LA BIOLOGIE A-T-ELLE DES LIMITES NATURELLES ET INFRANCHISSABLES
La Biologie ou Science de la. vie et des êtres vivants a fait de tels progrès dans le siècle dernier que, pour beaucoup de bons esprits, elle est devenue la science universelle, l'incarnation du seul mode de connaissance que nous puissions avoir.
La littérature et les arts lui ont emprunté ses procédés et ses méthodes, la psychologie et la morale se sont fondues complètement en elle, toute la philosophie a abdiqué entre ses mains... et si quelques parties de nos connaissances, comme la métaphysique et la théologie, paraissent trop rebelles à cette inféodation, on déclare qu'elles n'existent plus, du moment qu'elles ne rentrent pas dans les lois et les moyens de démonstration de la Biologie.
Grasset. 1
La Biologie devient ainsi Suinma scientise, la Science générale de Leibniz, la science maîtresse, la science universelle « oîi n'entrerait aucune conception métaphysique ou théologique » (Bourdeau *, v).
Cette doctrine, qui semble réaliser « le rêve de Spencer, unification du savoir », est synthétisée dans ce que l'on appelle le monisme.
On désigne sous ce nom « la conception unitaire de la nature entière », « unité fondamentale de la nature organique et inorganique ».
« En conséquence, dit Haeckel, nous regardons toute la science humaine comme un seul édifice de connaissances, nous repoussons la distinction habituelle entre la science de la nature et celle de lesprit. La seconde n'est qu'une partie de la première, ou réciproquement les deux n'en font qu'une. »
Cette conception moniste de nos connaissances, ce monisme biologique veut « faire disparaître l'opposition que l'on a établie à tort et sans nécessité » entre la religion et la science.
Mais il est facile de voir qu'elle ne fait la » fusion » de ces « deux domaines supérieurs de la pensée humaine » qu'en supprimant l'un des deux. C'est la paix à la façon du partage de la Pologne. Tout ce qui ne veut pas être expérimental s'appelle : solennelle futilité, tautologie, lantùmcs, idoles, chimère, rêverie...
11 n'y a plus pour le moniste qu'une science et un mode de connaissance : la Biologie.
Comme le dit très bien Goblot (23) on en arrive ainsi au « fanatisme de la méthode expérimentale ».
La Biologie devient une « religion laïque », suivant l'expression de Brunetière (B, 25).
Comme le disait déjà J.-J. Weiss (cité par Brunetièrei, toute une génération a été ainsi conduite à € l'adoration de la science, fruit de la doctrine positi-
vistc ». C'est comme une « papauté nouvelle » (jue Comte aurait pu qualifier de « pédantocratie » (Palante, 32).
« La compétence d'un physicien ou d'un naturaliste est aisrnient regardée comme universelle... La profession de savant confère en vérité l'onction sainte » (Brunetière, A, 87).
I Ce courant d'opinion tend à s'imposer par l'argument d'autorité. A l'époque de la scolastique, un passage d'Aristote tenait sou vent lieu de raison; aujourd'hui la science muderne, telle que la conçoivent ceux qui pensent être ses vrais représentants, est souvent invoquée comme une puissance anonyme devant laquelle il faut s'incliner, si ou ne veut pas être mis au nombre des esprits en retard » (Naville, viii).
On renouvelle les pratiques du Moyen âge : on emploie des arguments tirés des sciences expérimentales, de la Biologie, dans le domaine des questions métaphysiques et religieuses, comme, au Moyen âge, on discutait les résultats expérimentaux de la Biologie et des sciences naturelles avec des arguments métaphysiques et religieux.
Ce mouvement contemporain vers le monisme date évidemment delà proclamation par Auguste Comte de sa fameuse loi des trois états, que Turgot avait déjà énoncée et que Stuart Mill appelle l'épine dorsale du positivisme (Fouillée, D, 2, 262,. 358).
Je rappelle qu'elle est ainsi formulée : « par la nature même de l'esprit humain chaque branche de nos connaissances est nécessairement assujettie dans sa marche à passer successivement par trois états théoriques différents : l'état théologique ou fictif, l'état métaphysique ou abstrait, enfin l'état scientifique ou positif » (Lévy-Bruhl).
Voilà le thème du monisme bien établi : la théologie
et la métaphysique ne sont que des états transitoires de l'esprit humain; il n'y a de définitif, de vrai que l'état scientifique ou positif, c'eSt-à-dire les sciences expérimentales, les sciences physicochimiques et naturelles, la Biologie,
C'est la suppression sans phrase de tout ce qui n'est pas cette science expérimentale; c'est mémo l'interdiction à tout esprit sérieux de 1' « interrogation » sur tout ce qui n'est pas la science positive, de cette interrogation dont Fouillée dit cependant qu'elle « ne se taira jamais : le silence > devant être « la mort même de la pensée » (A, xvi).
Auguste Comte le dit nettement : « Dans l'état positif, l'esprit humain reconnaissant l'imposnbil ilé d'obtenir des notions absolues renonce * à chercher l'origine et la destination de l'univers et à reconnaître les causes intimes des phénomènes, pour s'attacher uniquement à découvrir, par l'usage bien combiné du raisonnement et de l'observation, leurs lois effectives, c'est-à-dire leurs relations invariables de successions et de similitude... » (Cit. Renouvier, A, 394).
Voilà le dogme posé en tête de tout.
Et c'est bien un dogme. Car tout découle de là et la proposition n'a en elle-même d'autre preuve positive que l'affirmation d'Auguste Comte et la foi aveugle que cette affirmation doit entraîner dans notre esprit.
C'est ce qu'exprime très bien Renouvier : « Demeuré systématiquement étranger à l'étude de l'esprit et à la critique de la raison. Comte crut pouvoir décider arbitrairement de ce qui est accessible ou inaccessible au savoir... Il ne pensa jamais qu'il eût à apporter une raison quelconque pour démontrer aux hommes qu'ils devaient abandonner toute préoccupation d'objets dont il ne pouvait pas dire que l'existence fût