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C'est le raisonnement, cité plus haut de Virchow

C'est cependant ainsi qu'ont raisonné Haeckel et Weissmann, quand ils ont dit : le premier, « les monères primitives sont nées par génération spontanée de la mer, comme les cristaux naissent dans les eaux-mères. Oui ne croit pas à la génération spontanée admet le miracle '. C'est une hypothèse nécessaire et qu'on ne saurait ruiner par des arguments" a priori ou des expériences de laboratoire » — et le second, « nous acceptons la sélection naturelle, non point parce que nous sommes à même de la démontrer en détail, non point parce que nous pouvons la comprendre avec plus ou moins de facilité, mais parce que nous y sommes obligés, parce qu'il n'est pas possible de concevoir qu'il y ait un autre moyen de rendre compte de l'adaptation des organismes, sans invoquer l'existence d'un plan préconçu dans la nature ».

Ainsi, comme le dit très bien de Kirvs^an (à qui nous empruntons ces citations), « il faut admettre, contre toute expérience, un fait imaginaire afin de supprimer un fait réel, mais qui gêne une théorie préconçue ».

Salisbury avait déjà, de son côté, finement raillé cette argumentation qu'il trouve « étrange » sous la plume d' « un philosophe de la pénétration du professeur Weissmann ».

« Voilà la manière dont on s'y prend pour raisonner... La roue du destin apporte toujours la vengeance des

1. Au moment où je corrige ces épreuves je reçois un très beau discours de Mgr Henry sur la Philosophie et la Foi (Lyon, 13 novembre 1901). L'évêque de Grenoble s'adresse aux hommes qui ont su offrir « à la Science et à la Foi, comme à deux sœurs dignes de s'entendre et de s'aimer, la joie d'une cohabitation pacifique dans le palais de leur intelligence » et il leur dit nettement : « Ni la science ne doit périr étouffée par la foi, ni la foi mourir dans les âmes sous les coups que lui aura portés la science... De conflit entre elles il n'y en aurait donc d'aucune sorte, sans les passions qui ont tout intérêt à en créer, par ce qu'elles en vivent... •

opprimés. Il n'y a pas très longtemps que la croyance dans l'existence d'un plan général delà nature régnait d'une façon despotique. Même ceux qui minaient son autorité avaient l'habitude de commencer par lui rendre hommage afin de ne pas blesser la conscience publique en refusant d'en proclamer la réalité. Aujourd'hui, la révolution est si complète que voilà un grand philosophe qui fait usage de ce principe jadis inviolable pour exécuter une réduction à Vabsurdel II préfère croire ce qu'il ne peut démontrer en détail, ce qu'il ne peut concevoir en gros, plutôt que de se rendre coupable d'hérésie en admettant un principe aussi ridicule que l'intervention d'un pouvoir régulateur > (37-40-41).

Tout ce joli passage peut être appliqué à l'ensemble des idées religieuses et peint bien la terreur qu'elles inspirent aux savants actuels.

Que la science fasse donc son travail sans se préoccuper des rapports que ses conclusions auront avec celles de la théologie, soit dans un sens, soit dans un autre.

Elle n'a pas le droit d'interdire la foi à ceux qui veulent et qui peuvent l'avoir, à ceux qui disent comme Maxime du Camp : « dans le labyrinthe de la vie, le meilleur fil conducteur est encore la foi * » ; ou comme Taine : « le vieil Évangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore le meilleur auxiliaire de l'instinct social » ; à ceux en un mot qui croient trouver dans la religion ce complément d'informations qui satisfait leur « désir de connaître le pourquoi des choses », désir dont Spencer reconnaît qu'il tourmente incessamment l'esprit humain (Halleux, 183-188-190).

1. Maxime du Camp ajoute du reste : « Je parle d'une façon désintéressée, car je n'ai pu la saisir ».

Si la science ne doit pas interdire la religion, la religion à son tour ne doit pas interdire la science. Il en est bien ainsi pour la religion catholique, qui, sans vouloir en rien la comparer aux autres, est généralement considérée comme la moins tolérante.

Voici en effet ce que nous lisons dans la Constitution dogmatique de la Foi catholique établie par le concile du Vatican (c'est au livre de Draper que j'emprunte ces citations!)

« L'Église catholique a toujours tenu et tient encore qu'il existe deux espèces de sciences, distinctes l'une de l'autre dans leur principe et dans leur objet : distinctes dans leur principe, parce que, dans l'une, nous sommes instruits par la raison naturelle et dans l'autre par la foi divine; distinctes dans leur objet, parce que, outre les vérités auxquelles notre raison peut atteindre, on présente à notre esprit des mystères cachés en Dieu, lesquels ne peuvent arriver à notre connaissance que par la voie de la révélation, »

Et plus loin : « Si éloignée est l'Église de s'opposer à la culture des sciences et des arts qu'elle les encourage et les protège de diverses manières : car elle n'ignore ni ne méprise les avantages qui en dérivent pour le bien de l'homme ^.. Elle ne défend à aucune science de se servir de ses principes et de ses méthodes dans le domaine qui lui est propice ».

Voilà bien la doctrine que je défends dans ce travail : il faut cesser d'opposer la science et la foi, d'en signaler les conflits et de se demander plus ou moins anxieusement à qui restera la victoire.

Ce sont là des querelles dignes du moyen âge : à

1. « ... La science et la foi sont si peu faites pour entrer en lutte que, loin de retenir les chrétiens éloignés des connaissances humaines, la religion fait mieux que leur permettre, elle leur recommande la science » (JMgr Henry. Dicours cité 29).

cette époque la science ne pouvait s'établir que sous le contrôle en quelque sorte de la théologie; aujourd'hui on voudrait que la théologie n'existât que comme science positive.

Or, ceci c'est la supprimer par définition et sans discussion. Car, par essence même, la théologie, science des vérités révélées, ne peut être ni classée dans les sciences positives ni jugée par les sciences positives.

Il n'y aurait lutte et conflit que si les solutions théologiques et les solutions ■ scientifiques portaient sur les mêmes objets. Mais il n'en est rien. La révélation ne cherche à nous instruire que sur les terrains laissés dans le mystère et l'ignorance par toutes les autres sciences, expérimentales et rationnelles.

Il ne peut donc pas y avoir de conflit.

Car, comme disait Benjamin Constant, « à mesure que la religion se retire de ce que les hommes connaissent, elle se replace à la circonférence de ce qu'ils savent » (Brunetière, B, 36).

Et cette circonférence limite existe toujours malgré tous les progrès qui en allongent le rayon.

On peut discuter (et sur ce point je ne me prononce pas, quoique ayant mon opinion personnelle, très ferme, sur la question), on peut discuter pour savoir si la religion réussit à faire connaître ces terres inconnues et inconnaissables des savants, mais on ne peut pas opposer à la religion une fin de non recevoir, une question préalable hautaine : ce serait un a priori non scientifique, que notre époque ne peut pas se permettre.

Donc, voilà encore une nouvelle et dernière limite supérieure de la Biologie : la limite qui la sépare de la théologie et des connaissances révélées.

Biologie et vitalisme.

Que conclure de tout cela?

Quelle est l'utilité de cette longue et laborieuse analyse des limites naturelles de la Biologie, dans les divers sens?

La conclusion est bien simple et on en voit immédiatement l'immense importance.

La conclusion, c'est que toutes ces diverses sciences ne sont pas des chapitres divers d'une seule science *, la Biologie, qu'on ne peut pas les ramener les unes aux autres, qu'elles sont indépendantes, peuvent se développer indéfiniment, chacune dans son domaine sans jamais se nuire mutuellement, se contrarier ou se contredire.

Nous généralisons ainsi la pensée d'Auguste Comte quand il a dit : « la physique doit se défendre de l'usurpation des mathématiques; la chimie, de celle de la physique, enfin la sociologie, de celle de la biologie » (Fouillée, D, 17).

Grasset. 1"

Nous ajoutons : la métaphysique et la théologie doivent se défendre de l'usurpation de la Biologie.

Il est, par exemple, inexact de dire que la science « nous a révélé, de vérité certaine, combien incompatibles sont nos anciennes croyances avec l'histoire, la physique et la biologie » (de Lapouge).

Ce sont des choses différentes, mais non incompatibles, des domaines séparés, objets de sciences, distinctes mais non opposées ou contradictoires.

De même, quand Haeckel dit : « dans cette guerre intellectuelle, qui agite tout ce qui pense dans l'humanité et qui prépare pour l'avenir une société vraiment humaine, on voit d'un côté, sous l'éclatante bannière de la science, l'affranchissement de l'esprit et la vérité, la raison et la civilisation, le développement et le progrès. Dans l'autre camp se rangent, sous l'étendard de la hiérarchie, la servitude intellectuelle et l'erreur, l'illogisme et la rudesse des mœurs, la superstition et la décadence » (Quatrefages, i, 7).

Ce sont là des mots, plus ou moins ronflants et séduisants pour des snobs superficiels; mais ce n'est pas de la science. Avec autant de raison, on pourrait renverser bout à bout les termes de la proposition. Il faut être bien pauvre d'arguments positifs pour en venir à accuser bruyamment d'illogisme, de rudesse des mœurs, de superstition et de décadence des gens qui n'ont d'autre tort que de penser, sur certains points, autrement que l'auteur.

De là à rétablir l'Inquisition à rebours, il n'y a qu'un pas.

En fait, nos divers modes de connaissance s'entr'aident, se complètent pour nous permettre d'arriver à acquérir la plus grande somme possible de vrai. Mais le développement d'aucun d'eux ne peut gêner, condamner ou seulement restreindre le voisin.

Quand une science en condamne une autre, c'est qu'au moins l'une des deux est sortie de son domaine.

« L'interdit des positivistes frappe donc les usurpations de la métaphysique et ses empiétements sur le domaine des sciences : mais il n'atteint en rien la vraie métaphysique, celle qui s'en tient à son problème propre » (Fouillée, A, 6).

Chaque science ignore l'objet des autres.

L'homme seul, dans son unité personnelle, peut les connaître et les utiliser toutes.

La science, dit Draper (163), « demande seulement le droit, qu'elle accorde si volontiers aux autres, de se choisir son propre critérium à elle-même ». Rien de plus juste. Qu'on laisse la Biologie « se choisir son propre critérium »; mais qu'à son tour elle « accoide volontiers » ce droit aux autres sciences, même à la théologie.

Si l'on me permet un mot dont on a beaucoup usé dans ces derniers temps, j'appellerai ma théorie la théorie de l'action parallèle^des diverses sciences.

Oui, ce sont là des parallèles qui ne doivent jamais se croiser ou se couper, qui ne peuvent se rencontrer qu'à l'infini, c'est-à-dire lors de la connaissance absolue, complète et définitive de la vérité : ce qui n'est pas de ce monde.

Vous voyez que cette « marche parallèle » n'est pas r « ordre dispersé > avec lequel on ne peut aboutir à rien. L'esprit humain fait l'unité, centralisé, empêche 1' « anarchie » de ces diverses sciences.

Fouillée l'a très bien dit (A, 29j : « les sciences, diverses pour les objets qu'elles étudient, nombre,

1. On l'a appelée aussi la « théorie des cloisons étanclies»; cloisons percées de fenêtres, mais pas de meurtrières. [Note de la 3" édition.)

étendue, corps, êtres vivants, ont leur unité dans le sujet pensant ».

C'est là le vrai monisme, donnant satisfaction à la raison humaine qui, selon une définition remontant à saint Augustin, « est une force orientée vers l'unité » (Naville, 10).

Je n'ai pas besoin d'insister pour montrer combien larges et libérales sont ces idées, d'ailleurs vieilles comme le monde.

J'ai déjà cité Stuart Mill se plaignant « de l'obstination des positivistes à ne vouloir laisser aucune porte ouverte ». Nous, nous laissons ouvertes les portes et les fenêtres; mais elles sont percées dans des murailles solides, qui limitent les territoires.

Sans discuter ici la hiérarchisation des diverses sciences et l'hégémonie de telle ou telle, disons que chacune est et doit rester maîtresse chez elle.

Elles ne doivent prendre « aucun ombrage » les unes des autres, « de leurs progrès, de leurs conquêtes ». « Une vérité n'a rien à craindre d'une autre vérité ». Les sciences doivent se reconnaître mutuellement « la pleine liberté de leurs méthodes », accepter mutuellement « leurs résultats sans mesquines chicanes, quand même ces résultats dérangeraient » ou paraîtraient déranger « quelques-unes des conceptions idéales de notre esprit » (Caro, cit. Blum, 567).

Et ainsi, en montrant les limites de la Biologie, je n'ai en rien diminué ni restreint la portée et le développement ultérieurs indéfinis de cette magnifique science.

Je me suis contenté de marquer ce qui ne lui appartient pas, ce qu'elle ne peut pas étudier.

Ce n'est certes pas restreindre la physique que de montrer où commence la chimie; ce n'est pas restreindre les mathématiques que de montrer où commence la science expérimentale.

CONCLUSIONS GÉNÉRALES l'73

De même, ce n'est pas restreindre la Biologie que de montrer ses limites naturelles.

C'est au contraire la défendre contre certaines attaques.

On ne pourra plus l'accuser jamais de faire banqueroute, puisqu'elle n'a trompé l'attente que de ceux qui lui demandaient de sortir de son domaine '.

« Toute usurpation d'une science sur un domaine étranger aboutira nécessairement à des déconvenues » (Fouillée, B, xxxi).

Mais la science qui n'essaie pas d'usurper ne risque ni désillusion ni déception.

De cet exposé et de cette discussion la Biologie me paraît donc sortir plus grande, plus forte, plus précise, avec un avenir de progrès indéfini pour continuer et compléter les grandes découvertes antérieures.

En nème temps j'ai essayé de répondre à la question de Liard que j'ai déjà citée plus haut : doit-on dire que les trois solutions — théologique, métaphysique, positive — qui s'excluent mutuellement sur une même question, ne peuvent coexister sur des questions d'ordre essentiellement différent?

Je crois avoir nettement répondu et établi qu'elles peuvent parfaitement coexister, se compléter même, et qu'on ne doit pas (pour emprunter encore une expression de Liard) déclarer mal faits ou malades les cerveaux où elles se produisent ensemble, sans toutefois se mêler et se confondre.

Par là même je crois également avoir réfuté la loi des trois états d'Auguste Comte, montrant que ce né sont pas là trois états successifs de nos connaissances.

1. « Ce sont les hommes qui parlent au nom de la Science qui peuvent faire faillite ou même banqueroute frauduleuse. Quant à la Science, elle est infaillible, infaillitable » (W. de Fonvielle, in Salisbury, vu).

Ce sont trois ordres de connaissances qui existent logiquement ensemble dans l'esprit humain.

« La religion, la philosophie et la science ne sont pas trois manières consécutives de résoudre le même problème » (Secrétan, 64).

Les sciences particulières sont nées non « pas du démembrement de l'objet spécial de la métaphysique, mais du discernement graduel de deux ordres de réalités : d'une part les effets et les conséquences, d'autre part les causes et les principes. Ce qu'elles se partagent entre elles, c'est le monde des phénomènes; elles ne touchent pas, encore moins l'entament-elles, au monde des principes : leur constitution progressive a donc pour résultat, non pas de diminuer peu à peu, mais de délimiter avec une rigueur croissante l'objet de la métaphysique » (Liard, B, 55).

Donc, ce qui a varié aux diverses époques ', ce qui a évolué et changé, c'est la délimitation respective des trois modes de penser, c'est l'hégémonie abusive qui a passé successivement à chacun de ces ti'ois modes de connaissances.

Au début, la théologie a tout dominé; puis la métaphysique a envahi. Aujourd'hui la science positive, la Biologie, veut envahir à son tour.

Le moment est venu de mettre chacun à sa place.

Au risque d'être traité de Guelfe par les Gibelins et de Gibelin par les Guelfes, il faut assigner ses limites à chaque science, sans permettre de tyrannie et sans demander de servilisme à aucune.

1. Le positivisme « faisait d'une hypothèse historique, la prétendue loi des trois états de l'esprit humain, un dogme qui le dispensait de l'étude de l'esprit humain lui-même. Mais, alors même que la succession de ces états ne serait pas une chimère, il aurait fallu apporter la preuve que l'état positif était vraiment le dernier et définitif : induction arbitraire » (Renouvier, 417).

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