Voir Georges Pellissier
C'est contre cette ignorance dédaigneuse de la Biologie que, vers le milieu du xix" siècle, à l'époque de Claude Bernard, les faits prirent « leur revanche » et « le réalisme triomphant du romantisme » fut « le triomphe de la science sur l'imagination et le sentiment » (Pellissier, 260).
Donc, n'exagérons rien.
La constatation de l'ignorance scientifique chez les grands artistes de lettres que nous venons de nommer, permet bien déjà de conclure à la possibilité de la séparation de la Biologie et de l'esthétique.
Mais il ne serait pas scientifique d'en induire qu'il y a opposition et contradiction entre les deux. Concluons simplement pour le moment que l'esthétique n'est pas la Biologie et essayons d'analyser maintenant en quoi elles diffèrent et quelles sont par suite les limites delà Biologie de ce côté.
3. L'entière doctrine sur ce point difficile et grave me paraît pouvoir être résumée ainsi •: le vrai est la source du beau; mais la science étudie le vrai en lui et pour lui. tandis que les lettres ot les arts s'en servent pour évoquer la sensation du beau. Ce sont là deux buts bien différents.
De là, cette conséquence que, si l'artiste expose le vrai, il ne le démontre pas, il ne l'enseigne pas; il l'utilise simplement.
Ainsi, comme dit Lanson, si un roman peut être vrai à la façon d'un tableau de Léonard ou de Rembrandt, il ne saurait l'être à la façon d'une démonstration de Laplace ou d'une expérience de Pasteur.
« La reproduction pure et simple des faits et des hommes n'est qu'un travail de greffier et de photographe », disait Alexandre Dumas dans la Préface du Fils nalurel (Brunetière, B, 53).
Or, le littérateur ne fait pas un constat ou un procès-
verbal, pas plus que le peintre ne fait une photographie.
« Il n'y a pas de grande peinture sans pensée, j'entends sans quelque chose qui dépasse l'imitation de la nature et de l'histoire et qui se les subordonne... L'imitation de la nature ne saurait être le terme de l'art de peindre et, pour admirer, selon le mot de Pascal, les imitations de choses dont nous n'admirons pas les originaux, il faut que la pensée de l'artiste ait démêlé en elles quelque chose de caché, d'intime et d'ultérieur, que n'y discernait pas le regard du vulgaire T> (Brunetière, B, 63-66).
En d'autres termes, le savant dirige l'observation et l'expérimentation; mais il en accepte et subit d'avance les résultats. Sa personnalité s'efface et n'apparaît en rien dans l'oeuvre. Au contraire, la personnalité de l'artiste doit s'affirmer et transparaître dans son œuvre.
L'œuvre du savant est impersonnelle et en quelque sorte anonyme; l'œuvre de l'artiste est signée et éminemment personnelle.
Le vrai est la matière du beau; mais il n'en est que la matière : il faut, en plus, l'artiste pour en faire le beau, tandis que le vrai ne demande le savant que pour le constater, mais existe par lui-même, hors du savant et sans le savant.
Pour écrire les chefs-d'œuvre d'Alphonse Daudet ou de Paul Bourget, il ne suffit pas de transcrire les Notes « que M. Chincholle eut suffi à recueillir », ou les « chroniques d'Étincelle » et les renseignements i que le premier venu peut ramasser en une visite d'un quart d'heure chez le couturier ou le carrossier à la mode i ; de même qu'il ne suffit pas d'être monté sur une locomotive ou descendu dans une mine pour écrire la Bêle humaine ou Germinal.
Zola demande « lui-même au romancier d'ajouter au
sens du réel Vexpression personnelle », tandis que jamais savant n'a voulu donner une expression personnelle des lois de la nature : le progrès de la science exclut de plus en plus de l'observation et de l'expérimentation toute influence possible et presque toute intervention du tempérament individuel (Lanson, 332, 348, 344).
« Des yeux de poète, dit Bourget (341), ouverts sur des hypothèses de science. » Voilà l'œuvre d'art; tandis qu'il sul'lît d'yeux clairvoyants et consciencieux pour constituer l'œuvre de science. En science, des yeux de poète seraient même inférieurs à des yeux simplement impartiaux.
Bourget, condamnant cette analyse, montre bien que dans « tous les poèmes fondés sur la science », « les portions poétiques de ces œuvres sont celles où l'auteur a exprimé, non pas ce qu'il croyait être la vérité, mais ses émotions, mais ses songes, l'afflux de ses visions et de ses désirs, en un mot son âme. C'est le mouvement seul de cette âme qui fait la beauté de ces vers ».
Les formules du savant « expliquent » les phénomènes, elles ne les « représentent » pas. « Or, cette représentation colorée et vivante des choses est précisément le caractère propre de l'esprit poétique. Son procédé habituel n'est pas la notation abstraite, c'est la vision évocalrice... »
Quand le poète « contemple une des lois découvertes par le savant », il « aperçoit derrière elle, et à l'état d'images, les faits que le savant a décomposés, puis réunis pour en dégager une sorte de résidu tout intellectuel ». Au lieu de dessiner, comme un savant pur, « seulement la ligne extérieure et la formule abstraite de ces faits qui sont les sensations, il évoque ces sensations elles-mêmes, il les éprouve, il les traduit avec leur saveur entière... Et justement M. Leconle de
Lisle a écrit la plupart de ses poèmes d'après cette méthode » ^Bourget, 340-341).
Un autre point de vue se dégage immédiatement du précédent.
L'œuvre d'art, portant et gardant la marque de la personnalité de son auteur, « s'aheurte dès le début à la notion de la liberté humaine», tandis que la science est et reste déterministe « et ne peut pas ne pas l'être » (Lanson, 332), la personnalité libre n'intervenant en rien dans sa conception.
C'est ce caractère distinctif que l'art naturaliste a méconnu quand il est devenu impersonnel et impassible, l'impassibilité étant définie « non pas du tout par le manque de sensibilité, mais par le désintéressement le plus complet de tout ce qui n'est pas l'art ou la science. Le savant, dans son laboratoire, s'indignet-il contre les poisons qu'il manipule; et que lui importe la valeur économique ou morale des animaux qu'il dissèque? un fait n'est à ses yeux qu'un fait, il le constate et n'en juge point ».
Il faut donc dire que la véritable œuvre d'art a une moralité, tandis que la Biologie est amorale. L'artiste est responsable de son œuvre, le biologiste ne l'est pas.
Fonsegrive (550) a très bien développé cette pensée du rôle du libre arbitre dans la production de l'œuvre d'art.
Dans l'œuvre d'art, « ce qui est beau, c'est non pas l'œuvre elle-même, mais la liberté qui se montre en elle, l'âme qui se fait voir à travers »; ce qui est beau dans les systèmes de Spinoza ou de Leibniz, < c'est la puissance de pensée de leurs auteurs, la liberté et l'audace même de leurs conceptions ».
Cela est vrai même des artistes déterministes : « leur théorie ne peut rien sur leur art, ils sont libres et
dans leur ardeur artistique ils agissent avec liberté ». C'est l'indéterminisme qui fait l'intérêt d'un drame. € Tout l'intérêt de Britannicus n'est-il pas attaché aux incertitudes de Néron? N'est-ce pas par la décision libre de Néron que le sort de tous les acteurs sera fixé? Aussi Racine n'a-t-il fait Néron ni tout à fait vicieux, ni tout à" fait vertueux. Il a un tempérament faible et porté au mal, il reçoit des conseils perfides; mais il a reçu de hautes leçons de morale, il est encore retenu par
Sénèque, Rome entière et trois ans de vertus;
il est libre. Tout le dénouement d'Athalie n'est-il pas suspendu au libre arbitre d'Abner? Et dans Renée, n'est-ce pas l'influence balancée, des deux hérédités qui fait l'intérêt du caractère de l'héroïne?... Est-ce que tout l'intérêt de Cinna. n'est pas comme concentré dans le monologue d'Auguste? Cette éloquente délibération est le drame même, le drame sans décors, sans autre appareil extérieur que les beaux vers où s'exprime ce combat d'une conscience avec elle-même .. Et le résultat de ce drame intérieur éclate dans ces vers où le libre arbitre s'affirme avec une force sublime et embrasse le monde dans son envergure :
Je suis maître de moi comme de l'univers : Je le suis, je veux l'être...
La grâce elle-même, « en ce qu'elle a d'essentiel, manifeste un libre don et par conséquent une liberté. Qu'est-ce qu'un don qui n'est pas libre? Et en quoi mérite-t-il mon amour? Si la grâce lui manque, Vénus est encore la déesse puissante qu'a chantée Lucrèce; elle symbolise la loi féconde et génératrice des êtres' ,
1. Nous retrouverons un peu plus loin des auteurs pour lesquels la sexualité est le point de départ et surtout l'aboutissant de toutes les émotions esthétiques.
mais elle a perdu son charme et sa poésie, parce qu'elle a perdu sa vertu. C'est la Vénus Pandème et non la Vénus Uranie ».
L'art biologique n'aurait jamais ces caractères de personnalité, de libre arbitre, de moralité que doit présenter l'art vrai.
La littérature sous toutes ses formes et l'art en général sont donc bien distincts et bien séparés de la Biologie.
On peut même dire que la littérature et la Biologie diffèrent totalement par leur objet et par leur inélhode.
Lanson l'a très bien dit (325) : « Il n'y a de science que du général et la science par conséquent exclut de sa considération tout ce qui est particulier, individuel partant le concret, le sensible, la vie enfin... mais, justement ces aspects particuliers, ces qualités individuelles des êtres et des choses, la vie dans la multiplicité insaisissable de ses formes dont chacune est unique et paraît une fois pour disparaître à jamais, tout cela, c'est ce que l'art ' et la littérature imitent et s'efforcent de fixer dans leurs œuvres. . Si bien que la littérature et l'art se servent de ce que la science rejette pour nous conduire à ce que la science n'atteint ni ne cherche. »
Les naturalistes réalisent « leurs intentions de savants » avec des « procédés de peintres ».
Et cela vient de ce que la vérité scientifique est la
1. Ce caractère d'individualisme n'empêche pas l'art d'universaUser, ou plutôt de chercher à s'approcher par Talistraction de l'idée universelle du beau (voir Taine, Philosophie de l'art, et Halleux, 124 et suiv.). Voir aussi Victor Bascli, De Vuniversalité du jugement esthétique. IV Congrès internat, de psychol., Paris, août 1900, 352
vraie, l'authentique, tandis que la vérité artistique n'est vérité que « par métaphore » ; c'est la vraisemblance, « la semblance ou image du vrai ».
ï Un roman, un poème sont l'image de la vie; ils n'en sont pas la loi. »
Et le même critique donne justement cette dernière preuve de la différence qu'il y a enti"e la Biologie et les arts.
« On refait l'expérience d'un chimiste, la démonstration d'un mathématicien. On ne peut refaire l'observation d'un écrivain, qu'il se nomme Sophocle, Racine ou Bourget. On refera toujours autre chose. Grandet n'est pas Harpagon, pas plus que notre Phèdre n'est la Phèdre d'Euripide. La répétition exacte de ce que M. Zola appelle pompeusement une expérience n'est pas possible. »