I. V. Théorie nouvelle de la vie, op. cit
PLACE DE LA VIE DANS l.Tr5 riïE>"OMÈNES NATURELS 77
ment, la division des masses vivantes ; au lieu d'un accroissement indéfini, il y a multiplication de petites masses que l'on appelle plastides ou cellules. Et, suivant les espèces, ces platisdes s'isolent les uns etles autres dans le milieu, ou bien ils restent associés, en groupes plus ou moins considérables, par suite de l'action d'une gangue plus ou moins résistante qui résulte des déchets de l'assimilation.
Voilà, succinctement résumés, les phénomènes secondaires de la vie protoplasmique, les phénomènes molaires sans lesquels les réactions moléculaires de la vie proprement dite seraient impossibles. (Remarquons en passant que ces phénomènes molaires semblent grossir les dimensions de la vie ; mais ce n'est qu'une apparence, le phénomène essentiel de la vie est l'assimilation et la vie est de dimension moléculaire).
Une des conséquences de cette division en masses isolées sous l'influence d'un mouvement molaire intérieur, c'est que chaque masse cellulaire a une forme spécifique. En eiTet, c'est l'activité chimique assimilatrice qui est elle-même la source du mouvement molaire grâce auquel l'assimilation peut se continuer ; c'est donc, secondairement, l'activité assimilatrice qui dirige la division cellulaire et qui règle la forme d'équilibre de la cellule dans des conditions données de miheu ; et en effet les expériences de mérotomie ont prouvé qu'il y a pour les êtres cellulaires un lien établi entre la forme de l'être et sa composition chimique spécifique.
Allons plus loin ; lorsque les cellules restent associées par une gangue qu'elles ont elles-mêmes sécrétée, la forme de l'agglomération est réglementée par des mouvements molaires qui, en fin de compte, dérivent toujours de la nature particuhère du phénomène d'assimilation, de sorte qu'il y a aussi une relation
entre la composition chimique d'un être pluriccllulaire et la forme de son corps. C'est pour cela que, quand il est possible de faire continuer Tassimilation dans un morceau détaché d'un être vivant, il y a régénération de la forme du parent. Et voilà l'essence du phénomène d'hérédité que j'étudierai d'une manière plus approfondie dans l'appendice situé à la fin de ce volume.
Le sexe. — A côté de cette question de l'hérédité, et à peu près inséparable d'elle dans la plupart des cas, se présente à nous le problème de la sexualité. Voici en deux mots en quoi il consiste :
Chez la plupart des êtres supérieurs au moins et chez beaucoup d'êtres inférieurs, les seuls éléments qui, détachés de la masse du corps, soient capables de le reproduire, jouissent d'une propriété particulière ; chacun d'eux, séparément, est incomplet, incapable d'assimilation dans les conditions les plus favorables à l'espèce; mais il existe deux catégories de ces éléments, les éléments mâles et les éléments femelles et un élément de la première catégorie est complémentaire d'un élément de la seconde, de telle manière que la fusion d'un élément mâle et d'un élément femelle (et cette fusion est facilitée par l'attraction chimio tactique des deux sexes) donne un plastide complet, l'œu/, qui sera le point de départ d'un nouvel individu.
A quoi est due cette particularité très spéciale qui rend les éléments sexuels incapables d'assimilation ^ Ce que nous venons de voir de la nature des phénomènes vitaux nous apprend que l'assimilation peut être empêchée pour des causes de deux ordres :
1° Pour des causes d'ordre chimique, si les éléments
moléculaires de la substance vivante ont été modifiés au point d'être incapables des réactions assimilatriccs. Dans ce cas, les molécules des éléments mâles seraient de demi-molécules vivantes complémentaires des demi-molécules femelles et leur union ferait, dans l'œuf, des demi-molécules complètes ; il y aurait, dans la molécule vivante, une véritable polarité.
3° Pour des causes d'ordre molaire, si les parties qui restent dans chaque élément sexuel sont insuffisantes pour déterminer le mouvement d'échange avec le milieu ambiant. L'élément mâle apporterait alors dans l'élément femelle le centre moteur qui lui manque et rendrait ainsi possible, dans l'œuf, le double courant nutritif et excrémentitiel indispensable à l'assimilation.
Pour des raisons que j'ai exposées ailleurs *, je crois plus vraisemblable la première interprétation. La découverte de Loeb a d'ailleurs permis de porter la question sur le terrain expérimental. Par des actions osmotiques, c'est-à-dire d'ordre molaire, le savant américain a, en effet, rendu capables de développement, d'assimilation, des ovules d'oursins non fécondés. Et cela paraît au premier abord fournir un argument contre la théorie chimique du sexe ; mais en y regardant de près, on voit que Loeb a, par l'intervention de phénomènes osmotiques, non pas complété des éléments femelles, mais empêché des ovules en voie de maturation, de devenir femelles. Autrement dit, par suite delà déshydratation des ovules qui étaient en train de perdre une partie de leurs substances chimiques, il a arrêté celte déperdition et les ovules sont restés des cléments plastidaires ordinaires, des œufs parthéno-
1. La sexualité. Collection Scienlia. Paris, Carré et Naud, 1^00.
8o LES LIMITES DU CONNAISSABLE
génétiques. Je traite cette question avec plus de détail dans l'appendice intitulé : La maturation de l'œuf.
Les diastases. — J'ai signalé cette question du sexe parce qu'elle donne un exemple des problèmes qui se posent constamment en biologie et que notre connaissance insuffisante de la chimie des substances vivantes ne nous permet pas encore de résoudre directement. Tel corps, qui agit remarquablement sur une espèce vivante, exerce-t-il son action sur les phénomènes chimiques de l'assimilation ou sur les conditions chimicopliysiques du courant d'échanges étabh entre l'être considéré et le miheu ? Los poisons, par exemple (et sous cette dénomination très générale on comprend les matières les plus diverses) détruisent-ils par réaction chimique les molécules vivantes ou bien modifient-ils simplement les conditions réalisées au niveau delà surface desplasddes de manière à rendre impossible la circulation nutritive? 11 est probable queparmi les poisons il y en a qui répondent à l'une et à l'autre de ces définitions.
Certains composés, fort complexes d'ailleurs, ont acquis récemment une grande célébrité à cause de leur manière de se comporter, dans beaucoup de cas, d'une manière analogue à celle des êtres vivants : je veux parler des diastases ou enzymes. Quelques auteurs ont été jusqu'à accorder à ces substances un rudiment de vie ; ils ont voulu y voir un premier effort de la matière vers l'organisation.
Sans aucun doute, les diastases sont des corps éminemment remarquables par leur prodigieuse activité, mais je crois (et jusqu'à présent aucune fabrication directe de diastase n'a démenti cette opinion), que le^
diaslases sont des dérivés des substances vivantes et non autre chose. Je m'explique : lorsque nous disons que les substances vivantes sont caractérisées par l'assimilation, nous entendons que le résultat final des réactions de la vie élémentaire manifestée est une augmentation de la quantité des substances vivantes qui sont intervenues dans la réaction, mais, de même que dans la plupart des réactions chimiques ordinaires, nous ne tenons compte que du point de départ, savoir, les réactifs en présence au commencement de l'opération, et du point d'arrivée, savoir, les substances obtenues quand la réaction est terminée. Or cela n'empêche pas qu'il n'y ait eu un certain nombre de réactions intermédiaires dont les produits ont été partiellement employés dans les réactions ultérieures et partiellement conservés pour figurer au tableau définitif; les diastases font partie de ces produits intermédiaires dont il subsiste une certaine quantité dans les réactions définitives, et, conséquemment, il ne faut pas s'étonner qu'elles puissent contribuer à la préparation de certaines substances accessoires à l'assimilation, puisque, précisément, elles ont fabriqué ces substances au cours d'une des réactions partielles intermédiaires. Par exemple, on a pu fabriquer de l'alcool au moyen d'une diastase extraite de la levure , cela n'a rien d'étonnant si l'on pense que la diastase a été fabriquée au cours de réactions desquelles sont résultés et de la levure et de l'alcool, et que ce dernier alcool pouvait provenir d'une des réactions partielles dans laquelle la diastase jouait le rôle principal.
Quant à la quantité minime de diastase qui suffît à assurer une réaction, elle peut provenir de ce que la diastase n'a pas une action véritablement chimique, mais une action de l'ordre des phénomènes de chimie physique (osmose, variation de tension superficielle, etc.).
Le Dantec. — Le connaissablc- 6
En tout cas, il n'est nullement légitime d'attribuer aux diastases même une ébauche de vie : la vie est caractérisée par l'assimilation.
Conclusion. — Résumons maintenant cette déjà si courte revue des phénomènes caractéristiques de la vie :
1° La vie est une propriété chimique ; la vie manifestée est une réaction chimique dont le résultat, l'assimilation, différencie tous les corps vivants d'avec tous les corps bruts ; la vie est donc essentiellement d'ordre moléculaire, de dimension moléculaire.
2° Mais les conditions spéciales dans lesquelles a lieu l'assimilation entourent ce phénomène moléculaire de mouvements molaires qui en sont assez inséparables pour avoir souvent été considérés, à tort, comme constituant la vie elle-même ; la possibilité de l'assimilation est liée à la possibihté de ces mouvements molaires de telle façon que tous les agents qui pourront influencer ces mouvements molaires seront ca23ables, secondairement, d'influencer les phénomènes moléculaires essentiels. Ces mouvements molaires réalisent l'échange nutritif entre les êtres vivants et le miheu, la limitation des éléments plastidaires, la forme spécifique, etc., toutes choses d'un ordre plus grossier, dans l'échelle des phénomènes naturels, que l'essence même delà vie. Dans les êtres pluricellulaires, des phénomènes encore plus grossiers se manifestent ; les mouvements molaires dont je viens de parler se produisant entre les éléments cellulaires et le milieu où ils baignent, c'est-à-dire, dans l'espèce, le milieu intérieur de l'agglomération pluricellulaire ; il y a en outre des échanges d'ensemble entre ce milieu intérieur et le miheu ambiant, échanges d'ensemble qui, en fm de
compte, dominent jusqu'aux phénomènes chimiques intimes de l'assimilation ; or, ces échanges d'ensemble constituent des actes éminemment grossiers (respiration pulmonaire, ingestion, absorption, excrétion, etc.), de sorte que des actions grossières peuvent intervenir activement dans la vie des êtres supérieurs ; ainsi, un coup d'épée, incapable par lui-même de modifier une réaction chimique, déterminera 5eco/icZatre/nen^ en faisant couler le sang, l'arrêt des échanges entre les cellules du corps humain et le milieu intérieur et, par une conséquence encore plus éloignée, la destruction chimique des molécules vitales, la mort des tissus.
11 s'établit d'ailleurs, dans les agglomérations pluricellulaires comme l'homme, d'autres relations entre les éléments associés que celles qui résultent simplement de l'existence d'un milieu intérieur commun ; je veux parler des relations par conduction nerveuse. Ces relations dépendent encore des phénomènes chimiques de l'assimilation qui seuls peuvent les entretenir, mais elles se manifestent sous une forme un peu plus subtile et qui se rapproche davantage, en apparence au moins, des transmissions purement physiques de mouvement. Il n'est pas certain d'ailleurs que la transmission par voie nerveuse est d'ordre purement physique ; peut-être y a-t-il là un phénomène d'ordre chimique se transmettant de proche en proche comme cela aurait lieu, d'après Grotthus, dans l'électrolyse'. Quoi qu'il en soit, l'influx nerveux se manifeste toujours à nous par son résultat qui est d'ordre chimique. Si donc cet influx est simplement un phénomène vibratoire, la dimension de son mouvement est telle qu'il a une action évidente sur la stabilité des édifices moléculaires ; c'est une dimension d'ordre chimique.