lui dis-je, mon amitié , vous l'aviez déjà , car je vous plains de tout mon cœur ; mais des éloges pour votre livre vous n'en aurez point.
Je ne doutais pas que son livre ne fût mauvais, quoiqu'il m'eût assuré qu'il n'y avait rien de lui. Je ne me trompais guère. C'était une balayure. Raclant quelques médiocres ouvrages , de tout ce qu'ils renfermaient de plus suspect ou de plus sot^. il avait formé le sien.
Minuit sonnant, ayant à peine fini ma tâche, le front serré, les yeux brûlants, le cœur chargé d'angoisses, car le jour a été plein de sombres nouvelles, je traversais d'un pas pressé les rues endormies. Je regagnais la maison , pensant à la Suisse en feu , à la France menacée , à mon frère absent, à mon enfant malade. Tout à coup la rue est remplie de cris, de chansons, de hurlements. Une bande d'étudiants sortaient du bal avec des filles, et s'en retournaient au pays latin. Ils n'étaient pas ivres ; mais jamais la dernière populace des faubourgs, dans la fièvre du vin bleu , n'a troublé les airs de plus abjectes vociférations. Les filles y mêlaient leurs voix glapissantes, et ces bestialités soulevaient des rires immondes. Plus d'un père de famille a dû prier Dieu de protéger le sommeil de ses enfants.
Ces messieurs sont les mêmes qui vont dans certaines occasions , en longues files , moins les dames , honorer le patriotisme et le génie de Déranger. Cependant ils ne redisent point le.s chansons de Béranger. D'autres refrains, souillés de fanges plus fétides, leur plaisent davantage. Ils ne trouvent point de goût à ce qui n'outrage point la langue en même temps que la pudeur ; et Béranger , qui parle encore français , n'est au fond qu'une momie, honorée par respect humain.
Mais quoil ces jeunes gens sont l'espoir de la patrie
et de l'avenir ; et moi , laborieux ouvrier , qui rentre en disant mes prières dans une demeure dont la chasteté garde le seuil , je ne suis qu'un vil jésuite , un citoyen pervers, un ennemi de la liberté , un empoisonneur de consciences ! Parmi ces libres penseurs , qui chantent comme ils viennent de danser, se trouve peut-être celui qui me viendra prendre un jour au milieu de ma famille et de mes livres , et qui me fera couper le cou , pour le bonheur, l'affranchissement et la dignité de l'espèce humaine.
Un article du Code pénal condamne à la prison les entremetteurs de débauche. Si cet article n'est pas abrogé, pourquoi certaines librairies sont-elles ouvertes , et pourquoi les libraires ne sont-ils pas devant les juges ? Où trouvera-t-on des proxénètes pires que ces gens-là ?
J'entends certains personnages, plus intéressés que moi sans doute au maintien de ce qui existe, se plaindre que la morale déserte les masses. Les réquisitoires ne parlent que de relever la morale , le gouvernement crie au clergé de faire de la morale ; et d'un autre côté on a ces corrupteurs à brevet, on a une censure des images qui laisse souiller les vitres et les murailles, une police qui dort à côté des orgies , et il paraît qu'après avoir traqué dans toutes les caves et dans tous les greniers quelques méchants pamphlets politiques, les
sergents manquent d'yeux pour voir des écrits mille fois plus condamnables qui pullulent à tous les angles de rue.
Il est vrai qu'alors, il faudrait bien inquiéter aussi les feuilletons, et cela n'irait pas tout seul.
Paris, grâce à ses artistes, à ses libraires, à ses théâtres et à ses imageries, otfre l'aspect d'une Gomorrhe. Tout ce que l'histoire raconte de Corinthe, neus l'avons sous les yeux. Partout la luxure étale insolemment ses enseignes triomphantes. Dans notre sénat des Lettres, les trois quarts des illustres ont fait des livres que toute bonne police enverrait au pilon.
Transportez demain chez les Cafres l'imprimerie, la lithographie , les écoles primaires , la plupart de nos peintres, de nos écrivains, de nos sculpteurs : il n'y aura de plus en Cafrerie que des Cafres.
Revenu de ses guerres, de ses gouvernements, de ses emplois; comblé de biens et d'honneurs, n'ayant plus rien à prétendre, déjà mort pour le monde, ce vieux général, retiré dans ses terres, donnait enfin quelque joie à sa femme et à son curé. On le voyait à la messe le dimanche. Il avait toujours dit que la religion était bonne; il la reconnaissait vraie et divine. Quelquefois même il poussait d'heureux soupirs , l'on espérait qu'il
n'échapperait pas à la miséricorde de Dieu. Tout à coup il change d'allures : il ne va plus à la messe , il fait travailler le dimanche, on le voit travailler luimême, prendre la serpe et le hoyau; les paysans étonnés l'entendent blasphémer comme le dernier garnement. Il a un neveu qu'il compte faire passer aux élections prochaines, et il lui est revenu que les électeurs influents ne voulaient pas du gendre d'un cagot. Vous verrez que , si la mort se présente avant l'élection , ce général qui a fait mourir tant d'hommes, ce législateur qui a voté tant de lois , cet ambitieux qui a prêté tant de serments, cet administrateur qui a ramassé tant de richesses, vous verrez qu'il repoussera sa femme en larmes, qu'il renverra brutalement son curé, qu'il reniera son baptême, qu'il étouffera ses terreurs et ses remords, qu'il mourra comme un Belge « éclairé. »
J'ai l'honneur de connaître plusieurs lecteurs du Juif-Errant ; quelques-uns même sont mes amis anciens, qui ne passaient point autrefois parmi nous pour être de grands inventeurs. Ils sont devenus profonds socialistes, chauds humanitaires , ardents ennemis des jésuites ; mais aucun n'a renvoyé sa concubine , aucun n'a pris l'habitude d'aller visiter les pauvres ; ceux qui fréquentaient le tripot vont toujours au tripot , ceux qui faisaient l'usure sont toujours usuriers,
Parmi les jurés qui allaient apprécier mon cas « en honneur et conscience, » il y en avait un qui me parut tout de suite éclairé. C'était un homme de trente-cinq ans , tournure de boutiquier , figure jaunâtre geméc d'un peu de poil blond. Il me Jeta tout d'abord des regards aigres, et, quand ce fut à mon avocat déparier, il se mit à rire, en homme qui ne se laisserait point prendre aux beaux discours. Je le fis remarquer à mes amis : Voilà, leur dis-je, un monsieur qui est bien décidé à ne point ménager le Jésuite. — Tu peux en être sûr, me répondit l'un d'eux; Je le connais : c'est un marchand du quartier, qui a de la Httérature. L'autre jour, au corps de garde, il n'a cessé de déclamer contre la tyrannie imbécile des gens d'Eglise, et il m'a fait particulièrement un long discours sur l'infamie des cafards qui ont Jadis condamné Galilée. S'il peut t'en donner pour trois ans, il ne te manquera pas.
Hélas! aucun des Jurés ne me manqua, et je fus condamné à l'unanimité.
Nous lisons au livre des Actes, que le lendemain de la Pentecôte , les Juifs, entendant les Apôtres prêcher , se mirent à railler, disant, : « Ces Nazaréens sont ivres ! » A quoi saint Pierre, naïvement, répondit : « Comment serions-nous ivres ? 11 n'est que la troisième heure , et vous savez bien que nous n'avons pu rien prendre encore, car la loi le défend. »
Ces moqueurs avaient déjà crucifié lé Juste. Depuis dix-huit cents ans , ceux qui les imitent , poursuivant l'EgUse de leurs railleries , ont commencé comme eux. Ils ont mis à mort dans leur âme Jésus-Christ, qui leur a vainement parlé ; ils ont été fourbes, menteurs, impudiques , et ils ont ensuite crié au prêtre : Tu as péché !
La plupart du temps , le prêtre n'est pas moins naïf que saint Pierre. Il répond avec la même simplicité : Je n'ai pu faire ce que vous dites ; vous savez bien que la loi le défend.
Certes, ils le savent! ils connaissent bien cette loi, ils viennent de la transgresser ; et c'est pourquoi , pauvre "^rêtre, ils t'accusent.
2b0 LIVRE V.
Q uelque gamin fraîchement sorti de l'Ecole normale, sans style et sans esprit, nTais bon éclectique, tombe dans un collège de province , et professe là les doctrines de ses maîtres. Il enseigne que Jésus-Christ n'est pas Dieu, et que Dieu n'est qu'une abstraction ; que la vérité n'est point faite encore ; que , par conséquent , la morale reçue est incertaine et provisoire. Voilà ses écoliers en bonne voie d'être promptement déistes, sociniens, kantistes, matérialistes, manichéens, gnostiques , spinosistes, tout, excepté chrétiens. L'évéque s'en émeut. Il voit le professeur, et entreprend de raisonner avec lui. L'autre ergote, se fait battre, et ne paraît plus; mais il n'enseigne qu'avec plus de ténacité ses pestilentielles sottises. L'évéque réclame : « Vous me gâtez ces enfants ; vous faussez leur esprit, peut-être leur conscience; si vous continuez , ils deviendront certainement des sots, et peut-être de malhonnêtes gens. » Le gamin se lance de plus belle ; il met les écoliers au courant du débat , et ces marmots , qu'il ennuyait , prennent goût à la classe. Le conseil royal s'occupe du litige, et donne tort à l'évéque.. C'est une victoire pour le collège , pour le conseil municipal, pour le barreau, pour la bonne bourgeoisie , pour toute la ville. La classe de philosophie, profitant du premier jour de congé, se porte en masse sous les fenêtres du palais épiscopal ; elle cfic : A bas
TARTUFFES. 2ÎSI
i Jvaque! à bas le cafard'. Les journaux célèbrent ce triomphe éclatant de la raison pure ; les pères de famille se réjouissent d'avoir des enfants si avancés, et de voir l'avenir du monde en si bonnes mains.
M. Un Tel, poète, philosophe, humoriste, humanitaire et concubinaire, fait un livre dont la belle pièce est une peinture de certain couvent. Il connaît bien la maison et ceux qui l'habitent. Les moines y sont peints depuis le parloir jusqu'à la cellule : il décrit les occupations, les figures, les caractères. Nulle grâce à aucun, ni d'un défaut, ni d'un travers, ni d'une manie ; tout est noté scrupuleusement, tout est mis en relief. M. Un Tel n'oublie qu'une chose : que ces moines qu'il déchire l'ont accueilli, l'ont soigné, l'ont consolé, l'ont empêché de mourir de faim et de vermine.
Quand tu feras la seconde édition de ton livre, drôle, puisque tu veux peindre le couvent, décris donc encore ce personnage : dis son orgueil et sa bassesse ; dis que ces sots moines s'efforçaient de fermer les yeux sur ses polissonneries, et de ne point le connaître, de peur d'être obligés de le chasser, à quoi ils ont dû se résigner pourtant.