LES FANTAISISTES ET LES RABELAISIENS
ous voici arrivés à la partie la plus scabreuse de notre étude sur les vieux sermonnaires , à la portion grasse et joviale de l'éloquence toute spontanée de ces libres conseillers de nos aïeux. Pour résumer ; intégralement la physionomie des moines prêcheurs, il fallait absolument tenir compte de leurs licences oratoires qui étaient loin d'être des hors-d'œuvre à l'époque où il se les permettaient. Ces braves improvisateurs, on ne saurait trop le répéter, étaient bien de leur temps ; le langage ni le goût n'avaient encore subi le raffinement moderne, et l'on nomm-ait volontiers alors les choses par leurs noms. Pour
se faire comprendre de contemporains grossièrement sensuels, ils étaient souvent obligés de leur parler l'argot du vice très-bien admis d'ailleurs dans les meilleures sociétés, et dont les cours des rois, celles même des princes spirituels usaient jadis sans trop se gêner.
Il ne faut donc pas se scandaliser outre mesure de rencontrer dans leurs pieuses exhortations les mots : paillardi, maquerellx, IruphatoreSy ribaldi, ruphiani, effrontés, lenones, bordellum, lupanar, etc. ; c'est bien heureux encore, pour la pudeur moderne, lorsqu'il ne leur prend pas fantaisie de mettre tout bonnement ces expressions techniques en langue vulgaire.
C'était le temps des contrastes : le mysticisme le plus timoré coudoyait le réalisme le plus solidement charnel ; le rire venait aussi facilement aux lèvres que les larmes aux yeux, et l'on était peu délicat, nous avons déjà pu nous en convaincre , sur les moyens de faire succéder sans transition la grosse gaieté à la grande terreur. A certains jours de Tannée consacrés par l'usage, de véritables saturnales succédaient, dans les églises, aux offices divins ; les clercs inférieurs se mêlaient à la foule , et lui prêtaient, pour ces orgies traditionnelles, les ornements et les habits pontificaux. Ces farces, réputées aujourd'hui sa-
ET LES llABliLAlSlENS. 1 5*J
criléges, se continuèrent jusqu'au milieu du quinzième siècle , nous en avons une preuve parfaitement datée dans le texte de la Pragmatique Sanction. Le dix-septième article de cette . pièce authentique, de speclaculis in ecclesiâ non faciendis, déclare que c'est un abus honteux, turpe abusum, d'y bénir, par moquerie, avec la crosse et la mitre à la façon des évêques ; d'y introduire des mascarades et des jeux de théâtre, larvales ac théâtrales jocos, des danses et des trémoussements d'hommes et de femmes, chore as ac tripudia marum ac mulierum , et d'y exciter des rires désordonnés, cachinnationes. On y défend aussi les repas et les banquets, commensationes et convivia.
Or, il est clair que l'on ne défendait ainsi sous Charles VIT que les excès qui persistaient à vivre et qui n'étaient nullement en désaccord avec les coutumes populaires acceptées; on en retrouve du reste de fortes traces sous le règne de Louis XI et même sous celui de Charles VIII qui vint mourir au seuil du seizième siècle. Il ne faut pas oubUer non plus que les pontifes romains, jaloux de restaurer le théâtre, applaudissaient, entourés de leurs cardinaux , la fameuse comédie de la Mandragola, dans laquelle Machiavel fait jouer au frère Timothco un rôle d'entremetteur,
ruffiano, au bénéfice des âmes du purg-atoire.
Quand donc Rabelais s'avisa, sous François I", de recouvrir d'une couche d'ordures cette satire si mordante , si complète , si solidement railleuse , dont le quatrième livre est dédié à un cardinal, il ne parut pas aussi isolé ni aussi excentrique dans sa forme extra- colorée, qu'il nous semble à nous , lecteurs de l'an de grâce 1860. Son langage et son style furent mieux compris que sa pensée ; et, grâce à cette enveloppe à odeur scatologique , si bien adaptée aux narines de ses contemporains, ce glorieux génie, qui de joyeux cordelier devint savant docteur , profond philosophe et curé de Meudon, put éviter le fagot toujours prêt, sous le roi gentilhomme j, à rôtir ceux qui protestaient trop clairement.
Longtemps avant l'auteur de Pantagruel, les plaisanteries monacales étaient réputées de haute saveur ; la reine de Navarre, qui racontait plutôt qu'elle ne contait, puisque la majeure partie de ses personnages ont vécu autour d'elle, nous en rapporte d'assez épicées. Erasme lui-même s'est plu à illustrer un certain Robertus Liciencis ou Robert de Lys, lequel était un des bons prédicateurs et des bons raillards qui florissaieut en même temps que
ET LES RABÉLAISIEjSS. 161
lui. Ce brave moine faisait de singuliers paris ; moyennant un bon diner ou quelques bouteilles de vieux vin , il se faisait fort d'exciter à volonté le rire ou les larmes dans son auditoire, et même d'obtenir ces deux effets dans le même moment, en montrant en face une figure désolée et se rebrassant par derrière comme le pauvre beau-père dont Panurge avait cousu les habits.
Quelquefois cependant les plaisanteries de Robert de Lys avaient une portée vraiment grave ; en voici, par exemple, une qui aurait trèsbien figuré dans notre chapitre des moines frondeurs des princes de l'Eglise. Prêchant un jour devant le pape et les cardinaux , il se contenta de répéter à plusieurs reprises : Fy saint Pierre! Fy saint Paul! en crachant puis d'un côté, puis de l'autre, dit Henry Estienne qui traduit cette anecdote d'Erasme. Comme on allait le conduire en prison, le malin prédicateur donna cette curieuse excuse : a Considérant que vous avez si bien tous vos plaisirs en ce monde et quil n'y a pompes ni magnificences pareilles aux vôtres, et, d'autre part, considérant en quelle pouvreté et misère les apôtres ont vécu, je ne m'ay pu garder de les dédaigner, comme les plus sottes gens du monde de ce que, pouvant
162 LBS FANTAISISTES ■
aller au ciel en vivant de la même façon que vous vivez , ils ont mieux aimé mener une vie si austère et se donner tant de peine. »
Les questions abordées par nos intrépides prêcheurs semblaient quelquefois faites pour égayer le cœur des assistants, plutôt que pour instruire leur âme ; c'étaient de petites trêves gaillardes placées dans de graves sermons pour raviver l'attention et rendre l'oreille plus ouverte aux choses sérieuses. En voici quelques-unes qui eussent volontiers germé dans l'imagination du curé de Meudon. Pierre DorbelU, dans le treizième sermon de son Hortulus conscicniiœ , se demande s'il y a plus de mal à pécher avec mie belle femme qu'avec une laide ; le cas lui paraît douteux. « Intentionnellement , dit-il , le péché est plus grand avec la belle , quia magis voluptuosc cognoscitur ; » cependant il admet une sorte d'excuse dans l'attrait que la beauté exerce : « Plura enim sunt quœ suadent commisceri pulchrœ , sicut pulchriludo et libido. Avec la laide d'ailleurs le péché est plus répréhensible en ce qu'il y a moins d'aiguillons et de flammèches incendiaires qui vous y excitent. »
Dans son premier sermon de sancla Maria Magdalena, Jean Raulin renverse l'opinion de certains commentateurs qui veulent que Ma-,
BT LES RABELAISIENS. 163
deleine se soit prostituée publiquement. Elle lui parait de trop noble maison et trop riche pour habiter un mauvais lieu, mais, dit-il, de domo suâ proslihulumfecit. Puis il examine, en termes difficiles à traduire, si l'opulente patricienne ne fut pas plus coupable que les prostituées publiques, et se prononce pour l'affirmative. « Multô plus peccavit quam meretrices quse ad bordellum vadunt, quia illa suis sumptibus lenones in malum fovebat et provocabat. Quse verô ad bordellum vadunt, magis à lenonibus provocantur, nutriuntur et accenduntur. »
Guillaume Pépin s'indigne de voir la femme adultère amenée seule devant le Christ : « Cur non sequè benè adduxerunt ad Jesum adulterum cum adultéra? » A quoi il répond : «Le coupable adultère était riche, il paya et il lui fut permis de s'évader , comme il arrive fréquemment aux accusés daujourd'hui ; quant à la pécheresse, cétait sans doute quelque pauvre petite femme qu'ils entraînèrent parce qu'elle n'avait pas de quoi payer du vin , paupercula mulier quam adrduxerunt, eo quod forlè non habuil undè illis solverci vinum, » Voilà assurément une réponse très-vraisemblable; cette sollicitude pour la pauvre isolée que les Juifs voulaient lapider pour une faute qui ne peut se commettre sans com-
plice, fait honneur à la charité toute chrétienne de l'excellent prédicateur.
En ces sortes de questions , l'Italien Barelete portait la même ardeur d'investigation que nous avons constatée déjà dans ses commentaires sur les grands événements de la foi chrétienne. Curieux comme un Napolitain qu'il était, il avait à cœur de savoir le fin mot de tous les mystères divins et humains. Au sermon xxxi de son Carême, il s'enquiert si les apôtres portaient de l'argent sur eux.— Certainement oui i répond-il, puisque le texte saint dit qu'ils allèrent à la ville pour acheter des vivres ; quant à la boisson, ils la trouvaient au puits, et c'est là que la Samaritaine rencontra tout naturellement le Sauveur. Ici autre question plus étrange : — A quoi cette étrangère reconnut-elle que le Christ était Juif? « Respondeo quod, de triplici causa : Prima ad hahitum quem portabat ; secunda ratio , quia Nazareus, in cujus capite novacula non ascendit ; tertia ratio ad circumcisionem, » Cette troisième preuve me parait tout à fait impertinente, sans compter que l'on ne s'explique guère comment cette femme a pu s'assurer du fait.
Ailleurs il discute gravement les limites de l'âge où les hommes peuvent engendrer. Au sermon xxxvii de viduitatc, il recherche les rai-
sons qui rendent les enfants plus chers à leurs mères qu'à leurs pères ; la meilleure de ces raisons est, dit-il, que nous aimons d'autant mieux une chose qu'elle est plus incontestablement à nous ; « Or, la mère seule sait, à n'en pas douter, qu'elle a procréé son enfant ; le père le croit , non tamen certus est. »
Le dominicain Robert Holkot , qui a tant prêché et tant écrit dans les dernières années du quatorzième siècle et les premières du quinzième, affectionnait les comparaisons bizarres. Sous prétexte de leçons sur les proverbes de Salomon, il passe en revue, dans près de deux cents homélies, toutes les histoires et les mythologies de l'antiquité. Tout lui sert de motif à analogies chrétiennes. Les bœufs aux cornes desquels Fabius attacha des fascines enflammées pour effrayer les soldats d'Annibal, représentent, selon lui, les prélats de l'Eglise agités par l'embrasement de la foi et lancés par leur divin général contre les légions de Satan ( Leciio lu). Ariane oubliant dans les bras de Bacchus les larmes que l'abandon de Thésée lui a fait verser, figure la pécheresse à laquelle Dieu vient apporter l'ivresse de la béatitude en échange de ses baisers ( Leciio xxxiv ). La baleine qui , dit-il , défend vaillamment les poissons attaqués par le coco-
drillus sine corde, indique la protection que Jésus accorde à ses fidèles contre les embûches de Satan {Leclio cm). Ajax et Narcissus changés en fleurs sont des symboles du peu de durée de la gloire et de la beauté mondaines {Leclio xxxi). L'arc d'Apollon est l'image frappante de la science des secrets divins, cette science étant la seule flexible, la seule qui puisse se plier ad omne sensum catholicum , moralem et myiticum [Leclio XLin).
N'admirez-vous pas le grand sens philosophique contenu dans cette dernière comparaison ? Certes il est à regretter que l'EgUse n'ait pas admis avec Robert Holkot la flexibilité de l'interprétation religieuse ; cette élasticité du sens divin eût conservé à la religion le caractère d'indéfinie progression , essentiel à tout ce qui doit vivre avec la vie de l'humanité.
L'image suivante, qiie j'extrais du Stimulus divini amoris, œuvre du mystique saint Bonaventure , de l'ordre des frères mineurs, qui prêchait dans le milieu du treizième siècle, a moins de portée que celle de l'arc d'Apollon, mais elle n'en dut pas moins piquer l'âpre palais de nos ancêtres. Je n'oserais la traduire, la voici donc dans toute sa crudité primitive : « Utinam saltem fronce tem mulieris meretricis haberes ! dil-il au pé-
cheur ; quaeso qure sit meretrix, sic corrupta de « sanguine menstruato, quse de menstruo glorie- « tiir? Immô nullam invenies meretricem quse (^ de hoc non intimé confundatur , nec etiam • « audet hoc, ipsa, amantissimo sponso revelare. « Quid ergô o stulte in malitiâ gloriaris? Si tance tum in mense semel ad modum mnlieris de- « ficeres , haberes forte causam gloriandi ; sed « erubesce et dole quia conUnuus vel quasi « eontinuus est fluxus tuus 1 » Terlia pars sli^ muU, capilulum decimum.
Le foug-uenx Michel Menot, dont nous avons vu les rudes apostrophes aux princes de l'Eghse, comprenait également l'effet de la pointe équivoque. Il savait glisser à propos les mots de taverne; je crois même qu'il est difficile à cet égard de moins se gêner que lui. Il faut se rappeler qu'en s'exprimant ainsi, il voulait inspirer l'horreur du vice ; l'on doit lui passer ses licences en faveur de la bonne intention.
« Si benè consideremus , dit-il ( in feria v posl « dom. IV Quadrag.), portam per quamintra- « mus dans la vie, c'est une porte salle et orde ; « non est rex , papa , vel dominus qui non « habeat transire per hanc portam. Et si prima « est orde et v illaine ità quod quando loqui [« opus de eâ, opus baisser le frorU, adhuc
a secundaest vilior et fetidior, pleine d'ordure. i^ Dans son sermon quatrième après le dimanche de la Passion, il compare les brebis et les porcs aux justes et aux pécheurs ; les brebis sont faciles à conduire et Dieu les repaît de sa propre substance ; les porcs, au contraire, il faut les lier de grosses cordes à la jambe, et encore cherchent ils à s'enfuir. Puis il ajoute en parlant des luxurieux : « Deus mittit eis une rose rouge de Naples, adhuc nolunt emendari; licet hgentur gravi infirmitate, tamen semper peccant. »
Au même sermon il déclare le blasphème sans excuse. «De l'homme luxurieux on peut dire: — C'est un bel homme, il est noble, il est jeune ; de lafemme : —Elle est paillarde, mais elle est belle. Les entraînements de la luxure sont les présens, les baisers, lasensualité, etc. , In gulâ et ebrîetate : — Il y a de bons morseaulx et de bon vin. De avaritiâ : — Il fault vivre. Et ainsi des autres vices, mais dans le blasphème, nulla est excuiatio.r) Ecoutez avec quelle verve débraillée mais consciencieuse le même Menot tonne contre les entremetteuses qui puUullaient de son temps ; de crainte d'affaiblir cette vigoureuse sortie, je vous la donne textuellement : « 0 maledicta fsemina ! ' a lignum inferni ! malheureuse ti^uande, tyson « d'enfer ! quœ, totû vitâ tiiâ, maie usa es cor-
BT LEii RABELAISlENïi. 169
(( pore tuo, à xv anno usquè ad xl et postea;, a quaodo non potuistiaraplius facere sicutcon- « sueveras, studuisti ponere alias in loco tuo ; v( fuisti infortunata puella et post dyablesse de a macquerelle causa perditionis mille animarum. « Credis tu quod cum maledicta anima tua dam- « natafuerit. Deus sit contentus? iVo/i, wow/Sed « illa iterum accipiet fetidum corpus , et tune « augebitur psena tua ; elle prendra ton corps a puant, infect et pins corrompu que une savatte
« vielle et erit corpus tuum ut dyabolus,
« hispidum, hydeulx, horrible et ténébreux. » {Feria ii primx dominîcx Quadr.)
On connaît de ce fantasque prêcheur la gamme qu'il met dans la bouche des damnés dont les plaintes commencent toutes par une note du plain-chant. Sa farce toute rabelaisienne du Limousin qui trouvant le vin trop cher, s'en va boire à tirelarîgaut à la mer de Galilée, après avoir mangé benè sex libras panis, est aussi connue que ses curieux sermons de la Madeleine et de l'Enfant Prodigue. Voici de lui un dernier trait d'humour qui a bien aussi son côté plaisant ; je vais le traduire et le résumer de peur de fatiguer par cette abondance de latin barbare.
<i Remarquons comment, en été, les animaux,
no LES FANTAISISTES
les vaches surtout, sont persécutés par de grosses mouches, et n'ont que leur queue pour se défendre. Ces mouches sont les démens qui nous tentent de concupiscence et d'autres vices, contre lesquels nous devons avoir recours ad eaudam nostram. Mais on demandera : — Qvx est hxc cauda ? 0 douleur I et je le dis dsns toute l'amertume de mon cœur, ce n'est pas la queue de nos demoiselles domîcellarum nostrarum dont la superfluité ne sert qu'à balayer le plancher au lieu de vêtir les pauvres orphelins, les veuves et les indigents qui meurent de froid ! Ce n'est pas non plus la queue des prélats qui traînent aujourd'hui après eux des chiens et des laquais accoutrés à la façon des gens d'armes... Cette queue, c'est la pensée de la mort dont nous devons nous accoutrer, car le Seigneur n'a jamais admis le sacrifice des animaux qui n'ont pas de queues. » [Sermon du vendredi post cineres de la'Z' série quadrag.)
On sent, même dans ces fantaisies presque burlesques, le trait acéré lancé aux oppresseurs et la main, amie tendue aux faibles et aux opprimés. Le cordelier OUvier Maillard n'a pas la lan- . gue moins librement pendue que son confrère, et son intention n'est pas moins louable. Ecoutez cette verte semonce adressée ( sermo xxvin
éd. de 1526 ) aux bourgeois qui louaient leurs maisons aux prostituées :
« 0 macquerellse et meretrices, et vos bur- « genses qui locatis domos ad tenendum lupa- « naria, ad exercendum suas immundicias et ut 0 lenones vadant. Certè l et in conspectu domini « testor ! miror quod terra non aperitur ad ab- « sorbendum vos sicut Dathan et Abyron. Non « habetisundè vivatis, domini mei, n'avez-vous « de quoi vivre , messieurs'! Vultisvivere de pos- « terioribus meretricium ! » Dans ce dernier trait, l'ironie dédaigneuse l'emporte sur l'indignation ; et les bourgeois, hurgenses, auxquels il s'adressait durent être d'autant plus humiliés de se voir jeter un reproche aussi cru à la face, que l'hypothèse presque obscène employée par Maillard peignait mieux le résultat d'une telle location.
Ailleurs, sermo xlv, il souhaite aux jeunes femmes un grain de beauté d'un singulier modèle : « Vos juvenculre mulieres qui habetis frontem latam et ostenditis , bonum esset quod haberetis unum granum de lèpre in fronte, et aliud in nazo, et discatis in nomine Jesu portare des clicquettes. » Ces clicquettes qu'il ne latinise pas sont des espèces de longues castagnettes d'os dont se servaient les lépreux pour avertir de
leur dangereuse approche. Au sermon xix de sa première série quadragésimale il hasarde un plus grand nombre d'expressions vulgaires qu'il laisse également dans leur idiome naturel : rt Qui sunt et quales, qui nunc in domo Dei introducuntur? Certes chasseurs, ruffiens, ribaulx, paillars, ignorans^ ambicieux, aveugles, les yeux bandés et hujusmodi. » Or, notez qu'il traite ainsi les victimes de la perpétuelle colère des moines prêcheurs, le haut clergé de son temps. Parler du père Valladier après saint Bonaventure, Robert Holkot et Pierre Dorbelli, c'est faire un saut de plusieurs siècles et sortir un peu du cadre que je me suis tracé. Cependant les sermons de ce prétentieux prédicateur sont un répertoire si bizarre de ces sortes d'écarts de l'éloquence chrétienne, que je ne puis m'em pêcher d'en signaler ici quelques saillies en passant. La préface de ses sermons de l'Avent, prêches à Paris et édités en 1613 sous le titre de la Sainte Philosophie de l'âme, est un chef-d'œuvre en ce genre. 11 y fait en termes fort Ubres l'éloge des trois étages du corps de Marie de Médicis ; il loue d'abord le visage qu'il compare à tous les astres, à toutes les pierres précieuses et à toutes les fleurs; puis le second étage qu'il qualifie ainsi : « Deux fontaines cristallines de lait, deux y
riiagasius de manne, deux sources d'ambroisie, deux fontaines de nectar, deux cannes de sucre,
leux cruches de miel, deux plantes debausme, deux montres de l'horloge intérieur, deux bastions et rampars du cœur, etc. » Il arrive enfin au premier étage des beautés royales : «Le pratelin principal de la génération que l'époux descouvre et admire en se taisant, absque eo quod intrlnsecus latet. »
Dans cette rare description l'audacieux flatteur se sert avec adresse du fameux Cantique des Cantiques dont les docteurs mystiques ont tant répété les sensuelles définitions, bien qu'elles n'aient rien à mon sens que de très-réaliste, surtout si l'on accepte pour l'auteur de ce poëme damour le très- voluptueux roi Salomon. Le premier étage des merveilles charnelles de la reine est donc : « tantost un jardin bien clos, tantost une fontaine bien scellée, tantost un puits d'eaues vives, pour ce que c'est là que nous puisons la ^ie; tantost une gerbe de froment avec une cloi-
on de fleurs de lys, à cause qu'il est pudiquement fécond, etc. » Il ajoute que ces agréables /tours de la nature mesme corporelle, grâce à la
oauté de l'âme, seront perpétués, voire augmen-
\s en Tête mité.
Les sermons répondent, du reste, à cette ini-
maginable préface. Le père Valladier se complaît à percer les mystères des nouements d'aiguillettes et des générations diaboliques. A la page 636, il examine en termes de praticien les trois choses qui concourrent pour donner puissance aux organes que Dieu a ordonnés pour la génération. Page 100, il fait longuement l'éloge des diverses parties de ces organes qu'il déclare: « d'une perfection presque miraculeuse, représentant en la propagation un rayon de l'immortalité, et qui sont autant esmerveillables que belles, décentes et proportionnées en leur situation. y> Il donne, page 969, des détails intimes sur l'accouchement de la Vierge.
Au sermon du lundi après le troisième dimanche de l'Avent, il prodigue les recettes de sorcellerie dont j'extrais la suivante qui pourra ajouter quelque chose à nos petits jeux de société : ^ Si on faisoit une chandelle de la semence d'un asne, meslee avec de la cire, n'y ayant sur la table que cette chandelle seule, il sembleroit que tous ceux qui sont à table eussent les tètes d'asnes. » Il explique également au même endroit la composition des philtres composés « de simples et de drogues en grand nombre très-cogneues à ce vieux maquereau de Satan, propres et puissantes à porter le corps
a une rage d'amour ou aussi à l'esteiûdre et à le rlacer. »
On pourrait citer sans fin les singularités de l'excentrique père Valladier, car ses sermons seraient mieux sous le titre de : Variétés et cas estranges que sous celui de Philosophie de Vâme qu'il leur a donné. Je n'ajouterai plus que cette drolatique kyrielle d'épithètes qu'il adresse à ceux qui doutent de l'immortalité de l'âme : « Ce sont, dit-il, quelques pédants crottez, vieux peteurs, songe-creux, écervellez, grimasseux, trèsidiots et très-brutaux. » {Page 177.)
Ce père Valladier a outre-passé, on l'avouera, les extrêmes limites de la fantaisie, surtout si l'on réfléchit que tout cela est déclamé avec prétention et pédantisme. On ne rencontre plus chez ce prédicateur de cour la naïveté, le feu de limprovisation, ni le feu de charité qui sont de si puissantes excuses aux licences de ceux qui l'ont précédé. La flatterie outrée de la préface à la reine, femme d'Henri IV, indique la voie nouvelle où vont se lancer les orateurs de la chaire ; le zèle de colère contre l'oppression du fort et la s\^mpathie pour les souffrances du faible vont s' amoindrissant sensiblement, la décadence est déjà commencée.
Si, cinquante ans plus tard, l'ampleur oratoire