‹ Les libres prêcheurs devanciers de Luther et de RabelaisChapitre 6 sur 24 · DES PUINCES DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

DES PUINCES DE L'ÉGLISE

Résolvez si vous voulez cette difficulté : est-il bien vrai que Constantin ait donné à Sylvestre ce fruit temporel ? On peut objecter que les leçons de cette donation paraissent apocryphes , lectiones dedicatlonis possunt dici apocryphx. Quoi qu'il en soit, on lit qu'après cette donation, un ange fut entendu par les airs , criant : Aujourd'hui le venin est entré dans TÉglise : hodiè venenum est in Eccleslâ. » ( Feriasexta,dom. llQuadr.)

N'est-il pas curieux de retrouver dans ce passag-e si clair, si net, la grande préoccupation de îa politique moderne? Déjà à cette époque, chose remarquable^les chrétiens désintéressés doutaient de la valeur de ces fameux titres d'acquisition qui faisaient remonter jusqu'à Constantin le pouvoir temporel des papes ; aujourd'hui Rome elle-même a renoncé à cette prétendue charte de donation; elle consent à se restreindre aux titres plus modernes signés par les premiers Oarlovingiens. Malgré cela, si les libres prêcheurs cités ici existaient encore, je doute qu'ils consentissent à reconnaître, dans la libéralité faite par Pépin, le domaine du pauvre saint Pierre auquel son divin maître avait laissé, en unique héritage, son zèle ardent pour la cause des faibles et des opprimes.

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Cette prétention de faire remonter à saint Pierre la royauté terrestre des papes nous remet en mémoire la sarcastique réponse de l'austère saint Thomas d'Aquin au pape Innocent IV, qui, faisant compter devant lui une somme considérable, se glorifiait ainsi des richesses de la papauté : — Nous ne sommes plus, vous le voyez, au temps où saint Pierre disait : « Je n'ai ni or ni argent. «—Oui, saint Père, répondit l'illustre docteur ; mais qu'est devenu le temps où saint Pierre disait au paralytique : « Levez-vous et marchez ? »

Malgré les protections que leur accordait la cour de Rome, les véhémentes philippiques des moines atteignaient souvent, on le voit, les souverains pontifes. Leurs sermons sont pleins d'allusions directes et indirectes à l'adresse de ce roi de l'Eghse ; le doute de sa toute-puissance et de son infaillibilité sort à chaque instant de leurs lèvres, jusqu'au moment où leur confrère Luther ayant conclu plus logiquement, ils trouvèrent prudent de ménager désormais la clef de voûte de l'antique édifice. Et cependant, longtemps après les premiers coups portés par la Réforme, nous trouvons encore cette irrespectueuse appréciation dans la bouche du père Christophe Aubry, l'un des prédicateurs delà Ligue; en annonçant au peuple

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réuni dans l'église de Saint- André-des-Arcs la mort de Sixte-Quint, il dit : « Dieu vient de nous délivrer d'un méchant pape et politique ; s'il eût vécu plus longtemps, on eût été étonné de voir prêcher dans Paris contre le pape, et il eût fallu le faire. »

Au reste si l'on veut extraire des vieux sermonnaires la doctrine admise à l'égard du pouvoir même spirituel du pape, on la trouvera conforme à celle proclamée, en pleine Université de Paris, sous Charles VI, par Nicolas de Clémangis, qui, dans la chronique du Religieux de Saint- Denis, est appelé le Cicéron de son siècle. Ces tribuns du tiers-état de l'Eglise déclaraient, comme ce dernier, le pape sujet aux décisions de V Église; ils n'admettaient pas non plus le droit exclusif réclamé par les prélats de composer les assemblées législatives de la religion dites conciles. Tout chrétien, selon eux, pouvait y être envoyé par voie d'élection ; non-seulement toutes les classes, mais toutes les opinions de la chrétienté avaient droit de s'y faire représenter. Aussi voyons-nous les papes, devenus rois et rois absolus, repousser les conciles, ou, s'ils sont forcés d'y recourir, en limiter strictement les possibilités d'admission.

L'Italie n'avait pas seule à cette époque le

spectacle de puissances ecclésiastiques ayant une cour temporelle, payant des courtisans, des adulateurs et des soldats, et luttant contre les difficultés de faire cadrer les exigences d'une administration mondaine avec les prescriptions de l'Evangile. L'Allemagne avait également des évêques souverains que les richesses embarrassaient singulièrement dans leur marche vers les domaines célestes. Les princes pontifes de Cologne, de Trêves, de Strasbourg, de Mayence, etc. , endossaient volontiers la cuirasse comme le pape Jules III, et distribuaient les horions sur le champ de bataille aussi facilement que les bénédictions à l'autel. Plus tard, forcés par le progrè^ des mœurs de renoncer à verser le sang par euxmêmes, ils confièrent, comme les évêques de Rome, cette vilaine besogne à leurs officiers. Malgré cela, aux premières années de notre siècle, ceux de ces princes qu'avait épargnés la Réforme redevinrent simplement prélats ; la Révolution française les ayant atteints dans sa course, ils se virent enfin spiritualisés à leur grand regret.

Or voici, à propos de ces hauts dignitaires de l'empire germanique, ce que dit Césaire d'Heisterbach, moine prêcheur de l'ordre de Citeaux ; il prête d'abord à un prédicateur de Paris cette

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proposition audacieuse : « Je puis tout croire, mais ce que je puis à peiue croire, c'est qu'un évêque d'Allemagne puisse jamais être sauvé. » Puis il se fait demander par un certain Apollonius : — Pourquoi les évêques Germains serontils jug-és plus sévèrement que leurs confrères de France, d'Angleterre, de Lombardie ou de Toscane? A cette question, d'Heisterbach fait cette foudroyante réponse qui s'abat de tout son poids sur le plus grand prince temporel du clergé :

« — C'est parce que les évêques d'Allemagne portent les deux glaives, le spirituel et le temporel; c'est parce qu'ils versent le sang et suscitent des guerres, quia de sanguine judlcant et bella exercent^ et qu'ils sont obligés d'être plus occupés de la solde de leurs troupes que du salut de leurs ouailles. Magis eos sollicilos esse oportet de stipendiis militum quàm de sainte animarum sibl commissarum. »

On doit surtout remarquer ici la haute signification de cet oportet : il faut qu'ils soient plus occupés de la solde de leurs soldats. Le moine de Citeaux , comme ses confrères en éloquence chrétienne, comprenait fort bien que les soucis du temporel étaient les plus absorbants, les plus ostensiblement forcés et nécessaires. Un prince,

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temporel doit chaque jour penser à ses frontières, à ses soldats, à ses gens de justice, à ses potences et à ses prisons ; il doit s'inquiéter constamment des relations du dehors et de l'ordre du dedans. Les soucis des choses de la terre sont comme les soins du ménage choisis parla sœur aînée de Lazare , ils détournent de la conversation de Jésus, et Marie Madeleine, en choisissant cette dernière part, dut renoncer à aider sa sœur Marthe à cuisiner.

Disons encore un mot de la façon dont ces hardis frondeurs jugeaient le relâchement, l'avidité et l'ignorance de leurs supérieurs spirituels dans l'exercice direct de leurs fonctions. Le jacobin Guillaume Pépin, dont les piquants sermons ont été fort peu cités et sont presque inconnus aujourd'hui , malgré leurs nombreuses réimpressions , se plaint ainsi {feria tertia post prim. dominic. Quadrages.) de la manière dont les dignitaires de l'Église entendaient, de son temps, le service religieux :

« Cùm vident aliquos parùm habentes transire ( Quand Us voient mourir des gens de moyenne fortune ) , non dignantur , propter eos spoliandos , exire de cavernis suis ; sed ad taies depredandos mittunt famulos suos. Eux-mêmes demeurent au logis ^ vacantes forte

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