A. Daudet, Sapho
ont jugé qu'il était possible de donner une expression rythmique aux vérités les plus exactes. Ils ont invoqué l'exemple des grands poètes grecs et, parmi les latins, de Lucrèce. De nos jours, M. Sully Prudhonime, à plusieurs Reprises, s'est attaqué au poème scientifique. Son plus considérable ouvrage, La justice, est une tentative de cet ordre ».
En dehors de ce poème scientifique, Sully Prudhomme a, dans d'autres œuvres, des vers scientifiques de vraies définitions, comme celle du baromètre (Le Zénith) :
... l'échelle où se mesure L'audace du voyage au déclin du mercure
Ou celle de l'atome (Lucrèce, De la nature des choses) :
... l'atome insécable est justement pour nous Cet extrême d'un corps qui n'est plus percepUble.
A ces vers, d'ailleurs exceptionnels dans l'œuvre du poète, on peut en joindre d'autres comme ceux dans lesquels il ne veut, dans les fleurs, voir (La révolte des fleurs)
... que le nécessaire, Les étamines, le pistil.
Une corolle! pourquoi faire'?
L'art tout entier a à se défendre contre cette invasion de la Biologie et une école se laisse envahir.
« En art, l'esthétique a conquis un idéal nouveau, à rôle Imaginatif moindre : la fidèle et scientifi'que représentation des choses vues » (Foveau de Courmelles, 2).
A cette question de Fouillée (B, lix) : « démontrerezvous more geometrico que la Vénus de Milo est
1. Nous verrons plus loin la réponse biologique de Darwin et des naturalistes à cette question du poète.
belle? > Fonsegrive (549) répond qu'un certain groupe d'artistes se met c à l'école du déterminisme géométrique... pour expliquer la beauté des lignes de la sculpture ou du dessin * ».
Et le même auteur montre plus loin (553) que, dans cette école, « toutes les mollesses du pinceau, toutes les subtilités de la langue, toutes les crselures de l'expression, tous les procédés les plus raftînés de l'art ne devront servir qu'à reproduire avec une vérité plus grande la valeur des tons, la délicatesse infinie des teintes. L'artiste n'est plus une àme, mais une orijanisation, c'est-à-dire un système de sens. Il ne doit pas être ému, mais rester calme et froid en face des choses extérieures. Ce sont les choses mêmes qui doivent exciter l'émotion, et non ce que l'artiste leur peut ajouter : Sunt lacrymx rerum. »
Voilà tout un ensemble de bons esprits qui veulent faire rentrer la littérature, le roman, le théâtre, la poésie, l'art entier dans la Biologie ^ : l'entière esthétique ne serait plus qu'un chapitre de Biologie appliquée.
2. Certes, il ne faudrait pas tomber dans l'extrême opposé et nier les services que la Biologie peut rendre aux littérateurs et aux artistes.
On ne peut plus dire aujourd'hui « qu'il y a un antagonisme irréductible entre l'instinct de vérité d'oii émane la science et l'instinct de beauté, source première de la poésie > et considérer « ces deux pouvoirs
1. Newton n'a-t-il pas dit que « la musique est de l'arithmétique sonore » et Leibniz que « la musique est un calcul secret que l'àme fait à notre insu?» (cit. D'Foveau de Courmelles, 185).
2. Voir mon Discours d'ouverture du V'^ Congrès français de médecine à Lille (1899) sur L'évolution inédicale en France au XIX' siècle, p. 29.
comme si radicalement opposés que le développement de l'un entraîne toujours le dépérissement de l'autre, et chez les individus et chez les peuples » (Bourget, 339).
Le littérateur, quel qu'il soit, doit se documenter. Le vrai est la source du beau. On ne donnerait plus, à ce point de vue , aux artistes d'aujourd'hui les licences données à leurs prédécesseurs.
« Quand Shakespeare évoquait la Rome de l'antiquité, il en ignorait presque tout,.. Cette fantaisie serait chez l'artiste moderne le plus condamnable manque de conscience » (Bourget, 367),
Le romantisme, dans la première moitié du xix^ siècle, ne connaissait que la science de Buffon et plaisantait Darwin ',
a La science de Buffon.,, pendant plus d'un demisiècle, a été la science même de la nature,.. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo n'en ont pas connu d'autres » (Brunetière, D, 163).
Victor Hugo c n'aime pas ceux qui ont des idées... Le mouvement scientifique lui est inconnu » (Faguet, B, 181).
« H faut bien le dire, jamais poètes au monde, pas même Racine ou Boileau, ne s'étaient montrés moins curieux, plus insouciants de tout ce qui n'était pas leur art — de mécanique ou d'astronomie, de physique ou de chimie, d'histoire naturelle ou de physiologie, d'histoire et de philosophie — que les Lamartine, les Hugo, les Musset, les Dumas, les Gautier » (Brunetière, E, 449).
Bien plus récemment, pour Paul Verlaine (Jules Lemaître, B, 111),
,,,Le seul savant, c'est encore Moïse.