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LA MORALE : SCIENCE DU BIEN OBLIGATOIRE

La première limite latérale à signaler est la limite, absolue à mon sens, qui sépare la Biologie de la science du bien, de la morale.

1. Les savants contemporains, comprenant très bien à la fois les difficultés et l'importance de la question, ont accumulé les arguments pour démontrer que Vèvolulion explique tout, que, par des transitions insensibles, on peut passer, du déterminisme de l'amibe et même du caillou, à la liberté de l'homme.

Il n'y aurait là qu'une question de degré et les lois biologiques resteraient suffisantes pour expliquer et régler la morale, comme toutes les autres fonctions de notre organisme.

C'est Herbert Spencer qui, d'abord et surtout, a développé cette doctrine.

Il la synthétise immédiatement dans les principes suivants qu'il pose à priori, comme des axiomes ou des postulats (3 et 4) :

La conduite est « ou l'ensemble des actes adaptés à

une fin, ou l'adaptation des actes à des fins, suivant que nous considérons la somme des actes toute formée ou que nous pensons seulement à sa formation. La conduite, dans la pleine acception du mot, doit être prise comme embrassant toutes les adaptations d'actes à des fins, depuis les plus simples jusqu'aux plus complexes, quelle que soit leur nature spéciale, qu'on les considère d'ailleurs séparément ou dans leur totalité...

« ... Il n'est pas moins clair que la transition des actes indifférents aux actes bons ou mauvais se fait par degré...

« ... Une conduite où la moralité n'intervient pas se transforme par des degrés insensibles et de mille manières en une conduite morale ou immorale ..

« ... Nous n'aurons pas une compréhension complète de la conduite en considérant seulement la conduite des hommes : nous devons en effet la regarder comme une simple partie de la conduite universelle, de la conduite telle qu'elle se manifeste chez tous les êtres vivants. Car celle-ci rentre dans la définition que nous avons donnée : des actes adaptés à des fins. »

On aura une idée de la théorie de l'évolution appliquée au sens des mots dans le chapitre intitulé : « La bonne et la mauvaise conduite ».

« Cherchons, dit Spencer (17 à 37), ce que signifient les mots bon et mauvais.

« ... Le bon couteau est un couteau qui coupe; le bon fusil, un fusil qui porte loin et juste... Réciproquement le mal que l'on trouve dans le parapluie ou la paire de bottes se rapporte à l'insuffisance au moins apparente de ces objets pour atteindre certaines fins, comme de nous protéger de la pluie ou de garantir efficacement nos pieds.

« ... La conduite est bonne ou mauvaise suivant que les actes spéciaux qui la composent, bien ou mal appropriés à des fins spéciales, peuvent conduire ou

non à la fin générale de la conservation de l'individu.

« ... Toutes choses égales d'ailleurs, nous appelons bons les actes bien appropriés à notre conservation; bons les actes bien appropriés à l'éducation d'enfnnts capables d'une vie complète ; bons les actes qui favorisent le développement de la vie de nos semblables. »

Dans ces adaptations de moyens à fin, il envisage successivement celles qui ont « pour dernier résultat de compléter la vie individuelle » et celles « qui ont pour fin la vie de l'espèce », et arrive ainsi à admettre que « les membres d'une Société peuvent s'entr'aider à atteindre leur but » (13, 15).

Et enfin il conclut : « ... Nous passons évidemment par degrés de cette simple adaptation initiale, qui n'a pas encore de caractère moral intrinsèque, aux adaptations les plus complexes et à celles qui donnent lieu à des jugements moraux...

« La morale a pour sujet propre la forme que revêt la conduite universelle dans les dernières étapes de son évolution » (7, 15).

La morale devient bien, dans cette doctrine, un simple chapitre de la Biologie.

Récemment, Le Dantec a repris cette question au même point de vue et l'a développée avec beaucoup de talent.

Il étudie la volonté des plastides et remonte ensuite jusqu'à l'homme (B, 19 et suiv.).

Il conclut : « Ainsi donc l'étude approfondie des protozoaires permet d'appliquer à ces animaux le principe de l'inertie •; le passage graduel et raisonné des

1. Voici la loi d'inertie, telle qu'elle est formulée par Secclii (Cit. Sergi, 111) : « la matière n'est pas spontanément apte à changer d'état; elle change d'état sous l'action d'une force extrinsèque qui puisse agir sur elle; et ce même changement ne cesse pas si ce n'est sous une influence extérieure ». Grasset. 2

protozoaires à l'homme autorise l'extension du principe de l'inertie à tous les corps de la nature ».

C'est la morale fondue, non plus seulement dans a Biologie, mais, avec la Biologie, dans les sciences physicochimiques.

Savamment déduite par ces auteurs, la doctrine de la morale évolutionniste ou morale biologique a été plus ou moins brutalement professée par d'autres ^

Ainsi Pierre Laffitte (Cit. Naville, 247) : « Le résultat le plus fondamental du développement de la science est que tous les phénomènes sont soumis à des lois invariables, depuis les phénomènes géométriques jusqu'à ceux de l'homme et de la société ».

Et Bûchner (Cit. Naville, 198) : « L'homme, comme être physique et intelligent, est l'ouvrage de la nature. Il s'ensuit, par conséquent, que non seulement tgut son être, mais aussi ses actions, sa pensée et ses sentiments sont fatalement soumis aux lois qui régissent l'univers. »

2. La lecture de tous les ouvrages consacrés à développer cette thèse de « la morale chapitre de la Biologie » donnera l'impression de la grandeur et de rétendue du talent et des connaissances de leurs auteurs, mais aussi, je crois, de l'inanité complète de leur tentative.

Évidemment l'effort est grand et tend à un but très élevé : construire et justifier une morale très haute, altruiste, dont tous les hommes comprennent l'existence nécessaire.

Mais je crois que ces auteurs se heurtent à des difficultés insurmontables et à de vraies impossibilités,

1. Voir aussi le Discours de J.-L. de Lanessan sur la morale scicnlitique qui vient de paraître [Revue scienli/iqzie, 19 octobre 1901) pendant que nous corrigeons nos épreuves.

quand ils veulent édifier cette morale sans sortir de la Biologie, c'est-à-dire faire rentrer la morale dans la science des phénomènes communs à tous les êtres vivants.

Et, en effet, quelque nombreuses et insensibles que soient les transitions, on arrive toujours à un fossé absolu, quand il faut passer du déterminisme, loi de tous les êtres vivants (l'homme compris, en tant qu'être vivant), au libre arbitre et à la responsabilité, bases de la morale.

Dans l'échelle animale, vous pourrez voir se perfectionner, en quelque sorte indéfiniment, l'instinct delà conservation individuelle et de la conservation de l'espèce, la notion de l'utile et de l'agréable; mais vous ne passerez jamais de là à la notion de la liberté, du bien et de l'obligation.

Pour établir la liberté chez les animaux il faut dire comme Draper (192) : « Quelle déduction frappante nous pouvons tirer de cette observation de lluber qui a si bien écrit sur le sujet : si vous regardez attentivement une fourmi au travail, vous pourrez dire après chaque opération, l'opération qu'elle fera ensuite! Cette fourmi raisonne donc et voit donc les choses de la même manière que nous. »

La conclusion paraît étrange. Je ne sais si cela prouve que la fourmi voit les choses comme nous; mais cela prouve surtout qu'elle ne les vent pas comme nous et qu'elle ne les exécute pas lihix'ment comme nous.

Dans les actes les plus intelligents de l'animal il y a toujours de l'automatisme, c'est-à-dire du déterminisme, rien qui ressemble à l'acte libre et voulu de l'homme responsable.

Comme le dit très bien Ernest Naville (x), « le libre arbitre en soi est ou n'est pas. S'il est, il est impossible de le considérer comme la transformation d'une chose autre que lui-même. »

Le même auteur rappelle qu'Herbert Spencer et ses successeurs ont oublié « la condamnation justement portée par Auguste Comte ' contre les doctrines qui veulent expliquer le supérieur par l'inférieur ».

Et il déclare « impossible... de faire sortir d'un ordre de choses régi par des lois nécessaires un élément de liberté... Toutes les fois qu'on veut faire de la liberté le résultat d'une transformation, on la nie » (99).

Halleux a récemment repris cette discussion avec beaucoup de force (78 à 89).

La morale évolutionniste ou biologique représente le sauvage comme l'intermédiaire entre l'animal et l'homme. Or, il n'est pas démontré que le sauvage ne soit pas, au moins dans beaucoup de cas, un homme déchu, un dégénéré.

En tout cas, « il est clair qu'avec ses croyances religieuses et ses idées morales, son langage compliqué, fait, en partie du moins, de termes généraux, à la différence du langage purement émotionnel des bêtes, son organisation sociale, son industrie, son aptitude à recevoir les enseignements de la civilisation, voire même à progresser dans une certaine mesure par luimême, lorsqu'il est placé dans des conditions plus favorables, le sauvage apparaît infiniment supérieur au singe le plus rusé. Assurément ce n'est pas en lui que l'on trouvera l'intermédiaire vainement recherché entre le règne humain et le règne animal ».

Duprat, qui, sur bien des points, défend une thèse opposée à la nôtre, admet que l'on se refuse « généralement à reconnaître chez les animaux une moralité, du moins au même sens du mot que lorsqu'il s'agit de l'homme ».

Et, en effet, « toutes leurs réactions sont pour ainsi

i. Et que nous avons déjà citée plus haut, p. 23 et 24.

dire automatiques, bien qu'elles puissent porter la marque de la sympathie, de l'altruisme, du désintéressement même » (61).

Et plus loin (107) il ne veut pas qu'on oublie la différence qu'il y a entre « la poursuite animale et la conduite humaine ».

De même Dunan (A, 375) distingue» la sagesse toute mécanique de l'animal » et « la sagesse intelligente de Ihomme qui sait ce qu'il fait et qui le fait parce qu'il veut ».

Donc, rien n'établit scientifiquement que par des transitions quelconques on puisse passer du déterminisme biologique à la liberté morale; tout prouve au contraire qu'il y a, au point de vue moral, une différence absolue entre l'homme et les animaux.

3. D'ailleurs si on ramène la morale à la Biologie, si on en fait une partie ou un chapitre de la Biologie, il est bien évident que la morale ne peut plus avoir que l'intérêt comme but et le plaisir ou la peine comme mobiles '.

Herbert Spencer le proclame (38) :

« Aucune école ne peut éviter de prendre pour dernier terme de l'effort moral un état désirable de sentiment, quelque nom d'ailleurs qu'on lui donne: récompense, jouissance ou bonheur. Le plaisir, de quelque nature qu'il soit, à quelque moment que ce soit, et pour n'importe quel être ou quels êtres, voilà l'élément essen-

1. Pour Renouvier (G, I, 194), cité par Duprat, (H6), l'intérêt est « le groupe des fins humaines, qui comprend trois sortes de biens ou éléments du bonheur: l" ceux qui touchent directement la conservation de l'individu; 2° ceux qui touchent ses puissances d'ordre matériel ou passionnel quand ses passions n'ont que lui-même pour but; 3° ses moyens ou sa puissance accumulée de se conserver et de jouir... L'utilité, comme l'intérêt, passe au sens collectif, mais sans cesser de s'appliquer à l'individu et à ses biens matériels en dernière analyse ».

tiel de toute conception de moralité. C'est une forme aussi nécessaire de l'intuition morale que l'espace est une forme nécessaire de l'intuition intellectuelle. »

Il faut ajouter que, pour ces grands penseurs, le plaisir et l'intérêt sont pris dans les sens les plus élevés : le plaisir de vivre et l'intérêt de la vie de l'individu et de l'espèce.

Guyau dit que nous devons favoriser en nous « le développement de toutes nos puissances » et « l'épanouissement de toutes nos virtualités » (Cit. Brunetière, A, 26).

Bourdeau a largement développé cette pensée : « l'office de la morale, dit-il (318 à 333), est de nous diriger le mieux possible dans la poursuite et l'acquisition des biens de la vie, dans l'exemption ou l'atténuation de ses maux^.. »

Richet emploie une formule un peu différente, mais dérivant du même principe : « le mal, dit-il, c'est la douleur des autres. Voilà ce que nous ont appris la physique et la zoologie, la chimie et l'astronomie, la botanique et la physiologie, la géographie et la philologie, l'anthropologie et les mathématiques t>.

Fouillée, qui cite cette phrase, ajoute (B, xxxiv) non sans raison : « on est quelque peu surpris de cette découverte morale faite par des sciences objectives, y compris l'astronomie et la géographie; et on se demande, en cette triomphante énumération, comment il se fait que la psychologie, la morale même et la philosophie générale soient absentes ».

Je me permettrai de répondre que si la psychologie,

1. « Tout acte immoral constitue, pour le coupable, une infériorité dans la lutte pour la vie... Bien vivre, c'est être fort et vaillant dans cette bataille qui est la vie universelle, c'est prendre possession du présent et s'assurer l'avenir; vivre mal, c'est s'affaiblir et lâcher pied, c'est déchoir et tendre à se supprimer « (Goblot, 265).

la morale et la philosophie générale ne figurent pas dans rénumération de Richet, c'est simplement parce qu'elles n' « existent » pas pour les savants comme réniincnt professeur de physiologie de Paris.

Quoi qu'il en soit, il est bien établi que la morale évolutionniste ou biologique revient à la morale du plaisir et de l'intérêt ^

Halleux l'a bien résumée quand il a dit (18, 38, 42) : « la conduite doit être estimée bonne, si la vie, qu'elle entretient et développe au sein de l'humanité, procure finalement à celle-ci plus de jouissances que de souffrances... Pour tout le monde, le but suprême de l'existence est donc de jouir; la distinction entre le bien et le mal repose sur la conformité ou l'opposition des actes à ce but .. La morale nous commande donc de faire ce qu'exige le fonctionnement régulier des organes et d'éviter les excès capables de troubler l'économie de notre être. Observe les règles de l'hygiène, tel paraît être le premier précepte de la morale évolutionniste. »

Continuant leur rêve, d'ailleurs généreux 2, les évolutionnistcs pensent que 1 l'évolution de la conduite sociale s'accomplit dans le sens de la paix et de la liberté. Elle atteindra son terme lorsque seront définitivement taries toutes les sources d'antagonisme et de discorde d'individus à individus, de nations à nations... Favorable au développement de la vie, l'évolution de la conduite doit amener finalement la

d. Voir note A à la fin du vokunc, p. 193.

2. Secrélan (222) signale « ce fait singulier que les penseurs partis des points les plus éloignés aboutissent à des conseils moraux sensiblement identiques ». Et il fait remarquer aussi (109) que « Spencer, qui ne se prive jamais d'un mot amer à l'adresse des chrétiens qu'il connaît " tient » à constater l'idcntilé foncière de ses préceptes et des préceptes clirétiens » (Herbert Spencer, 7 et 220).

réalisation d'un état social parfait, caractérisé par l'expansion aussi complète que possible des sentiments altruistes et l'harmonie de tous les intérêts individuels » (Halleux, 67, 71).

Malheureusement il est absolument impossible d'établir scientifiquement la vérité de ces propositions soit pour rindividu soit pour la société.

Herbert Spencer reconnaissait déjà « que, dans l'état actuel de l'humanité, la direction donnée par les peines et les plaisirs immédiats est mauvaise dans un grand nombre de cas » (73).

De même, Bourdeau (333) après le passage cité plus haut, reconnaît « qu'une réserve s'impose », « qu'il arrive par circonstance que les sanctions encourues ou méritées ne se produisent pas i. Il en cite des exemples.

Et Dupratdit nettement (110) : « le plaisir n'est pas un signe institué par la nature pour avertir l'homme de ce qui est son bien, parce que le plaisir est le résultat physique de modifications biologiques, de multiples rétlexes et autres phénomènes organiques que peut déterminer un poison aussi bien qu'un breuvage sain, l'aclivité morbide aussi bien que l'activité morale ».

De plus, d'après les lois posées par les évolutionnistes, le progrès moral et le progrès matériel devraient se poursuivre parallèlement; ils ne sont même « l'un et l'autre que deux aspects de la même loi d'évolution » (Halleux, 197 à 200j.

Or, il ne paraît guère que les faits ratifient cette conclusion de l'hypothèse évolutionniste.

n me paraît impossible de dire par exemple avec Bridel : « quant au caractère d'obligation impérative, de devoir, de coercivité, avec lequel se présente à nous la conduite vertueuse, c'est tout simplement un écho de ces longues et constantes expériences qui ont appris à notre race que le défaut de vertu finit toujours par

se payer cher et qu'ainsi les lois morales se vengent tôt ou tard de leurs contempteurs » (53).

S'il en était ainsi et si l'hypothèse évolutionniste était vraie, l'être le plus avancé en évolution devrait être le plus heureux; l'homme élevé serait plus heureux que l'homme grossier, l'homme grossier plus heureux que les animaux.

Or, il n'en est rien.

« Incapable de s'élever à la conception d'un idéal absolu, l'animal limitera ses désirs aux biens présents; par le fait même, ses appétits pourront trouver, du moins pour un temps, une satisfaction complète. Au contraire, à mesure que se perfectionne l'humanité, ses exigences se multiplient, et l'impuissance des biens terrestres à les satisfaire devient plus manifeste. L'homme grossier plongera rarement le regard au delà des horizons terrestres, mais le besoin d'un idéal vainement poursuivi fera le noble tourment des natures d'élite » (Halleux, 156).

Donc, et pour résumer ce paragraphe, la morale évolutionniste ou biologique ne peut s'élever qu'avec des hypothèses, non démontrées scientifiquement et démenties par beaucoup de faits; et sans ces hypothèses elle se confond avec la morale vulgaire de l'intérêt et du plaisir*.

4. Cela posé et établi, je crois qu'on peut dire nettement que concevoir la morale de cette manière, c'est la supprimer.

1. C'est la morale que Paul Bourget fait exposer par Adrien Sixte dans le Disciple (Voir Anatole France, B, 59). Au sujet du différend que ce livre a soulevé entre Brunetiôre et Anat)Ie France, je crois que la formule des rapports entre la morale et la science est l'épigraphe du présent livre : nec andlla nec domina; qu'aucune ne cherche à envahir, à régenter ou à supplanter l'autre!

« La négation de la liberté entraîne logiquement la destruction de la morale » (Naville, 140).

Assimiler l'homme aux animaux et faire de la morale un chapitre de la Biologie, c'est supprimer la morale.

C'est confondre le Vrai (objet de la science) avec le Bien (objet de la morale).

Il faut bien admettre, avec Renouvier (C), « la possibilité de faire une science de la morale » *. Seulement, comme l'ajoute justement Durkheim i nous ne voulons pas tirer la morale de la science, mais faire la science de la moraley ce qui est bien dilierent » (Cit. Duprat, 22).

Car il faut bien séparer les lois morales d'une part et de l'autre les lois physiques et biologiques; « celles-ci sont inviolables ; leur nécessité est telle que personne ne saurait éluder leurs effets; celles-là, au contraire, sont aisément éludées : on y obéit ou bien on les viole » (Duprat, 26).

Confondre la morale et la Biologie, c'est arriver à dire avec Leibniz qu'il y a de la morale partout, jusque

1. Goblot le conteste (261) : « L'impératif catégorique ne peut être que l'objet d'un acte de foi... Fouillée dit avec raison qu'il tombe des nues; il ressemble à ces tables que Moïse rapporte de la montagne sainte, environnée de nuages, d'éclairs et de tonnerre, c'est une voix qui résonne au-dessus de nos têtes, l'immortelle et céleste voix dont parle Rousseau... Une doctrine qui a un tel principe n'a point de place dans le système des sciences; car elle est métaphysique, c'est-à-dire extrascientifique, et même mystique, c'est-à-dire antiscientifique ». Ce qui est antiscientifique ou au moins extrascientifique, c'est de ne vouloir accepter que l'observation extérieure comme base de science. Les notions fondamentales de la morale sont connues par l'observation intérieure et un esprit positif n"a aucune raison de refuser à l'observation intérieure le droit d'existence scientifique (voir plus loin nos chapitres IV et vm). — Il y a aussi une morale-art (voir Sftcrétan, 72) : c'est l'application de la morale-science.

LA BIOLOGIE ET LA MORALE 3b

dans la géométrie; c'est-à-dire qu'il n'y en a plus nulle part; il n'y a plus ni libre arbitre ni obligation; il n'y a plus que déterminisme et nécessité.

Haeckel s'elîorce de démontrer que l'amour du prochain, base de toute la morale, est un principe biologique commun à tous les animaux.

Mais, à la page suivante, il développe les idées de Darwin sur la lutte pour l'existence et la sélection par la force.

Nous savons, dit-il, « que toute la nature organique de notre planète ne subsiste que par une lutte sans merci de chacun contre tous... La lutte féroce des intérêts dans la société humaine n'est qu'une faible image de l'existence de combat, incessante et cruelle, qui règne dans tout le monde vivant ».

Et son traducteur et commentateur, Vacher de Laponge, s'écrie (très logiquement) : « à la formule Célèbre qui résume le christianisme laïcisé de la Révolution : Liberté, Égalité, Fraternité, — nous répondrons : déterminisme, inégalité, sélection. >

C'est bien la négation de la morale.

Brunctière (A, 27, et C) oppose très bien ce qui en nous est naturel (commun à l'homme et aux animaux, biologique) et ce qui est humain (propre à l'homme, moral) et conclut : « on le sent, on en est sûr, on a fait vingt fois la cruelle expérience, le progrès moral n'est pas le progrès intellectuel, puisque le plus savant n'est pas le plus vertueux; et assurément, si les progrès de l'histoire naturelle ou de la chimie organique ont favorisé quelque chose, il ne semble pas que ce soit les progrès de la sainteté » (A, 37).

Emile Faguet dit de même (363) :■« Le positiviste réussit peu dans celte conciliation (des sciences morales et des sciences naturelles) et il y réussira peut-être de moins en moins... Il ne peut pas y avoir de

morale naturelle, parce que la nature est immorale '.»

Alors les empiristes doivent réduire la morale à la recherche du plaisir (Aristippe) ou à la recherche de l'intérêt personnel (Épicure) ou collectif de l'humanité (Auguste Comte) ou même universel de la nature (Herbert Spencer).

Et, quoi que fasse l'utilitaire, « il lui est impossible de sortir de l'égoïsme, égoïsme à un seul ou égoïsme à plusieurs ». Que l'on sacrifie l'intérêt d'autrui à l'intérêt personnel (Bentham) ou l'intérêt personnel à l'intérêt d'autrui (Stuart Mill), la morale biologique est toujours la morale de l'intérêt, c'est-à-dire n'est plus la morale.

Car comment donner vraiment ce nom à la morale du plaisir ou de l'intérêt, à la morale du succès?

La formule de Bismarck « la Force prime le Droit » devient la suprême loi morale. On proclame avec Nietzsche, Hobbes et Spinoza que « la force, c'est la source du droit » (Duprat, 260). Dans le sud de l'Afrique, l'immoralité est représeotée par les Boers puisqu'ils sont battus -.

Il ne faudrait pas croire que j'exagère.

Fouillée (B, 267) a longuement cité un article de Jean Weber, qu'à bon droit il considère comme € typique » et qui expose nettement toute cette doctrine morale.

« Loin d'avoir un droit supérieur au fait ^ la loi morale est le plus insolent empiétement du monde de {'intelligence sur la. spontanéité... il n'y a aucune raison pour reconnaître à la conscience morale toute suprématie dans la conduite de nos actions... au fond, il faut en convenir, la moralité d'un tiomme ce n'est que son impuissance à se créer une conduite person-

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