‹ Les libres prêcheurs devanciers de Luther et de RabelaisChapitre 14 sur 24 · CONTES ET APOLOGUES DES VIEUX PREDICATEURS · texte numérisé non relu

CONTES ET APOLOGUES DES VIEUX PREDICATEURS

baïde. Les spectres tremblant devant un Dieu de vengeance^ qui remplissent les étranges récits des Fitas Patrum de saint Jérôme, seraient revenus parmi nous.

Saint Malchus, tournant contre lui la pointe d'un glaive brillant, ectuxi micante gladium, et acumine contra me verso, pour éviter la souillure nuptiale, eût eu des disciples au moyen âge. On aurait vu en France des imitateurs de saint Syméon in columnâ qui, non content de se tenir sur un seul pied, au haut d'une colonne de trente coudées, s'était entouré le corps d'une corde de puits, ita ut nihil parer et de fane nisi summitas, en sorte que sa colonne était couverte de vers qui descendaient de ses plaies ; et fœtor gravissimus exibat de corpore ejuSy ita ut nullus juxta eum stare potebat. Notre histoire eût enregistré des abstinences semblables à celles de saint Hilarion qui, après trois ou quatre jours de jeune, se contentait d^un jus d'herbes sans sel ni huile, pour sustenter son corps affaibli. On eût vu passer, dans la profondeur de nos forêts, des créatures humaines dont l'enveloppe corporelle aurait acquis la rugosité de la pierre ponce , comme il était advenu à ce même saint, habitué à coucher sur la terre nue, sans se laver jamais. On eût rencontré, dans nos campagnes isolées,

des fantômes aux membres nus. noirs ^ et crevassé.^ par les intempéries de l'air, semblables à la repentante Marie l'Égyptienne, dont la vue effrnya saint Zozime, existimabat fantasma esse. Les hommes se regardant les uns les autres comme des occasions de péché, se seraient évités mutuellement, et leur terreur grandissante eût amené forcément la fin du monde.

Heureusement nos braves moines n'étaient pas exclusifs; ils savaient varier leurs sujets de conversation. Nous l'avons vu déjà, Satan luimême leur prêtait quelquefois à rire, et jusque dans cet envoi à tous les diables, dont ils gratifiaient fréquemment les plus turbulents de leurs contemporains, il y avait une pointe de raillerie. Ils ne s'en tenaient pas là, surtout en France ; ils entraient franchement dans la plaisanterie et avaient, pour ranimer l'attention de leur auditoire, de charmants accès de verve et de belle humeur. C'est précisément cette part agréable de leurs sermons qu'il nous i-este à expliquer.

Nos trois premiers chapitres nous les ont montrés sous leur aspect de tribuns ; ceux qui suivent contenaient leurs légendes et le côté sombre de leur doctrine. Les trois derniers, formant une troisième partie très -naturellement distincte, cent destinés à passer en revue les facéties et les

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lardiesses gaillardes des vieux sermounaires, à ndiquer aux bibliophiles qui savent lire, la riche ^eine d'observations qu'ils nous ouvrent sur la vie ntime de nos pères, et les précieux détails qu'ils lous prodiguent sur les coutumes, les plaisirs, es vices et les passions des siècles passés.

Ils ne déployaient certes pas moins d'entrain lans leurs critiques de mœurs que dans leurs lithyrambes politiques et religieux ; leur style 'y retrouve tout aussi vif, tout aussi osé et )eut-ètre encore plus chaudement coloré que dans Burs attaques aux sommités sociales. Rien népale, on peut le dire, le charme et l'intérêt qu'ils avent mettre dans leurs malicieux récits.

On dirait, à voir leur verve de bon aloi, que ertains d"eiitre eux se croyaient obligés de édommager à l'instant les fidèles des plaisirs u'ils leur interdisaient. Ils semblaient avoir ouT but de faire de l'église un lieu de prédilec- Lon où devaient se'résumer, pour leurs contemorains, tous les besoins de la vie morale. Le 3mps n'était du reste pas éloigné où les pittossques mascarades connues sous les étranges oms de Fêtes des ânes, des fous, des innocents^ es diacres soûls, des princes de la jeunesse, etc., e préparaient dans l'éghse même, où les offices "entremêlaient de représentations pieuses, où

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les processions étaient suivies du jeu des mystères dramatiques, ces germes de la renaissance théâtrale dans la société européenne. Mais il s'agit maintenant d'examiner, preuves en main, leur talent de conteurs.

Le dominicain Jean Hérolt, dont nous avons déjà cité des miracles légendaires assez pittoresques, a rempli d'anecdotes tirées des vieux sermonnairesle Promptuarium exemplorum qui suit son recueil de sermons. Cette partie de son immense compilation n'en est pas la moins curieuse ; on y trouve souvent, moins les interminables longueurs, des contes tout aussi intéressants que ceux de VHeptaméron de la reine Marguerite. Voici, par exemple, le type original du charmant conte des Oies de frère Philippe , popularisé par La Fontaine :

« Un jeune ermite qui avait été élevé dans un couvent, dès sa plus tendre enfance, accompagna son abbé à la ville. Or, comme il y aperçut i une réunion de femmes, il demanda avec insistance à l'abbé ce qu'étaient ces créatures-là? — , Ce sont des oies, lui répondit l'abbé. Retourné à son couvent, l'adolescent se mit à pleurer. Sur quoi l'abbé lui demanda : — Que veux-tu, mon fils ? — Père, répondit-il, je voudrais goûter de ces oies quej'ai vues dans la ville. Alors l'abbé,

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yaut rassemblé ses religieux, leur parla ainsi : - « Considérez avec attention, mes frères, consierale, fratres, mente sollicilâ, combien la vue de i femme est dangereuse, puisque cet innocent, ui n'en avait jamais vu avant cette rencontre, st à ce point incendié et enflammé par la conculiscence charnelle. » (Lettre L , exemp. XXIII.) Cette naïveté savoureuse est suivie d'une aure du même genre ; il s'agit d'un fils de roi , }uidam rex, qui, par l'ordre des médecins, fut lourri dans une caverne jusqu'à l'âge de dix -ns, pour éviter le danger de perdre la vue, s'il ^oyait la lumière avant cette époque. « Les dix LUS révolus , l'enfant fut tiré de son antre, de mlro reducilur, n'ayant, par le témoignage de la propre vue , aucune notion des choses monlaines. Tout alors lui est montré, notamment les hommes dans une place et des femmes dans ine autre, et chaque chose lui est indiquée par 5on nom. Comme les femmes attiraient particuièrement son attention : — Ce sont , lui dit-on , es démons qui séduisent les hommes. Après îette revue, le roi demanda à son fils ce qui lui ivait plu davantage. L'enfant répondit : — Père , je préfère les démons qui séduisent les ïiommes. »

<^<^s deux historiettes ne donnent pas une

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grande idée de la galaDterie des moines , bieni qu'au fond les pauvres beaux pères ne dédai-' gnassent pas autant les femmes que leur vœu de chasteté les forçait d'en avoir l'air. Mais, pourj eux, la femme, dont ils confessent ici rirrésisti-j ble puissance d'attraction, était l'ennemi ; c'était^ la grande entrave à l'œuvre du salut, le compère le plus habituel des malices de Satan. C'est ce sentiment de défiance qui inspire au carme espagnol Jacques Nisseno , dans son sermon du dimanche après les Rois, cette rude sortie contre ces charmantes tentatrices : « Si la femme n'était pas arrêtée par la bride d'une honte naturelle , si elle osait solliciter un homme , si hœc ad marem sponlè accurerel, avec sa face toute gaie et son visage tout riant , je ne pense pas que personne put faire son salut. Non , il n'y aurait pas un homme vivant qui pût échapper, si Dieu détachait sur nous cet animal venimeux qu'il retient avec le frein de la pudeur. »

Il y a malgré tout , dans cette certitude du danger, dans est aveu brutal du pouvoir de la beauté sur les cœurs les mieux cuirassés et les plus forts , quelque chose qui ne doit pas déplaire tout à fait au sexe dont parle le moine espagnol. Mais revenons à nos conteurs. L'anecdote suivante du même Jean Hérolt nous mon-

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era qu'il y avait dans leur âme un coin d'inefble indulgence , même pour les plus grandes îcheresses d'entre ces femmes, dont ils redouient tant Tamour. L'héroïne de l'histoire est Qe vierge du Seigneur, une nonne, qui dut îmbler aux yeux sévères du narrateur dominilin avoir comblé la mesure de lïncontinence. î vais la traduire littéralement avec le même srupule que j'ai toujours employé jusqu'ici. « Il y a longtemps qu'il y avait dans un moistère de religieuses une vierge nommée Béaice , belle de corps , dévote d'âme et très-ferînte au service de la Mère de Dieu. Devenue ;onome du couvent, Cusfrix, elle s'y comporit aussi pieusement que libéralement , lorsj'un clerc, eam videns et concupiscens, comlença à la provoquer. La pauvrette dédaigna abord ses excitations lubriques, mais le clerc isistant sans relâche, l'antique serpent enamma tellement sa poitrine, qu'elle ne put sup- Drter cette flamme d'amour. Béatrice vint donc l'autel de la Vierge Marie, sa protectrice, et lui it : — Ma maîtresse, je t'ai servie aussi dévofelent que je l'ai pu; maintenant, je te remets les clefs, tentationes carn'is dlutiùs sustinere on valeo ; et ayant déposé ses clefs, elle suivit clerc qui la délaissa , le misérable, après

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ravoir corrompue pendant quelques jours « Comme l'infortunée ne savait où trouver sa subsistance , et qu'elle n'osait retourner auj couvent , elle se prostitua publiquement , factà est meretrix. Après quelques années de cette vie, elle vint un jour à la porte de son monastèrei en habit séculier, et demanda à la portière, portarix : — Connaissez-vous Béatrice , qui a été gouvernante de ce couvent ? — Parfaitement , répondit celle-ci, c'est une dame probe et sainte qui , sans querelle , a vécu depuis son enfance dans ce monastère. Béatrice, entendant cela, n'y comprit rien , et se disposait à s'éloigner, lors que la Mère de Miséricorde lui apparut et lui dit : — Ma fille , pendant les quinze années de ton absence, j'ai rempli ton office, rentre donc e1 fais pénitence, car personne ne connaît tes excès, nullus hominum novit excessum tuum.»

LaVierge qui remplit ici le rôle d'économe d'ui couvent pour sauver l'honneur d'une religieus rappelle le sujet d'un fabliau en vers du xn siècle, attribué à Gautier de Coinsi, religieu de Saint-Maart de Soissons. La sainte prote( trice, montée sur un beau destrier , viei remporter le prix du tournoi, eu l'absence d'u chevalier retenu loin de la lice par le so: pieux qu'il met à entendre jusqu'à la fin u\

uiosse eu l'honneur de Marie. La touchaute aventure que nous venons de traduire a été recueillie plus tard par le Père Liguori, fondateur de l'ordre des Marianistes ; je la retrouve, citée avec indignation, dansV Observateur catholique , {lîvr. du l" déc. 1856). Le pieux rédacteur, qui ne paraît pas approuver l'entrée en scène de cet ordre monastique fondé si tardivement, la fait suivre de celle-ci , qui n'est elle-même qu'une réédition marianiste, avec d'honnêtes variantes, d'un miracle du vieux temps.

« Une femme dévote à Marie alla un jour, sans « le dire à son mari, visiter une église consacrée « à la Sainte-Vierge, et le soir elle fut empêchée, « par un orage , de retourner chez elle. Lors- <( qu'elle rentra le lendemain matin dans sa mai- « son, elle était dans une grande anxiété, dans « la crainte que son mari ne fût en colère contre a elle ; mais la Sainte -Vierge avait pris sa place, « et le mari ne s'était pas douté de son ab- « sence. »

Je dois déclarer ici, avec le rédacteur de l'Observateur catholique , que cette histoire est des moins édifiantes, bien qu'elle soit tirée littéralement de la troisième partie des Gloires de Marie.

Le LXXVIII' exemple de miraculis Marix

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rapporte qu un clerc très-dévot à Marie sollicita ardemment la grâce de voir un moment sa beauté. Un ange envoyé par la Vierge vient lui annoncer que la Maîtresse des anges et des hommes est prête à exaucer ses souhaits : — « Mais, sache , ajoute-t-il , que tu ne verras plus rien après l'avoir contemplée, tu seras aveugle. » — Après avoir entendu l'ange , le clerc inquiet se dit:— « Que feras-tu après avoir perdu tes yeux? tu ne pourras plus gagner ton pain en écrivant, nonpoteris lucrari scribendo panem tuum, sedoportebit esse ampliùs miserumetmendicum.y> Puis , ayant réfléchi im moment , il reprit : — « Quand la Bienheureuse Vierge viendra, j'ouvrirai un seul œil pour la voir, et je fermerai l'autre , afin de n'en perdre qu'un , car un seul ^me suffira. » Le rusé clerc fit comme il l'avait résolu, il tint fortement sa main sur l'œil qu'il désirait garder ; mais il trouva la Vierge si belle, qu'il regretta amèrement plus tard de ne pas l'avoir regardée de ses deux yeux.

Dans le quarante-troisième sermon , de Contritione, de la collection Dlscipuli, ainsi que dans les Dialogues de Cesarius , on lit que du temps du pape Innocent, il y eut une femme tam igné libidinis incensa, qu'elle se mit à aimer son propre fils, et conçut et enfanta de lui un autre en-

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Ciiit. Touchée de repentir, la malheureuse prend ms ses bras le fruit de son inceste et s'en va oit à Rome chercher l'absolution. A force d'im- •rtunités, elle parvient à se gUsser dans le palais du pape qu'elle remplit de tant de clameurs et de larmes, accusant publiquement son forfait, que tous les assistants en étaient émerveillés. ] Saint-Père lui-même , touché d'un si grand repentir, voulut la purifier par une pénitence ( )urte mais éclatante ; il lui ordonna de se mettre devant toute sa cour dans le costume qu'elle avait choisi pour pécher avec son fils ; mais le texte vous expliquera mieux le reste que mon résumé.

« Dominus papa, sicut prudens medicus vo- « lens infirmitatem plenè et cito curare, prsece- « pit ut in tali veste, ibi coràm eis appareret, in « quali venerat ad filium cùm peccaret. At illa, « confusionem œternam temporali anteponens , « mox exivit ; vestes relinquit et in camisiâ re- « diit, et qudsi paratissima ad omnem satisfac- « tionem, se ostendit. Considerans vir beatissiik mus tali obedientiœ , tali verecundise , tali « penitentise, nulUus peccati pœnam posse re- « sistere , coràm omnibus dixit ad muUerem : « — Demissum est tibi peccatum tuum, vade in « pace. »

Voilà en vérité une éatrnge pénitence ; mal gré la bonne intention du Saint-Père, ne pouvaitelle pas soulever quelque mouvement de concupiscence dans le cœur des assistants ? Puisque nous en sommes sur cet article, voyons, dans le quatrième sermon de Pœnilenlia du célèbre moine Jean Raulin, quel genre de pénitence le lion infligea à trois animaux d'espèces différentes qui étaient venus se confesser à lui.

« Le lion appela au chapitre le loup, le renard et râne, afin d'y confesser leurs péchés et d'y recevoir une pénitence proportionnée à leurs délits. Le loup vint et se confessa ainsi : — J'ai méfait en mangeant une brebis qui ne m'appartenait pas ; mais j'ai usé en cela du droit légitime de mes pères, qui ont agi ainsi de tout temps, notamment mon aïeul, mon bisaïeul et mon trisaïeul, en sorte que, de mémoire d'homme, on n'a jamais vu de loup qui n'ait mangé des moutons. A quoi répondit le lion : — Est-il vrai que de toute antiquité ta race ait joui du droit prescrit de dévorer les moutons? — Oui, fit le loup. — Pour un tel péché, tu diras donc un Pater noster. »

Le renard vint ensuite s'accuser d'avoir mangé des poules, s'appuyant, lui aussi, sur la coutume immémoriale de ses ancêtres, formidable argu-

lent invoqué bien longtemps et que Ton in- \ oque encore aujourd'hui pour donner une base consacrée à l'injustice. Il faut savoir gré au ré- \ érend frère Raulin de le railler audacieusejnent, en plein xv' siècle. Cependant le lion, te- I lant compte également au renard des privilèges (le sa race, similiter propter unum Pater nosler absolula est.

« L'âne survint, qui s'accusa en plein chapitre de trois péchés : en premier lieu, il avait mangé du foin tombé d'un char et par hasard abandonné; sur quoi le lion s'écrie : — Grande peccatum est, o asine! Avoir mangé du foin qui n'était pas à ton maître! Secondement, il s'accusa, quia stercoraverat claustrum fratrum. — Grand péché l dit le lion ; c'est souiller la terre sainte. Son troisième crime eut de la peine à sortir, vix ab eo potuit exlorqueri, le pauvre âne ne l'avoua qu'avec un soupir et un gémissement, cum ejulalu et gemilu; il avait osé braire et chanter avec les frères, et faire de la mélodie à leur exemple : — Gravissimum peccatum ! reprit le lion, c'est avoir mis la dissonance dans le chœur des moines. Le baudet fut fortement battu pour ses petits péchés, et l'on rendit au loup et au renard les droits de leurs ancêtres avec absolution. )>

L'honnête Peignot, qui cite cet apologue dans

son Prédicaloriana^ le trouve déplacé dans un sermon. Je ne suis pas de son avis ; je pense, au contraire, qu'il est difficile de faire entendre plus spirituellement aux oppresseurs, de droit traditionnel, )es prescriptions égalitaires de la pensée chrétienne. La Fontaine, deux cents ans plus tard , ne fera pas mieux dans la fable des Animaux malades de la peste, qui semble g-reffée sur cette verte fantaisie.

A côté du chant de ce pauvre âne qui voulait se mêler au chœur, cette petite facétie du xnr sermon de Gabriel Barelete me semble venir fort à point. (( Une femme pleurait en entendant, le jour du samedi saint, un prêtre chanter ; Exullet jàm angelica iurba cœlorum. Ce prêtre, la voyant pleurer, s'imagina qu'elle était attendrie par la douceur de sa voix et la mélodie de son chant. Le sermon fini, il demanda à la bonne femme pourquoi elle s'était mise à pleurer ainsi. — C'est, répondit-elle, parce que vous m'avez rappelé la mort de mon âne, qui lui-même chantait mélodieusement, qui sic et ipse dulciler canebat. » Le même Barelete a, lui aussi, sa fable du chapitre tenu par le lion, sermo xvn, qu'il complète par la confession du chat, du chien et de la poule. La morale en est la même, mais moins énergiquement exprimée.

On connaît ég-alement, du prédicateur Jean Rauiin. le conte de la veuve qui vient demander conseil à son curé pour savoir si elle doit se remarier avec son valet. Cette bonne plaisanterie semble l'aïeule directe des hésitations de Panurge, que Rabelais fait si drôlement conseiller par les cloches et le philosophe Trouillogan. Si je n'avais sous les yeux le texte même du troisième sermon sur le veuvage de Jean Raulin dans une édition de Jehan Petit, je croirais qua notre bon cordelier, auteur du Pantagruel, y a malignement glissé ce conte. Comme il a été souvent réimprimé, je me contenterai de le résumer ici.

La bonne femme alléguait à son curé qu'elle avait besoin d'un aide et que son valet était fort expérimenté dans l'art de son défunt mari. — Eh bien, dit le curé, êpouse-Ie. — Mais, reprend la veuve, n'y a-t-il pas danger qu'il ne fasse ie maître? — Eh bien, dit le curé, ne l'épouse pas. — Mais je ne luis faire seule l'ouvrage de mon mari. — Epouse-le donc. — Oui, mais s'il est méchant et dépensier? — Alors ne l'épouse pas. Ainsi le curé faisait droit à toutes ses objections. Enfin il eut recours aux cloches pour la mieux persuader.

ft Campanis autcm pulsantibus , intellexit

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juxtà voluntatem suam quod dicerent : ~ Prends Ion valet, prends Ion valet. Quo accepte, servus egregiè verberavit eam, et fuit ancilla quse priùs erat domina. » Ainsi battue et dominée, la pauvre veuve retourne à son curé, qui lui dit : — Tu n'as pas assez écouté ce que disaient les cloches. « Tune curatus pulsavit campanas, et tune intellexit quod campanse dicebant : — Ne le prends pas ! ne le prends pas ! »

Dans son troisième sermon après le troisième dimanche de carême, Guillaume Pépin s'indigne contre les prêtres qui montent à l'autel sans se laver les mains, c'est-à-dire sans confesser leurs péchés : Hujus modi sunt, dit-il, mulli concubinarii, simoniaci, crapulœ et ebrietati dedili, pariter et alearum ludo. Et, pour exemple d'un prêtre consciencieux, il cite l'égrillarde anecdote que voici dans son texte original assez facile à comprendre.

« Exemplo iUius capellani cujusdam magni (( domini. Hune enim cùm dictus dominus vi- « disset, quodam mane, per fenestram camerse « su8e, perperam agere cum quâdam ancillâ in « horto; non multô post eum accesseri fecit, a dicens ut mox se prepararet ad celebrandam a missam; ille autem conscius recentis culpse^ a considerans etiam ex altéra parte quod non

« poterat de facili habere copiam confessons, 0 excusavit se apud dominum suum à celebra- «c tione missœ, dicens se comedisse unum pru- « num, disant qu'il avait mangé une prune, en se « promenant par le jardin^ pour dire son office « du malin. Quod audiens dominus ejus, plus « dilexit eum quàm priùs. » Ce surcroît d'amitié du seigneur pour son chapelain^ après ce trait, ne vous semble-t-il pas justifier pleinement le proverbe : les bons contes font les bons amis ?

Le cordelier Pierre Dorbelli, dans son curieux sermonnaire, Hortulus conscientiœ, sermo xmi, nous donne l'apologue du diable^ qui, ayant eu de ses trois concubines : Vanitas, Cupiditas et Carnalitas, trois filles nommées Superhia, Avariiia et Luœuria, les marie solennellement toutes les trois. « Superbiam principibus et tyrannis ; Avariciam mercatoribus, senibus et advocatis ; Luxuriam omnibus dimisit. » Or, ces trois espèces de gendres sont tourmentés par lui dans le présent, malgré leurs plaintes, et le seront dans l'avenir jusqu'à ce qu'ils aient pris le parti de faire assassiner ses filles : Superbia par son ennemie ^'Humilité, Avarilia par la Libéralité, et Luxuria par la Continence.

Le saint patron d'Alicante lui-même, le véné-

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rable Vincent Ferrier, qui fut à peu près contemporain de Bocace^, fournit aussi son contingent de contes joyeux que nos prédicateurs d'aujourd'hui déclareraient au moins grivois. — Mais au quatorzième siècle, le puritanisme anglican n'avait pas encore'propagé le spleen sur le continent ; on n'y regardait pas de si près , et l'on avait bien raison. Le brave dominicain , dans son sermon du premier jeudi de Carême , compare le Sauveur à un médecin expérimenté qui a sept moyens d'inspecter la maladie et de la guérir : « 1° faciès inspicitur ; 2° pulsus tangilur; 3" urina altendilur ; 4° diœla prescribilur ; 5° sirupus immilitlur ; 6° purgatio tribuitur; 1" refeclio concedilur. » Et sur ce thème original, le prédicateur andalou brode des fantaisies empruntées plutôt au souvenir des médecins arabes qu'à l'Evangile ; le troisième point surtout est consciencieusement analysé : « Confessio, dit-il, est sicut urinale in quo urina peccato ris ostenditur confessori. . . Requiritur quod urinale sit clarum, quod os urinalis sit clusum, etc. » Mais le plus singulier de ces hors-d'œuvre de la chaire, dus à l'imagination du frère Ferrier, est assurément son joyeux commentaire de la Conception de saint Jean-Baptiste ; il a tant de ressemblance avec les raisonnements dont le

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vieux Richard de Chinzica payait sa jeune femme , qu'on le croirait emprunté à la dixième nouvelle de la seconde journée du Décameron. J'ai déjà écorné cette histoire dans le chapitre des Légendaires; nous la prendrons donc où je l'ai laissée , c'est-à-dire au moment où , malgré les gestes trop significatifs de son mari devenu muet, et malgré sa vieillesse, sainte Elizabeth se rend au désir de Zacharie. Vincent Ferrier, après avoir loué cette conjugale résignation, appuie son éloge du contraste d'une raisonneuse qui craignait toujours de profaner la fête de quelque saint.

« Notez, dit-il, cette dévote qui, quand son mari réclamait d'elle le devoir conjugal, trouvait toujours des excuses. Si c'était le dimanche : — Hay i sainte mère de Dieu ! le jour de la Résurrection du Seigneur, voudriez- vous faire une pareille chose? Si c'était le lundi : — Hay ! aujourd'hui , l'on doit prier pour les morts. Si c'était le mardi : — Aujourd'hui, l'Eghse prie pour les anges. Si c'était le mercredi : — Aujourd'hui, le Christ fut vendu. Si c'était le jeudi : — Hay i seigneur ! aujourd'hui le Christ est monté au ciel. Si c'était le vendredi : — Aujourd'hui , le Christ a souffert pour nous. Si enfin le pauvre homme choisissait le samedi : — Hay ! ce jour

n'est-il pas consacré à la Vierge Marie ? L'époux^ voyant qu'elle trouvait toujours des excuses^appela sa servante et lui dit : — Viens ce soir coucher avec moi. Celle-ci répondit : — « Volontiers, monseigneur ! Ce que voyant, la maîtresse voulut se mettre dans le lit ; mais son mari n'y consentit pas : — Non , non , madame , allez vous en prier pour nos péchés. Depuis , il prit sa femme en aversion et aima sa servante. »

On voit, par ces quelques citations dont il eût été facile de doubler et de tripler la dose , que l'humeur de nos vieux prédicateurs n'était pas toujours mélancolique. Malgré la sévérité des doctrines qu'ils enseignaient , ils savaient fort bien empêcher leurs auditeurs de s'endormir ou de se désespérer ; ces petits contes et ces ingénieux apologues écrits de main de maître devaient évidemment réussir à les réconcilier avec les misères de cette vie.

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