‹ Les libres prêcheurs devanciers de Luther et de RabelaisChapitre 3 sur 24 · LES MOENES FRONDEURS DES PRINCES DE L ÉGLISE · texte numérisé non relu

LES MOENES FRONDEURS DES PRINCES DE L ÉGLISE

I les tribuns monastiques, dont la verve s'abritait sous l'inviolabilité du froc, traitaient avec aussi peu \\ de ménagement les princes de la terre , ils ne se gênaient guère plus quand ils croyaient devoir s'attaquer aux princes de l'Église. Les immunités accordées à diverses époques par les souverains pontifes aux prédicateurs du clergé régulier les avaient à peu près affranchis de la juridiction des prélats de ï Ordinaire. Les évêques ne pouvaient interdire la parole à ces virulents orateurs qu'en s'entendant pour cela avec les abbés des monastères de leur ordre ; mais les abbés , indépendants eux-mê-

LES AlOiNES FaOÎ^DEUKS, ETC. 5!»

mes, portaient la crosse aussi bien que les chefs spirituels des diocèses séculiers ; ils se montraient fort jaloux de leurs privilèges , et bien qu'ils fussent aussi en butte aux traits décochés par leurs bouillants subordonnés , ils consentaient rarement à leur laisser infliger un blâme public , même une interdiction momentanée. S'ils n'approuvaient pas toujours les improvisations satiriques des beaux pères , ils comprenaient au moins que leur retentissante parole faisait la fortune et la gloire de l'ordre et du couvent.

Il n'est donc pas étonnant de voir les frères prêcheurs de ce temps-là lancer avec tant d'audace, du haut de la chaire sacrée , leurs mâles réprimandes aux privilégiés de l'Église. Ces terribles sorties , nous le constaterons par des citations surabondantes , semblent souvent avoir eu pour but de préparer des arguments aux réformateurs à venir qui ne se firent pas faute de profiter largement de leur témoignage, pour mieux assurer leui s coups.

Ces prolétaires de la milice cléricale, marchant pieds nus pour la plupart, vêtus de bure et nourris maigrement, prenaient au pied de la lettre les saints emportements du Fils de l'homme contre les princes des prêtres. Il leur seml^lait

•^i LES MOINtS FRONDEURS

dur de voir le luxe des seigneurs ecclésiastiques narguer leur pauvreté. En bons logiciens, ils se demandaient souvent si les grandes joies temporelles étaient bien dans l'esprit du Christ, et s'il était possible de posséder d'aussi grandes richesses, dont l'emploi était à l'entière discrétion des bénéficiaires, sans perdre la tête et sans se laisser aller à tous les enivrements du monde; puis ils concluaient de même que leur confrère Guillaume Pépin, de l'ordre des jacobins, lequel, dans son Expositio evangeliorum quadragedmalium, s'exprime ainsi :

« Rarement ou jamais, il arrive que l'on obtienne à la fois une prébende ou un bénéfice qui assure la prospérité en ce monde, et une prébende spirituelle qui assure le salut et la gloire dans l'autre; car, se'on saint Jérôme, il est impossible de passer des délices aux délices, tranaire de de- Utils in delUias ; de telle façon que l'on puisse, en remplissant son ventre dans le présent, s'assurer de remplir son esprit dans l'avenir, i/à vt aliquis possit in présent i replere rentrem et illic mentem. »

Il semblait intolérable à ces indigents volontaires de voir passer à des rejetons de noble race et à des fils de grandes maisons toutes les dignités et toutes les richesses du clergé. Ils s'indi-

DES PRINCES DE l'ÉGLISE. 35

gnaient au spectacle des orgueilleux dignitaires de la religion qui se taillaient des fortunes particulières dans les fondations pieuses et dans les offrandes des fidèles, sans rendre compte à personne de leur gestion, et sans plus s'occuper des pauvres moines que des pauvres mendiants de la rue.

« Aujourd'hui, dit le même Guillaume Pépin, beaucoup suivent le Christ, non pour lui , mais pour les pains qu'il multiplie ; de ce nombre sont principalement les fils des nobles qui entrent en religion et recherchent les dignités de l'Eglise , I)our y vivre plus largement et beaucoup plus abondamment qu'ils ne pouvaient faire dans la maison paternelle, ut laulius vivant^ etiam muUà abundanlius, quant vivere potuissenl in domibus paternia... C'est de tels avides que parle Sénèque quand il dit : — Beaucoup suivent les gens comme les guêpes suivent le miel , les loups les cadavres, et les fourmis le grain. Cette foule qui suit Jésus n'est pas en quête du Sauveur, mais d une proie. » Sermon du IV" dimanche de Carême.

Si le populaire des couvents acceptait la néces site de la hiérarchie, ses orateurs luttaient sans cesse contre le pouvoir absolu ; ils prétendaient avoir au moins le droit de choisir leurs supé-

56 LES MOlISJSS FRONDEURS

rieurs à leur gré, et trouvaient au moins étrange qu'on leur envoyât des chefs inconnus, de véritables propriétaires qui venaient deux ou trois fois l'an s'assurer des rendements de leur domaine. Ces humbles corvéables du chœur, tenus à l'exacte célébration des offices du jour et de la nuit, ne parvinrent jamais à s'expliquer l'agréable faculté qu'avaient les évoques, les prieurs et les abbés de suivre la cour, d'assister à des fêtes au moins profanes, de chasser la bête fauve et la bête noire, enfin de ne prendre de leur haute dignité chrétienne que les plaisirs et les revenus.

« Allez à la table des prélats, dit le cordelier Olivier Maillard, semper loquuntur de luxuria^ et ille qui vilîus loquitur, dicîtur melius ; » et ailleurs dans ce beau latin du temps de Louis XI, qui rappelle celui des poëmes burlesques de Merhn Coccaie et d'Antoine d'Arena, il ajoute : « Dioatis mihi dominée, domicellse et burgenses (bourgeoises), undè venit illa tunica, illa cathena et illa baga quam portatis? (d'où viennent cette robe, cette chaîne, cette bague que vous portez?) Numquid dorainus prier, dominus episcopus, dominus abbas, qui habent bonas bursas, dederuntvobis? Certè credo, quod sic hbenter dant jneretricibus. »

Page 1