‹ Les limites de la biologieChapitre 5 sur 44 · PREFACE IX · texte numérisé non relu

PREFACE IX

cru remarquer qu'une littérature, parexemple, et une religion sont comme des espèces qui commencent, qui grandissent, qui se développent par une concurrence et d'après une sélection, tout comme les espèces animales. Une société, d'autre part, n'est-elle pas si pareille à un corps, que l'apologue s'est emparé depuis des siècles de cette comparaison, depuis Ménénius Agrippa jusqu'à La Fontaine : « Si l'on appliquait les aphorismes d'Hippocrate au gouvernement civil», a dit un écrivain politique, « on verrait qu'ils sont un petit itinéraire pour la conduite de la vie humaine »? N'y a-t-il pas, entre les manifestations du génie et certaines dispositions nerveuses, des rapports si étroits qu'une biographie d'un Musset ou d'un Edgard Poë n'est qu'un chapitre de pathologie mentale? Ne rencontre-t-on pas de même le problème du tempérament derrière tous les caractères et toutes les destinées, hautes et humbles, quand on veut les expliquer par leurs causes? Notant cela, comment ces observateurs n'eussent-ils pas été incités à prendre au biologiste devant tous ces objets et dans tous ces domaines et ses méthodes et son vocabulaire? Quoi d'étonnant si, dans leur première ivresse de Science, de beaux génies ont succombé à cette séduction d'une impérieuse identité?

M. Grasset, lui, est un biologiste professionnel, et à ce litre il s'inscrit en faux contre cette identité prétendue qui n'est qu'une confusion de méthode et d'objet. 11 donne ainsi une preuve très rare d'esprit philosophique. Le plus souvent les spécia-

listes n'ont-ils pas au contraire le souci d'absorber dans leur spécialité les ordres d'étude les plus étrangers? Les mathématiciens raisonnent de la Politique ou de l'Esthétique en géomètres. Pour les chimistes, la vie se ramène à une opération de cornue. Il n'a pas dépendu de certains théologiens que le désaccord devînt irréductible entre la Foi et la Science, grâce à l'abus de leurs empiétements. Nec micilla, nec domina. Cette judicieuse et forte devise est celle que le professeur de Montpellier réclame pour la Biologie. Il n'admet pas qu'elle s'introduise où elle n'a que faire, pas plus qu'il n'admet que les autres Sciences s'introduisent dans son domaine. La revendication de cette autonomie fait la matière de son livre, mais c'est une revendication justifiée et il se trouve, au cours de cette défense de sa province, avoir comme dressé une carte "de l'empire scientifique. En délimitant les frontières de sa Science, il marque du même coup les frontières des autres Sciences — avec quelle logique dans ses raisonnements, avec quelle justesse dans ses définitions, avec quelle netteté dans ses conclusions! Et, comme il arrive au terme des analyses bien ordonnées, toutes sortes de problèmes latéraux se trouvent avoir été résolus par la seule mise au point de quelques équivoques. Celui de la banqueroute de la Science est du nombre.

S'il est exact que les domaines des différentes Sciences soient à la fois contigus et distincts, la première règle pour l'esprit est qu'il emploie dans

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