LA THÉOLOGIE ET LA RELIGION : CONNAISSANCES RÉVÉLÉES
Il semble que ma thèse soit déjà amplement et suffisamment démontrée : la Biologie n'est pas la seule science, n'est pas le seul mode de connaissance et d'intellectualité; la Biologie a des limites puisqu'on dehors d'elle il y a les sciences physicochimiques, les sciences psychologiques (morale et psychologie), l'esthétique et ses applications (littérature et arts), les sciences sociales (sociologie, histoire) et leurs applications (droit), les sciences abstraites et de l'esprit (mathématiques, géométrie, logique et métaphysique).
Ma tâche n'est cependant pas entièrement terminée.
Il y a encore un domaine réservé, il y a d'autres questions qui sont non seulement en dehors de la Biologie, mais aussi en dehors des autres sciences que nous avons énumérées : c'est le domaine de la théologie, de la révélation, de la religion.
Je prie de noter que je ne veux pas plus exposer un dogme ou faire de l'apologétique chrétienne que je n'ai voulu développer une psychologie ou une métaphysique particulières.
Je ne veux toujours qu'une chose : montrer qu'en
dehors du domaine des études biologiques il y a un autre domaine livré aux études théologiques et religieuses, comme il y a un autre domaine livré aux études psychologiques et un autre livré aux études métaphysiques.
Ainsi posé, le fait ne me parait pas discutable.
Nombreuses sont les questions dont la solution intéresse puissamment l'homme et qui ne sont résolues par aucune des sciences envisagées jusqu'ici.
La physicochimie nous prouve nettement la conservation actuelle de la force au milieu de ses multiples transformations; elle est incapable de nous dire si, quand, pourquoi et comment cette force a commencé; si, quand, pourquoi et comment elle finira ou non; si elle est, ou non, éternelle et indestructible, dans le passé et dans le futur; si elle a été créée et si elle sera anéantie.
« A ces questions : le monde a-t-il commencé? L'univers est-il limité dans l'espace? La matière estelle divisible à l'infini ou constituée par des éléments indivisibles? Kant répondait en affirmant limpuissance de la raison à prendre parti pour la thèse ou l'antithèse » (Milhaud, A, 166).
La Biologie, la mieux complétée par les dernières découvertes, nous prouvera l'existence de l'évolution dans un certain nombre de cas, la possibilité de cette évolution dans d'autres; elle sera toujours impuissante à dire, pour la vie comme pour la force physique, si, quand, pourquoi et sous quelle forme cette évolution a commencé et si elle finira ou non.
La psychologie nous montre bien le libre arbitre, les idées de beau et de bien; elle nous force à admettre, en nous, un être responsable. Mais la destinée précise de cet être lui échappe : d'où viënt-il? où va-t-il? mourra-t-il?.,. Graves questions que la psychologie la plus perfectionnée ignore.
Enfin la métaphysique conduira certains d'entre nous à l'idée d'un infini qu'elle pourra appeler Dieu : mais toutes les questions de Providence, d'intervention, de création, de jugement... lui échappent absolument et lui échapperont toujours.
Elle ne sait s'il y a une Providence active ou si la seule fonction de Dieu est olium cum dignitate.
Chaque science laisse donc, en dehors d'elle, ce que Littré appelait un « résidu ».
Nombreuses sont les a terres inconnues » pour lesquelles l'homme, armé de toutes les sciences que nous avons énumérées, est non seulement obligé de dire un provisoire ignoramus, mais encore est contraint de proclamer le fameux et définitif ignorabimus par lequel Du Bois-Reymond a terminé un discours célèbre.
« La connaissance scientifique et philosophique étant toujours bornée, il restera toujours au delà une sphère ouverte à des croyances » (Fouillée, B,lvi).
Il est donc impossible de dire : « Dans l'état actuel de la science, on ne doit plus renoncer à rien comprendre dans les phénomènes de la nature » (Le Dantec, B, 8).
Il reste vraiment et il restera toujours pour le savant un « au-de-là... l'inconnaissable auquel Spencer élève un autel comme au Dieu inconnu » (Fouillée. A, 4oj.
Tout le monde reconnaît l'existence de ces mystères rebelles à la science positive.
L'hypothèse évolutionniste, dit Tyndall (Blum, 550), c ne résout pas, elle na pas la prétention de résoudre le système dernier de cet univers. Elle laisse de fait la mystère intact... au fond, l'hypothèse ne fait que transporter la conception de l'origine de la vie à un passé indéfiniment distant ». Il y a des questions que la science laisse « ouvertes « et les vrais savants « ne permettent pas qu'on impose aucune limite déloyale à l'horizon de leurs pensées ».
15e LES LIMITES DE LA BIOLOGIE
« On n'empêchera jamais l'être humain de se faire au moins son roman de l'infini », dit Blum (558), et il cite ce passage de J.-B. Dumas : « ... l'espace, le temps, le mouvement, la force, la matière, la création et la nature brute et le néant demeurent autant de notions primordiales dont la conception nous échappe... » La physiologie « ne sait rien de la nature et de l'origine de cette vie qui se transmet mystérieusement de générations en générations, depuis son apparition sur la terre; d'où elle vient, la science l'ignore; oîi va la vie, la science ne le sait pas, et, quand on affirme le contraire en son nom, on lui prête un langage qu'elle a le devoir de désavouer » (559),
Ribot dit de même : « L'ensemble des connaissances humaines ressemble ainsi à un grand fleuve coulant à plein bord, sous un ciel resplendissant de lumière, mais dont on ignore la source et l'embouchure, qui naît et meurt dans les nuages. Les esprits audacieux n'ont jamais pu ni éclaircir ce mystère, ni l'oublier » (Blum, 566).
Pour Littré (Blum, 579), cet inconnu forme « un océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable ».
Stuart Mill parle aussi du mur qui nous enferme avec des « fissui'es,à travers lesquelles perce un rayon de cette lumière qui éclaire un dehors inconnu » (Blum, 579).
a Nous vivons dans une oasis de savoir, riche et brillante mais environnée de tous côtés par une vaste région inexplorée, et cernée par d'impénétrables mystères » (Salisbury, 11).
a On ne connaît pas, dit le professeur Virchow, un seul faitpositif qui établissequ'une masse inorganique, même de la Société Carbone et G'% se soit jamais transformée en masse organique. Et pourtant, si je ne
veux pas croire qu'il y ait un créateur spécial, je dois recourir à la génération spontanée... mais personne n'a vu une production spontanée de matière organique. Ce ne sont pas les théologiens, mais les savants qui repoussent la génération spontanée... Il faut opter entre la création et la génération spontanée. »
Et Foveau de Courmelles qui fait cette citation ajoute plus loin (368) : « on oublie facilement qu'il s'agit là d'un empire ténébreux, invisible, où il faut crier casse-cou aux savants qui cessent d'être scientifiques en s'y égarant ».
C'est cette région restée mystérieuse et inconnue, déclarée inaccessible par la science positive * que la théologie et la religion veulent nous révéler et nous faire connaître.
Il n'y a aucune humiliation pour le savant à admettre ce principe et à leur laisser le champ libre dans ce domaine.
C'est la pensée qu'a exprimée un biologiste dont personne ne contestera la haute compétence, Jules Soury, quand il a dit (615) : « Pourquoi l'homme de réflexion, le savant athée, au sens antique du mot, ne se mêlerait il pas à la foule de ses frères, ne s'agenouilleraitil pas sur la pierre de ce pavé des cathédrales où sa mère l'a conduit enfant?... Plus l'homme de science sera savant, plus il aura conscience de son ignorance et de son néant, plus il trouvera digne de lui et de ses pères de s'incliner très bas sur les dalles de la vieille église, prostré dans un spasme de pitié, d'humilité infinies j.
Berthelot a énoncé une pensée non démontrée scien-
1. C'est la matière de ce qu'Arago appelait VEncyclopédie de l'ignorance, <■ encyclopédie beaucoup plus riche, beaucoup plus instructive, aimait-il à répéter, que celle de la Science • (W. de Fonvielle, ix).
tifiquement quand il a dit (440) : « La méthode scientifique a été reconnue par l'expérience des âges écoulés, comme par celle des âges présents, la seule méthode eificace pour parvenir à la connaissance : il n'y a pas deux sources de la vérité, l'une révélée, surgie des profondeurs de l'inconnaissable; l'autre tirée de l'observation et de l'expérimentation , internes ou externes. »
Voilà une affirmation purement gratuite, que, par définition même, la science est impuissante à établir.
On peut donc traiter cette proposition d' « idole de notre imagination », suivant l'expression de Berthelot.
De ce que les dogmes religieux n'ont pas « inventé l'imprimerie, le microscope, le télescope » (460) (l'énumération pourrait être bien plus longue que celle de Berthelot), cela ne prouve pas scientifiquement que ces dogmes n'existent pas, e7i dehors de la science^.
Proclamer ainsi la banqueroute des dogmes, c'est leur appliquer exactement le raisonnement que l'on reproche aux ennemis de la science : pas plus que la science, la religion ne fait banqueroute dans un domaine qui n'est pas le sien, dans un domaine où elle n'affirme rien et ne suscite aucune espérance.
Il en est en somme de la théologie et de la Biologie comme de la métaphysique et de la Biologie. L'une et l'autre ne paraissent faire banqueroute que sur un domaine qui n'est pas le leur. La théologie et la Biologie tâchent de remplir leur programme sur des domaines distincts et séparés.
Étant ainsi séparées et distinctes par leur objet et leur domaine, la théologie et la Biologie ne se combattent ni ne se contredisent, mais se complètent.
Ainsi la rotation de la terre, fait scientifique, ne
1. C'est à propos de cet article de Berthelot que Fouillée a dit (B, xxxiii) : « La science, pour son malheur, a été défendue par les savants. L'un des plus illustres... »
doit pas plus être considérée comme un argument contre le miracle de Josué, fait Ihéologique, que ce miracle lui-même contre les découvertes de Galilée. Ce sont là choses disparates ne pouvant pas s'influencer mutuellement ^
11 ne faut pas que les savants, « quel que soit leur credo », cherchent « leur géologie dans leurs livres sacrés >. Mais il ne faut pas non plus enseigner cette « idée étrange que les croyances religieuses sont dans la dépendance des recherches physiques », et les savants ne doivent pas s'imaginer « que leur creuset ou leur microscope peut les aider à pénétrer les mystères planant sur la nature et la destinée de l'àme humaine i (Salisbury, 10).
Nombreux cependant sont ceux qui, comme Draper, étudient les Conflits de la science et de la religion. Tous ces prétendus conflits résultent de l'oubli des limites qui séparent ces deux ordres de connaissance.
Ainsi Draper dit (vi) qu' « une révélation divine exclut nécessairement la contradiction ». C'est très vrai. Mais la révélation divàne ne s'exerce que sur un terrain inaccessible aux autres modes de connaissance et ne peut rencontrer de contradiction, si elle reste dans son domaine et la science dans le sien.
On n'a donc pas le droit d'ajouter avec le même auteur que la révélation « exclut le progrès des idées et tout ce qui émane de la spontanéité humaine ».
Ceci est une erreur manifeste et ne découle nullement de la proposition précédente.
Le domaine de la révélation est au-dessus et en dehors du domaine des idées et de la spontanéité humaines; la révélation ne peut donc en rien entraver c:; progrès. On peut dire seulement qu'elle le complète en quelque sorte.
1. Voir la note C à la fin du volume (p. 194) et la Revue de philosophie, 1904, p. "65. {Note de la 3* édilion.)
La révélation n'a rien à voir en physicochimie et en Biologie. Donc elle ne gène en rien l'essor de l'homme dans ces sciences. Elle ne cherche à intervenir qu'à partir du point où les autres modes de connaissance reconnaissent qu'elles doivent s'arrêter.
Donc, ni contradiction réelle ni contradiction possible.
On a longtemps cru et on répète souvent encore que l'on ne peut pas être transformiste en Biologie et catholique en religion'.
La doctrine « de l'évolution et du développement renverse le dogme de la création en plusieurs actes successifs », dit Draper (2o8). Cela n'est nullement prouvé.
Il n'y a qu'à lire dans le livre de Quatrefages tout le chapitre intitulé transformisme, philosophie et dogme pour voir qu'en fait cette contradiction entre le transformisme et le dogme n'a jamais existé.
Si le libre-penseur Charles Robin était antitransformiste, Lamarck, le véritable fondateur du transformisme, ne veut pas qu'on confonde i la montre avec l'horloger, l'ouvrage avec son auteur », proclame que « Dieu créa la matière » et que « la volonté de Dieu est
1. L'ouvrage de Darwin (1839) sur l'origine de l'espèce a été « publié à une époque où il fournit des armes de guerre à des hommes qui ne se préoccupaient aucunement de la vérité scientifique et qui en firent usage dans des polémiques violentes, dont l'ciret ne pouvait être que passager " (Salisbury, 28). « La plupart des partisans de Darwin, au moins sur le continent, appartenaient au parti révolutionnaire, ce qui a fait croire que cette manière de voir entraînait une adhésion à des principes avancés » (W. de Fonvielle, 28, note). « C'est parce qu'ils défendaient ces doctrines (de la mutabilité de l'espèce) que la plupart de leurs concitoyens les considéraient comme des gens désireux de saper les fondements de la morale et de la religion » (Huxley, ibicL, p. 51).
partout exprimée par Texécution des lois de la nature, puisque ces lois viennent de lui ».
Un outre transformiste, Etienne Geoffroy-Saint- Hilaire, était « religieux » et écrivait, à la fin d'une de ses dernières publications : « Si j'ai pu être quelque peu utile, gloire à Dieu! »
D'Omalius d'Halloy était « un vrai catholique, croyant et pratiquant » et le Père Bellinck : jésuite et transformiste éminent.
Darwin lui-même, s'il avait perdu la foi, se proclamait « déiste » et disait : « le mystère du commencement pour toutes choses est insoluble pour nous; et je dois me contenter de demeurer un agnostique ».
Voilà la vraie formule : le biologiste est un agnostique en religion, en tant que biologiste. Donc, rien, en Biologie, ne l'empêche d'être, d'autre part, religieux.
Chacun peut, s'il le croit bon et sans contradiction, aller successivement à son laboratoire et à son oratoire *.
1. Partant de cet « aphorisme » Jules Soury vient de faire, dans VAclion française (1" novembre 1901) un n-marquable article sous ce titre : Oratoire et laboratoire. Voici quelques phrases du début : « J'ai soutenu et je répète qu'entre la foi et la science, bien comprises, il n'existe point de conflit possible, c'est à la condition qu'il n'y ait point de rencontre. Leur domaine est distinct; elles s'ignorent, elles ne répondent ni aux mêmes besoins ni aux mêmes questions... La science ne sait rien et, par définition, ne peut rien savoir de ce que croit la foi : Dieu, la création, l'àme immortelle, la liberté morale, la vie future, le miracle et le surnaturel. La foi ne sait pas : elle croit. Ses certitudes sont des illuminations de ce qu'elle appelle la grâce... » — Tout le monde ne pense pas du reste de même et le Libertaire disait peu de jours avant (12 au 19 octobre 1901) : « On s'afflige d'apprendre qu'un clinitien de la valeur de M. Grasset, par exemple, est clérical. 0 la terrible fo ie! »
Halleux a repris toute cette question de l'évolution devant le dogme catholique.
« La question de notre origine simienne, dit-il en commençant, intéresse peut-être moins la foi qu'on ne le pense généralement. » Il montre que le dogme catholique vise exclusivement la création par Dieu de chaque âme humaine. Mais « que le corps du premier homme ait été formé d'une matière directement empruntée au règne inorganique ou d'une matière organisée, préparée dans une certaine mesure par l'évolution, il n'en reste pas moins vrai (pour le catholique) que Dieu est l'auteur de notre vie... »
De même, Tyndall : « Croyez-moi, son existence (de l'hypothèse évolutionniste) à l'état d'hypothèse dans un esprit est parfaitement compatible avec l'existence simultanée de toutes les vertus auxquelles on peut appliquer le nom de vertus chrétiennes » (Blum, 548),
Après ces explications et en comprenant les choses de cette manière, il paraît difficile de considérer la religion comme une maladie de l'esprit. C'est là cependant ce qu'admet Sergi (404) quand s'occupant < du caractère et de la signification psychologique de la religion », il déclare qu'il la considère < comme une manifestation pathologique de la fonction de protection, comme une déviation de la fonction normale développée dans la nature physique et organique, déviation causée par l'ignorance des causes et des effets ».
Personne n'acceptera, comme un procédé de discussion et un argument de réfutation, qu'on traite de malades ceux qui n'ont que le tort de penser autrement que l'auteur. Nous revenons là aux affirmations a priori, non scientifiques, lancées superbement par des positivistes sincères.
Je comprends mieux Secrétan disant, en tête de son
beau livre de philosophie : « je suis resté fidèle aux croyances de ma jeunesse. Je lis toujours dans le, christianisme le secret du monde... La religion, la philosophie et la science ne sont point trois procédés d'inégale valeur pour atteindre la solution du même problème, elles ont chacune au contraire leur problème et leur objet distincts... Cette unité finale et suprême que la pensée réclame, l'expérience de la vie me la montre dans la religion pleinement réalisée... La religion est donc, quoi qu'on en dise, un élément essentiel de notre vie, la fonction centrale et synthétique de l'esprit... Autoritaires, rationalistes, juste milieu, tous reconnaissent, contrairement aux suppositions positivistes, que la religion n'est pas un accident de l'histoire mais une fonction de l'humanité. » Il est impossible de dire avec Schleiermacher et Hegel que la théologie c est au fond un tissu d'apparences, «ne forme inadéquate de la vérité >.
La science qui doit tout ignorer de la théologie serait bien mal venue à en discuter les bases et la valeur. Chaque homme, entend comme Pascal, une voix lui dire : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé ».
La croyance à la Providence et à la prière n'a rien de contradictoire avec toutes les sciences les plus positives. Comme dit encore Secrétan, « nous pouvons admettre l'efficacité delà prière pournous-mème et pour autrui sans porter atteinte à la conviction que le propos de l'Éternel est immuable, que les lois de la nature ne souffrent pas d'exception et que la science est possible. »
Il est donc aussi antiscientifique que ridicule de répandre la phobie de la révélation chez tous les hommes de science' et surtout de faire de cette crainte même la base d'une argumentation scientifique.