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L'ABBÉ CHATEL

Au mois d'août 1830, au moment où la cuve parisienne était en pleine ébullition, — soleil dessus, révolution dessous, — les journaux publiaient une note ainsi conçue :

« Un très-grand nombre de prêtres patriotes, réunis à Paris, ont l'honneur de prévenir leurs concitoyens qu'ils sont à la disposition des autorités des différentes communes qui manquent de curés. La conduite anti-nationale et despotique des évêques a déterminé cette société d'ecclésiastiques, amis de leur pays et jaloux de marcher avec les institutions constitutionnelles, à rompre avec leurs chefs et à n'écouter que la voix de leur conscience et l'intérêt des peuples qui les appellent.

« On les a mis dans la cruelle alternative d'opter entre l'obéissance aux lois de leur pays et l'obéissance passive, aveugle, fanatique, à un pouvoir éminemment ennemi de la patrie. Ils n'ont point hésité : ils ont rompu d'une manière éclatante avec des évèques en hostilité ouverte contre la France entière.

« Ces ecclésiastiques ne sont pas mus par l'appât du gain ; ils offrent d'exercer gratis toutes les fonctions de leur ministère, selon les paroles de Jésus-Christ à ses apôtres : « Vous avez reçu gratis^ donnez gratis /» Ils savent aussi que leur royaume n'est pas de ce monde. En conséquence, ils ne se mêleront jamais soit directement, soit indirectement, de choses étrangères à leur ministère tout spirituel.

« Les communes de France qui désireront se choisir des pasteurs parmi ces apôtres tolérants, sont priées de s'adresser à M. Cliatel, délégué par la société pour la correspondance générale. »

D'abord, à cause du brouhaha général, suite et conséquence naturelle de la révolution des 27, 28 et 29 juillet, cet appel des « prêtres patriotes » avait passé inaperçu. Mais, à force d'être répété dans les journaux et sur les murs de Paris, les badauds finirent par le lire et par le commenter : l'Église catholique française était née 1 le primat des Gaules était sacré 1

Qu'était ce primat? que signifiait cette Eglise française ?

Ce primat s'appelait Ferdinand-François Chatel. Il était le fils de parents honnêtes, mais pauvres, avait été d'abord apprenti tailleur, puis enfant de chœur, puis

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séminariste, puis curé, puis aumônier de régiment, et, la révolution arrivant, évèque-primat d'une Eglise qui rompait ouvertement avec les traditions de Rome.

« La loi naturelle, toute la loi naturelle, rien que la loi naturelle.» Tel était le résumé de sa doctrine. L'abbé Cliatel ne niait pas le Christ, il n'était pas assez foncièrement révolutionnaire pour cela : il se contentait d'affirmer son humanité — au préjudice de sa divinité. « Je crois, disait-il, je crois que la morale de Jésus-Christ est si sage, que sa vie a été si pure, et son zèle si ardent pour le bonheur des hommes, que ce grand personnage doit être regardé comme un modèle de vertus et honoré comme un homme prodigieux. » Qu'a dit de plus — et de moins — M. Ernest Renan, en son fameux livre tant décrié, tant controversé, tant anathématisé?

Enseigner l'humanité de Jésus, c'était déjà neuf; l'abbé Chatel fit davantage : il l'enseigna en finançais. — dans une écurie. Car le temple improvisé par lui au numéro 59 de la rue du Faubourg-Saint-Martin, au fond de la cour à droite, n'était pas autre chose, de l'aveu des contemporains. Il était digne de son Vatican de la rue des Sept-Voies.

L'absurde aura toujours des chances de succès en France : la religion nouvelle s'implanta peu à peu dans les mœurs du peuple à qui le latin aura toujours le talent de déplaire, — comme l'élégance aux bossus et la beauté aux filles laides, — et qui ne connaîtra jamais les splendeurs des proses liturgiques telles que le Dies irœ, le Veni Sancte Spiritus, VO filii, le Stabat mater et le Lauda Sion. L'abbé Chatel, évèque des (iaules, mérita.

autant que le cardinal du Perron, évèque d'Évreux, le titre de grand convertisseur^ — quoiqu'il n'eût encore converti aucun Henri IV, ni même aucun baron de Salignac : les ouvriers hantèrent son église et suivirent volontiers ses prêches. Beaucoup de Boirot firent faire par lui la première communion à leurs « petites. » Beaucoup ne jurèrent plus, désormais, que par Vabbé Chatel (ils s'obstinaient à ne pas le reconnaitre pour évèque, et cependant il avait été bel et bien consacré, suivant le rite de saiut Jean, par Fabre-Palaprat, maître des Templiers), et si les Parisiens de la Chaussée-d'Antin le gouaillêreut, les Parisiens du faubourg Saint-Marceau en firent leur saint, comme les Parisiens des BatignoUes de l'abbé Auzou, le schismatique Auzou.

Cet engouement du populaire pour son évêque-primat dura assez longtemps, près d'une dizaine d'années, — mais en s' affaiblissant peu à peu chaque jour, parce que rien ne dure chez nous. Lorsque, en 1842, un arrêté du préfet de police ferma l'Église française et ses succursales, sous prétexte « d'outrages à la morale publique, » il leur rendit service, je crois, car elles eusseut été forcées de fermer toutes seules — faute de fidèles.

L'évèque-primat des Gaules redevint l'abbé Chatel, comme devant, et les temples de l'Église française reçurent une destination mieux appropriée à leur architecture : ou en fit des ateliers de serrurerie, comme de celui de la rue Censier, ou des magasins à fourrages, comme de celui de la route d'Orléans.

En 1855, je collaborais avec quelques amis à une encyclopédie fondée par M. Maurice de la Châtre avec

l'approbation de M, Emile de Girardin. Les bureaux de la rédaction étaient dans la maison même du journal la Presse. Un jour, en rapportant ma part de travail au rédacteur en chef de cette encyclopédie, M. Benjamin Barbé, un lettré, je \às, assis, en habit noir, en cheveux blancs, modeste, humble, doux, un homme de petite taille que l'on me présenta et auquel je fus présenté : c'était l'abbé Chatel

Après la fermeture de son église cathédrale et de ses succursales, et la dispersion de son troupeau, de plus en plus raréfié, le pauvre abbé avait sollicité et obtenu un emploi dans l'administration des Postes. La révolution de 1848 avait réveillé ses vieilles chimères d'autrefois, et il avait mis son éloquence au service des opprimés, — des opprimées surtout, qui abondaient au club de madame Eugénie Niboyet, où il avait, à plusieurs reprises, plaidé le divorce, une des thèses favorites de ce club. Puis l'Empire était venu, qui avait fait envoler ses espérances — avec celles de bien d'autres, — et il avait dû lutter pour vivre : c'était ainsi qu'il était entré, en qualité de collaborateur, au Dictionnaire universel.

Nul n'avait lutté et ne luttait avec plus de courage, de stoïcisme même. Quelque temps qu'il fit, et quelque somme qu'il eût à remporter, il venait, le pauvre cher abbé, toujours vêtu de son habit noir, et le sourire de la bonté aux lèvres, présenter sa copie et recevoir son salaire. Lourde, l'une ; pas lourd, l'autre ! Il causait, affable, pendant quelques instants, écoutait d'un air soumis les observations qu'on lui adressait, et, saluant

humblement, il s'en allait — en songeant peut-être au temps où il était primat des Gaules,

Le 13 février 1857, trois ou quatre personnes accompagnaient au cimetière Montparnasse un corbillard dessiné d'après celui de Vigneron : c'était le convoi de l'abbé Cliatel.

ADÈLE BOURY

Le ïrone an roi-citoyen — édifié sur les pavés de 1830 — n'était pas encore bien solide, malgré le ciment et la chaux dont on le crépissait. De temps en temps des mains audacieuses essayaient de l'ébranler ; de temps en temps le peuple parisien essayait de donner à Louis- Philippe, qui n'avait pu y assister, une petite représentation du spectacle des trois jours^ en s'émeutant et en faisant des barricades. Il y avait eu, en 4 830, l'année même de l'intronisation, les troubles du 22 décembre; en 1831, les troubles du 14 février, la destruction de l'archevêché, le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois, l'insurrection du 21 novembre à Lyon; en 1832, le complot légitimiste du 2 février, les troubles du 30 avril à Marseille, l'insurrection du 23 mai dans l'ouest de la France, et, finalement, la funèbre insurrection des 5 et 6 juin, à Paris.

Le roi-citoyen devait se dire que tout n'est pas rose dans le métier de pasteur d'hommes, et peut-être, malgré les appointements attachés à l'emploi qu'il occupait, regrettait-il le temps où il n'était que maître d'école, comme iJenis. Et ce n'était rien encore que ces insurrections-là : il devait en voir bien d'autres.

Ce fut dans ces circonstances défavorables à la royauté de juillet que Louis-Philippe résolut de faire en personne l'ouverture des Chambres, session de 1832-33.

Le 19 novembre, à deux heures, il sortait des Tuileries avec un cortège nombreux, se rendant au Palais- Bourbon, lorsqu'au moment où il arrivait à l'extrémité du Pont-Royal, une détonation se fit entendre.

— « Sire, lui dit aussitôt un de ses aides de camp, on vient de tirer un coup de fusil sur vousl...

— « Non, répondit tranquillement Louis-Philippe, c'est un coup de pistolet : je l'ai vu... »

C'était en effet un coup de pistolet. Qui l'avait tiré ? On ne savait. L'auteur de l'attentat, son coup fait, s'était perdu dans la foule, très-compacte en cet endroit, se dirigeant, sans être remarqué, tout le long des quais jusqu'à la Préfecture...

Cependant, quelqu'un l'avait vu, — une jeune fille de vingt ans, fort jolie et fort intéressante, qui, après la détonation, montrant du doigt la direction prise par l'assassin, criait à en perdre haleine : « Arrètez-le! Arrêlez-lel... »

Onn'arrêta personne, — du moins sur le moment. On se contenta d'entourer la jeune fille, qui venait de s'évanouir et qui devenait ainsi doublement intéressante.

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Quand elle eut repris ses sens, on l'interrogea, et elle répondit :

— « Je l'ai vu, j'étais derrière lui, je lui ai retenu le bras au moment où il tirait, ce qui a heureusement fait dévier la balle... Ali! le misérable 1... »

On la félicita sur son courage, sur sa présence d'esprit , sur la protection dont elle avait couvert Sa Majesté,— et elle se laissa féliciter. On la conduisit d'abord chez le procureur du roi, qui l'interrogea aussi; on la conduisit ensuite chez M. Thiers, ministre, qui l'interrogea de même; on la conduisit enfin aux Tuileries, où on l'embrassa comme du bon pain.

— « Ah! mon enfant! s'écria la reine Marie- Amélie en l'étreignant tendrement. Ahl mon enfant ! c'est donc vous qui avez sauvé les jours de mon mari !... »

Il y avait là, en grand nombre, des pairs, des députés, des ministres, des maréchaux, des magistrats, accourus pour féliciter le roi d'avoir échappé à la mort, et pour remercier l'atige qui avait détourné le bras de l'assassin. L'ange, pour qui tout ce monde officiel, l'entourant, la pressant, la dévorant des yeux, était un spectacle nouveau, fort émotionnant à ce qu'il parait, eut une attaque de nerfs, — la première de sa vie, dit-elle, lorsqu'elle fut revenue à elle. On lui prodigua les soins et les caresses, et, comme elle était maintenant un personnage, le procureur du roi lui demanda la faveur de la reconduire chez elle, à son hôtel garni, où elle arriva « à 6 heures 1/2 du soir, » pas une minute avant, pas une minute après , — ainsi que le constatent les journaux de l'époque. Elle avait quitté les Tuileries au mo-

ment où le roi disait à M. Dupiu, qui entrait : « Eh bien! mon cher Dupiu, ils ont donc tiré sur moi! » et où M. Dupin répondait à Louis-Philippe : « Non, Sire, c'est sur eux qu'ils ont tiré... » Toujours le mot pour rire, M. Dupin!

Le nom de l'ange fut bientôt sur toutes les lèvres et dans tous les journaux. On ne s'entretint plus à Paris, en France et ailleurs, que de mademoiselle Adèle Bourj, « la courageuse jeune fille du pont Royal. » Elle était jeune, elle était jolie, elle était spirituelle : triple raison pour qu'on retînt son nom et qu'on voulût avoir son portrait, que la presse multiplia à l'infini. Si elle avait voulu se marier, les partis les plus brillants ne lui eussent pas manqué. Mais les anges ne se marient pas, — et, d'ailleurs, mademoiselle Boury avait d'autres visées.

En attendant, il fallait un assassin, et personne ne se présentait pour jouer en cour d'assises ce rôle ingrat. Personne, je me trompe : un forçat libéré s'était présenté à-Ja préfecture, s' annonçant au préfet comme « le jeune homme » du pont Royal. Malheureusement, ce forçat libéré, nommé Courtois, était un cheval de retour^ et par conséquent trop vieux pour passer, même à distance, pour un jeune homme. Les journaux, qui avaient appris son arrestation au public, lui apprirent le lendemain qu'on l'avait conduit à Charenton comme fou de première classe. Mademoiselle Boury ne l'avait pas reconnu.

Les recherches de la police, guidée par l'ange, recommencèrent de plus belle et se fixèrent définitivement sur un véritable « jeune homme, » nommé Bergeron,

compromis précédemment dans l'affaire du cloître Saint- Merry, républicain par conséquent. Un républicain î c'était bien cela î Tout républicain était à cette époquelà un régicide. On arrêta Bergeron et on le traduisit devant la cour d'assises de la Seine — qui le renvoya absous...

Le crédit d'Adèle Boury commença à baisser à la cour et à la ville. On cessa de l'appeler ange ; on ne daigna même plus dire, en parlant d'elle, la courageuse jeune fille du pont Royal. Les Tuileries lui battirent froid, et la foule, qui s'était engouée d'elle, s'en désengoua rapidement, surtout lorsqu'elle apprit qu'Adèle Boury, fille d'un maître de poste de Bergues (Nord), n'était venue à Paris que pour trouver 40,000 francs nécessaires à l'acquisition de l'hôtel Meurice, à Calais, son rêve.

Quand, le 27 décembre, les journaux annoncèrent le départ de mademoiselle Boury pour Dunkerque, cela n'émut absolument personne. Mademoiselle Boury était déjà oubliée.

Note pour les curieux. Mademoiselle Adèle Boury a publié ses Mémoires — qui ont été écrits par Maxime de Villemarest.

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