‹ Les limites de la biologieChapitre 38 sur 44 · BIOLOGIE ET VITALISME · texte numérisé non relu

BIOLOGIE ET VITALISME

Nec ancilla nec domina peut devenir la devise de toutes.

Je ne crois pas faire ainsi de la « concentration rétrograde » ou manquer de cette « parfaite cohérence logique et mentale » dont le positivisme voudrait avoir le monopole (Lévy-Bruhl, 396).

Avant de terminer, on permettra à un vieux Montpellierain, amoureux entêté de son aima ynater, de montrer combien cette grande conception de la Biologie reproduit simplement nos traditionnelles doctrines vitalistes.

L'idée vitaliste * est au fond et simplement celle-ci : les lois de la vie et des êtres vivants ont leur autonomie et leur individualité propres; on ne peut les confondre ni avec les lois physicochimiques ni avec les lois du psychisme supérieur, de la morale et de la métaphysique; la Biologie est une science distincte, qu'il faut séparer, d'un côté de la physicochimie, de l'autre delà métaphysique; elle est indéfinie dans son programme personnel, elle est limitée par les autres sciences avec lesquelles il ne faut pas la confondre.

Voilà l'idée fondamentale du vitalisme. On voit que c'est précisément l'idée que je viens de développer en essayant de préciser les limites de la Biologie.

l. Voir mes études : 1° Sur la Vie et la maladie (1877) en tête des trois premières éditions de mes Maladies du système nerveux; 2° Sur le Professeur Chauffard et ses doctrines dans le Montpellier médical (1877, XXXVIII, 340 et XXXIX, 338; 1878,- XL, 544; 1879, XLIl, 255); 3° Sur les Vieux dogmes cliniques devant la Pathologie microbienne, à la fin delà quatrième édition de mes Maladies du système nerveux; 4° Sur V Évolution vu'dicale en France au xix" siècle (1899), dans les Comptes rendus du V Congrès français de Médecine à Lille (Discours d'ouverture).

Voir aussi mon article sur le Centenaire de Barlhez (1806-1906), Montpellier médical. 1904, p. 565. {'Note de la 3" édition.)

On remarquera que je ne prononce ici aucun des mots de principe vital ou de force vitale, qui ont été l'objectif et le bouc émissaire de toutes les discussions contre le vitalisme montpellierain, les uns raillant, les autres discutant sérieusement*, tous s'attaquant à la question du double dynamisme, à la question de l'existence substantielle et indépendante du principe de la vie, question qui appartient à la métaphysique et non à la Biologie.

Barthez, qui symbolise glorieusement notre vitalisme (comme sa statue garde la porte de notre École), Barthez n'a jamais voulu traiter que la question biologique, nous dirions aujourd'hui la question positive; il s'est toujours refusé à étudier la question métaphysique 2, laissant ce soin à d'autres.

Il ne pouvait d'ailleurs pas faire autrement, lui, dont le « moyen de réforme fut l'introduction de la philosophie inductive dans la médecine... Cette méthode, rajeunie par Bacon, qui en avait fait un nouvel instrument de progrès... parut à Barthez le meilleur moyen de tirer la médecine du joug des théories où elle se débattait et de la remettre dans le courant naturel des progrès dont les sciences physiques et naturelles donnaient l'exemple » (Bouisson, 671).

Une pareille méthode ne pouvait conduire qu'à des résultats expérimentaux, ne préjugeant rien des solutions métaphysiques possibles. La chose est bien mise en lumière dans le passage suivant de Barthez qui est capital et a en quelque sorte une valeur historique.

« La philosophie naturelle a pour objet la recherche

1. Voir notamment Max Verworn, 47, et le remarquable ouvrage du R. P. Marie-Thomas Coconnier, 235 et suiv.

2. S'il paraît avoir abordé parfois cette question, c'est surtout par impropriété de langage. En tout cas, ce ne sont pas plus ces passages qui fixent sa doctrine que la religion d'Auguste Comte ne doit représenter le positivisme.

des causes et des phénomènes de la nature, mais seulement en tant qu'elles pe?t.vent être connues par l'expérience. L'expérience ne peut nous faire connaître en quoi consiste essentiellement l'action d'une de ces causes quelconques (comme par exemple celle du mouvement des corps qui est produit par l'impulsion) et elle ne peut manifester que l'ordre et la règle que suivent, dans leur succession, les phénomènes qui indiquent cette cause. On entend par cause ce qui fait que tel fait vient toujours à la suite de tel autre; ou ce dont l'action rend nécessaire cette succession, qui est d'ailleurs supposée constante... Dans la philosophie naturelle on ne peut connaître les causes générales que par les lois que Vexpérience réduite en calcul a découvertes dans la succession des phénomènes. On peut donner à ces causes générales, que j'appelle expérimentales et qui ne sont connues que par leurs lois que donne l'expérience, les noms synonymes et pareillement indéteiminés de principe, de puissance, de force, de faculté, etc. Toute explication des phénomènes naturels ne peut en indiquer que la cause expérimentale. Expliquer un phénomène se réduit toujours à faire voir que les faits qu'il présente se suivent dans un ordre analogue à l'ordre de succession d'autres faits qui sont plus familiers et qui dès lors semblent être plus connus... Dans toute science naturelle, les hypothèses, qui ne sont pas déduites des faits propres à cette science et qui ne sont que des conjectures sur les affections possibles d'une cause occulte, doivent être regardées comme contraires à la bonne méthode de philosopher j> (Cit. Beaugrand).

Voilà en quelque sorte la profession de foi du vitalisme de Barthez : c'est le nôtre'. C'est une doctrine

1. Ainsi défini, le vitalisme ne me paraît passible d'aucune des objections qu'Alfred Fouillée formule (D, 81) contre la

positive, biologique, laissant intacte et en dehors toute discussion métaphysique. Si les mots faculté, principe, force sont parfois employés, c'est pour la commodité du langage, mais dans un sens indéterminé, non comme la désignation ontologique d'une cause occulte.

On peut rapprocher de ce passage de Barthez la phrase suivante de Claude Bernard : « l'obscure notion de cause doit être reportée à l'origine des choses... elle doit faire place, dans la science, à la notion du rapport et des conditions. Le déterminisme fixe les conditions des phénomènes... » (Cit. Renan).

Voilà le vitalisme, celui dont j'ai pu dire que le xix" siècle l'avait conduit de sa forme philosophique et synthétique personnifiée par Barthez et par Bichat à sa forme expérimentale et analytique personnifiée par Laennec, Claude Bernard et Pasteur'.

Ce vitalisme n'est autre que la Biologie telle que nous la comprenons, c'est-à-dire la Biologie se tenant chez elle, restant elle-même, également distincte de la physicochimie et de la psychologie, de la métaphysique et de la théologie, la Biologie reconnaissant qu'elle a des limites.

Ainsi comprise, la Biologie n'est ni tyrannique ni intolérante, en même temps qu'elle n'est ni asservie ni dépendante.

Elle laisse à chacun de ses disciples sa liberté de penser, de savoir et de croire en psychologie, en métaphysique et en religion, comme elle le laisse libre en mathématique et en physicochimie.

force vitale, rapprochée par lui des « forces occultes de la scolastique », de la ■• faculté pulsifique des artères », de « l'horreur du vide et autres » « entités érigées en causes ». 1. Voir les travaux récents sur le néovitalisrne et notamment

Cette doctrine, qui est celle du libéralisme * philosophique, consiste simplement à dire à la Biologie comme à chacune des autres sciences :

Ne cherchez pas à sortir de vos limites naturelles et on respectera votre domaine;

N'empiétez pas et vous ne serez pas envahie.

Chacun chez soi I

les Rapports de Reinke {Der Neovitalismus und die Finalitàl n der Biologie) et de Giard (Néoviialisme et Finalité en Biolor/ie) et la discussion qu'ils ont motivée au II" Congrès international de philosophie, Genève, septembre 1904, p. 140, 167 et suiv. du Compte rendu. (Note de la S' édition.)

1. Que le libéralisme, banni actuellement de toutes les sphères, garde au moins un refuge dans les hauteurs sereines de la science et de la philosophie!

Voir : Éraile Faguet, Le libéralisme, 1903 ; Anatole Loi oy- Beaulieu, Les doctrines de haine, 1902. [Note de la 3" édition.)

Montpellier, 15 octobre 1901.

Réponse à quelques objections.

Je tiens d'abord à remercier tous ceux qui se sont occupés de ce volume, depuis MM. Liard et Raymond, qui l'ont aimablement présenté à l'Académie des sciences morales et politiques et à l'Académie de médecine, jusqu'à MM. Paul Bourget ^ , et Jules Soury ^ qui ont bien voulu indiquer que ma manière de voir est conforme à la leur, au moins en principe et sur la thèse fondamentale *.

Une rare bonne fortune est même échue à cet opuscule : publié d'abord (dans ses lignes principales) par la Revue thomiste des Dominicains, il a été loué dans les Études des Jésuites et il a enfin été honoré d'une souscription du Ministre de l'Instruction publique. Heureuse rencontre de trois hautes autorités intellectuelles qu'on n'est pas habitué à trouver d'accord sur le terrain philosophique!

Cela ne veut pas dire que la thèse soutenue dans ces pages n'ait été critiquée et contredite par personne. Loin de là!

Je dois signaler rapidement les objections formulées de divers côtés et par les hommes les plus compétents.

\. Cet Appendice formait la Préface de la deuxième édition.

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