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XII

Pour Dieu, monsieur l'abbé, ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abbé, ou habillez-vous en prêtre et vivez en prêtre.

Vous êtes à peu près dans Paris seul de votre espèce ; mais vous battez de telle sorte le pavé, que l'on vous croit cinquante : il n'en résulte rien de bon pour l'Eglise.

Convient-il qu'on vous rencontre à minuit, le manteau sur le nez comme un chercheur d'aventures, et que les gens du quartier, vous voyant rentrer si tard, se disent en riant : C'est ce prêtre !

Pour mon compte, je vous préviens que vous me scandalisez.

Vous devez être le sel de la terre et la bonne odeur de Jésus-Christ près de tous ceux qui vous connaissent ou qui seulement vous voient. Or, en vérité, ce n'est point l'effet que produit votre figure, quand vous paraissez en habit laïque, botté comme un joueur de lansquenet, sanglé corhme un acteur.

Quel avantage y trouvez -vous? Croyez -vous être joli? Sachez que des pieds à la tête, depuis la pointe de vos cheveux agacés jusqu'au talon de vos bottes, vous êtes ridicule.

Ridicule cette cravate ruisselante, ridicule ce gilet illustré de ramages flamboyants, ridicule cet habit collé

sur VOS hanches, ridicules vos hanches ! Toute votre précieuse personne est ridicule affreusement.

Non, monsieur, vous n'avez pas le droit d'être ridicule ainsi. Un prêtre doit être propre; mais propre de cette façon!... Soyez plutôt râpé, fripé, rapiécé; soyez plutôt sale !

Il y a des prêtres qui ont d'horribles chapeaux, d'autres dont les soutanes font pitié; on tolère tout. Et si à travers ces haillons l'on remarque un air doux et pensif, on a bientôt fait de songer que cette négligence est l'effet d'une pauvreté courageuse, ou d'un austère oubli des exigences mondaines. En quelque état que soit une soutane, elle est le vêtement de la science, de la piété, du dévouement, du sacrifice; elle est sacrée à Tœil de tous les gens de bien.

Dans la rue, un jour, je suivais une de ces soutanes, mal faite et fatiguée, propre néanmoins; mais la brosse, à force de frotter, l'avait lustrée et blanchie. Elle battait des souliers rougis par le temps ; elle était surmontée d'un chapeau... Ah! monsieur l'abbé, je ménage vos nerfs, et je ne décris point ce chapeau.

Bon Dieu ! me dis-je, que voilà un pauvre prêtre à qui l'on ferait bien de donner une soutane ! Cependant les passants saluaient avec respect ce prêtre mal vêtu ; après l'avoir salué, ils se retournaient pour le voir encore. Je doublai le pas, et je saluai à mon tour.

C'était le P. de Ravignan. Il venait de prêcher des enfants, et il allait à Notre-Dame. Il se hâtait, parce qu'il avait visité sur le chemin un malade.

Qui dira combien sont tombées de larmes consolantes et salutaires sur la soutane usée de Ravignan ; com-

bien de genoux, jadis superbes, ont frôlé la poussière qui couvre ses souliers rougis ?

Mais qui voulez-vous, Almaviva .de sacristie, qui aille pleurer sur votre justaucorps chargé de fanfreluches, et s'agenouiller à vos pieds chaussés pour les salons ! Qui vous demandera d'ôter vos gants jaunes, pour que vos mains aux iades senteurs épanchent le pardon et la paix !

Vous n'y tenez pas, je le sais bien ! mais alors, que faites- vous dans l'Eglise? Vous direz que vous y êtes, et que vous n'en pouvez sortir! Vous pouvez du moins vous cacher.

Que s'est-il donc passé? De quoi vous vengez-vous quand vous contristez à la fois les prêtres et les fidèles par cet étalage impudent d'une vocation faussée ou perdue?

Est-ce que vos illustres parents vous ont fait d'Eglise malgré vous, pour laisser leurs domaines à monsieur votre frère l'huissier-priseur? Est-ce que le sacerdoce vous a été imposé? Est-ce que vous ne l'avez pas, au contraire, sollicité dans la plénitude de votre liberté et de votre raison ?

Etes- vous victime d'une éducation corruptrice? Vos confrères, votre évêque, vous ont-ils donné l'exemple de gens de qualité subordonnant les maximes du ciel aux passion s et aux amusements de la terre ? Entre vous et les derniers abbés de boudoir, est-ce qu'il n'y a pas l'échafaud de 1793 et tous les fléaux que la Providence a permis pour enseigner aux prêtres le rôle qu'ils ont à remplir ! *

Vous faites le bel esprit, et vous étalez volontiers

votre littérature. N'étes-vous pas assez intelligent pour savoir que l'impiété ne sera vaincue et le monde sauvé que par un sacerdoce humble, pauvre, laborieux, mortifié, et qu'au milieu d'une société chargée de tous les vices que le Christianisme vint combattre, il faut aller au combat avec la foi et la bure des apôtres ?

Malheur à vous, race fausse, prêtres mondains, non-seulement stériles, mais qui, par votre seul aspect, frappez souvent de stérilité le travail des autres ! Malheur à vous, qui êtes un argument dans la bouche de l'impie ! Malheur à vous, dont il peut dire, pour échapper à la vérité qui le presse : Vqye:{ ce prêtre!

Je pénétrai un Jour dans le sanctuaire du Procureur Général ; je n'allais pas soUiciter une grande faveur : c'était qu'on voulût bien me mettre en prison avant le i5 juin, afin que j'en fusse dehors avant le i5 juillet, pour vaquer à certaines affaires. J'avais le droit de passer un mois en prison : le Roi seul pouvait me ravir ce privilège en me faisant grâce, et Sa Majesté n'y pensait pas. Néanmoins on me laissa solliciter , par habitude constitutionnelle, et j'eus besoin de faire intervenir quelques députés. Enfin, moyennant protection, j'obtins ce que je demandais. Il me restait à régler avec jes greffiers, les huissiers, les guichetiers, toutes espèces qui ne sont abordables au pauvre monde que par la

voie du procureur général, et c'était ce qui me conduisait au parquet. Je trouvai trois messieurs en Habit noir, qui me reçurent d'un air froid et fier. Jamais je ne fus si dédaigneusement toisé du haut d'une cravate blanche. Je sentis que je n'étais qu'un malfaiteur , je ne pus me défendre de quelque émotion, et je proposai humblement ma requête. « Quoi ! dit Pascal, vous êtes plaisant! vous ne voulez pas que je salue un homme habillé de brocatelles ? Si je ne le salue pas , il me fera donner des étrivières. » Parce que je voulais sortir de prison avant le i5 juillet, j'étais le serviteur de ces trois messieurs , dont je crois bien qu'aucun ne me vaut , si peu que je vaille. — Ah ! me disais-je, fiers robins, que ne suis-je, pour quelques jours seulement , le valet de chambre favori du Ministre de la justice !

On sait de quel prix cette très-belle, très-riche et très-noble créature, la duchesse de Devonshire (Dieu me gratifie d'un axitre trésor !), paya pour Fox le suffrage électoral d'un boucher : elle se laissa embrasser par cet homme. Voici quelque chose de plus étrange. Un avocat-général, un de ces pédants noirs qui se font les Gâtons du siècle, et qui ne connaissent ni n'excusent aucune des faiblesses de l'humanité, sollicitait les électeurs. Au fort des élections et de la canicule, faisant un voyage en patache, sur l'impériale, par écono-

mie, il s'aperçut que le patachon avait chaud. Le patachon était électeur. Le candidat le fit-il boire ? Non ; c'eût été le corrompre, et il eût fallu payer. Il tira son mouchoir, et comme une mère attentive, il essuya, il épongea la sueur qui baignait les tempes du patachon.

Les journalistes libéraux ne lisent guère les Annales de la propagation de la foi, ils ont tort ; c'est une lecture que je leur conseille. Ils trouveront là mille moyens ingénieux d'entraver la religion, qu'emploient tour à tour les sauvages de l'Océanie , les bonzes de l'Inde, les empereurs de la Chine, de la Cochinchineet de la Russie.

Ce dernier vient de se signaler par un coup admirable. Une mission de capucins existait à Tiflis depuis longtemps ; elle assistait les catholiques de la Géorgie, et gênait parmi eux la propagande des prêtres grecs. Dans ce pays, on n'adorait pas encore tout à fait le chef de l'empire. Nicolas a envoyé des Cosaques, du canon, des gens de police; on a entouré le couvent, on a chassé les religieux. Il faut voir comme cette expédition a été glorieuse! Pas un capucin n'est resté, pas même un certain vieillard qui expira en embrassant une dernière fois les marches de l'autel. Le cadavre de ce fanatique a été enlevé. Il espérait une sépulture à

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l'ombre du sanctuaire où ses jours s'étaient écoulés pleins de bonnes œuvres : il a été déçu dans ce désir rebelle. Voilà de quelle sorte on doit traiter les insolents qui osent penser que la mort les affranchira de l'empereur.

Nous proposons surtout l'exemple de Sa Majesté russe aux démocrates du Natioîial et de la Réforme, lesquels ne se bornent pas, comme la troupe énervée des dynastiques, à demander qu'on mette les moines hors de leur domicile, mais exigent qu'on les envoie sous un autre ciel. Ainsi l'entend et le pratique le grand prince qui règne sur l'Eglise grecque, cette sœur aînée de la gallicane. De tels actes réconcilieraient le National et la Réforme avec la royauté. Dignes en tout de leurs mâles aïeux, le National ei la Réforme aiment ce qui est fort. Un tyran qui confisque, qui exile, qui tue, et qui, naturellement, ne va pas à confesse, n'est plus à leurs yeux un tyran : c'est un homme qui sait gouverner, qui a une mission, qui la remplit avec énergie. Et que peut-on faire de mieux que de l'applaudir, s'il ne daigne pas permettre qu'on le seconde?

Je demande un avocat sans causes, car j'ai besoin qu'il soit honnête ; et je le prie de me faire un livre qui rendra grand service à l'humanité. Il étudiera la vie Drivée des grands hommes anciens et modernes, de tous

ceux dont le monde admire davantage les actions et les livres, et il les jugera, témoins et eux-mêmes entendus, au point de vue du code pénal.

Il laissera la politique ; elle a toujours fait pendre les plus honnêtes gens pêle-mêle avec beaucoup de gredins, lesquels sont d'ordinaire les seuls honorés. Il ne s'occupera que de la simple morale. Il rapportera le fait, et il ajoutera tout uniment, comme les robes noires du parquet : Prévu par tel article du code pénal.

Je dis que peu de réformateurs en seraient quittes pour cinq ans de galères, et que beaucoup de moralistes néchapperaient pas à la perpétuitr

PERSECUTEURS.

On connaît les Conférences de Saint-Vincent-de- Paul. On sait comment, il y aune quinzaine d'années, quelques étudiants rassemblés dans une chambrette du pays latin, formèrent une association pour le secours des pauvres, qui devint en peu de temps fort nombreuse, gagna toutes les paroisses de Paris, et de là se répandit rapidement sur la surface entière de la France.

Partout où la Conférence s'établit, c'est-à-dire partout où il se trouve trois chrétiens pour demander à Dieu, dans la ferveur d'une prière commune, la grâce de pouvoir aider leurs frères pauvres et souffrants, les zélateurs accourent, les dons abondent, les ressources de la charité sont décuplées et centuplées. Point de mansarde ouverte aux brises d'hiver, point de tanières où la maladie, la misère et le désespoir rongent lentement leurs victimes, qui ne soient bientôt visitées et souvent consolées. La charité accourt, les mains chargées d'of-

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fraudes, le cœur plein de douces paroles. Je dis la charité chrétienne, et non la bienfaisance du monde. La bienfaisance est une qualité, la charité est une vertu. La bienfaisance donne, la charité aiine; la bienfaisance agit volontiers par ambassadeurs, la charité est tendre, ingénieuse, infatigable ; l'aspect de la misère ne la décourage pas, l'excite au contraire ; elle ne veut pas seulement aider les pauvres, elle veut les servir ; elle les voit de ses yeux, les aime de son cœur, les sert de ses mains.

Quiconque a fréquenté une de ces Conférences ne l'oubliera jamais. Partout elles offrent le même spectacle, digne des complaisances du ciel. Une grande salle, — le plus souvent quelque dépendance d'église, — à peine meublée de quelques sièges; une image de Notre- Seigneur, une lampe fumeuse : mais dans ce lieu misérable, trente, cinquante, cent chrétiens, jeunes pour la plupart, rassemblés sans distinction de nom, d'âge, de rang, d'opinion et de fortune ; rassemblés pour mettre en commun leur intelligence, leur zèle, leurs aumônes, et pour se partager l'immense poids des douleurs à secourir. On récite une courte prière, on achève de se fortifier par une lecture pieuse ; le président rend compte des nécessités et des ressources de l'œuvre, et chacun demande ce qu'il lui faut pour les pauvres dont il s'est chargé, ou propose à la Conférence d'adopter quelques malheureux qu'il a découverts.

Là se font en peu de mots des peintures déchirantes, et se dressent avec toute leur énergie les formidables problèmes de la misère, bien capables de déconcerter des âmes moins chrétiennes. Ce sont des gens à placer,

des enfants à sauver de la dégradation, des familles qui n'ont ni bois, ni pain, ni vêtements, et qui vont encore être chassées, de leur fétide logis ; et tel est le nombre de ces infortunes, que la Conférence, obligée de compter, hésite parfois avant de voter une botte de paille ou une livre de pain. On frémit en entendant ces choses, et l'on bénit Dieu. On frémit de l'étendue et de la profondeur du mal; on frémit de penser à ce que deviendraient tant de malheureuses créatures, abandonnées aux mains marâtres de la bienfaisance officielle; on frémit lorsque l'on se demande ce que deviendrait l'État lui-même, assailli par ces armées d'indigents qu'il ne peut secourir, qu'il n'a jamais pu consoler (i). On bénit Dieu, parce que l'on voit poindre pour les pauvres et pour la société l'aurore d'un meilleur avenir. Cette réunion de chrétiens, cette réunion de jeunes gens, si petite, mais pourtant inespérée hier encore, n'est-ce pas une aurore en effet, et mieux déjà qu'une aurore? N'est-ce pas déjà le jour? Ils sont jeunes, et .néanmoins ils connaissent le but de la vie, puisqu'ils font la charité; ils sont familiarisés avec la plus redoutable des questions sociales, ils en ont sondé les abîmes, |ct le moindre d'entre eux les connaît mieux que tous ces faiseurs d'économie politique dont une philosophie sans entrailles et une philanthropie niaise applaudissent tour à tour les oiseuses leçons.

Le bien que les Conférences de Saint- Vincent-de- Paul ont produit en France est déjà incalculable ; celui qu'elles projettent et celui que Dieu leur inspirera

(i) Les évcnemcuts de Juin 1848 sont venus rendre ceci plus clair.

sera plus grand encore. On pourrait, à la rigueur, savoir combien de sommes elles ont distribuées, combien de pauvres elles ont secourus ; mais les plus longues et les plus glorieuses tables de leur statistique ne sont écrites et ne sont connues que dans le ciel. Dieu, qui tient compte du verre d'eau donné en son nom, se souvient de tant d'âmes préservées, raffermies, consolées, édifiées par cette pieuse jeunesse ; de tant d'aumônes arrachées à la froideur du riche, de tant de bonnes pensées réveillées dans le cœur de l'indifférent. Quel autre peut mesurer l'impulsion donnée à toutes les bonnes œuvres par ce fleuve de charité qui roule dans tout le territoire? Quel autre sait combien sera bénie, pour les bénédictions qu'elle attire sur la France, cette association où s'émousse saintement l'ardeur des discordes civiles, où se forme l'obstacle qui peut-être empêchera la misère furieuse de se ruer sur la richesse égoïste, où se mûqssent, dans la pratique du premier des devoirs sociaux, les hommes qui devront prochainement agir pour leur large part sur la direction de la société?

Ainsi, les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul sont indispensables aux pauvres, utiles à l'État ; et l'on ne saurait, à moins de folie, leur reprocher le moindre mal, ou les accuser du plus petit inconvénient.

Eh bien! il s'est trouvé, dans une grande ville de France, un fonctionnaire, un magistrat du peuple, un maire enfin, qui a entrepris d'ébranler et de dissoudre la Conférence de Saint- Vincent-de-Paul, formée par ses concitoyens! Poussé par nous ne savons quelles idées, ce protecteur-né du bon ordre et de la bienfai-

sance a imaginé des tracasseries et des procès contre une assemblée de charité et de prières. Il est sans doute du nombre des économistes qui ont découvert que l'aumône encourage la paresse du pauvre, et que du moment qu'un enfant de six ans, une femme infirme, un vieillard octogénaire ne peuvent .travailler, mieux vaut les laisser mourir.

Pour accroître leurs ressources toujours insuffisantes, les Conférences organisent tous les ans une loterie qui forme une part considérable de leurs revenus. Elles n'ont guère de meilleur moyen de solliciter cette espèce de générosité qui ne donne rien que par politesse, dans l'espoir d'un gain ou d'un plaisir. La charité fournit des lots, prend une partie des billets, parvient à placer le reste. C'est une sorte de tribut payé maintenant à toutes les dames chrétiennes ; personne encore ne trouvait bien à plaindre ceux que la charité contraint de donner aux pauvres quelques pièces de cinq francs tous les hivers.

Le maire de la ville en question s'est cependant pris de compassion pour eux. Pénétré d'une indignation vertueuse contre les jeux de hasard, il n'a pas voulu que la Conférence fît une loterie dans la circonscription qu'il administre. On invoqua le préfet. Le pouvoir du préfet se bornait malheureusement, en cette circonstance, à montrer plus de cœur et plus d'intelligence que le maire. Il conseilla de faire tirer la loterie dans une commune voisine. Le conseil fut suivi, la loterie eut lieu, et les bienfaiteurs purent croire enfin qu'il ne restait qu'à en partager le produit aux pauvres. M. le maire ne l'entend pas de la sorte! Que les pauvres lan-

guissent après un vêtement, après une botte de paille^ après un morceau de pain ; que l'on remette à donner un médicament aux malades, un linceul aux morts! M. le maire réclame le produit de la loterie, et veut qu'on le verse au bureau de bienfaisance. Il s'appuie pour cela sur des textes de loi... Il connaît des lois qui nous défendent de secourir les pauvres; des lois qui sans doute déclarent illégale, antisociale et immorale toute charité qui ne.se purifie pas et ne s'allège pas de quelque chose aux doigts des bureaux de bienfaisance. Car les bureaux de bienfaisance tiennent des écritures, et ne les donnent pas pour rien !

Si les lois qu'invoque M. le maire existent, M. le maire voudra bien me permettre de lui dire que de pareilles lois étant faites par des sots, ou faites contre des brigands, ne nous obligent point. C'est un grand malheur pour une loi quand elle est abrogée dans le cœur des chrétiens, mais c'est un grand bonheur pour l'humanité.

M. le maire et ceux qui seraient tentés de l'imiter sauront que, quand Dieu lui-même nous a fait un commandement exprès de la charité, il ne dépend de personne, ni d'un roi, ni d'un sénat, ni d'un comité de salut public, ni même d'un maire, de mettre aux mains d'un bureau de bienfaisance le monopole de la charité.

Nous sommes fort doux à l'autorité de nos supérieurs, fort soumis aux lois de notre pays ; c'est notre devoir, c'est notre volonté. Mais il y a bien aussi quelques conditions à tout cela : et la première, c'est que ni l'autorité des supérieurs, ni les lois du pays, n'iront contre les lois et l'autorité de Dieu.

Voilà des paroles bien sérieuses à propos d'une entreprise bien ridicule. Mais il y a quelque chose au delà de cette brutalité municipale. — II y a ce vieil esprit d'impiété qui, tout à l'heure encore, dormait victorieux, que la renaissance catholique réveille, et qui s'irrite de voir la religion , non plus agonisante et enchaînée, mais vivante et debout, et bientôt libre. — Quoi ! des associations , des prières , le patronage d'un saint! Caveant consules! Ils ont commencé ainsi! — .En effet. Et vous , avec votre bienfaisance rapace et stérile, avec vos bureaux et vos agents payés, avec vos théories sans cœur appuyées de tracasseries légales, vous rafraîchissez aussi nos souvenirs. Nous nous connaissons de longue date, nous sommes habitues à nous voir de près.

Nous savons bien ce que vous voulez faire ; nous connaissons tous vos desseins et tout votre pouvoir. Parlez , vous avez les chaires ; écrivez, vous avez la presse ; faites des lois, vous avez les votes ; exécutez, vous avez les magistratures... Mais nous avons la vie (i) !

Voici un autre maire qui a des soucis touchant les loteries de charité et les intérêts de son bureau de bien-

(i) Cet article a été publié dans VUnivers le 25 février 1843. On sait que l'association de Saint-Vincent-de-Paul, sans cesse dénoncée par le Siècle, a été virtuellement supprimée, il y a quelques années, par M. de Persigny.

faisance. Il y a trois ans, ce bureau de bienfaisance, alors florissant, distribuait chaque année, au choix et par les mains du Secrétaire de la Mairie, une magnifique somme de 2 à 3oo francs. Trouvant que c'était encore peu, de pieuses femmes organisèrent, de concert avec le Curé, une loterie qui produisit, l'an passé, plus de 1 ,800 francs, et qui permettra cette année d'en distribuer plus de 2,000. Les pauvres s'en réjouissent, M. le Maire s'en plaint ce progrès lui semble avoir il ne sait quoi d'immoral et de très-menaçant pour l'ordre public. Peut-être pense-t-il que de pareilles choses augmentent le nombre des pauvres, puisqu'en effet l'on conserve ainsi dans la ville tous ceux qui seraient morts faute de pain. C'est mal seconder les plans philanthropiques qui poursuivent avec tant de courage et de succès l'extinction de la mendicité... et des mendiants.

Le clergé, d'ailleurs, est pour quelque chose dans cette œuvre; car où ne le trouve-t-on pas? Mais, en matière de bienfaisance surtout, il empiète désastreusement.

M. le Maire, cherchant remède à de si criants abus , s'est souvenu que les immortels législateurs de 93 lui ont laissé quelques textes de lois dont la bienfaisance peut s'armer contre la charité. Il se pro pose d'invoquer ces lois judiciairement, dans le cas où la charité,||sourde aux injonctions qu'il lui adresse, refuserait de livrer à la bienfaisance, es coffres du bureau , ce qu'elle a recueilli.

Si le Gouvernement n'avait pas plus d'intelligence que ces magistrats municipaux, produit de l'élection

bourgeoise, les tentatives analogues seraient sans nombre ; et voici ce qui arriverait :

La ciiarité serait non pas découragée, mais interdite; il ne resterait aux pauvres que la bienfaisance officielle ;

On créerait un ministère de la bienfaisance, qui coûterait en frais de bureaux quelques millions par an ; et, en même temps que les dépenses augmenteraient, les ressources diminueraient dans une proportion beaucoup plus grande.

Les deux tiers au moins des pauvres en France sont uniquement assistés par la libre charité des personnes pieuses, qui ne se contentent pas de donner beaucoup, mais qui s'ingénient de mille et mille manières pour arracher d'immenses secours à la froideur des indifférents, et qui suppléent à ce qu'elles ne peuvent donner par l'abondance des consolations religieuses. Que l'on paralyse ce zèle, que l'on restreigne cette action, qu'on l'annule en interdisant les réunions, les quêtes, les loteries : du même coup, quantité d'infortunés sont réduits à la faim et plusieurs à la mort.

A part l'inconvénient de blesser parfois, quoique involontairement, l'orgueil stupide d'un personnage municipal, je demande quel mal font les associations de charité en agissant en dehors des bureaux de bienfaisance, et quel bien elles ne font pas? Pourquoi donc est-il permis de les contrarier, de les entraver, de les persécuter ? Qu'on songe au nombre croissant des pauvres, à leur ignorance, à la dureté des riches ; et, avant de frapper d'impuissance tant de dévouements charitables, que l'on fasse du moins agrandir les prisons !

Il y a quelques bonnes peintures de mœurs dans ce gros livre tout en chiffres, qu'on appelle le Budget. J'y trouve un tableau de la charité politique, fait en trois coups de pinceau, de main de maître. Le voici tout cru :

En i833, les secours aux établissements de bienfaisance, aux hospices, aux bureaux de charité (i), aux personnes dans l'indigence, se montaient à i ,789,000 fr. , en y ajoutant les secours aux colons. D'année en année ce chiffre décroît; en 1843, il n'est plus que de 1,247,000 fr. Les secours accordés aux hospices et aux bureaux de charité, en particulier, s'étaient élevés à 1 ,237,000^ fr. pour les deux années réunies de 1840 et 1841 ; ils sont tombés à 839,000 fr. pour les deux années 1842 et 1843. La raison de cette diminution de secours, c'est que le nombre des pauvres augmente! En 1834, les bureaux de charité assistaient 747,000 individus; en 1841, ils en assistaient 806,000. Je pense qu'on sent l'abus de nourrir ces misérables et qu'on veut les habituer à mourir de faim.

Mais, si le ministère de l'intérieur fait des économies

(0 Ainsi parient, par abus, certaines personnes, voire certaines circulaires, qui donnent improprement ce nom aux bureaux de bienfaisance. Chanté, qui veut dire amour, est un mot chrétien, dont il n'appartient pas aux distributions ou allocatione humaines et philosophiques de venir s'emparer

PERSÉCUTEURS. 3oi

d'un côté, il se rattrape bien d'un autre, et la bourse des contribuables n'en est pas plus ménagée. Voici des chapitres qui sont en voie d'agrandissement et de prospérité :

Beaux-Arts i833 — GgS.Sqi'o;'

Administration centrale. 1840 — 1,082,000 »

En 1843, les subventions accordées à deux ou trois théâtres et à la caisse des pensions de l'Opéra et du Conservatoire, sont portées au budget pour i million 269,200 fr., c'est 22,000 fr. de plus qu'il n'est alloué aux hôpitaux, aux établissements charitables, à tous les indigents des 86 départements.

En évaluant à i,5oo,ooo le nombre d'individus qui sont forcés d'avoir recours à la charité légale, — et la masse en est malheureusement bien plus grande, — chacun d'eux a pu recevoir vingt- deux centièmes de centime par jour, wi sou tous les vingt-deux jours. On voir, par ce calcul, ce qui reste à la charge des bonnes gens occupés des pauvres, c'est-à-dire presque exclusivement à la charge du clergé , des catholiques , de ces œuvres, de ces associations, qu'on veut en beaucoup de; lieux confisquer ou détruire.

Pendant que les pauvres meurent de faim, l'or afflue aux mains des acteurs et figurants de l'Opéra, mâles et femelles, dont l'art charme les gentilshommes de la banque. Non -seulement ces personnages sont bien payés tant qu'ils sautent ou roucoulent, mais on leur fait de grasses pensions lorsqu'ils sont hors de service.

On y va généreusement, sans regarder à leurs économies. Les services d'une seule danseuse sont tarifés plus haut que les droits de cinquante mille malheureux qui manquent de tout.

Joseph de Maistre, parlant des comédiens, fait cette remarque : « L'importance accordée à cette classe « d'hommes, dit-il, et au théâtre en général, mais surce tout au théâtre lyrique, est une mesure infaillible de « la dégradation morale des nations. »

De graves pensées et d'immenses projets préoccupent les esprits dans la ville de Tulle, en Limousin. Il y a là des conseillers municipaux, comme ailleurs, qui jugent, comme ailleurs, les questions religieuses, et qui veulent que des réformes soient opérées d'une façon tout à fait grandiose. Ces messieurs demandent qu'on suj?prime les congrégations, non pas seulement celles qui existent à Tulle et dans la Gorrèze , mais celles qui existent dans toute la France. Ils connaissent des raisons, qu'ils ne disent pas, qui commandent impérieusement cette mesure. Voici leur délibération, célébrée dans les feuilles limousines, et reproduite à Paris par les plus graves journaux du ministère, en article de fond, pour montrer qu'il n'y a pas de quoi rire :

« Un membre expose que sa fille a quitté le toit paternel, par suite des suggestions des dames Carmélites

PERSÉCUTEURS. 3o3

établies à Tulle depuis plusieurs années ; que le conseil municipal n'avait point été consulté sur la convenance de cet établissement ; que les Carmélites semblent avoir pour but de porter la désolation dans les familles ; et qu'il pense que le conseil voudra, dans une circonstance aussi douloureuse pour un père, user des droits qui lui sont conférés par la loi pour provoquer la dissolution de cette communauté.

a Un acte de cette nature a causé une extrême émotion dans la ville de Tulle ; mais le conseil municipal, sans être indifférent à la douleur du père, s'est occupé de la question dans un intérêt plus général, et cette pensée a été exprimée dans les considérants qui précèdent le vœu qu'il a émis :

« Attendu que de puissantes considérations d'ordre « public, que l'intérêt des familles, que le respect dû « aux lois, commandent impérieusement au gouverne- « ment la suppression des congrégations dangereu- « SES (i) ;

tt Attendu qu'il paraît certain que la congrégation « dite des Carmélites se fait remarquer par une ardeur « dite de prosélytisme qui présente de graves dangers « pour les familles, dont elle a pour résultat de re- « lâcher les liens (sic) ;

« Qu'on pourrait craindre qu'en appelant dans son m. sein de jeunes personnes, incapables de résister à de « longues et habiles séductions, elle ne parvînt à s'emparer, par des voies indirectes, de la totalité ou d'une

(i) Qaelle congrégation dangereuse que celle qui pourrait exposer les jeapersoanes à ressembler à sainte Térèse !

« partie de leur fortune, ou que du moins elle ne pré- « sentât point de garantie suffisante pour en assurer la « disposition à ces jeunes personnes sans expérience et « sans prévision de l'avenir ;

« Attendu que des faits récents et de notoriété publi- « que sont de nature à exciter la sollicitude du Gou- « vernement et de l'autorité locale ; qu'il est dans le « droit et du devoir de l'administration municipale de « prendre les mesures convenables pour faire cesser cet « état de choses, qui préoccupe vivement l'attention « publique ;

« Attendu que les circonstances présentes, l'esprit « d'envahissement de certaines corporations religieu- « ses, et les tendances du clergé, lui imposent le de- « voir d'une manifestation renfermée dans les limites « légales, mais ferme et persévérante :

« Le conseil émet le vœu que la communauté de « femmes dite des Carmélites, n'eïiï«^j?o/«? légalement « constituée, soit dissoute et supprimée par l'autorité « compétente. »

Je manque de toute espèce de renseignements sur le fait en question. Je ne sais qui est cette personne, quel âge elle a, pourquoi elle est entrée au couvent. Je ne sais pas davantage (quoique cela paraisse certain au conseil municipal) si les Carmélites de Tulle se font remarquer par une ardeur de prosélytisme qui présente de graves dangers pour les familles, dont elle a pour résultat, etc. A Tulle, comme partout, les Carmélites ne sortent point, reçoivent peu de visites, demeurent.derrière leur grille, éternellement voilées, sont en petit nombre, couchent sur la dure, passent une partie de leur

PERSECUTEURS.

vie à chanter Toffice, l'autre à travailler pour gagner la bure qui les couvre et le peu de pain noir qui les nourrit. Où trouvent-elles encore du temps pour ourdir de longues et habiles séductions, — la séduction d'être toujours voilée et toujours obéissante, la séduction de coucher toujours sur la dure, de manger toujours du pain noir? Quelle sorte de danger ces séductions fontelles courir aux familles, quels dommages occasionnentelles à l'Etat ? J'attends que le sénat de Tulle le dise, s'il . le sait, ou s'il l'ose. »

Mais , en attendant , je veux le croire sur parole , et applaudir à l'esprit qui l'anime. J'entrevois que ce corps illustre est remué par une idée, j'entrevois l'idée. Il s'agit d'écarter les tentations qui troublent la jeunesse, de régler les sentiments des jeunes filles et de conserver les enfants à la maison. Rien déplus louable!

Je verrais avec plaisir le conseil municipal de Tulle s'engager dans cette voie de vœux intelligents et de suppressions moralisatrices. Qu'il ne s'arrête pas ; ce généreux exemple finira par entraîner la France, et nous verrons des merveilles. Pour l'encourager , je me permets de lui indiquer, à Tulle même, d'autres établissements à supprimer. Sans égaler en immoralité la maison des Carmélites, ces établissements ne laissent pas d'exercer une certaine séduction, et de présenter quelques dangers pour les familles, dont ils peuvent avoir pour résultat, etc. Le Conseil n'aura que peu de chose à changer dans sa délibération.

« Un membre expose que son fils a quitté le toit paternel, lui laissant à payer beaucoup de dettes, par suite des suggestions des dames de comptoir tenant ou fré-

3o6 LIVRE VI,

quentant l'estaminet du Progrès, le café des Libres Penseurs, et autres lieux analogues établis à Tulle depuis plusieurs années. Il fait remarquer que les cafés, estaminets et autres lieux, ainsi que les dames y attenantes, semblent avoir pour but de porter la désolation dans les familles; et il pense que le Conseil voudra, dans une circonstance aussi douloureuse pour un père, user des droite qui lui sont conférés par la loi pour provoquer la fermeture de ces établissements.

« Un acte de cette nature a causé une extrême émotion dans la ville de Tulle ; mais le conseil municipal , sans être indifférent à la douleur du père, s'est occupé de la question dans un intérêt plus général ; et cette pensée a été exprimée dans les considérants qui précèdent le vœu qu'il a émis :

« Attendu que de puissantes considérations d'ordre « public , que l'intérêt des familles, que le respect dû à « la morale et à l'autorité paternelle, commandent im- <( périeusement au gouvernement la fermeture des ca- « fés, la suppression des autres maisons dangereuses, et « l'expulsion des dames y annexées;

« Attendu qu'il paraît certain que l'estaminet dit du « Progrès, le café des Libres Penseurs , et quelques (( autres établissements d'un genre analogue, se font « remarquer par une ardeur de prosélytisme , par une « facilité de crédit, par une abondance de spiritueux, et « par d'autres attraits qui présentent de graves dangers « pour les familles dont ils ont pour résultat de relâ- « cher les liens » (le conseil municipal de Tulle peut conserver cette phrase s'il y tient, mais je l'avertis qu'elle est bien limousine);

PERSÉCUTEURS. Soj

« Qu'on pourrait craindre qu'en s'ouvrant à de jeu- « nés gens incapables de résister à de longues et habi- (( les séductions, ces établissements, périlleux même (( pour les hommes mûrs, ne parvinssent à s'emparer, a par des voies indirectes, de la totalité ou d'une partie « de leur fortune ; que, du moins, ils ne présentassent « point de garantie suffisante pour en assurer la libre « disposition à ces jeunes gens sans expérience et sans « prévision de l'avenir ;

« Attendu que des faits récents et de notoriété pute blique, fortunes perdues, santés détruites, duels, « filles enlevées, devoirs méconnus, familles en larmes, « attestent la funeste influence de ces établissements, « et sont de nature à exciter la sollicitude du gouver- « nement et de l'autorité locale; qu'il est dans le droit « et du devoir de l'administration municipale de pren- « dre les mesures convenables pour faire cesser cet état « de choses, qui préoccupe vivement l'attention publiée que, et celle en particulier des plus honnêtes gens;

« Attendu que dans les circonstances présentes, le « bas prix des spiritueux et de la littérature, le goût des « plaisirs, le relâchement de la morale, l'affaiblisse- « ment des croyances religieuses, l'esprit d'envahisse- (( ment et de monopole de l'Université, imposent à « l'administration municipale le devoir d'une manifes- « tation renfermée dans les limites légales, mais ferme « et persévérante;

« Le conseil émet le vœu que les estaminets, les ca- <c fés et autres lieux de consommation dangereuse « soient immédiatement fermés dans toute la France, « et que, particulièrement, pa se hâte de supprimer,

3o8 LIVRE VI.

(c dans l'honnête et décente cité de Tulle, le café dit du <c Progrès et l'estaminet des Libres Penseurs, dont (c elle est affligée. »

Mais quelle erreur est la mienne, et que le conseil municipal de Tulle va bien rire de ma simplicité! J'assimile un établissement de religieuses à des estaminets, à des cafés, etc., et je ne songe point que tous ces lieux sont légalement constitués, tandis que l'établissement religieux ne l'est pas. Si un membre du conseil municipal venait se plaindre de la ruine de son fils, perdu dans les cafés, de la disparition de sa fille, pervertie par les romans , enlevée par des comédiens , séduite par l'éloquence d'un bonnet de hussard ; tout cela serait malheureux sans doute, mais légal ; il n'y aurait rien à dire : cafés, comédiens, hussards, sont légalement constitués. Défendez- vous de la dame de comptoir, du comédien, de l'uniforme, cela vous regarde; mais le fils entre aux Chartreux et la fille veut aller aux Carmélites, voilà le crime, voilà le danger social qui alarme partout les conseils municipaux.

O bonne et prudente bourgeoisie, que tu cherches avec ardeur quelque chose que tu mérites bien de trouver (i)!

(i) L^affaire des religieuses de Tulle, après avoir occupé la presse durant quelques jours, s'est terminée sans bruit. On a fini par savoir que la jeune fille ravie à son père était une personne de vingt-huit ans, qui n'avait obéi à sa vocation qu'après avoir rempli tous ses devoirs de fille et de \ sœur, et obtenu le consentement de son père. Le préfet, le ministre, les journaux, qui avaient marché d'accord, ont reculé. L'évêque et les Carmélites n'avaient pas rompu le silence. Seulement, l'Evèque (Mgr Berteaud) avait fait savoir confidentiellement que les grilles ne s'ouvriraient pas, qu'il faudrait les rompre, et qu'on le trouverait derrière en habits pontificaux.

La vieille église du village est tombée ; la paroisse est pauvre, et ne peut rebâtir l'humble temple. Un chrétien pieux et riche offre la somme nécessaire, mais il veut rester inconnu.

Or, d'après l'article 910 du Code civil et la loi du 2 janvier 1 807, les donations de ce genre ne peuvent être acceptées que par ordonnance royale, le conseil d'Etat entendu, et sur l'avis préalable du préfet et de l'évéque. Voici les pièces à fournir :

1° Acte de donation ; 2" certificat de vie du donateur ; 3^ avis et acceptation provisoire de l'évéque; 4° avis du préfet, qui doit faire connaître si la libéralité n'a été déterminée par aucune suggestion (en d'autres termes, si le donateur n'est pas idiot, ce dont il est véhémentement soupçonné) ; si elle n'excède pas la quotité disponible, et, autant que possible enfin, quelle est la position des héritiers du susdit donateur.

Ainsi :

Premièrement, l'anonyme que désire garder ce chrétien rend impossible l'acceptation de son offre, ou bien il faut avoir recours à des moyens qui sentent la fraude.

Secondement, un homme peut bien dissiper sa fortune dans les débauches, la donner aux courtisanes, la perdre au jeu ou en spéculations folles; mais il ne peut, pour une œuvre de charité ou de piété, léser messieurs

3lO LIVRE VI.

ses héritiers, qui peuvent être les derniers garnements du monde. Qu'ils soient ce qu'ils voudront : si le préfet les trouve pauvres, l'aumône sera refusée, l'église restera par terre, les paysans n'iront plus à la messe. , J'ai peur que cette législation sur les héritages ne déplaise à Dieu, ne finisse par porter malheur à tous ces héritiers si bien défendus contre les besoins de la religion et des pauvres. Les socialistes commencent à tenir des propos de mauvais augure. On s'apercevra, mais trop tard, comme toujours, que les donations pieuses protégeaient les fortunes en les purifiant. Un village où le culte n'est plus entretenu, c'est un village où Ton cesse de prêcher le respect du bien d'autrui , l'espérance d'une vie meilleure, le courage dans les maux passagers d'ici-bas. Et comme les paysans n'en sont pas plus riches, n'en sont pas moins misérables, il se forme parmi eux des écoles philosophiques, où l'on se demande pourquoi, tandis que tant d'hommes ont à peine une chaumière et un morceau de pain noir, tant d'autres ont des plaines, des parcs, des rivières, des châteaux. Laissez grandir ces écoles, et vous verrez ce que deviendra le droit de succession.

Je le dis avec désintéressement, car je n'ai à hériter de personne ; et, s'il plaît à Dieu, mes enfants n'hériteront de moi que le mépris de ces lois de la richesse, qui sont des lois d'égoïsme et de spoliation!

PERSllCUTEL'RS. 3ll

Séance orageuse au conseil municipal d'A.... Un prêtre des quartiers pauvres a tonde, de sa bourse et des aumônes qu'il a recueillies, une salle d'asile d'abord petite, puis plus grande, puis si nombreuse qu'enfin ses ressources sont épuisées et qu'il n'y peut plus suffire. Une salle d'asile, Tentant gardé toute la journée, bien soigné, bien surveillé, quel allégement pour le pauvre ménkge ! Les bras de la mère sont libres , elle peut travailler comme son mari : double recette, et le pain ne manque plus, l'aumône n'est plus nécessaire. Donc les enfants abondent à l'asile , la place manque ; il faut agrandir le local, augmenter le nombre des surveillants. Le prêtre ne veut pas abandonner son œuvre, il ne veut pas fermer la porte à ces enfants qu'on lui amène. Allons, courage! Le bonhomme s'enhardit, et présente une supplique au conseil municipal.. Il sollicite des seigneurs de la cité une allocation de cinq cents francs : ce n'est pas le quart de ce qu'il dépense lui-même. Grande émotion parmi ces messieurs. Comment! comment ! une salle d'asile créée par un prêtre ! Et de quel droit, s'il vous plaît ? Les uns proposent de supprimer l'œuvre ; d'autres flairent une illégalité, et demandent s'il n'y aurait pas lieu de saisir le procureur du roi ; les plus modérés opinent qu'il faut rejeter purement et

3 12 LIVRE vr.

simplement la requête, et laisser le jésuite se tirer d'affaire comme il pourra.

O miracle! Un membre ouvre un avis contraire. Il fait remarquer que cette salle d'asile est vraiment utile aux indigents ; qu'elle soulage en réalité la ville, puisqu'elle permet à un grand nombre de familles de subvenir par leur travail à des besoins auxquels la bienfaisance municipale serait obligée de pourvoir ; que sans doute on doit regretter qu'un prêtre se trouve mêlé làdedans, mais qu'enfin un certain bien en résulte. — Oui, dit M. le Maire (miracle plus grand!) ; et je crois, messieurs, qu il faut accepter le bien, de quelque main qu'il vienne / ^ . le Maire est un personnage politique ; la majorité vote systématiquement avec lui. Voilà la salle d'asile acceptée, voilà le secours voté. Ce n'est pas tout. La parole de M. le Maire a paru si lumineuse, on a trouvé ce mot si grand, si français, que deux membres, oui, deux membres de l'opposition, se sont rattachés à la majorité ! Ils ont fait ce coup de tête ; ils se sont écriés: C'est vrai, acceptons le bien, de quelque main qu'il vienne ! Généreux imprudents ! depuis ce jour leur popularité chancelle. Dans les bonnes maisons bourgeoises, et même parmi les ouvriers dont les enfants sont reçus à l'asile, on les traite de jésuites. Seront-ils réélus?...

Autre affaire. Dans le même Conseil , dans la même séance, un membre important, l'une des têtes de Topposition, demande silence. C'est l'homme des motions hardies, l'attacheur de grelots. 11 ne parle jamais que d'un air menaçant, laissant lentement tomber de ses le-

vres pâles des mots pesés et solennels. Chacun retient son souffle. « Un fait grave m'est révélé , dit-il , sur lequel le Conseil jugera, comme moi, qu'il serait bon de faire une enquête. J'apprends que dans notre ville le malade pauvre, pour obtenir des sangsues, a besoin du protectorat de la Congrégation. Je voudrais savoir ce qu'en pense M . le Maire, qui vient de nous faire voter cinq cents francs, pour un établissement clérical.

« — J'ignore absolument le fait, dit M. le Maire , non sans quelque secrète alarme ; et je ne sais pas davantage quelle est la congrégation dont yeut parler l'honorable préopinant.

« — Je suis lieureusement en mesure, reprend l'honorable préopinant , plus pincé que jamais , d'apprendre à M . le Maire ce qui se passe dans la ville dont l'administration lui est confiée. La congrégation dont je veux parler est celle de Saint- Vincent-de-Paul ; je la croyais assez connue pour n'avoir pas besoin de la nommer. Il est vrai que nous en avons tant !

Des sourires ironiques éclosent sur toutes les lèvres de l'opposition ; la majorité regarde avec un certain embarras M. le Maire qui cherche une répartie; mais le chef même de l'opposition le prévient. Il a la mahi dans son gilet, il se pose de trois quarts ; il ressemble à M. Barrot :

« Qu'est-ce donc , dit-il , que cette congrégation de Saint- Vincent-de-Paul? On ne la trouve nulle part, et elle est partout. M. le Maire ne la connaît point, je veux le croire ; mais elle prospère à l'ombre de son autorité. Elle pénètre dans les familles avec l'argent qu'elle extorque par ses loteries, faites au mépris des lois. Vous voyez

que nos pauvres malades sont placés sous sa main. Estce une association de bienfaisance? N'est-ce pas plutôt une société depropagande? Je demande qu'on nous apprenne ce que c'est que cette congrégation.

« — Je vais vous le dire , moi , reprend avec feu le premier orateur ; car il me semble que M. le Maire persiste à n'être pas informé,

« Ce que c'est que la congrégation de Saint-Vincentde Paul ? C'est un des symptômes , un des produits de l'esprit réactionnaire auquel notre gouvernement livre la France. Voilà ce que c'est I

« Donc la réaction jésuitique a libre carrière ; elle corrompt le culte, pervertit la morale... Vigilante et toute-puissante police, organisée au dehors de l'Etat, en haine de l'Etat et de la Révolution, avec cette triste habileté dont l'Autriche et le Saint-Office ont transmis à leurs complices les formes doucereuses et les sataniques traditions !

Vous dites , messieurs ,• qu'il faut accepter le bien de quelque, main qu'il vienne : soit! Mais que votre sagesse sache au moins ce que vous coûte le bien qui vient de cette main-là. »

Grande clameur. « Une enquête! une enquête ! s'écrie l'opposition en masse. — Ma foi, messieurs, dit le Maire, je ne crois pas être plus jésuite que vous : si vous voulez une enquête, faites-la ; je ne m'y oppose point.

L'enquête est votée à l'unanimité.

Un membre nouvellement élu prit alors la parole. N'étant ni de la majorité ni de l'opposition, il formait à lui seul le parti des intérêts municipaux. « Messieurs, dit-il, ceux d'entre vous qui feront l'enquête me

PERSÉCUTEURS. 3l5

permettront de les avertir qu'ils peuvent s'adresser à moi. Je connais la Conférence de Saint -Vincent-de- Paul, et même j'en fais partie. Il est très-vrai que c'est une société organisée pour assister les pauvres, bien portants ou malades, dans tous leurs besoins temporels tt spirituels. Nous avons une police assez vigilante pour découvrir les gens qui manquent de pain, de bois, de vêtements, de travail. Nous en découvrons beaucoup, sans trop de peine. Ils se font connaître les uns les autres ; quelques-uns viennent se dénoncer eux-mêmes ; plusieurs nous sont livrés par les sœurs de Gha- : ité. Nous allons les visiter ; et, comme nous ne pouvons, malgré tous nos sacrifices et malgré toutes nos importunités, réunir assez de ressources pour procurer à ce grand nombre de malheureux tout ce qu'il leur faudrait, nous les engageons à prier Dieu, afin qu'il leur donne lui-même le surplus qui leur est nécessaire, soit en nature, soit en courage et en consolations intérieures contre l'adversité. Nous leur apprenons à dire avec nous : Adveniat regnum tuiim ; fiât voluntas tua. Panem nostrum quotidianum da nobis hodie. Je ne sais pas si ces paroles viennent de l'Autriche ou du Saint-Office, mais je crois qu'elles viennent aussi du ciel ; et je vous assure qu'elles ont .une grande vertu pour fortifier la patience de ceux qui vous voient, tous les jours, prendre tant de part à leur infortune et faire de si beaux dîners. Je vous atteste, messieurs, que plusieurs de ces gens-là, pourvus de bras forts et de forts appétits, ont grand besoin d'espérer le règne de Dieu pour ne pas se lasser du nôtre ; et que, s'ils n'attendaient pas les biens du ciel, ils seraient extrêmement

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tentés de ravager ceux de la terre, même quand ces biens appartiendraient tous à d'aussi bons patriotes que vous. Et, puisque j'ai l'occasion de vous le dire, souhaitez qu'ils en perdent l'envie, car ils Font déjà.

« Quant aux sangsues, qui vous inquiètent à si juste titre, vous êtes parfaitement informés. La vérité est qu'on en fait donner aux malades; j'avouerai même qu'on y ajoute au besoin d'autres médicaments. Ce matin encore (j'en suis confus), de cette main qui va signer au procès-verbal de vos délibérations, j'ai distribué deux ou trois de ces bons de pharmacie moyennant quoi vos malades obtiendront gratis les potions prescrites par un savant médecin, membre de cette assemblée, qui veut bien donner ses conseils au rabais, par amour des pauvres, sur le vu d'une seconde espèce de bons. Je ne chercherai pas à diminuer l'horreur que tous ces bons vous inspirent, ainsi que l'esprit réactionnaire et jésuitique dont ils sont des témoignages trop évidents... Mais que voulez- vous, messieurs? les pauvres ont besoin de notre protectorat par une raison décisive pour eux et pour nous : c'est que le pharmacien et le médecin, comme le boulanger, le boucher, le marchand de bois, le marchand d'habits et tous les autres marchands, l'exigent, attendu qu'ils veulent être payés, et que nous les payons. Nous ne le ferions pas sans peine, si votre charité ne venait parfois nous aider. Souffrez que je l'invoque en terminant, car notre caisse est vide. Voilà le dernier secret de la congrégation de Saint-Vincent-de-Paul, et maintenant vous savez tout aussi bien que moi. J'ai dit. » La séance fut levée. L'enquête n'eut pas lieu ; mais

PERSÉCUTEURS. 3l7

les deux orateurs de l'opposition portèrent leurs discours au journal patriote, qui les publia en y ajoutant beaucoup de choses éloquentes. C'est là que j'en ai fidèlement copié le texte, qui est encore en ce moment sous mes yeux.

La parente d'Harpagon n'est point morte sans lui laisser de quoi payer son deuil : elle l'a fait un peu attendre, mais la bonne fille était économe ; elle n'a point attaqué le capital, ni même mangé tout le revenu. Terres par-ci, maisons par-là, rentes ailleurs, gibier, poisson, fruits, meubles, beau linge, belle vaisselle, argent comptant ; Harpagon a de quoi se remplir le ventre ! Il nest pas satisfait. Du festin qu'elle lui laisse en mourant, sa parente a distrait quelque chose : elle lègue une petite ferme pour fonder deux lits à l'hospice, un lit d'incurable, un lit de vieillard. Cela ne fait pas trente mille francs , et Harpagon , qui déjà ne mourait point de faim , en reçoit trois cent mille. Néanmoins ces deux lits le chiffonnent . — Ma parente, dit-il, était une vieille fanatique, sans entrailles.

Les élections arrivent, le député se met en chasse. Les hospices né peuvent rien recevoir par testament, si le ministre ne les autorise. Que le ministre refuse l'autorisation, ce pauvre Harpagon y gagnera deux lits et il votera pour le ministère ; sinon, non.

L'autorisation est refusée.

3l8 LIVRE VI.

Jusqu'ici les œuvres de charité avaient trouvé grâce devant la secte universitaire et ses mille adhérents. On pardonnait du moins au catholicisme de soigner les malades, d'assister les pauvres, de ramasser les abandonnés ; en un mot, nos sœurs de Charité, vénérées à Constantinople, jouissaient encore à Paris d'une sorte de tranquillité.

Cet état de choses a paru dangereux et intolérable à M. Robinet.

De son premier métier, M. Robinet fut apothicaire ; mais c'est là son moindre talent. Il est encore universitaire et membre du conseil municipal de Paris. Universitaire, il tient de l'écrivain et du philosophe ; conseiller municipal, c'est comme qui dirait législateur.

Rapporteur d'une commission chargée de visiter les établissements charitables de Paris, presque tous dirigés par des congrégations religieuses, M. Robinet sut tourner contre les congrégations religieuses le tableau qu'il avait à présenter de leurs bienfaits. Le conseiller apothicaire va lui-même nous apprendre comment il a exécuté ce coup de maître.

Procédant secundum artem, il adresse d'abord à la religion ce salut hypocrite, ce baiser de Judas , dont l'esprit universitaire conserve pieusement- la tradition :

« il nous est impossible. Messieurs, en vous rendant compte de notre mission, de ne pas vous faire part des impressions que nous avons ressenties plusieurs fois. Nous avons visité tous les établissements ' avec un soin minutieux. La plupart nous ont inspiré une vive reconnaissance pour les personnes dévouées qui consacrent leur temps, leur fortune à ces œuvres de bienfaisance, qui imposent des devoirs souvent si pénibles.

« Mais aussi nous avons cru entrevoir dans quelques autres des traces de cet esprit envahissant qui préoccupe vivement le pays depuis quelque temps, et le force à se tenir sur ses gardes. Nous avons été étonnés de voir la même influence qui s'adresse, du haut de la chaire et jusque dansles mandements épiscopaux, aux hommes du monde pour les enrôler sous une bannière équivoque, jeter ses filets sur toutes les classes de la société et sur les hommes de tous les âges. »

~ Voilà une porte de derrière : observez maintenant la manœuvre; Monsieur le Conseiller va injecter sa préparation :

a Pendant qu'on cherche à s'emparer de nos enfants dans les collèges, déjà des congrégations, excessivement humbles d'abord, ont ouvert à des prix infimes des pensionnats pour la classe ouvrière aisée. »

Premier crime de la bienfaisance religieuse : l'éducation donnée à bon marché aux enfants de la classe ouvrière ! On voit d'ici le renversement social qui se prépare : grâce aux envahissements des congrégations, l'enfant d'un chétif ouvrier pourra être élevé aussi bien que monsieur le premier-né d'un apothicaire. — Mais ce n'est rien encore. Ecoutons :

« D'un autre côté, des ateliers d'apprentissage sur une grande échelle, dirigés par des congrégations, saisissent les jeunes ouvriers. Ceux qui leur échappent dans ces maisons, sont pris, le

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soir et le dimanche, dans d'autres lieux qui s'ouvrent comme par enchantement dans tous les quartiers. Des congrégations d'hommes et de femmes arrivent de tous les points delà France à Paris pour travailler à ce grand œuvre, qui semble conduit par une main invisible, mais puissante. »

Second crime, et plus noir : Qui ne frémirait du sort de ces jeunes ouvriers, saisis par des ateliers d'apprentissage ! Et ces autres, pris le soir et le dimanche, et empêchés ainsi d'aller s'enivrer, combien ils sont à plaindre, eux et leurs familles infortunées ! Malgré l'effroi que de telles découvertes doivent inspirer, remarquez les grâces du récit : voyez ces congrégations qui accourent de tous les points de la France, ce grand œuvre qui semble conduit par une main invisible, mais puissante. Vous pressentez le travail sourd du jésuite. Notre pharmacien entend la mise en scène !

Voici le bouquet :

« Enfin, on n'oublie rien, et des sœurs Ursulines de Dijon, des sœurs de la Charité chrétienne de Nancy, arrivent à Paris, mandées par un vicaire de Notre-Dame, ou commis sionnées par des évêqiies bien connus par l'exagération de leur ^èle, pour se charger d'une mission négligée jusque-là. Ces dames auront a recevoir et à placer les domestiques des deux sexes, et, comme accessoire, les maîtresses et sous-maîtresses, des ouvrières en tout genre, des dames de confiance pour les grandes maisons, pour la comptabilité et la tenue des livres, l'administration dans les magasins et établissements industriels, et en général à se charger de tous placements de femmes dont peut -s'occuper la charité chrétienne. »

« Attendez, il y a encore quelque chose :

« La maison présente aussi une retraite sûre aux jeunes péril, sonnes et aux dames qui, arrivant de province, soit pour pla-

PERSECUTEURS.

« cernent, soit pour affaires, ne peuvent convenablement se mettre a dans un hôtel. »

u La maison place aussi les concierges et les apprentis de « tous les états. »

« Enfin, nous vous signalons, Messieurs, cette dernière note : « La supérieure ne perd pas de vue les sujets quand ils sont « placés ; sa sollicitude les suit dans la capitale. Elle les invite «t à venir la voir de temps en temps; et, s'ils sont fidèles, ils o trouvent dans ces relations un préservatif dans les dangers, et a des conseils dans les diflBcultés. Elle leur tient lieu de mère, a. les dirige et les firotége comme ses enfants. Elle veille à ce « qu'ils soient toujours à même de remplir leurs devoirs religieux. « Si elle apprend que certaines maisons ne remplissent pas les a promesses qu'elles ont faites en demandant des sujets à l'éta- « blisseynent, elle fait aussitôt sortir ceux qu'elle a donnes, a. et les place ailleurs. »

C'est M. le Conseiller lui-même qui souligne ces derniers mots, non sans quelque tremblement.

a Vous voyez, s'écrie-t-il, rien n'échappe à cette nomenclature, tout le monde y trouve sa place. Laissons faire les Ursulinas. Messieurs, et bientôt nous serons tellement circonvenus, que nous ne pourrons plus faire un geste sans leur permission, et sans qu'elles en soient instruites.

tt Nous pensons que ces détails suffisent pour signaler les dangers qui nous menacent. Sont-ils moins grands que ceux qui résultent des principes subversifs répandus par quelques associations politiques ? Je ne le pense pas, car ceux-ci ne s'adressent qu'aux hommes faits ; ils n'ont point entrepris de façonner à leur usage toute une génération. »

Le Conseiller s'arrête. Tout ému des dangers qui nous menacent, il croit n'avoir rien à ajouter : il a rempli son devoir, il a dénoncé une association plus dangereuse que celles d'où sont sortis les Fieschi et les

Alibaud? Une réunion de religieuses instituées pour donner aux maîtres chrétiens des domestiques chrétiens ; pour recueillir de pauvres filles sans place, et les empêcher de grossir le nombre des prostituées de Paris ; pour veiller à ce que ces filles ne perdent pas des principes qui, formant la garantie de leur probité, sont tout en même temps leur unique patrimoine et souvent leur unique consolation : voilà ce que M. Robinet met officiellement au niveau des hordes qui ont produit sept ou huit régicides en moins de cinq années ! A ce trait de démence, vous croyez que les collègues du conseiller apothicaire lui ont demandé s'il n'est plus d'ellébore en son officine? Point du tout. Le conseil municipal, non plus celui de Tulle, mais celui de Paris, où tout le monde connaît si bien la difficulté de se procurer des domestiques de bonnes mœurs, le conseil municipal, au lieu de bafouer le ridicule et calomnieux exposé qu'il vient d'entendre, le sanctionne par une déhbération qui l'égale en tout point :

« Considérant qu'il est indispensable de faire surveiller administrativement toute maison destinée à recevoir une réunion d'individus, et qui ne rentre pas par sa nature dans la surveillance de l'Université, des comités locaux ou de la police ordinaire;

« Considérant que l'établissement des sœurs Ursulines pour le placement des femmes à gages est une spéculation ; que l'intervention des religieuses dans une pareille entreprise est plus que singulière ; qu'on sait asse:^ dans quel intérêt on cherche à s'insinuer dans l'intérieur des familles et à s'informer de leurs affaires, de leurs opinions et même de leurs secrets; que des établissements de ce genre ne sauraient, sans danger, être dispensés de la surveillance de l'administration; qu'il est urgent de mettre un frein à ce débordement d'inconvenances et d'illégalité ;

« M. le préfet est invité à faire rechercher les moyens d'exercer une surveillance devenue indispensable sur les établissements qui, en raison de leur nature, échapperaient aujourd'hui aux moyens de surveillance prescrits par les lois et règlements relatifs aux établissements universitaires, industriels ou religieux, notamment l'établissement des sœurs Ursulines, et la maison de Notre-Dame-Auxiliatrice, rue du Faubourg Saint- Jacques. »

Si l'on veut connaître le haut bourgeois de Paris , le voilà. Voilà son style, voilà son accent, voilà son intelligence! Il se reproduit dans le conseil municipal comme dans un miroir. La police de la ville succombe sous le poids des escrocs et des prostituées : ce sénat ne l'ignore pas , et ce qu'il voit de plus urgent à faire , c'est de réclamer des mesures de t}'rannie envers quelques nouveaux établissements , trop rares , élevés par le génie de la charité contre des fléaux dont le développement accuse l'impuissance de l'administration. Le premier Jocrisse ambitieux qui vient sottement crier : au Jésuite ! enflamme immédiatement le bourgeois, et le trouve prêt à démolir jusqu'au moindre obstacle que pourrait rencontrer le torrent. Ceignez vos bufïletteries , coiffez vos bonnets à poils , afrilez vos sabres , embrassez vos Andromaques ! Cinq ou six Ursulines de Dijon sont entrées dans Paris , et déjà donnent asile à dix ou douze servantes sans place!...

Hé quoi ! le conseil municipal trouve-t-il trop restreint le nombre des filles perdues? Faut-il y ajouter les pauvres servantes sans place, en ne leur laissant d'autre refuge que les coupe-gorge où elles sont outragées et volées? Tous les jours, les tribunaux nous apprennent ce que sont les bursmx de placement. Est-ce là une in-

dustrie qu'il importe de protéger contre la concurrence des gei3s de bien.

De quel droit messieurs du conseil municipal veulent-ils m'empêcher de'demander aux Ursulines une servante à qui je puisse confier mes clefs et mon enfant ? De quel droit veulent-ils empêcher cette servante de demander aux Ursulines une maison où elle puisse prier Dieu et observer les lois de l'Eglise; et, en attendant qu'elle ait trouvé cette maison , un asile où elle ne soit pas pillée ?

Parce que M. Robinet n'a pas besoin que ses gens croient en Dieu, parce que les gens de M. Robinet n'ont pas besoin d'un maître dévot , il ne s'ensuit pas que la dévotion ne soit un besoin pour personne. Ma servante et moi nous sommes d'un autre avis ; moi, pour que ma servante ne me vole pas; et ma servante, pour que je ne l'avilisse pas. Tous deux nous avons besoin des Ursulines : laissez-les nous, et servez-vous ailleurs.

Point de raisons ! Des Ursulines, grand Dieu ! des Ursulines, qui sauront nos opinions, c'est-à-dire qui sauront quel journal nous lisons d'ordinaire! Des Ursulines qui sauront nos secrets, comme les cuisinières les savent et les redisent aux portiers! Des Ursulines enfin, qui retireront de nos mains des filles de chambre à ^ qui nous tâcherions de faire passer le goût de piété pour leur en donner d'autres! Cela se peut-il tolérer? Le conseil municipal de Paris le peut-il souffrir sans méconnaître ses devoirs envers tous les bourgeois de Paris (i)!

(i) Ce pauvre conseiller Robinet! la révolution de Février le mit hors du Conseil municipal. Il se présenta aux élections pour la Constituante, et l'in-

La société qui ne donne pas au peuple une éducation chrétienne abdique logiquement le droit de punir. Non, elle n'a plus le droit de punir, même un voleur; car le voleur peut dire : Oti est la loi qui me défend de voler? quand me l'a-t-on apprise? Ce n'est point assez pour la société, c'est assez pour sa conscience à lui. Il avait besoin, il a pris; il est frappé, il subit la loi du plus fort, voilà tout. Les lois, si elles ne viennent du ciel, ne seront jamais, aux yeux du plus grand nombre des hommes, que la barrière matérielle élevée pour protéger ceux qui mangent contre ceux qui n'ont que le droit de manger. Tout code qui n'est pas promulgué au nom de la très-sainte Trinité, et qui ne commence pas par les dix commandements de Dieu, manque de sanction dans les consciences ; il sera en peu de temps vilipendé par mille sophismes ornés de toutes les couleurs de la justice et du bon sens; il croulera et

grat peuple de Paris lui préféra Proudhon. En sorte que non-seukment il n'est plus conseiller, maisquemême il appréhende de n'être plus propriétaire. Qu'il se console en relisant son rapport. Les Ursulines aussi ont disparu, emportant les dangers qui nous menaçaient. « Ces dangers étaient-ils moins « grands que ceux qui résultent des principes subversifs répandus par quelques « associations politiques ? Je ne le pense pas, car ceux-ci (les associations « politiques) ne s'adressent qu'aux hommes faits ; ils n'ont pas entrepris de t façonner à leur usage toute leur généraiion.' n

laissera la société se dissoudre dans les convulsions d'une inexprimable anarchie.

Nos enfants verront une chose glorieuse et sainte : la loi sera faite au nom de Dieu, la justice sera rendue au nom de Dieu; un juge ne pourra plus monter au tribunal sans avoir rendu témoignage de sa foi religieuse, et sans avoir subi un examen sur le catéchisme. Il demandera au coupable dans quelle croyance il a été élevé; il le convaincra de la justice du châtiment, la loi divine à la main : « Je te condamne parce que tu as transgressé la loi du Père commun, dont tu as été instruit, et qui te défendait de porter préjudice à ton frère. Je te condamne, non pour venger la société, elle ne se venge point, mais parce que l'ordre serait impossible si tu n'étais puni. Maintenant tu as affaire à un autre juge, plus puissant que moi. Demande-lui grâce ; car j'ai puni ta main, mais, si tu ne te repens. Dieu punira ton âme. »

Et lorsqu'il arrivera, comme aujourd'hui, que le coupable a vécu dans une ignorance monstrueuse des lois divines, alors son crime sera celui de la société : elle en portera la peine, et elle réparera le dommage que cet ignorant aura fait.

L'an passé, nous avions pour maire un bonhomme qui faisait sa joie de servir la ville et le public. Soldat blessé, il était revenu au pays pour vivre d'un mince

patrimoine, qu'il a toujours conservé, mais qu"il n'a point accru. Ne pouvant lui-même cultiver son champ, faute d'une main, restée à Dantzick, et n'ayant que peu de goût pour la lecture, à cause de quelques volumes de M. de Jouy, sur quoi il s'était essayé, il mit ses loisirs au service du prochain. Il y prit goût, pour son malheur. D'une commission de charité, puis d'une autre administration, puis conseiller municipal, puis adjoint, on le vit si actif, si équitable, fourni de tant d'idées sages et de plans utiles, récurant si bien les ruisseaux, allumant si bien les réverbères, surveillant si ferme de l'octroi, et si tendre de l'hôpital, qu'un jour, d'enthousiasme, et quoiqu'il ne fût d'aucun parti, tout le monde le demanda pour maire. Au fond de son âme, le bonhomme ambitionnait la place. Pleurant, il ceignit l'écharpe et redoubla de zèle. En quelques années , il termina des travaux qui avaient découragé tous ses prédécesseurs. C'était vraiment le père de la cité. Sa gloire fut le soulagement qu'il sut procurer aux pauvres en agrandissant l'hôpital sans demander un sou à la commune. Cet hôpital était mal tenu par des intirmiers qui coûtaient cher ; il y mit à leur place des sœurs de Saint-Charles qui firent mieux la besogne à moitié frais, ayant grand soin des malades et du linge. Les économies réalisées de cette façon lui permirent d'ajouter une nouvelle salle, très-grande, bien construite, parfaitement aérée, qu'il meubla de vingt bons lits. L'année d'après, il bâtit une chapelle où les convalescents et les sœurs purent entendre la messe tous les jours.

Ce fut là que M . Sus prit occasion de crier par les estaminets que le Maire était un jésuite.

M. Sus (Loutrc-Ccllcri-Phocion), né à Chignac, en 1794, d'une cuisinière et d'un curé constitutionnel, possède une belle fortune, formée en grande partie des biens du couvent qu'a déserté son père. Avec les matériaux de l'église démolie, il s'est bâti une maison magnifique; dans le couvent même il a établi une manufacture, où deux cents malheureux, hommes, femmes et enfants, travaillant le jour et la nuit pour gagner chacun de quinze à trente-cinq sous, rapportent à Sus quarante mille livres de rente. De plus, les ouvrières lui forment un harem, en sorte qu'il n'a guère à dépenser que pour sa table; mais il mange très-bien. C'est surtout à cause de cette manufacture que le maire s'était efforcé d'agrandir l'hôpital, et qu'il avait demandé de nouveaux fonds pour subvenir à l'entretien des enfants trouvés. Quant à Sus, il ne descend pas jusqu'à ces détails. Lorsqu'un ouvrier est malade, lorsqu'une ouvrière est grosse, il les paye sans leur faire tort d'un centime, et les renvoie. Qu'ils meurent, qu'ils guérissent, qu'importe? S'ils guérissent, il les reprend; s'ils meurent, il y en a d'autres.

Loutre-Celleri-Phocion Sus n'a jamais été marié, mais il a une fille, une dégingandée à l'œil hardi, qui s'est élevée toute seule, comme elle a pu, dans sa maison pleine d'ordures, voyant ce qu'il lui plaisait de voir, faisant ce qu'il lui plaisait de faire. Il lui plut de faire le bonheur d'un jeune architecte qui passait souvent sous ses fenêtres, lorgnant le beau pignon sur rue du père de cette fille unique. Elle alla trouver un matin le manufacturier : « Papa, je veux que tu me maries. — Et à qui? — A monsieur Un Tel, que j'aime.

Si tu ne me le donnes pas, Je vais mourir. » Et un discours, en style de feuilleton, sur l'amour qui lui tordait le cœur.

Sus avait rêvé de conjoindre sa bâtarde à un préfet, ou à un député , ou tout au moins à un maître des requêtes. « Point, dit-elle; je veux le frère de mon âme.

— Va-t'en au diable ! s'écria Phocion, las de ses prières et de ses pleurs; épouse le frère de ton âme et crève de faim avec lui. Puisque tu me contraries, tu n'auras pas un sou. « Il était homme à tenir parole , et la dégingandée le savait. Elle consulta le frère de son âme : « Ecoutez, dit celui-ci, la vérité est que je ne gagne rien, et que nous ne saurions vivre. — Mais, reprit la dégingandée, nous finirons bien par hériter. — Attendons , continua l'architecte, qui parlait en maître. Puisque M. Sus ne veut rien vous donner , il faut qu'il devienne maire. Avec sa protection, je me ferai 1 5,ooo fr, par an , et nous verrons. »

« Papa, dit la fiUe, ta manufacture va toute seule ; si tu étais maire, tu deviendrais vite député, tu aurais des commandes du Gouvernement, on te donnerait la croix,

— et tu t'amuserais à Paris tout l'hiver. » Jusque-là, Sus ne s'était que médiocrement soucié

des honneurs. Stylée par son architecte , la dégingandée le tenta de toutes les façons, et par la cupidité et par l'orgueil, et par le reste. Enfin il jura qu'il serait maire. Il mit ses créatures en mouvement, donna des fêtes. On répandit que le Maire était pauvre et ne représentait pas ; qu'on le voyait souvent chez les carlistes; que c'était un cafard ; que TEvêque le gouvernait ; qu'il endetterait la ville ; qu'il la remphssait de bégui-

nés ; qu'on forçait les malades de l'hôpital à se confesser; que la liberté de conscience n'existait plus dans le chef-lieu, et serait bientôt bannie du département. Aux élections, le conseil municipal fut rempli d'amis de Sus, qui s'insurgèrent. Le conseil municipal fut cassé ; on jeta des pierres dans les vitres du préfet, mourant de peur. Les nouvelles élections furent plus défavorables encore au maire. Bref, on le fit sauter, et Sus le remplaça. « A présent, dit l'architecte, marions-nous. Je serai chargé des travaux de la ville, j'en aurai d'autres encore, et nous pourrons attendre la succession. »

En effet, le nouveau maire est tout-puissant, la ville est à lui, le préfet le craint; il va être député, il faut le conserver au ministère : les faveurs pleuvent sur son gendre.

L'alignement des rues est réglé chez nous; lorsqu'un propriétaire veut restaurer sa maison, il faut une permission du maire. Le maire la donne, mais son gendre la vend, et il est chargé du travail; autrement, point de grâce. Ce même gendre bâtit, par ordre de Sus, une salle de spectacle , à quoi l'ancien maire n'avait point songé ; il bâtit une halle , dont le besoin s'est fait tout à coup sentir : n'était-ce pas chose malséante de voir les paysans vendre des légumes trois fois par semaine sur la place publique? L'hôtel de ville est un vieux monument du moyen âge, avec des tourelles et des escaliers en limaçon : il sera démoli. Ce dernier souvenir d'un temps d'oppression fera place à un bel édifice en style grec. Sus s'occupe de renvoyer les frères ignorantins, et son gendre a déjà fait le plan d'une école mutuelle ; il construira également une école normale. Je

n'en finirais pas de tout dire. H a le monopole d'un certain ciment, nommé ciment romain, qui a été reconnu seul propre aux constructions municipales, et qui ne se donne pas pour rien. Lorsqu'un mur est écorché, lorsqu'une pierre menace de tomber, vite du ciment romain! Il en faudrait ce qui peut tenir sur une truelle; on en compte une tonne, et la joie est à la maison. Au lieu de quinze mille livres , année commune, la recette va au delà de vingt. A la vérité, la dégingandée commence à croire que son âme s'est trompée ; mais qu'importe au maçon? Sa fortune, et non pas une famille, était ce qu'il voulait bâtir.

Le bonhomme, l'ancien maire, triste et humilié de l'ingratitude publique, combat de son mieux, dans la commission administrative de l'hôpital, seul poste qui lui soit resté, pour conserver les sœurs, qu'on persécute : ii les verra chasser avant de mourir.

A l'entrée d'un gros village du pays chartrain, s'élève une vieille croix de pierre dont les branches portent l'inscription suivante, encore très-visible, malgré la mousse qui commence à la ronger ;

lESTS CHRIST

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