PREFACE III
— une idée commença de germer et de croître, dont les premiers essais de M. Renan et de M. Taine donnent l'expression la plus brillante, sinon la plus complète. Cette idée, Auguste Comte en avait été le précurseur méconnu. Elle peut se schématiser amsi: o'était-il pas loisible d'employer pour des besognes réservées auparavant à d'autres facultés les méthodes auxquelles les sciences devaient leurs rapides 3t indiscutables progrès? On oppose sans cesse la Littérature et la Science. N'y avait-il pas lieu, au contraire, de les marier? La Religion et la Science. Pourquoi ne pas les unir? Et l'auteur de V Histoire de la Littérature anglaise entreprend de trouver la loi fixe qui domine toute la production des œuvres d'art d'un pays, et Renan se propose de déterminer les conditions exactes qui régissent la naissance, l'efflorescence et la décadence des phénomènes religieux. Plus tard Zola intitulera une suite de récits : Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire. Il dressera un arbre généalogique de ses personnages qui est comme un code appliqué des lois de l'hérédité. Il entreprendra une étude sur le « Roman expérimental », pour donner une suite, à la célèbre Introduction à la médecine expérimentale. Les politiciens théoriques ou pratiques de la même période prétendent, eux aussi, mettre au service de leurs idées les méthodes de cette science expérimentale. C'est l'ambition de Marx dans son vaste traité, de Spencer dans tout son œuvre, comme plus tard de Gambetta dans ses discours et ses programmes.
Il n'est pas jusqu'aux poètes qui ne se piquent de renouveler l'art des vers par la Science, soit qu'ils ambitionnent, comme un Leconte de Lisle, de donner à leur peinture des mœurs antiques les précisions et jusqu'aux vocabulaires des érudits, soit qu'ils recherchent, comme un Sully Prudhomme, les fondements physiologiques de la versification. J'ai choisi ces noms entre des centaines. Ils sont plus représentatifs que d'autres, parce que les œuvres, auxquelles ils sont attachés, sont plus accessibles, j'allais dire plus vulgarisées, en retirant à' ce mot son sens défavorable. Ils permettent de mieux saisir en quoi cet effort pour élargir le domaine de la Science put paraître avoir avorté au regard de nouveau-venus qui avaient fait à leurs devanciers un tel crédit d'enthousiasme et d'espérance.
Et d'abord que cet effort ait réellement avorté sur certains points, le seul examen des réstdtats obtenus par les plus grands de ceux que je viens de mentionner suffit à le démontrer. Ce qui caractérise essentiellement la connaissance scientifique, c'est V impersonnalité, ou, pour employer le langage classique, Vobjectivité. Ces deux termes se complètent. Leur seule étymologie suffirait à définir la Science. Il n'y a Science que dans une conformité de la penséeà l'objet, si exacte, si stricte, que cette pensée devienne identique dans tout esprit une fois mis en présence de cet objet, à travers et malgré toutes les difl'érences de capacités et de goûts individuels. Le principe des vases communicants est le même