Voir aussi J.-L. Micheli. Cit. Ernest Naville
2. Voir mon Discours sur L'hygiène sociale œuvre de science et œuvre de morale, prononcé à la séance de clôture du II* Congrès national d'hygiène sociale, Montpellier, 21 mai 1905. (A'o/e de la 3' édition.)
Grasset. 3
5. Tous les raisonnements et toutes les expériences péniblement accumulés et habilement rapprochés, ne peuvent pas parvenir à prévaloir contre la notion positive et très nette que nous avons : a, du bien et du mal, distincts du vrai et du faux, puisque le mal est aussi vrai que le bien ; &, de l'obligation morale que comporte le bien, abstraction faite de toute considération de peine ou de récompense ultérieures, d'intérêt, de plaisir ou de douleur; c, de la liberté que nous avons de choisir ou non le bien, avec la responsabilité entière de notre acte.
On me permettra de ne pas m'arrèter au raisonnement qui consiste alors à dire : Si la morale avec liberté et responsabilité ne peut pas être rattachée, par l'évolution, aux lois générales de la Biologie, il faut en conclure que cette morale n'existe pas et que ce que nous appelons liberté n'existe pas, est du déterminisme dissimulé; car il ne peut pas y avoir en l'homme quelque chose qui ne soit pas, à un certain degré, chez les autres êtres vivants.
Vous voyez immédiatement la pétition de principes; c'est proclamer d'avance, comme un postulat ou un axiome, ce qui est précisément à démontrer, savoir que la Biologie est la seule science et que, hors de la Biologie, il n'y a ni salut ni connaissance.
Bien des auteurs affirment ainsi a priori sans chercher à donner des preuves.
Ainsi Giard (Le Dantec, A, 14) déclare que d'une part l'observation des animaux et de toute la nature prouve le déterminisme, que d'autre part le sens intime semble donner la certitude de la liberté, qu'il y a contradiction et que par conséquent la notion de liberté est une illusion.
N'est-ce pas là un raisonnement tout à fait en l'air et qui ne prouve rien? Les deux observations rapprochées par l'auteur ne sont pas foncièrement contradictoires et inconciliables, si elles visent des objets diffé-
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rents. Pourquoi donc déclarer la seconde illusoire et la première légitime?
Que ne dirait-on pas, et légitimement, si je faisais le raisonnement inverse et si je niais le déterminisme de la nature, en me basant sur la certitude de la liberté de l'homme?
De même, il ne faut pas voir autre chose qu'une affirmation sans preuves dans cette proposition de Le Dantec, qui veut < exprimer d'une manière précise ce que l'on doit entendre par ces mots : l'illusion de la volonté » (B, 152).
« Supposez, dit-il (cas purement hypothétique), qu'il y ait, à un moment déterminé, deux hommes ideyitiques atome à atome. Ces deux hommes auront naturellement les mêmes souvenirs (mémoire histologique). Eh bien! placés à ce moment déterminé dans des conditions identiques, ils voudront exactement la même chose, ce qui est la négation d'une volonté absolue, d'une liberté véritable. »
Rien de moins positif et de moins démontré que cette proposition*. Donnez-la comme une chose^à établir et à prouver, c'est très bien. Mais ne la prenez pas comme une vérité scientifique, expérimentale, positive; car c'est contraire à l'existence des trois éléments que j'indiquais plus haut et que l'observation intérieure nous révèle : la triple notion a, du bien et du mal, b, de l'obligation morale, c, de la liberté.
I. « A supposer, en efTet, que la position, la direction et la vitesse de chaque atome de matière cérébrale fussent déterminées à tous les moments de la durée, il ne s'ensuivrait en aucune manière que notre vie psychologique fût soumise à la même fatalité. Car il faudrait d'abord prouver qu'à un état cérébral donné correspond un état psychologique déterminé rigoureusement, et cette démonstration est encore à faire... on ne démontre pas, on ne démontrera jamais que le fait psychologique soit déterminé nécessairement par le mouvement moléculaire • (Bergson, 112 et 113).
Or, aucune de ces trois notions ne se retrouve dans la morale évolutionniste ou biologique.
a. Le bien n'est ni le vrai ni l'utile et la Biologie ne connaît que le vrai et l'utile.
Nous voyo7is le bien en nous par une aperception directe et par une loi de notre être.
Or, cette notion ne peut pas être établie chez l'animal.
On ne voit pas un animal faire le bien en soi et pour soi. Il agit instinctivement et automatiquement pour son intérêt ou celui de sa race, mais pas pour le bien.
C'est là l'idée vraiment capitale qui me paraît constituer l'objection absolue à la morale évolutionniste et biologique.
La notion de l'utile et de l'agréable est d'ailleurs toute subjective, varie avec les individus et, par suite, ne peut être confondue avec la notion du bien.
Stuart Mill dira bien : « j'aime mieux être un Socrate mécontent qu'un pourceau satisfait >. Mais la plupart de ses disciples préféreront « à ce sage malheureux l'heureux industriel qui, sans élévation d'esprit et de cœur, réussit dans ses entreprises, s'enrichit et assure une existence de gaieté dans la bonne chère ».
Et l'utile pour le plus grand nombre est tout aussi variable et par suite aussi impossible à confondre avec le bien (voir Duprat, 117).
La notion du bien est, au contraire, une notion qui s'impose à tous, qu'on ne discute pas; c'est une notion absolue et nécessaire. Et la morale évolutionniste ou biologique ne peut rien produire d'absolu et de nécessaire * (voir Dunan, A, 364).
La notion du bien en soi est donc foncièrement dis-
1. C'est le raisonnement que nous reprendrons plus loin, dans notre chapitre vm, pour établir la limite qui sépare la Biologie de la Métaphysique.
tincte de la notion de Tutile et de lagréable. Or, révolution et l'hérédité accumulées, quel que soit le temps pendant lequel on les suppose s'exerçant, ne peuvent changer la nature des choses, introduire un élément nouveau, faire naître l'idée de bien de lïdée d'utile ou d'agréable. Cette notion du bien en soi, du bien pour le bien, reste donc la base de la seule morale humaine. Donc parla déjà la morale humaine se sépare de la Biologie.
b. Il en est de même de l'idée d'obligation. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne peut pas trouver le caractère obligatoire à l'utile et à l'agréable.
La morale évolutionniste et biologique ne peut être que le rêve de Guyau : la « morale sans obligation ni sanction ». Or, comme dit Brunetière (A, 7), < il n'y a pas plus, en bon français, de morale sans obligation ni sanction qu'il n'y a de religion sans surnaturel; ce ne sont pas seulement des notions connexes, ce sont des expressions synonymes ».
Bourdeau le dit (333) : t La vraie récompense du devoir accompli, qui est la satisfactio7i de la conscience, ne dépend en rien des accidents de fortune et on l'obtient toujours par cela seul qu'on l'a méritée ».
C'est très juste, mais on n'a la satisfaction de conscience que si le bien apparaît avec le caractère obligatoire. Or, la Biologie est absolument incapable de démontrer positivement et scientifiquement que la recherche de l'intérêt, même de l'intérêt de la race, est obligatoire (Voir aussi Brochard, 4).
Herbert Spencer a très bien compris cette nécessité de Tobligation en toute morale et alors il la place dans la fonction, dans la vie : la fonction vitale, la vie, la conservation et le développement de l'espèce deviennent obligatoires.
€ Quelque étrange que la conclusion paraisse, dit-il, c'est cependant une conclusion qu'il faut tirer
ici : l'accomplissement de toutes les fonctions est, en un sens, une obligation morale... Toutes les fonctions animales, aussi bien que les fonctions plus élevées, ont leur caractère obligatoire » (G5).
Mais la conclusion n'est pas seulement « étrange »; elle est inacceptable et il ne suffit pas de la proclamer dogmatiquement pour l'établir.
Sergi dit (213) : t Les sentiments moraux impliquent... la reconnaissance par chaque membre de la société de ce fait, que chacun d'eux doit vivre et déployer sa propre activité pour la conservation de la vie et la satisfaction des besoins les plus immédiats qui dérivent des conditions mêmes de la vie... »
C'est très juste. Mais je conteste que les biologistes puissent imposer cette « reconnaissance » à tous les membres de la société.
Je ne me sens nullement obligé à vivre et à faire vivre l'espèce le plus et le mieux possible ^
Cette plénitude de la vie (individuelle ou de l'espèce), qui est le but moral des évolutionnistes, non seulement n'est pas obligatoire, mais même elle n'apparaîtra pas à tous comme désirable.
Et si les évolutionnistes répondent qu'il ne faut pas s'occuper de nos misères personnelles et qu'il faut ne voir que le bien de l'espèce, je demande sur quoi se basera l'obligation de cet altruisme; je ne me sens pas obligé à me sacrifier à la communauté s'il n'y a en jeu que l'intérêt même de cette communauté, s'il n'y a pas en même temps une idée de bien obligatoire (Voir Halleux, 18-164).
Le bien est obligatoire pour tous; c'est un « impératif catégorique » ^ pas seulement pour une élite, mais pour l'humanité.