PRÉFACE V
pour un candidat au baccalauréat et pour un physicien de rinstitut. Le plus illustre des géomètres ne démontre pas l'égalité des triangles autrement qu'un élève de quatrième. C'est bien aussi cette fixité universelle de la loi que les Taine et les Renan, les Zola et les Sully Prudhomme, tout comme les Spencer et les Karl Marx, ont rêvé d'imprimer à leurs conceptions de critiques et d'exégètes, de romanciers et de poètes, de moralistes et de sociologues. Nous pouvons dès aujourd'hui étudier leurs travaux dans une perspective qui permet d'en discerner les portions durables et les portions caduques. Il est très frappant que les pages auxquelles ils ont essayé de donner la valeur la plus délibérément scientifique soient celles qui nous semblent les plus contestables, les moins vérifiées, les plus révélatrices d'une illusion subjective. Lorsque Taine croit expliquer le mystère de la création littéraire par la race, le milieu et le moment, nous voyons là un signe de la passion philosophique dont cette intelligence était dévorée. Nous nous en rendons compte : il a donné pour une loi ce qui n'était qu'un point de vue tout arbitraire, il a institué une hypothèse de type scientifique^ mais non pas scientifique. La difïérence est du tout au tout. C'est par d'autres morceaux et de plus solides que sa Littérature anglaise lui survit, par des portraits tels que ceux de Swift et de lord Byron. Ils ne sont que de la critique sentie, mais avec quelle ardeur et quelle justesse! Pareillement, lorsque
Renan inscrit en tête de sa Vie de Jésus et de son j\.7itichrist cette formule : Histoire des origines du Christianisme, il nous fait mieux saisir le contraste entre ce qu'il a voulu et ce qu'il a réalisé. La prestigieuse ingéniosité de ces romans sacrés n'a rien de commun avec la Science. C'est une rêverie personnelle que l'auteur évoque, une fantaisie de poète, plutôt gâtée par l'inutile appareil des textes. Ils ne sont pour lui qu'un prétexte à interprétations indémontrables. Ce qui vaut dans cette histoire, c'est le Néron, c'est l'Hadrien, lesquels n'ont rien à voir avec des pages comme celles qu'il a intitulées — , lui aussi — : De la méthode expérimentale en Religion. Il en est de même des vigoureux tableaux de foules qu'a brossés Zola. Ils demeurent entièrement étrangers aux théories par lesquelles il a entrepris de les justifier. Les théories ont vieilli. Elles étaient démodées sitôt que nés. Les tableaux, eux, n'ont pas bougé. On pourrait prolonger cette analyse et l'on trouverait que les constructions pseudo-scientifiques de l'auteur du Capital ou des Premiers Principes, comme les phraséologies positivistes du fondateur de l'opportunisme sont allées rejoindre les chimères d'un Fourier ou d'un Saint-Simon. La tentation était bien pressante, on l'avouera, de conclure que la Science a fait banqueroute à ses fervents de la seconde moitié du xix'' siècle, et c'est bien une faillite que proclament avec une outrance égale à l'engouement de 1850 beaucoup de sincères esprits de 1903. Ils entendent par là, non point que les