RÉDUCTION EN PROVINCE ROMAINE
La mort de Philopœmen eut pour principal effet d'amener une division plus compliquée des deux partis, qui jusque-là se disputaient le pouvoir. Le grand politique que les Péloponnésiens venaient de perdre avait pour tactique de détruire en détail, par toutes sortes de subterfuges, Tinfluence romaine. Tantôt il agissait avec vigueur et mettait les envoyés romains en présence de faits accomplis; tantôt il imaginait quelque prétexte légal pour éviter de les recevoir dans les assemblées fédérales ; bref, il ne se soumettait qu'après avoir épuisé les démarches, les prières, les ruses, à la dernière extrémité. Aristaenos pensait, au contraire qu'on pouvait tout obtenir de la faveur de Rome, et qu'il convenait , par conséquent, de tout faire pour la mériter ; mais pas plus que Philopœmen, il n'entendait introduire les envoyés du sénat dans toutes les affaires intérieures de la ligue. Jamais il n'eût songé à se servir de l'autorité de Rome pour gagner le pouvoir chez ses concitoyens.
Qu'elle fût franche on détournée, la politique de résistance devenait désormais d'une application difficile; car les Romains ne seraient plus distraits de leur intervention dans les affaires de Grèce par aucune autre entreprise qui pût les mettre en danger où les occuper exclusivement.
Mais le parti même d'Aristœnos ne parut plus à certains Achéens se prononcer assez nettement en faveur de Rome. Gallicratès voulut qu'on provoquât l'intervention romaine. Polybe, qui le déclare traître à la patrie, est suspect de partialité en cette occasion; peut-être a-t-il abusé de cette épithète qu'il reproche lui-môme à Démosthène d'avoir employée trop souvent à tort.
80 LES LIGUES ÉTOLIBNNE ET AGHÉENNE.
Callicratës eut chez ses concitoyens des honneurs/des statues (1), comme Lycortas et PhilopoBmen ; ce qui prouve qu'il ne fut point un personnage tout à fait méprisable : mais l'historien n'a point de termes trop violents pour flétrir les chefs des partis démagogique ou romain (2).
Il est malaisé de déterminer exactement quel parti représenta Callicratës dans l'Etat achéen. Je ne crois pas qu'il se rattachât à la démagogie (3), ni à la démocratie modérée (4) que représentaient les chefs des plus grandes familles du Péloponnèse, Archon, Lycortas, Polybe, constituant par le fait une véritable aristocratie. Un passage de Polybe ferait plutôt soupçonner que Callicratës et ses partisans voulaient une modification de l'ancien pacte fédéral qui donnât aux membres de la ligue plus de liberté et restreignît l'action du pouvoir central (5). C'est sans doute dans ce dessein qu'ils favorisaient les sécessions et invoquaient l'intervention romaine sans la moindre réserve. Les Achéens n'eussent point décerné des honneurs à un homme dont la conduite eût été purement et simplement servile. Lycortas et son parti soutiennent la souveraineté absolue du pouvoir fédéral à l'égard de chacun des membres de la ligue (6). A leurs yeux, une ville qui a consenti à entrer dans l'union péloponnésienne ne doit plus avoir de relations avec les Etats étrangers que par l'intermédiaire du pouvoir exécutif de la fédération, ou après permission du congrès. On sait combien les répressions de révoltes étaient dures éternelles sous le gouvernement de Philo pœmen. Il y eutN peut-être une réaction à la suite de quelques excès. Polybe lui-même avoue que Phi-
(1) Polybe, XXX VU, 1.
(2) Cf. Fustel de Coulanges (ibid., p. 97).
(3) Au moment où il meurt, eu 150, ses statues sont renversées. Or, Polybe nous montre clairement que le peuple surtout avait pris Callicratës en horreur (Polybe, XXX, 20). Sa mémoire est maudite par les démagogues qui seront élevés au pouvoir pendant les dernières années de la ligue.
(4) Ce parti est désigné clairement par Tite-Live racontant la guerre de Persée. « C'est un parti qui prenait la défense de la liberté et des lois. Ceux qui le composaient étaient aussi chers à leurs concitoyens que mal accueillis à l'étranger. » C'est le parti de Polybe : on ne peut admettre que Callicratës ait suivi la même politique (Tite-Live, XLV, 31, 4 et 5).
(5) Polybe dit que l'obéissance absolue aux ordres de Rome entraine la violation des serments, des lois, des traités d'union , de tout ce qui constitue la fédération achéenne : « icapa6i|vai toùc dpxovc, tov; v6{tou;, rà; or^Xoi^i & owé^ei '^^ xoivVjv oviiicoAixeCav Viitâv » (Polyb., XXVI, 1,4).
(6) Tite-Live, XXXIX, 36, 37 : « Pourquoi, Romains, lorsque je n'examine pas comment vous avez agi à Capoue, venez-vous demander aax Achéens raison de leur conduite chez les Lacédémoniens vaincus ? »
lopœmen exerçait le pouvoir avec dureté (1). Callicratès se consacre au contraire à la défense des libertés locales ; H soutient devant le sénat romain les réclamations des ambassadeurs lacédémoniens et leur droit d'invoquer un ai'bitrage étranger. Remarquons que cette coutume était très répandue dans l'antiquité, et ne jugeons pas, au nom de notre droit international moderne, les idées des anciens (2). Pour nous, Callicratès serait un traître; aux yeux de Polybe, sa politique était funeste, puisqu'elle favorisait rintrusion des Romains dans les affaires intérieures de la ligue. Mais cet avis n'était point universellement partagé, puisque Callicratès eut dans le Péloponnèse un parti puissant et des honneui*s extraordinaires. II est possible que tous ses concitoyens aient plus tard maudit sa politique, quand l'effet funeste s'en fit sentir. Ce n'est point une raison pour affirmer qu'il ait souhaité la servitude, dont il fut pourtant l'auteur principal en aggravant les dissensions, en envenimant les haines dans sa patrie.
L'élection d'Hyperbatos (3) à la dignité de stratège fut la pre- . mière victoire du parti de Callicratès (179-178). Mais ce n'était pas une victoire complète, car l'ambassade envoyée, cette même année, à Rome, pour discuter devant le sénat la question du rétablissement des exilés lacédémoniens, comptait, à côté de Callicratès, Lycortas, Lydiadas de Mégalopolis et Aratus de Sicyone. Lycortas maintint devant les sénateurs le droit absolu du pouvoir fédéral sur Lacédémone : Callicratès invita Rome à exercer chez ses compatriotes une action plus directe.
En souhaitant à la ligue des hommes d'Etat tels que Callicratès, le sénat ordonna le rétablissement des exilés (4). Il semble que cette politique ne fut point unanimement flétrie par les confédérés, puisque Callicratès fut élu stratège l'année suivante (178- 177). Polybe attribue ce succès à l'ignorance du peuple, qui ne savait pas exactement ce qui s'était passé dans le sénat romain ; il accuse Callicratès de vénalité. Pourtant un débat avait sans aucun doute précédé, dans l'assemblée achéenne, l'envoi d'une ambassade et la nomination des ambassadeurs. Ces ambassadeurs avaient reçu une mission bien déterminée ; et , au retour, ils du-
(1) « x6itXeTov oO irpd; x^P^^» ^^^^ t^*'^^ na^^riciaQ icoXiiftvâitevoc) (Polybe, XXIV, 9, 4).
(2) Cf. Recueil épigraphique , n» XIV , sentence arbitrale prononcée par dea juges dans une contestation entre les Âchéens et les Lacédémoniens.
(3) Polybe, XXVI, 1, 1, 6.
(4) Polybe, ibid., XXVI, 3,
82 LB8 LiaUES ÉTOLIENNB BT AGHÉENNB.
rent en rendre compte en présence du congrès. Quoi qu'il en soit, Callicratës rétablit les exilés à Sparte et à Messène.
La troisième guerre de Macédoine amena une recrudescence des discordes dans dans le Péloponnèse et permit à Tintervention romaine de s'exercer d'une manière brutale. Persée eut sans contredit un parti dans la ligue achéenne (1) ; Polybe ne dissimule pas que le roi de Macédoine jouissait dans toute la Grèce d'une grande popularité. On le vit bien quand il remporta sur les Romains une légère victoire (2). Chez les Âchéens, au témoignage de Polybe , les uns supportaient avec peine que tout se décidât de manière à assurer l'empiré du monde à un seul peuple, mais s'abstenaient également de combattre et de secourir les Romains en attendant l'issue de la lutte ; les autres assistaient sans déplaisir à cette lutte décisive^ et souhaitaient la victoire de Persée, sans pouvoir toutefois amener leurs .concitoyens à cette opinion ; d'autres enfin avaient entraîné^ grâce à leur ascendant, des Achéens dans le parti de Persée (3). Tous étaient également suspects ; mais le plus grand nombre était accusé d'abstention et de silence. Toutefois , l'historien achéen marque formellement qu'on ne put convaincre un seul des accusés , ni d'avoir parlé dans ce sens, ni d'avoir envoyé des lettres à Persée ; il les félicite de s'être soumis à l'enquête et au jugement comme des hommes ayant pleinement conscience de leur innocence (4). Le parti de Gallicratès accusa les modérés d'exposer la patrie par une imprudente abstention ; ces accusations produisirent ' l'effet attendu. Dès que la guerre fut déclarée, un décret fédéral supprima tout rapport entre l'Âchaïe et la Macédoine ; la neutra-
(1) Polybe avoue qu'avec de l'argent Persée aurait pu gagner l'appui de tous les Grecs contre Rome (XXYIII, 9, 5). Tite-Live reconnaît que le parti romain était à peine plus puissant dans le Péloponnèse que le parti macédonien (XLII, 12). Appien explique les causes de l'irritation des Romains contre le roi de Macédoine ; ce sont ses progrès en Grèce qui effraient le sénat (Âppien , Mac.f IX, t, 4). « *t)Ti rrpàc icoXXûv è^écoç èv 6X(y<P àyomi^o xqlX éitaivoTro... xal 6ti fcoXXoTc SOveai )CExapt7(iévo;, xal çiXéXXviv, xal auç pévtoc &vTi \U^ xal xçwf9^ ^^c^* *
(2) Tite-Live, XLII, 63 ; Polybe, XXVI, 8.
(3) Polybe, XXX, 6.
(4) Polybe ne nie pas les sympathies des suspects pour le roi de Macédoine ; il affirme que les Romains ne purent trouver la preuve matérielle d'une complicité. Mais combattre Callicrat^, que Rome soutenait officiellement, c'était combattre Rome ; et se déclarer contre l'ami des Romains, c'était indirectement se prononcer pour Persée. Le peuple achéen le comprenait bien, sans avoir besoin d'entendre des discours , et le roi de Macédoine savait bien aussi quels étaient ses amis sans échanger une correspondance avec eux (Cf. Tite-Live^ XLII, 30, 37).
lité oiScielle était donc proclamée (1). Mais un incident remit tout en question. En 175-174, Xénarchos, frère d*Archon, et partisan caché de la Macédoine , était stratège quand le congrès achéen fut appelé de nouveau à se prononcer. On proposa d'abord de rapporter le décret de neutralité ; et la majorité semblait acquise à cette proposition. Archon Tappuya au nom du parti modéré. Callicratès demanda le maintien du décret et déclara, qu'en cas de guerre, la ligue serait obligée de fournir à Tarmée romaine un contingent. Cette opinion prévalut : et l'assemblée de Mégalopolis refusa de recevoir les ambassadeurs de Persée. Callicratès avait sans doute remplacé Xénarchos au pouvoir, ou fait nommer une de ses créatures, quand Marcellus vint féliciter, au nom du sénat, la ligue de s'être montrée si fidèle à la cause romaine (173) (2).
Désormais l'intervention étrangère ne rencontre plus d'obstacles. Le sénat envoie des ambassadeurs non seulement au gouvernement fédéral, mais aux villes de la ligue : ce qui tendrait à prouver que le parti de Callicratès était surtout un « parti séparatiste » s'appuyant sur la protection de Rome. En 171, les deux Lentulus parcourent les villes du Péloponnèse et leur demandent de se conduire comme au temps des guerres contre Philippe et Antiochus (3).
Cependant le parti modéré revint encore au pouvoir (170-169). Rome change de politique; Archon, réélu stratège, sait se plier à cette nouvelle tactique ; si Atilius et Marcius demandent une preuve de fidélité, il l'accorde sans délai ; il envoie à Ghalcis une garnison de mille Achéens (4). Popilius et Octavius emploient alors une nouvelle ruse et enjoignent aux cités achéennes de fournir seulement aux généraux romains les secours que le sénat demanderait (5) : c'était condamner la ligue à désobéir au sénat par excès de zèle, ou à mécontenter les généraux romains par excès d'exactitude. Cette fois encore, les calculs des ambassadeurs furent déjoués ; ils ne pouvaient se plaindre des magistrats du parti modéré ni porter devant le congrès une accusation contre Lycortas, Polybe et Archon (6); il jugèrent sans doute prudent
(1) Tite-Live, XLI, 23. Cf. pour l'hiatoire des rapports de Persée avec les Grecs : Fustel de Coulanges, i6td., p. 64-67.
(2) Tite-liive, XUII, 6.
(3) Id., XLII. 37.
(4) Polybe. XX VU, 2, It.
(5) Id,, XXVIII, 3, 3.
(6) Id.^ XXVIir, 3, 7.
de s'abstenir encore d'une démarche de ce genre, au grand étonnement des Achéens eux-mêmes.
Le parti modéré était sauvé; il avait su ménager par une politique avisée, des alliés qui cherchaient seulement une occasion de se présenter en maîtres. Mais des hommes d'Etat tels que Lycortas , Archon et Polybe, savaient bien que Rome ne se rebuterait point et chercherait d'autres occasions de les poursuivre. Aussi , après le départ des ambassadeurs , les chefs du parti tin-, rent conseil, et^ en se préparant à gagner les suffrages des Achéens , délibérèrent sur la conduite qu'il convenait de suivre à l'égard des Romains. Lycortas conseillait d'observer une stricte neutralité : ApoUonidès de Sicyone et Stratios de Tritaea voulaient qu'en s'abstenant de lutter contre Rome on attaquât vivement à l'intérieur ceux de leurs concitoyens qui recherchaient la faveur de Rome par esprit de parti. Archon et IPolybe se prononçaient moins nettement et comprenaient qu'en suivant une ligne de conduite tracée d'avance, on s'exposait plus directement ; aussi ils recommandaient d'agir selon les circonstances , et d'éviter surtout de donner aucune prise aux accusations.
Leur avis rallia les suffrages des chefs du parti , qui proposèrent aux Achéens d'élire Archon stratège et Polybe hipparque ; à .l'assemblée de printemps, les candidats du parti modéré furent tous deux élus (1). Archon fit décréter sans retard l'envoi de toute l'armée achéenne au consul Q. Marcius^ en Thessalie. En même temps , Polybe conduirait une ambassade et resterait auprès du général romain en qualité de commmissaire de la ligue , si le secours des Achéens était accepté. Marcius rendit inutile toute la prévoyance d'Archon ; il chargea Polybe de faire repousser par rassemblée fédérale les demandes de secours d'Appius Glaudius , battu en lUyrie , comme contraires à un précédent sénatus-consulte. Le congrès de Sicyone dut obéir ; mais Polybe devina qu'une arme terrible venait d'être mise aux mains de son ennemi Callicratès , et qu'on aurait désormais un prétexte pour accuser les membres du parti modéré (2).
Pourtant , les ennemis de ce parti ne triomphèrent pas immédiatement. Lors du débat que souleva à l'assemblée de la ligue la demande de secours adressée par Ptolémée Evergète et son frère Philométor, les partis « modéré » et « romain » se livrèrent une bataille indécise. Ces deux jeunes princes, menacés par le roi de
(1) Polybe, XXVin, 6, 9.