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CHAPITRE III

l'ÉTOLIE pendant les guerres des successeurs D ALEXANDRE. — APOGÉE DE LA PUISSANCE ÉTOLIENNE.

Les Etoliens surent admirablement mettre à profit les révoltes qui suivirent la mort du conquérant; d'abord ligués contre Antipater et Cratère avec les Athéniens , les Illyriens, les Thessaliens et les Thraces , ils se retirèrent à temps et ne furent. pas atteints par le désastre de Crannon (322) : « sous un prétexte allégué au dernier moment « ma Ttvaç âOvtxàç xpetaç, » ils quittèrent l'armée do Léosthène avant la bataille (1).

En revanche , aussitôt après le départ d'Antipater et de Cratère détournés d'une expédition en Etoile par les progrès menaçants d'Eumène , ils firent (321) en Thessalie une incursion et occupèrent le pays pendant deux ans, jusqu'au jour où le régent Polysperchon les chassa (2). En même temps ils donnaient asile à tous les exilés grecs menacés par la Macédoine : « Seuls de tous les Grecs (diront plus tard leurs ambassadeurs à Lacédémone , 210), nous avons osé tenir tête à Antipater (3). » Ainsi, sans être éprouvés par la guerre lamiaque, ils continuaient leurs conquêtes et gagnaient de la faveur chez les Grecs qu'ils avaient abandonnés.

Chassés de la Thessalie (319) , avaient-ils conservé en Dolopie quelques portions de leurs conquêtes? Nous l'ignorons. Mais il est certain que les progrès de la ligue effrayèrent Cassandre : Alexandre avait morcelé et divisé la Béotie pour empêcher toute concentration des forces grecques parmi les peuples du centre ; l'accroissement du territoire étolien obligea Cassandre à relever Thèbes et à reconstituer la ligue béotienne; d'ailleurs, cette ten-

(1) Diodore, XVIII, 13.

(2) Id., XVIII, 38.

(3) Polybe, IX, 29, 4 ; IX, 30, 3.

tative n'eut pas grand succès (316) (1). Plus tard (305-304), il suscita dans l'Acarnaniedu nord, encore libre, une guerre qui coûta un moment à la ligue la place d'Agrinion en Etoile Epictète (2).

Il fallut prendre parti dans les querelles des généraux d'Alexandre. Les Etoliens, engagés contre Gassandre , s'allièrent à Antigone; ils étaient alors en possession d'une organisation fédérale régulière ; le général de leur allié paraît devant le xotvov et demande au peuple « xà izl-ri^ « de voter des secours (304) (3). Cette fois, la ligue ne put échappera la défaite; après Ipsus, Philippe, général de Gassandre, mitl'Etolie à la dernière extrémité (308-300) (4).

Gependant, sauf l'invasion passagère de leur pays, il ne semble pas que les Etoliens aient été longtemps réduits à l'inaction par cette défaite. Six ans après la mort de Gassandre (290), Démétrius Poliorcète, maître en Macédoine, est forcé de se rendre à Athènes pour la célébration des jeux ; les Etoliens avaient occupé tous les passages du Parnasse et fermé l'accès de Delphes (5). Un moment ils sont battus par le Poliorcète ; l'intervention de Pyrrhus les sauve; Pantauchos, général de Démétrius, est chassé. De cette époque date sans doute l'occupation étolienne de la Phocide. Dans les guerres successives de Pyrrhus contre Démétrius et Lysimaque, la Macédoine et la Thessalie sont le théâtre des opérations et l'objet de la convoitise des concurrents; mais la Phocide reste en dehors de ces luttes.

La ligue étolienne, qui avait profité des circonstances pour s'étendre à l'est et occuper la Phocide, ce qui suppose l'annexion de la Locride Ozole, au moins dans sa partie septentrionale, fut encore indirectement rendue plus forte par la dissolution de la première ligue achéenne. En 288 , Antigone Gonatas , fils de Démétrius, en brisant cette confédération, pour y substituer des tyrannies locales , délivra les Etoliens d'une rivalité dangereuse (6). Dès lors, dans l'état de désorganisation où se trouvent la Macédoine partagée entre Pyrrhus et Lysimaque, et la Grèce divisée et mal soumise à Antigone dont la principale préoccupation est de ressaisir le trône de Macédoine, les Etoliens sont à l'aise pour s'étendre. Les historiens anciens ne nous apprennent

(1) Polybe. XX, 5 , Polybe (XX, 4, 5) montre que la ligue étolienne et les rois de Macédoine se disputaient de tout temps la Béotie; Diodore, XIX, 54.

(2) Diodore. XIX, 67, et 6^ 1-

(3) Id., XIX, 66, 2.

(4) Id, XIX, 74, 3.

(5) Plutarque, Vie de Démétrius, 40.

(6) Polybe, II, 40 et 41.

FOUMATION Ti:iUUTOKlALK D1-: LA LIGUE ÉTOLIENNE. 27

rien à cel égard jusqu'au moment de l'invasion gauloise, si ce n'est qu'en '281 , une coalition se forma sous la direction de Sparte contre les Etoliens ; les coalisés voulaient chasser les maîtres de Delphes, sous prétexte qu'ils avaient labouré le champ sacré de Girrha. Cette guerre sacrée eut pour résultat la déroute complète des vengeurs du dieu ; Delphes et la Phocide restèrent donc entre les mains de la ligue (1). L'année suivante elle s'emparaitde la place importante d'Hcracleia Trachinique (28U) (2), et quand l'invasion gauloise donne aux Etoliens l'occasion de défendre le temple et de consacrer ainsi aux yeux des Grecs épouvantés leur droit d'occupation , nous les trouvons installés sur le cours du Sperchios dont ils font leur première ligue de défense.

Je n'ai pas à reproduire ni à critiquer ici les récits contraires des historiens grecs sur l'invasion gauloise (3). Que les barbares aient été vaincjueurs ou vaincus , harcelés en détail ou détruits dans une bataille, il est certain que les Etoliens, après l'éloignement de Brennus , rentrèrent en possession de toutes leurs conquêtes précédentes, pour le moins. La reconnaissance des Grecs , qui nous est attestée par des documents épigraphiques importants, fait preuve à cet égard : Athènes et Chios envoyèrent des ambassades à la ligue pour reconnaître solennellement les jeux 2o)T7ipta qu'elle avait institués à Delphes en souvenir de la victoire, ou plutôt de la délivrance (4). Reconnaître les Sw-n-^pta , c'était à la fois rendre un hommage ta la puissante confédération, et admettre sa suprématie à Delphes, c'est-à-dire dans le monde hellénique. ^ Tout ce que nous savons de l'histoire de Delphes montre bien avec quelle habileté la politique étolienne avait tiré parti des institutions amphictyoniques en les modifiant à son profit. M. Foucart, dans son Mémoire sur les ruines et lliistoire de Delphes , 'm traité complètement ce sujet au cours d'un chapitre que je résume ici (5).

Les Etoliens s'étaient emparés avant tout du patronage du temple et de l'assemblée amphictyonique; les Macédoniens et les

(1) Justin, XXIV, l.

("2i Paiisanias, X, 21, 1.

(3) Consulter, pour étudier l'influence étolienne à Delphes à l'époque de 1 invasion gauloise, le Mémoire sur les ruines et l'histoire de Delphes de M. Foucart, dans les Archiv. des Missions scient., octobre 1863. Cf. surtout le chap. VI, p. 204 à 224.

(i) Cf. à la fin, les n"' 1 et 2 du Recueil des textes épigraphiques.

(5) Cf. P. Foucart , Mémoire sur les ruines et l'histoire de Delphes, p. 37 à 45, 212 à

28 LES LIGUKS ÉTOLIENNE ET ACHÉEiNNE.

Achéens ne l'oublieront pas dans la suite : « SuvavaxoaieTaôai 8ï xal

ToTç A[jiï>txTuoc7iv £Ypa']/av tou; vo'aouç xat t^/jv Tiepl to lepov è^ouaiav , ■5)v AiTwXol Trapr^pvjVTat vîiv, [îouXo'ixevot twv xaxà to îepôv ;7rtxpaT£Ïv «Ùtoi. »

Les listes des hiéromnéraons déterminent dans quelle mesure avait été changée la composition du conseil amphictyoniqiie , et la répartition des voix entre les peuples grecs ; voici deux exemples :

Etolieus 5 Etoliens 4

Delphiens 2 Phocidiens 2

Béotiens 2

Athéniens 1

Eubéens 1

Sicyoniens 1

Phocidiens. . . .

Locriens

Béotiens

Athéniens. . .

Epidauriens. . .

5 sur 17

4 sur 11

Dans les décrets on trouve jusqu'à 11 eL 14 hiéromnémons Etoliens qui sont toujours nommés les premiers. Après eux viennent deux Delphiens. Parmi les autres peuples, ceux qui paraissent le plus fréquemment sont les Phocidiens et les Béotiens, d'ordinaire avec deux voix. Pour les autres ils ne sont nommés que rarement et avec un suffrage, les habitants d'Histiée trois fois, les Lacédémoniens une seule fois. Nous ne savons pas si les Etoliens avaient obtenu cette prépondérance de vote en s'adjugeant les voix des petits peuples thessaliens. Rien ne nou^ permet de conclure que les Etoliens aient occupé à cette époque une partie de la Thessalie ; leui- première incursion avait été repoussée par Polysperchon au bout de deux ans ; avaient-ils profité du désordre où l'invasion gauloise avait jeté la Macédoine? Aucun texte ne nous l'apprend.

En tout cas ils étaient les maîtres dans le conseil amphictyonique, grâce à l'abstention d'Athènes et de Sparte, et au dévouement probable des Phocidiens et des Delphiens soumis à l'influence de la ligue, au moins comme alliés. Je crois l'alliance des Béotiens moins probable ; puisque Gassandre , voulant s'assurer contre la politique des Etoliens, n'avait pas trouvé une meilleure arme que la reconstitution de la ligue béotienne (316) (1).

Leur action paraît s'être bornée à l'administration de tout ce qui touchait au sanctuaire. C'en était assez pour transformer

(l) Polybe, XX, 5 ; Diodore, XIX, 54.

FORMATION TEIlRlTOniALE DE LA LIGUE ÉTOLIENNE. 29

leurs affaires politiques en affaires religieuses , leurs agressions en guerres sacrées. Une inscription atteste qu'ils savaient se servir de ce prétexte : les habitants de Géos, concluant un traité d'alliance avec la ligue , stipulent qu'ils seront respectés par les Etoliens et mis à l'abri même des accusations amphictyoniques « à[xcptxTi»ovtxov EYxÀTiua (1). » La Macédoine et la ligue achôenne, exclues du conseil, menaceront de leur arracher ce droit; alors seulement les Etoliens s'engageront à rétablir les lois de l'ancienne assemblée, et à lui rendre l'intendance du temple.

A l'époque de sa domination à Delphes, la ligue déposait souvent dans la ville sainte une copie de ses décrets. Les fouilles faites jusqu'à ce jour ont amené la découverte d'actes publics de tous genres, décrets pour règlements de frontière entre villes de la ligue , inscriptions en l'honneur du peuple étolien , offrandes fédérales en souvenir de l'invasion gauloise , monuments dédiés au roi Eumène et à sa famille (2). En outre, les particuliers faisaient affranchir à Delphes leurs esclaves : des actes d'affranchissement émanant des habitants de l'Etolie proprement dite et des dépendances de la ligue ont été trouvés en très grand nombre (3).

La suprématie étolienne ne semble pas avoir révolté les Delphiens; gagnés sans doute par le don de deux voix au conseil amphictyonique, ils ne se plaignirent pas du nouvel état de choses : « Un de leurs premiers citoyens donnait à son fils le nom de ^tXaiTwXoç et à son petit-fils celui de llavaiTwXoç. »

On peut donc considérer qu'à la date de 279 , les Etoliens sont les maîtres de la Grèce du Nord. Après des querelles de prétendants , la Macédoine a subi la première invasion gauloise qui détruit la phalange et pénètre dans les vallées de l'Haliacmon et de l'Axius ; Ptolémôe Kéraunos a été tué dans la bataille. La ligue achéenne commence à peine à se reconstituer et ne comprend en 2S0 que Dymse, Patras, Tritsea et Pharse. Encore le lien fédéral est-il bien faible. Les Achéens de Patras , dont l'amitié pour l'Etolie datait sans doute d'une époque très éloignée et nous est attestée par la communauté du culte d'Artémis Laphria (4) , en-

(1) Cf., à la fin, Recueil de textes épigrajjhiques, n" V, et I, ligne 4.

("2) Cf., à la fin, le Recueil épigraphique -, le plus grand nombre des inscrlp' lions qui intéressent l'histoire de la ligue étolienne a été trouvé à Delphes; n-'î, 3, 10.

(3) Inscriptions de Delphes, par MM. P. Foucart et Wescher.

(4)Pausanias, VII, 18, 12.

voyèreiit leur contingent dans la guerre contre les Gaulois et essuyèrent même un terrible désastre (1). On sait combien de négociations et de guerres il faudra plus tard aux Péloponnésiens pour faire entrer l'Elide dans leur union fédérale : il est donc probable qu'à ce moment même les Eléens étaient dans l'alliance étolienne.

En 272 , quand , à la mort de Pyrrhus , Alexandre le Molosse monte sur le trône d'Epire , il doit s'assurer la neutralité des Etoliens en partageant avec eux l'Acarnanie (2). Alors la ligue est à l'apogée de la puissance; elle n'a pas atteint son plus grand développement territorial, puisque nous la verrons s'annexer à plusieurs reprises des terres thcssaliennes et s'adjoindre par la force la ligue béotienne , mais elle tient les passages principaux de la Grèce centrale et septentrionale. Au Nord, elle est couverte par le Sperchios , peut-être même par la ligne montagneuse de rOthrys ; au Nord-Ouest , elle n'a rien à craindre de l'Epire plus faible qu'elle après la mort de Pyrrhus (3) ; à l'Ouest , la possession de l'Acarnanie méridionale lui ouvre la mer Ionienne qu'elle couvrira bientôt de ses pirates céphalléniens ; au Sud , le rivage septentrional du golfe de Corinthe lui appartient en grande partie ; dans le Péloponnèse , des Achéens et l'Elide lui sont favorables. Toutes les parties du territoire se tiennent et ont entre elles des communications faciles : Delphes commande la route qui mène de Phocide en Etoile par la Locride et Amphissa. Heracleia Trachinique commande les Thermopyles.

(1) Pausanias, VII, 18, 5.

(2) Polybe, II , 45 ; IX, 34.

(3) Cf. le commentaire détaillé de Droyscn sur les événements qui suivent en Epire la mort d'Alexandre le Molosse Geach. d. Hellenismus, vol. III , |). .323-

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