‹ Les limites de la biologieChapitre 8 sur 44 · PRÉFACE XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE XV

faisant si l'on essaie de tirer directement une p( litique et une morale des conceptions, plus ou moins justifiées, que nous nous formons aujourd'hui sur l'origine et le développement des espèces, ou sur les iDcalisations cérébrales et les conditions de la personnalité. Le faitproprement politique, le fait proprement éthique, le fait religieux se présentent à nous comme incommensurables à d'autres. Ce sont des faits ^jre- «li'i/'s, et nous ne sommes vraiment scientifiques qu'en les admettant comme tels. Nous avons à les étudier dans leur originalité et à dégager leurs lois d'une manière non pas rationnelle, mais expérimentale. Cette expérimentation est, elle aussi, d'un ordre spécial, comme les faits eux-mêmes auxquels elle s'applique. Nous ne pouvons guère la provoquer, mais qu'est la coutume sinon une expérience instituée pour la nature, pour tout ce qui touche aux mœurs? L'histoire en est une pour ce qui touche à la politique. Si nous constatons, pour préciser les idées, que tous les hommes dans tous les temps n'ont maintenu de société qu'en s'imposant et pratiquantun culte public, nous serons scientifiques en concluant qu'une religion ancestrale est très probablement une loi de tout groupement ethnique. Si nous constatons que toutes les périodes de prospérité pour les peuples ont impliqué certaines conditions, et toutes les périodes de décadence certaines autres, nous serons scientifiques en concluant que la pratique des uns améliorera un pays, que la pratique des autres le détériorera davantage. Nous serons scientifiques encore en ins-

crivant dans nos constitutions ces lois de santé, en proscrivant ces lois de destruction. Nous le serons en n'essayant pas de rationaliser, c'est-à-dire de ramener à la mesure d'autres Sciences, ces vérités expérimentales qui peuvent nous être aussi parfaitement inintelligibles, dans leur raison dernière, que la pathogénie de telle ou telle maladie l'est à un clinicien. Il ne nous sera pas défendu, une fois ces vérités dégagées, de discerner des ressemblances profondes entre elles et des vérités d'un autre ordre. C'est ce que je viens de faire, et légitimement, je crois, en marquant l'identité d'attitude mentale du médecin et du sociologue dans l'observation. Si les derniers domaines de la connaissance sont juxtaposés, il n'y a aucun motif de croire qu'ils soient contradictoires. Quand M.Quinton nous apporte la démonstration de sa loi de constance du milieu vital, ce n'est pas manquer aux bonnes méthodes que de signaler l'accord saisissant entre cette hypothèse et le vieux principe sur les gouvernements jadis proclamé par Rivarol : res eodem modo conservantur quogeneranlur. Ce n'est pas y manquer que de discerner d'autres accords : ceux, par exemple des hypothèses de sélection et d'évolution d'une part, et les caractères constitutifs des systèmes de politique aristocratique. Mais ces rapprochements ne sont que des accessoires. Ils constituent des procédés de confirmation et non de recherche. Leur valeur est d'illustrer en les renforçant des vérités découvertes d'abord par la méthode propre à la Science politique et à la psychologie sociale.

PREFACE ^ va

Cela revient à dire, je le répète après l'avoir indiqué déjà — car c'est l'idée qui se dégage finalement du livre de M. Grasset, — qu'il peut y avoir, et pour ma part, je suis persuadé qu'il y a une unité absolue dans l'action de la nature, mais que cette unité ne peut être saisie par l'esprit que métaphysiquement. Elle rentre dans cette catégorie de l'Inconnaissable dont aucun savant de bonne foi ne nie l'existence. Puis, quand il s'agit pour eux de conclure, ils ne veulent jamais prononcer cet ignoramus et ignorabimus que Du Bois Raymond a eu le courage de proclamer en Allemagne, et Jules Soury en France. M. le professeur Grasset, lui, estime que cette affirmation de l'Inconnaissable est en même temps une affirmation du Connaissable et que circonscrire le royaume particulier de chaque Science, c'est fortifier cette Science. Visiblement, il est de ceux qui croient que l'existence même de la civilisation est intéressée au double jeu des pratiques traditionnelles, qui représentent l'élément vital par excellence : l'Inconscient, — et des méthodes positives qui représentent plus particulièrement le Rationnel, le Conscient. Une humanité qui voudrait se comprendre toute, systématiser toute son activité, penser tous ses modes d'être, irait au rebours de la nature. Elle dépérirait dans une décomposition intellectuelle dont le conflit

des doctrines nous donne par avance une image,

quand il s'agit de formuler une hypothèse sur des problèmes tels que l'origine de la vie ou simplement l'organisation du travail ou du capital. D'autre part, «ne humanité qui prétendrait s'emprisonner dans les conceptions héréditaires sur les points où les méthodes expérimentales ont renouvelé les idées, irait, elle aussi, contre la nature. Elle dépérirait dans cette routine où certaines civilisations d'Orient demeurent enkylosées. Il y a là une difficulté qui se retrouve, sous vingt formes diverses, dans toutes les discussions d'aujourd'hui. Elle est au fond du problème de l'Éducation, comme au fond de celui de la Politique. C'est à elle que se heurtent les utopistes du socialisme et ces autres utopistes plus dangereux peut-être qui, dans l'Église même, ont tenté d'introduire l'anarchie, toujours sous le prétexte de Science et de renouvellement. A tous ceux-là, le petit livre de M. Grasset apporterait, s'ils voulaient en accepter l'enseignement, la solution la plus lumineuse d'une équivoque qui dérive, comme tant d'autres, d'une inexactitude dans la traduction d'un mot, celui de Science. Ce mot est devenu une de ces idoles de •théâtre, dont parlait Bacon. Le philosophe de Vlnstauraiio magna entendait par là ces erreurs qui proviennent d'un abus du langage, causé lui-même par une griserie des idées, alors que l'esprit, exalté par une découverte, en amplifie les conséquences plus encore par auto-suggestion que par charlatanisme. Auguste Comte, — il faut en revenir à ce maître si mal compris, — dans une page trop peu connue,

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