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CHAPITRE IV

CONDITION DES MEMBRES DE LA LIGUE. — LE POUVOIR CENTRAL ET l'indépendance LOCALE.

Polybe, voulant montrer combien était étroite l'union des villes achéeiines , dit que le Péloponnèse est une seule ville à qui il manque seulement d'être entourée d'une même muraille (1). La réalité ne fut point si belle, nous le savons : toutes les villes ne s'effacèrent point complètement. L'histoire de Sparte, au siècle où fut fondée et se développa la ligue, est l'histoire d'une longue résistance au.x tentatives d'assimilation achéenne et d'une rébellion continuelle contre la communauté. Il y eut bien d'autres réveils de l'indépendance locale dans le Péloponnèse. Polybe luimême ne le nie pas , et cependant nous devons supposer qu'il nous a caché à cet égard une partie de la vérité.

Au moins connaissons-nous mieux , depuis la découverte d'un monument épigraphique (2) de haute importance, la manière dont la ligue procédait à l'agrégation d'une ville nouvelle. Nous possédons l'acte de réunion de la ville d'Orchomène ; il suffira de résumer ici, pour mettre les faits en pleine clarté, le complet et excellent commentaire de M. Foucart, auteur de la découverte. L'acte de réunion se composait de deux parties : !<> Le texte de la convention conclue entre les Achéens et les nouveaux confédérés. La première clause de cette convention , qui en contenait beaucoup d'autres, était l'adoption du nom d'Achéens. Les monnaies d'Achaïe en font foi. Elles portent toutes le nom et le monogramme des Achéens , avec le nom de la ville qui les faisait frapper.

2° La convention négociée devait être ratifiée par un décret

(1) Polybe, II, 38, 6.

(2) Rec. épigr., n" XI. Commentaire de M. Foucart dans la Revxœ archéologique, 1876, nouv. série, t. XXXII, p. 96 et suiv.

des Achéens, qui non seulement admettait les nouveaux membres de la ligue à posséder les droits de citoyens , mais permettait au nouvel Etat de conférer le droit de cité, à titre individuel (1).

Aux termes de la convention et du décret s'ajoutait renonciation des peines édictées contre les violateurs de ces actes. Dans le décret d'union d'Orchomcne, le particulier qui proposera un projet contraire à l'union, le magistrat qui appellera le peuple au suffrage, seront jiassibles d'une amende de trente talents. Le produit de cette amende sera consacré à Zeus , protecteur de la fédération (2).

C'est aussi les divinités communes de la ligue qui sont prises à témoin des imprécations prononcées contre les violateurs du serment, et non , comme dans un traité d'alliance , les dieux nationaux de chacune des parties contractantes. En effet, le nouveau peuple admis dans l'union, étant devenu achéen , ne peut invoquer que les dieux de l'Achaïe (3).

Le serment est prêté d'un coté par les magistrats de la nouvelle ville achéenne, de l'autre au nom de la ligue, par les auveSpot twv 'Ax.aicov, suivant une restitution de M. Foucart. Cette restitution est parfaitement certaine. On pourrait croire, au premier abord, que des magistrats, et non des représentants fédéraux, devaient répondre au serment des magistrats locaux. Mais , outre que la restitution « apx ovT£; » ne désignerait pas nécessairement les démiurges, puisque ce terme est quelquefois appliqué aux membres de la BouÀïi (4), il semble que, dans la ligue achéenne , où l'autonomie de chaque confédéré était si scrupuleusement respectée, tous les membres de l'union dussent avoir à recevoir et à prêter le serment. Or, les démiurges, n'étant qu'au nombre de dix, ne pouvaient pas consacrer l'acte d'adhésion au nom de chacun des Etats déjà compris dans l'association. Je crois donc que le mot ffuveopoi désigne les membres de la BouX-/] représentative.

Le stratège, Thipparque et le navarque, chefs fédéraux des Achéens, prêtaient aussi serment (5). On comprend l'importance de ce fait, si l'on pense que l'indépendance des villes fédérées se manifestait surtout dans la manière de s'acquitter, envers

(1) Cf. Rec. épigr., n" XVI : Conditions mises par une ville au don du droit

de cité, etjn" XIII, L. 6-8 : « TOÛaSe à ir6),i; TT:o>iTa; ÈTtOH^ffaTO xpiva-ra xa9'

ëva ëxaffTov. »

(2) Cf. Rec. épigr., n° XIII, L. 4-5.

(3) Ibid., L. 8-11.

(4) Par exception, il est vrai.

(5) Rec. épigr., n» XI, L. 7.

l'union, du service militaire : d'ailleurs, ces magistrats, qui n'étaient pas exclusivement militaires, représentaient le pouvoir exécutif.

On annexait à l'acte de réunion, si nous en jugeons par le décret qui nous est parvenu, certaines dispositions particulières. En effet, la ligue ne pouvait pas toujours se charger de toutes les affaires pendantes dans la ville qui demandait l'admission. Il fallait sui)primer les griefs antérieurs à l'entrée dans la confédération. On comprend aussi que, pendant ce siècle de troubles politiques et sociaux , la ligue ait exigé de ses nouveaux adhérents des garanties fixant une fois pour toutes l'état de la propriété, si exposée aux convoitises des novateurs et démagogues. Enfin , la cité ne devait pas apporter à la ligue un élément de désordre par le mauvais état de ses finances, non pas que l'organisation financière de la ligue fût absolument centralisée; mais un Etat grevé de charges pesantes aurait mal soutenu l'union dans les entreprises communes (1).

La réunion d'un nouvel Etat à la ligue n'était pas toujours le résultat de négociations dont l'initiative venait , tantôt d'un côté , tantôt de l'autre. Polybe nous apprend lui-même que les Achéens appelèrent souvent la force à l'aide des négociations (?). Comme les villes du Péloponnèse n'étaient pas tant séparées par des différences de races que par l'intérêt et le mode de gouvernement, il était aisé d'entamer des pourparlers et de s'entendre de ville à ville. Au début, on désintéressa des tyrans qui devinrent, moyennant finances, de souverains locaux citoyens influents dans l'union (3), puis stratèges , comme Aratus qui les avait achetés. Plus tard , Philopcemen nouait des intrigues à Sparte avec les ennemis de Nabis et de Machanidas : il suscitait les plaintes des exilés, et la ligue le chargeait de chasser les tyrans de Sparte « en rétablissant l'ancien état de choses. » On. délivrait Sparte de ses tyrans bien malgré elle, si l'on en juge par le nombre et la violence des révoltes qui éclatèrent contre la ligue. Alors , après bon nombre d'exécutions, on donnait aux nouveaux confédérés une constitution achéenne. C'est ce que Polybe a[)pelle « consentement après un emploi passager de la force (4). » C'est exact : seulement, la

(l)Rec. épigr., L, 11-15.

(2) Polybe, II, 38, 7.

(3) Par exemple Lydiadès de Mégalopolis , qui devint le rival d' Aratus, et Aristomachos d'Argos.

(4) Polybe, II, 38, 7.

CONSTITUTION DE LA r.IfiUR ACHÉENNE. 173

force était employée contre les citoyens et, après l'expulsion de tous les opposants , le consentement venait des exilés i-étaJjlis et des colons achéens mis en possession.

Lorsque l'assemblée avait voté le décret d'union, on dressait une stèle, témoignage de l'admission : dès lors, le gouvernement des deux Etats devenait commun. On signifiait aux peuples alliés et amis l'adhésion d'un nouveau membre de la ligue par deux ambassades. Lorsque Sparte entre dans l'union, en 181, les Achéens envoient des ambassadeurs à Rome pour faire part de l'événement. Mais Sparte aussi délègue une députation vers le sénat (1).

Le gouvernement de la ligue prenait les mesures les plus énergiques pour prévenir toute défection. Lorsque les villes étaient entrées de plein gré dans l'union , il arrivait parfois que le parti favorable aux Achéens se sentît menacé et redoutât une révolution. Dans ce cas, les gouvernants demandaient une garnison qui leur était accordée (2) ; on maintenait ainsi l'obéissance. Si l'on avait dû employer « la force avant la persuasion » pour gagner l'adhésion d'un nouveau confédéré , on envoyait une colonie d'Achéens dévoués à l'union, et leurs propriétés étaient formellement garanties dans l'acte de fédération (3).

Quelquefois, à la suite de guerres ou de négociations, la ligue devait se séparer elle-même d'un Etat associé. Ainsi, au moment où Cléomène pénétra jusqu'à l'isthme de Gorinthe, les Mégariens passèrent de la ligue achéenne à la ligue béotienne, avec le consentement des Achéens (4). De même, après avoir secouru l'Achaïe contre Cléomène, le roi de Macédoine demanda Gorinthe comme prix de son intervention. 11 fallait, sans doute, que la séparation, pour être légitime, fût consentie par la confédération et par l'Etat confédéré. Aussi, les Achéens sont fort embarrassés : « Ils n'au- » raient jamais osé livrer les Gorinthiens à la Macédoine sans » leur aveu. » Et ils remettent à une assemblée ultérieure cette délibération (5).

L'initiative d'une cession ne venait pas nécessairement du gouvernement fédéral. Les villes pouvaient aussi demander leur séparation. C'était, semble-t-il, un droit, pourvu que l'on ne commît

(1) Polybe, XXV. 2, Set 4.

(2) Id., II, 58, 1.

(3) Cf. Revue archéol., ibià. : Décret de la ligue achéenne et commentaire de M, Foucart, dans lequel sont cités tous les exemples.

(4) Polybe, XX, 6, 7, 8.

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