LA SCIENCE DES CORPS INANIMÉS : SCIENCES PHYSICO CHIMIQUES
La Biologie a d'abord une limite que l'on peut appeler inférieure : c'est la limite qui la sépare des sciences physicochimiques, de la science des corps inanimés.
Je ne crois pas qu'on puisse, avec Le Dantec (B), considérer « comme démontré i, « dans l'état actuel de la science », « que toutes les manifestations de la vie élémentaire des corpuscules vivants sont des manifestations de leurs propriétés chimiques, que leurs mouvements sont dus à des réactions chimiques » ; ni que « dans ce qui frappe nos sens au cours de l'observation des êtres vivants, rien n'est en dehors des lois naturelles établies pour les corps bruts (chimie et physique) » (C, 320).
Certes, dans l'être vivant, la chaleur, le son, la lumière, l'électricité restent soumis à leurs lois propres, comme ces mêmes mouvements vibratoires dans le monde inanimé.
Mais l'être vivant, par essence et par définition, a aussi ses lois propres, objet d'une science à part.
La plante et l'animal (car ils sont vivants l'un et
l'autre et ont des lois communes) constituent des unités, des individualités, qui naissent, croissent, se défendent contre les causes extérieures d'amoindrissement ou de destruction, engendrent, se reproduisent et meurent : tous caractères que l'on ne retrouve pas dans les corps inanimés.
On trouvera toutes les objections à notre manière de voir, particulièrement et très brillamment développées dans les ouvrages de Le Dantec, plus spécialement dans son livre sur V Individualité et l'erreur individualiste * (A).
Cependant dans ce même livre on trouvera, notamment aux pages 91, 98, 102 et 104, des caractères spéciaux qui semblent distinguer les corps bruts des plastides (c'est-à-dire des êtres vivants les plus élémentaires et les plus voisins des corps inanimés).
De même, Bourdeau, qui soutient des théories absolument différentes de la nôtre, dit (42),ens'inspirant du livre de Charrin sur les Défenses naturelles de l'organisme : 4 Cette pensée dirigeante (de la vie) ne se révèle pas seulement dans la construction de l'organisme et le consensus de ses fonctions; elle apparaît avec la même évidence dans les moyens de défense et de protection que la vie oppose aux influences perturbatrices qui l'assaillent du dehors, aux assauts continuels que lui livrent les actions mécaniques, physiques, chimiques ou microbiennes. Une sorte d'intelligence toujours en éveil semble présider à la stratégie la plus ingénieuse pour garantir les organes, les tissus ou les humeurs et prévenir les désordres pathogènes ».
L'individu reste l'unité biologique comme l'atome ou la molécule est l'unité physicochimique, comme nous verrons que la personne est l'unité morale et psychologique.
1. Voir aussi, du même auteur, la Théorie nouvelle de la vie (C), le Confia (D) et VUîiité dans l'être vivant (E)
Les découvertes contemporaines sur les vies individuelles de certaines parties, plus ou moins ténues, de notre organisme n'ont en rien modifié cette ancienne doctrine de la vie.
Certaines de ces parties vivantes, comme les microbes, vivent en nous, comme des parasites, gardent leur individualité propre : le lierre garde bien sa vie propre et personnelle à côté de celle du chêne qu'il enlace au point, quelquefois, de l'étouffer.
Quand, à la mort, lors de la putréfaction, une multitude de vies remplacent celle disparue du cadavre, ce n'est pas une division d'un être vivant en plusieurs — comme la division d'un cristal.
C'est la mort d'un être vivant et la pullulation d'une série d'autres à sa place.
Quand, spontanément ou sur provocation expérimentale, un être vivant se sépare en plusieurs tronçons également vivants, ce n'est encore pas de la division à la façon du cristal : c'est de la génération, c'est-à-dire un mode particulier d'une des fonctions les plus caractéristiques et les plus imporlantesdel'ètrevivant'.
Les éléments normaux d'un organisme vivant vivent bien aussi d'une vie individuelle : nos leucocytes et nos cellules, par exemple, agents de la nutrition et de la défense.
Mais cela n'empêche pas l'unité de l'individu vivant, qui est « l'unum etplura des Pythagoriciens ou plutôt Vunum è pluribvs ».
Dans l'être vivant, rien n'est isolé, tout est concordant, comme l'affirmait Hippocrate : SjjxTtvoia uavra.
Bourdeau, qui fait ces citations, ajoute (250) : « Une faculté d'adaptation réciproque dispose les éléments du corps à se lier en systèmes unitaires, qui se coordonnent ensuite en séries pour aboutir à une suprême unité ».
1. Voir mon article ■< La fin de la vie. A propos d'un livre de MetchnikofT ». Revue de Philosophie (août 1903). [Note delà. 5* édition).
La fédération des vies parcellaii^es est toujours dominée et unifiée par une idée directrice générale.
Delage (Cit. Le Dantec, 141 et 649) a étudié et discuté la conception polyzoïque des êtres supérieurs. Il montre que la segmentation est un trait d'organisation et non l'indice d'un morcellement de l'individualité et admet l'individualité polyzoïque.
« L'organisation d'un corps vivant, dit Dunan (B. Cit. Bourdeau, 42 et 43), de quelque humble degré qu'il soit, est une œuvre complexe et savante au plus haut point, supposant dans la cause qui le produit une pensée profonde qui peut s'ignorer complètement elle-même, mais qui n'est pas pour cela moins réelle. »
Goblot (175) estime que le transformisme a apporté de nouveaux arguments à l'indépendance de la Biologie : « Loin de ramener la science delà vie au déterminisme physicochimique, le transformisme nous montre au contraire, partout le spectacle de la sensibilité et de l'effort. Le vivant est un lutteur qui s'ingénie et s'évertue, qui répugne à la souffrance, qui aime la vie et use de toutes ses ressources pour la conserver et pour l'accroître. Le transformisme... n'exclut pas, il suppose au contraire l'existence d'un facteur psychique (vital) sans lequel les explications, toutes négatives, sont incomplètes. »
L'hérédité entière parle dans le même sens.
Cette transmission des qualités des ancêtres et de leurs caractères, les modifications même que les générations successives apportent à certains êtres, tout cela constitue un fait essentiellement biologique et nullement physicochimique.
Car l'unité individuelle que l'on trouve dans chaque être et dans la série des descendants ne peut pas se comprendre avec les seuls éléments physicochimiques qui sont essentiellement hétérogènes.
t Comment oser appelei unité, dit Le Dantec, un
ensemble aussi complexe qu'un- homme formé de plus de 60 millions de cellules appartenant à des types aussi différents? » (E, 459).
Rien de plus juste. L'unité du corps brut, du cristal, se retrouve identique dans chacune des parties constituantes du tout; tandis que pour l'être vivant il n'en est rien.
Chaque muscle, chaque os, chaque épilhélium peut avoir son unité, sa. vie propre; mais chacun de ces éléments n'est nullement identique à chacun des autres; encore moins à l'unité totale de l'être vivant qu'ils composent.
L'unité de l'être vivant est formée d'éléments hétérogènes. L'unité biologique est donc absolument différente de l'unité physicochimique.
t La vie, disait Claude Bernard (Cit. Bourdeau, 42 et 43', et Kelsch, 60) c'est une idée; c'est l'idée du résultat commun pour lequel sont associés et disciplinés tous les éléments anatomiques, l'idée de l'harmonie qui résulte de leur concert, de l'ordre qui règne dans leur action. ■»
Et le même Claude Bernard souligne et caractérise admirablement la limite qui sépare la Biologie des sciences physicochimiques quand il dit : « Ce qui caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physicochimiques, c'est la création de cette machine d'après une idée définie... Ce groupement se fait par suite des lois qui régissent les propriétés physicochimiques de la matière; mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie, ce qui n'appartient ni à la physique ni à la chimie, c'est l'idée directrice de cette évolution vitale. »
Ailleurs Claude Bernard dit encore (Cit. Brunetière, A, 77) : « Ici, comme partout, tout dérive de l'idée qui seule crée et dirige; les moyens de manifestation sont communs à toute la nature et restent confondus
pêle-mêle comme les caractères de l'alphabet, dans une boîte où une force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers... la force vitale dirige des phénomènes qu'elle ne produit pas. »
« Arrivés au terme de nos études, nous voyons qu'elles nous imposent une conclusion très générale, fruit de l'expérience, c'est à savoir qu'entre les deux écoles qui font des phénomènes vitaux quelque chose d'absolument distinct des phénomènes physicochimiques et quelque chose de tout à fait identique à eux, il y a place pour une troisième doctrine, celle du vitalisme physique, qui tient compte de ce qu'il y a de spécial dans les manifestations de la vie et de ce qu'il y a de conforme à l'action des forces générales > (Cit. Raphaël Dubois, 75).
Il est bon de rappeler enfin cet autre passage du môme auteur : « En admettant que les phénomènes (vitaux) se rattachent à des manifestations physicochimiques, ce qui est vrai, la question dans son essence n'est pas éclaircie pour cela ; car ce n'est pas une rencontre fortuite de phénomènes physicochimiques qui construit chaque être sur un plan et suivant un dessin fixes et prévus d'avance, et suscite l'admirable subordination et l'harmonieux concert des actes de la vie. Il y a dans le corps animé un arrangement, une sorte d'ordonnance que l'on i e saurait laisser dans l'ombre parce qu'elle est véritablement le trait le plus saillant des êtres vivants... en sorte que si, considéré isolément, chaque phénomène de l'économie est tributaire des forces générales de la nature, pris dans ses rapports avec les autres, il révèle un lien général, il semble dirigé par quelque guide invisible dans la route qu'il suit et amené dans la place qu'il occupe » (Cit. Le Dantec, B, 42).
Il faut retenir cette opinion du plus grand de nos
physiologistes : la Biologie a pour objet d'étude des êtres vivants, l'évolution vitale, leur idée directrice, leur lien spécial... Cela n'appartient ni à la physique ni à la chimie.
Certes vous entendrez tous les jours dire le contraire; mais l'assertion ne me paraît pas alors établie scientifiquement.
Déjà Cardan disait au xvi^ siècle : « Non seulement les pierres vivent, mais elles souffrent la maladie, la vieillesse et la mort. »
Et; développant ce mot qu'il trouve juste, Thoulet (119) dit dans une leçon sur « la vie des minéraux » : » Le cristal tout formé semble quelquefois se douter qu'il existe un idéal, la symétrie parfaite, l'ellipsoïde du système cubique qui est une sphère; il le cherche, il s'en approche, et s'il ne peut y parvenir, il triche, il joue la comédie, il se déguise, tout comme parmi les hommes plus d'un s'efforce de jouer le personnage qu'il n'est pas. Le minéralogiste s'en tirera ou ne s'en tirera pas ; les petits cristaux savourent en silence leur gloire usurpée et ne s'inquiètent guère du reste. »
Je ne me permettrai pas de suivre l'exemple de Naville qui qualifie de « bouffon » ce tableau « des cristaux volontairement déguisés » qui « se moquent des embarras du minéralogiste » (103).
D'un savant comme Thoulet l'étude est sérieuse, mais alors on ne peut considérer la chose que comme une allégorie, une comparaison*. Mais en tout cas ce n'est pas scientifique, cela n'appartient en rien à la science positive. C'est de l'anthropomorphisme par en bas comme les positivistes reprochent tant aux métaphysiciens d'en faire par en haut.
1. « Ne diminuons pas le rôle de l'imaginalion dans les recherches scientifiques », dit le professeur de Nancy dans le même article (119).
En réalité, comme le dit Liard, « quelque petite qu'on suppose la quantité de vie obscure qui gît dans l'organisme rudinientaire , elle n'en manifeste pas moins un fait irréductible aux phénomènes inorganiques » (A, lb3).
Delbœuf consacre un chapitre à démontrer cette proposition : la matière non vivante ne peut engendrer la vie; et il affirme que « si la communauté renferme des êtres vivants, les propriétés des corps sont, tout au moins partiellement, une création de la vie » (28-29).
« 11 est clair, peut-on ajouter avec Dunan (A), que le corps organisé, au sein d'une nature étrangère à tout finalisme, périrait immédiatement sous l'action brutale des lois physicochimiques. »
«Un chronomètre, dit Fouillée (C, I, xx), a beau être fait pour marquer l'heure future, aucun de ses mouvements, à lui, n'enferme une finalité immanente ni ne: tend à marquer l'heure. Il ne porte pas en lui-même un but qui se maintienne identique et suscite de nouveaux moyens quand les anciens manquent. Touchez à l'un quelconque de ses rouages, c'est fini, l'heure ne sera plus marquée : la roue qui tournait à gauche n'essaiera pas de tourner à droite pour continuer de poursuivre l'heure; l'aiguille n'essaiera pas de s'appuyer sur un nouveau ressort pour pouvoir tourner. Au contraire, la grenouille qui a perdu la patte droite et dont on brûle la cuisse droite avec un acide se servira des moyens qui lui restent pour essuyer l'acide : elle remuera la patte gauche, tandis qu'ordinairement elle se sert de la patte droite pour essuyer la cuisse droite. La fin poursuivie reste donc ici la même, alors que le mécanisme des moyens est altéré : le chronomètre vivant continue de tendre à l'heure future alors même qu'on lui a enlevé plusieurs de ses ressorts : il supplée à l'un par l'autre, comme si le bien à venir agissait sur lui par l'intermédiaire du bien ou
du mal présent. Dans le chronomètre, tous les mouvements se déroulent et s'expliquent d'une manière adéquate, sans aucune considération de l'heure, tant du moins qu'on ne sort pas du chronomètre pour remonter à l'horloger. Au contraire, le bcsoinde vivre et de jouir, avec les mouvements corrélatils, existe dans l'être vivant, non au dehors, et y devient le générateur môme des autres mouvements. »
Et ainsi, suivant l'expression d'Emile Boutroux (A, 101), « les lois zoologiques ne sont pas ramenées aux lois physicochimiques ».
C'était d'ailleurs là, très nettement déjà, la doctrine d'Auguste Comte.
Pour lui (Lévy-Bruhl, 198 et suiv.), « le passage du monde inorganique au monde de la vie marque un point critique dans la philosophie naturelle... dès que la vie apparaît, nous entrons dans un monde nouveau... les phénomènes biologiques présentent un ensemble de caractères qui leur sont propres. La science positive qui les étudie a pour première obligation d'en respecter l'originalité... Avec la Biologie, dit Comte, apparaissent nécessairement les idées de consensus, de hiérarchie, de milieu, de conditions d'existence, de rapport de l'état statique à l'état dynamique, d'organe et de fonction... Ici, à l'inverse de ce qui se passe dans le monde inorganique, les parties ne sont intelligibles que par l'idée du tout... Dans les sciences du monde inorganique, on procède du cas le moins composé aux cas plus composés ; on commence par l'étude des phénomènes séparés les uns des autres, mais les êtres vivants, au contraire, nous sont d'autant mieux connus qu'ils sont plus complexes^. L'idée d'animal est plus claire pour nous que celle de