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Pour établir les limites qui séparent la Biologie

de la littérature et des arts, nous avons, dans les paragraphes précédents, étudié et discuté les théories des artistes voulant pénétrer dans la Biologie et inféoder l'œuvre d'art à l'œuvre biologique.

Il nous faut maintenant discuter les théories des biologistes qui, en partant de l'extrémité opposée, veulent aboutir au même résultat : la fusion de la Biologie et des arts.

Une première incarnation, complète et bien moderne de cette doctrine se trouve dans le livre de Sergi qui a voulu appliquer à l'émotion esthétique sa théorie générale des émotions, que nous avons déjà étudiée plus haut.

Nous avons vu que les émotions simples sont des phénomènes physiologiques liés à la protection et à la défense de l'organisme. Les émotions esthétiques dépassent ce but, mais restent des phénomènes physiologiques, qui utilisent « une quantité d'énergie

exubérante, comme un luxe d'activité », pour t des usages n'ayant pas trait à la vie psychologique k.

A l'origine, ces émotions sont simples et rentrent dans la vie de défense et de protection. Mais ensuite le plaisir provoqué par ces émotions est devenu tel que nous les recherchons en elles-mêmes et pour le seul plaisir, sans plus nous préoccuper de la défense et de la protection de notre organisme.

Telle est l'idée de symétrie que nous puisons dans l'organisme même, dans toute l'architecture humaine et animale; telle l'idée des mouvements rythmés, danse par exemple : « les origines^de la danse ne viennent pas d'émotions esthétiques, mais paraissent être dans une expression naturelle primitive d'émotions diverses euviolentes qui se rapportent à l'origine à la conservation et à la protection commune du groupe (328) ». De là, on passe à la musique : « c'est ainsi que nous pouvons résoudre le mystère de l'effet musical, non par son intellectualité, mais simplement par l'émotion sensuelle envahissant tout le domaine de la vie au moyen de modifications des fonctions organiques » (354). Puis c'est la poésie, art représentatif, spécialement du caractère humain (365j. Enfin les arts visuels, qui ont pour base la sensation agréable (385) « de mouvements oculaires accomplis sans effort et sans fatigue et appropriés à la nature et à la structure anatomique de l'œil lui-même' » (328).

Pais toutes les émotions simples ont été recherchées pour elles-mêmes, comme jeu, en dehors de leur but utile, pour le plaisir seul qu'elles donnent : c'est alors et ainsi qu'elles deviennent esthétiques.

1. Sur le rôle de l'élément moteur dans la perception esthétique voir les communiGations et le questionnaire de miss Paget (Vcrnon Lee) et miss Anslhurher Thomson au IV° Congrès internat, de psychoL, à Paris (août IQûO^i. 468 à 477.

Ainsi « l'origine esthétique de la danse se trouve dans les danses mêmes qui ont eu des buts utiles, réels ou fictifs, par ce que ces mouvements sans rythme apparent sont automatiquement devenus rythmiques et par ce qu'ils ont produit par leur excitation des plaisirs étrangers au but pour lequel ils étaient d'abord exécutés t>.

Et Sergi retrouve ainsi aux sensations esthétiques le caractère que Spencer avait proclamé (développant ainsi une pensée de Schiller) : l'absence d'utilité. A Guyau prétendant que la vie, la réalité sont le vrai but de l'art, il répond avec Spencer : « rechercher un but qui serve à la vie, comme le bon ou l'utile, c'est nécessairement perdre de vue son caractère esthétique » (299).

La doctrine de Spencer et celle de Guyau ne me paraissent nullement inconciliables : un objet peut parfaitement être utile et beau; seulement il ne peut pas être simultanément envisagé par le même sujet sous ces deux points de vue; il ne peut pas, au même moment, occuper la conscience du sujet, comme objet beau et comme objet utile*.

Je crois que ceci peut être reconnu par tout le monde mais ce que je veux surtout retenir de cette discussion c'est l'obligation où se trouve Sergi de' reconnaître que l'émotion esthétique est essentiellement constituée par autre chose que par la sensation de l'utile : « dans le sentiment esthétique, dit-il textuellement (305), il doit y avoir absence d'utilité dans le sens le plus étendu de ce mot; là où l'utile intervient, l'esthétique disparaît avec le beau k.

Or, tous les phénomènes biologiques sont utiles, ils

1. • La Beauté est la transformalion complète de l'utile que l'on ne voit plus, que l'on ne perçoit plus, et dont on ne saisit que l'émotion produite », dit Foveau de Courmelles (178) et il ajoute ce mot de Maurice Griveau : le Beau est ■< le point de perfection d'une utilité qui cesse de se manifester au dehors ».

ont tous une utilité pour la vie, ils correspondent à une fonction de notre organisme vivant. Donc, l'émotion esthétique n'est pas un simple phénomène physiologique, puisqu'elle n'a pas dutilité pour la vie.

Nous retrouvons donc ici, et avec plus de force et de raisons encore que plus haut (p. 65) la notion dans l'émotion esthétique d'un élément psychologique, (distinct de Télément biologique), élément capital, qui constitue le fond même de l'émotion esthétique.

Ceci suffit pour renverser la théorie de Sergi et marquer une limite entre la Biologie et l'esthétique.

S. Rémy de Gourmont (B, 299) i-amène « l'idée de beauté à l'idée même de sexualité* ; toutes les émotions humaines, quels que soient leur ordre, leur nature et leur intensité, retentissent plus ou moins sur le réseau nerveux génital... Le seul but naturel de l'homme est la reproduction... La conscience de l'émotion s'élabore au moment où l'émotion y passe; mais elle ne fait que passer en laissant son image, et descend dans les reins. »

C'est donc une théorie physiologique de l'émotion esthétique, comme celle de Sergi. On peut même dire qu'elle se tient mieux, parce qu'elle redonne à cette émotion le caractère d'utilité pour la vie, qui appartient à tous les phénomènes purement biologiques.

Seulement, en fin psychologue qu'il est, Remy de Gourmont reconnaît vite que cet aboutissant sexuel de l'émotion esthétique n'est pas constant et nécessaire. 11 y a des émotions qui s'arrêtent en route et ne dépassent pas la conscience.

« On a vu des hommes auxquels l'odeur des pommes

\. Voir aussi : Gaston Banville, La psychologie de V amour, Biblioth. de Philos, contempor., 1894; Joanny Roux, L'iiistmct d'amour, 1904; Ch. Féré, Uinstinct 5e,r?<e/, 2" édit., 1902; Rémy de Gourmont, Physique de l'amour. Essai sur l'instinct sexuel, 1903, {'Note de la 3' édition.)

pourries donne des émotions fortes et nécessairement sexuelles. Schiller en avait toujours une provision dans le tiroir de sa table de travail; mais comme il possédait un passage réfractai re où se brisaient, en grande partie, les courants émotionnels, il faisait des vers, au lieu de faire l'amour, ayant respiré des pommes pourries. Voici donc toute une classe d'hommes chez lesquels les émotions arrêtées à moitié chemin se transforment en intelligence, en goût esthétique... »

Je n'en demande pas davantage. Si, chez certains hommes, l'émotion esthétique s'arrête « à moitié chemin » et leur fait faire de l'art, au lieu de leur faire faire l'amour, c'est qu'il y a dans cette émotion un élément psychologique propre, que la Biologie ne peut pas étudier.

Et c'est là tout ce que je cherche à démontrer dans ce chapitre, à la fois contre les littérateurs et les artistes qui veulent faire abdiquer l'esthétique devant la Biologie et contre les biologistes qui veulent faire envahir l'esthétique par la Biologie.

6. Une autre forme de théorie biologique du beau a été récemment développée : le point de départ est dans les observations patientes et accumulées de Darwin et des autres naturalistes contemporains (Lubbock, Forel).

Dès le début, Bray (380) proclame qu'il n'a aucune confiance dans l'observation interne « en matière d'esthétique », et que par suite, dans son analyse expérimentale, il aura « exclusivement recours à l'observation externe ».

Il passe en revue « les principales productions naturelles dont tout le monde est d'accord pour proclamer la beauté », telles que les couleurs des fleurs et des animaux, et il recherche i la signification de cette beauté, non pas au point de vue humain de l'impression quelle peut faire sur nous, ou des qualités abs-

traites que nous croyons, à tort ou à bon droit, démêler en elles; mais en demandant aux sciences mêmes dont ces productions sont l'objet, de nous faire connaître sa raison d'être ou, ce qui revient au même, le mécanisme? de son apparition »,

11 montre alors, avec Errera et Gevaert, que la € beauté des fleurs », leur « coloris brillant », leurs « odeurs pénétrantes » ne s'expliquent que par les avantages créés ainsi au « croisement et aux visites des insectes ». A la question que nous avons vue plus haut posée par Sully Prudhomme

Une corolle! pourquoi faire?

il répond : c'est « l'enseigne colorée » qui signale « aux auxiliaires aériens le festin qui les attend ». Et c'est ainsi que la corolle collabore avec les étamines et le pistil pour la reproduction de la plante.

Pour les animaux, multiples sont les explications des couleurs plus ou moins belles qu'ils présentent.

Chez les uns, les « particularités de forme et de coloration » sont « destinées à assurer la sécurité de l'animal » en lui permettant, grâce à ses couleurs ternes et sombres, « de se confondre avec les objets environnants et de passer inaperçu aux yeux de ses ennemis ».

D'autres, dans le même but de sécurité, emploient le procédé inverse : ils attirent l'attention sur eux, mais par une odeur repoussante ou « au moyen de couleurs, de dessins, d'appendices ou d'attitudes destinés à effrayer l'ennemi ».

D'autres, toujours pour se protéger, se tirent « d'affaire en payant d'audace » et empruntent « le vêtement tapageur des espèces bien protégées ». A côté de ce c mimétisme défensif », il y a aussi un « mimétisme de capture » : *. certaines araignées exotiques ont

pris l'aspect de fleurs ou d'excréments pour attirer les insectes * ».

Mais la grande raison d'être de la beauté chez les animaux, c'est la génération : chaque animal doit avoir des « ornements » pour « charmer l'autre sexe ». Et les oiseaux mâles , comme le paon , le faisan , étalent les belles couleurs de leurs plumes; d'autres, comme les coqs de bruyère, exécutent des « parades et danses d'amour » devant les femelles qui « se tiennent blotties sur les arbres d'alentour et surveillent le tournoi 2 »; d'autres, comme le rossignol, le canari, le pinson, attirent la femelle par la beauté de leur chant. Dans d'autres espèces c'est la femelle qui présente la beauté pour attirer le mâle : nous n'avons pas besoin d'aller bien loin pour en trouver la preuve expérimentale.

Donc, il y a la beauté de protection et la beauté de génération. Voilà, donnée par l'observation, « la signification de la beauté dans la nature, c'est-à-dire la raison d'être des caractères que nous admirons dans les choses ». C'est là « qu'il faut chercher l'origine des qualités de forme, de couleur, de dessin, qui constituent pour nous les éléments de la beauté des êtres... Ainsi l'observation fait justice à la fois et des puérilités de la conception anthropocentrique et des théories qui voudraient enlever au beau sa véritable dignité, en lui refusant tout lien direct avec les besoins fondamentaux de lorganisme » (408j.

1. Cela rappelle un peu Bernardin de Saint-Pierre et les puces. J'avoue goûter assez peu ces e.Kplications à tiroirs, dont le nombre et les variétés sont tels que, quel que soit le cas, on trouve toujours une théorie favorable; mais chaque fois, si le cas était diamétralement inverse, on trouverait encore une explication aussi concluante : il suffit d'ouvrir un autre tiroir.

2. L'article entier de l'auteur est inspiré par la phobie de l'anthropocentrisme; on peut se demander s'il a aussi bien su éviter l'anthropomorphisme.

Je regrette de n'avoir sous les yeux qu'un extrait du livre dé Lucien Brayi;mais j'avoue que cet extrait n'entraîne chez moi aucune conviction et que sa théorie ne me paraît pas soutenable.

II est entendu que les belles couleurs des fleurs ou des oiseaux ne sont pas faites pour charmer l'homme : ce n'est pas là le but de leur existence. Mais il ne s'ensuit nullement que dans l'appréciation du beau on ne puisse se servir que de l'observation externe : je persiste à croire au contraire que l'observation interne peut seule donner quelque chose, le beau étant un phénomène psychologique, de conscience.

Le végétal et l'animal ne sont pas plus faits pour nous charmer que pour nous nourrir. Mais l'appréciation de leur agrément à la vue et au goût n'en est pas moins conséquence humaine de leur existence.

Les choses belles sont belles pour nous; leur utilité pour la plante ou l'animal n'a rien à voir dans l'affaire. Nous avons vu que Spencer proclame au contraire l'absence d'utilité comme un élément consécutif du beau : je me suis expliqué sur ce point.

Il est tellement impossible de bannir l'élément subjectif de cette étude que Lucien Bray ne peut le faire lui-même, malgré tout son désir de rester objectif. Il parle constamment d'odeur repoussante, de couleur agréable, de chant mélodieux. Mais c'est repoussant, agréable, mélodieux pour nous. Quant à savoir ce que cela fait aux autres espèces animales, nous n'en savons absolument rien. Peut-être l'odeur de la mouffette charme-t-elle certains animaux, et la truie doit trouver le grognement du porc supérieur au chant du rossignol. C'est par hasard que nous nous trouvons avoir le même goût que la femelle du paon et la femelle du rossignol; mais il y a un bien plus grand nombre de

l.Bray, Du beau. Essai sur l'origine et l'évolution du sentiment esthétique; Félix Alcan, éditeur (1903) (Note de la 3' édition.)

femelles qui trouvent également beaux leurs mâles, jugés par nous fort laids.

Bray le reconnaît très bien : tous les animaux doivent présenter quelque attrait spécial pour charmer l'autre sexe; et cependant ils ne nous paraissent pas tous également beaux. Donc, beauté et utilité biologique ne sont ni synonymes ni parallèles. Pour le biologiste, le beau est ce qui distingue. Mais alors il faut supprimer le mot beau de notre langue; il est inutile; le mot « caractère distinctif » suffit.

Si vous voulez conserver le mot beau (et cela paraît indispensable, puisqu'il correspond à une idée très précise), il faut lui laisser son sens subjectif de phénomène psychologique.

D'ailleurs Lucien Bray le dit aussi (394) en parlant des « ornements » des animaux : « c'est uniquement au point de vue humain qu'il peut être question de leur valeur esthétique >.

Je regrette de ne pas pouvoir insister davantage sur cette argumentation. Mais il semble que j'en ai dit assez pour montrer que cette nouvelle et remarquable tentative ne réussira pas plus que les précédentes à faire rentrer l'esthétique dans la Biologie, à faire de l'esthétique un simple chapitre de la Biologie.

7. De tout ce qui précède il résulte, pour en revenir au point de départ de ce chapitre, que la littérature et les arts étant distincts de la Biologie, le littérateur et l'artiste peuvent se servir de la science, l'utiliser; mais ils doivent savoir qu'ils ne font pas de la science dans leurs œuvres; ils peuvent être personnellement des savants, mais ils ne font pas œuvres de savant quand ils font des œuvres d'art.

Ceci est important pour la littérature un peu, poui la science beaucoup.

Car la Biologie présentée par les littérateurs risque d'égarer bien des personnes que séduirait la supériorité de la forme.

Comme dit Lanson (32), la science « a été plus compromise qu'honorée par toutes ces contrefaçons littéraires, conséquences naturelles de la souveraineté qu'elle exerce sur le monde moderne ». Les littérateurs « se promènent à travers toutes les sciences : physiologie, pathologie, anatomie, biologie, chimie, histoire... S'ils s'adressent à l'Académie de médecine, à l'Académie des sciences ou à celle des inscriptions, on ne sait trop, ni quelle place précisément ceux qui les produisent comptent prendre dans la longue théorie des savants de tout ordre, si c'est plus près de M. Renan ou plus près de M. Charcot;... on a des raisons de croire que la compagnie des médecins, surtout des aliénistes, leur agréerait. Pourtant cette indécision est grave : si la littérature est une science, il faut savoir quelle science elle est; mais alors on s'aperçoit que si la littérature est une science, elle n'est plus qu'un nom, une étiquette... » N'est-ce pas « l'avilir que de la réduire à n'être plus par définition que ce que les ouvrages de M. Flammarion sont à l'astronomie ou le Jeune Anacharsis à l'archéologie? Le bel emploi pour la littérature que d'apprêter la science au goût des ignorants! J'ai bien peur pourtant que ce ne soit là qu'aboutissent, avec toutes leurs prétentions, les écrivains qui veulent faire de la science : que de gens, sans MM. Zola, Daudet, Claretie, Bourget et autres, n'auraient pas ridée et ne sauraient parler du darw^inisme et de l'évolutionnisme, de l'hérédité, de l'hypnotisme, de la responsabilité, de tous les grands problèmes enfin qu'agitent sérieusement l'histoire naturelle, la médecine et la philosophie ! C'est ainsi qu'il y a cinquante ans, le bourgeois apprenait l'histoire de France dans le bon Dumas ».

Quand le naturaliste pense faire une expérience, comme Claude Bernard dans son laboratoire, il con fond le réel et l'idéal : « il prend une idée d'expérience pour une expérience faite. L'expérience de Claude Bernard tire sa valeur de ce qu'il la fait réellement et elle dément parfois son hypothèse. Celle de M. Zola se passe dans son esprit et soyez sûr qu'elle ne contredit jamais l'hypothèse. Faute d'avoir tenu quelque part en un coin de ce pauvre monde, un vrai Coupeau, une vivante Renée, comme l'a fait observer M. Bruneti'M'e, et de leur avoir fait subir en effet toutes les modifications physiologiques qu'il détaille, notre disciple de Claude Bernard n'est plus qu'un Jules Verne. Son Coupeau et sa Renée ont juste la valeur du canon monstrueux qui envoie un boulet de la terre à la lune ».

Toute cette juste argumentation de Lanson se termine admirablement par ce conseil : « que nos romanciers ne se croient pas des savants » et surtout qu'ils ne se croient pas chargés d'enseigner la science; « qu'ils ne pontilient, ni ne professent ; ils n'ont ni dogmes ni lois à formuler ».

Et surtout que le public ne prenne jamais une œuvre d'art pour une œuvre de science et qu'il n'apprenne la Biologie ni au théâtre ni dans les romans.

Que le littérateur trouve dans une thèse biologique le thème d'un drame, d'un poème ou d'un roman'. C'est parfait. Mais que l'auteur reste un littérateur et un artiste et ne se croie pas pour cela un professeur de science.

Ainsi, comme Balzac, Leconte de Liste part de la thèse de l'unité des espèces de la nature; mais il n'y a là qu'un point de départ pour satisfaire sa faculté de vision évocatrice. Il comprend les animaux en naturaliste et les évoque en poète (Bourget, 347).

d. Voif ma Conférence sur L'idée médicale dans les roynans de Paul Bourget, 1904. Montpellier, Coulet. {Note de la 3" édition.)

Grasset. G

Que l'hypothèse de l'internement d'un homme saia d'esprit dans un asile d'aliénés fournisse à un littérateur le thème d'une pièce ou d'un roman très dramatiques : rien de mieux. Mais que le public n'y voie pas la preuve scientifique que les asiles sont peuplés de sages, victimes de la perfidie des médecins < ; pas plus qu'il ne doit apprendre l'hérédité dans VÉvasion, ou croire à l'inoculabilité du cancer d'après la Nouvelle Idole.

Donc, je ne prétends certes pas que la documentation scientifique ne puisse être utile à l'artiste.

Elle ne lui est pas indispensable : car il y a eu de grands artistes, en lettres comme en beaux-arts, qui n'avaient pas cette documentation.

Je la reconnais cependant utile, surtout aujourd'hui.

Il n'y a donc pas « divorce ï ni opposition entre la science et l'art; mais il y a séparation.

L'œuvre de l'artiste consiste précisément à franchir cette séparation, à passer « de la recherche documentaire à l'esthétique ^ ». C'est précisément là la limite que nous étudions, ou plutôt dont nous essayons d'établir l'existence, entre la Biologie d'un côté et de l'autre l'esthétique ou la littérature et les arts.

1. En janvier 1900, on jouait En paix au théâtre Antoine et Emile Faguet faisait un remarquable article dans le Gaulois contre les <- chevaliers de la douche » ; et, le même mois, les faits se multipliaient montrant le danger qu'il y a à laisser les aliénés en liberté. M. J. de Lunel était assassiné, dans le rapide, entre Laroche et Lyon, par un persécuté ; et un jeune homme de vingt-deux ans décapitait sa mère d'un coup de rasoir... Ces faits mettent en garde contre les enseignements des littérateurs et justifient l'interview du D"' Paul Garnier (Gaulois, 12 janvier 1900) quand il disait, à propos de la pièce de Louis Bruyerre : « Ces choses ne se passent qu'au théâtre ».

2. Paul Bourgel a trè? bien montré que franchir ce passage constitue la grande difficulté qu'ont comprise et résolue (souvent avec beaucoup de travail) « Flaubert comme Leconte de Lisle, Mérimée comme Tourgueniew », de Heredia... •

Donc, de même que la peinture ne se ramène ni à l'optique, ni à la science physique des couleurs, de même que la musique no peut pas s'identifiera l'acoustique et à la science physique des sens, de môme la littérature ne peut pas s'identifier à l'anatomie et à la physiologie, à la Biologie.

Les arts et la littérature ne cherchent que le beau à travers le vrai. La Biologie ne cherche que le vrai pour le vrai : le vrai est sans beauté comme il est sans moralité.

Certes il faut du vrai et du bon pour faire du beau, comme il faut des couleurs, de l'encre ou des sons pour exprimer ce beau.

Mais ce serait nier l'existence même delà littérature et des arts que de vouloir les identifier à une science comme la Biologie.

La Biologie ignore le beau et le laid, comme elle ignore le bien et le mal.

Elle est anartistique comme elle est amorale.

Voilà donc encore une limite qui l'arrête, qu'elle ne peut pas dépasser : la limite qui la sépare de l'esthétique, science du beau, et de ses applications, littérature et arts.

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