FONT AN
Le 20 juin 1829, les lecteurs de l'Album — qui avait reparu depuis quelque temps avec plus de verve et de hardiesse encoi^e que sous la première direction du pauvre Magallon — lisaient en tête du numéro un article endiablé portant pour titre : le Mouton enragé.
C'était un pamphlet d'une violence extrçme dirigé contre la personne royale, qu'on reconnaissait dès les premières lignes : « Figurez-vous un joli mouton blanc, frisé, peigné, lavé chaque matin, les yeux à fleur de tète, les oreilles longues, les jambes en forme de fuseau, la ganache (autrement dit la lèvre inférieure) lourde et pendante, enfin un vrai mouton de Berry 1 II marche à la tête de son troupeau, il en est presque le monarque. Un pré immense sert de pâturage à lui et aux siens. Sur le nombre d'arpents que ce pré contient, une certaine quantité lui est dévolue de plein droit. C'est là que pousse l'herbe la plus tendre ; aussi devient-il gras, c'est un plaisir ! Ce que c'est pourtant que d'avoir un apanage 1 . . . On m'a raconté qu'une brebis de ses parentes le mord chaque fois qu'elle le rencontre, parce qu'elle trouve qu'il ne gouverne pas assez despotiquement son troupeau, et, je vous le confie sous le sceau du secret, le pauvre Robin-Mouton est enragé... Robin sent sa faiblesse. Si encore il était né bélier! Oh ! qu'il userait largement de ses deux cornes! Comme il nous
ferait valoir ses prérogatives sur la gent moutonnière qui le suit!... Mais, hélas! c'est du sang de mouton qui coule dans ses veines... Cette idée fatale le désespère... Console-toi, Robin, tu n'as pas à te plaindre. Ne dépendil pas de toi de mener nue vie paresseuse et commode? Qu'as- tu à faire du matin au soir? Rien; tu bois, tu manges, tu dors ; tes moutons exécutent docilement tes ordres, contentent tes moindres caprices, sautent à ta volonté. Que demandes-tu? Crois-moi, ne cherche pas à sortir de ta quiétude animale. Repousse ces vastes idées de gloire (allusion à l'expédition d'Alger et au combat de Navarin) qui sont trop grandes pour ton étroit cerveau. Végète ainsi qu'ont végété tes pères ; le ciel t'a créé mouton, meurs mouton!... »
Cet article, d'un goût contestable, était d'un jeune écrivain de quelque talent, Louis-Marie Fontan, qui, commis de marine à Lorient, avait déserté les bureaux pour courtiser plus à son aise la Muse, et d'ode en ode en était arrivé à f.iire de la polémique dans l'Album^ — un journal de modes auquel avaient successivement collaboré Andrieux, François de Neufchâtean, Loëve- Weimars, Barrère, Alexandre de la Borde etThiers.
On s'arracha le Mouton enragé^ comme s'il eût paru sous le manteau, et le nom de l'auteur vola de bouche en bouche — jusqu'au parquet. Le numéro àe. l'Album qui contenait cette audacieuse attaque à la personne royale fut saisi, et son rédacteur poursuivi.
Fontan, qui avait naturellement peur de la prison comme Panurge des coups, n'attendit pas la visite domiciliaire dont il se savait menacé : il ramassa à la hâte
ses manuscrits commencés, mit sur son épaule un chat qu'il affectionnait à l'égal d'un ami, et s'enfuit en Belgique, — où on ne lui permit pas de séjourner. Il protesta : on le conduisit, les fers aux mains et son chat sur l'épaule, dans le Hanovre — d'où, auhout de deux mois, il fut expulsé. Il se rendit en Prusse, d'où on le renvoya en Hanovre, d'où il fut de nouveau repoussé — ainsi que son chat. Les gens de lettres sont rarement millionnaires, et Fontan l'était moins que personne. Voyant qu'il n'avait aucune hospitalité à espérer de ces pays froids, il reprit le chemin de la France et revint à Paris, où lui et son chat se constituèrent prisonniers. Il fut écroué à Sainte -Pélagie, et condamné à cinq ans de prison et à dix mille francs d'amende.
Son article du Mouton enragé^ sa fuite, ses pérégrinations en Belgique, en Hanovre, en Prusse, en Hollande, sa condamnation, son cliat, tout cela avait attiré la curiosité publique du côté de Fontan. On s'intéressa de toutes parts à lui. Il avait commencé en voyage et achevé en prison un grand drame historique, Jeanne la Folle : le drame fut lu à rOdcon,reçu avec acclamation comme un chef dd'uvre — qu'il n'était pas, — et, par faveur spéciale du préfet de police, M. Mangin, les rôles furent distribués aux acteurs par l'auteur, dans sa prison.
Fontan oubliait ses chaînes et ses barreaux, ses cinq ans de prison et ses dix mille francs d'amende ; il assistait déjà en imagination à la première représentation de son œuvre ; il se voyait l'objet d'ovations enthousiastes , il se rêvait heureux... Les gendarmes se chargèrent do le réveiller — brutalement — en l'accouplant à quatre
gredins et en le conduisant ainsi, lui cinquième, à travers tout Paris, jusqu'à Poissy, cette succursale ou plutôt cette antichambre du bagne. Il faut lire dans V Histoire delà littérature dramatique les pages émues et indignées que Jules Janin a consacrées à ce pauvre diable de poète assimilé à un meurtrier et traité comme tel par les argousins de Poissy; il raconte, en termes éloquents, sa vie lamentable et imméritée, passée dans des travaux abjects ou ridicules, au milieu de misères sansnombre et sans nom, mangeant ses gourganes avec ses doigts faute de fourchette, couchant sur une paillasse in naturalibus faute de draps, en proie à la vermine et aux insultes de ses compagnons, — dignes descendants des misérables qui avaient présenté au doux fils de Marie l'éponge de fiel et le roseau. Charles X était cruellement vengé I
On s'entretenait beaucoup à Paris du martyre de ce pauvre Fontan, à qui son drame n'eût certes pas rapporté autant de sympathies. Janin et Frédéric Soulié, ses amis et ses confrères, le vinrent voir un jour, autorisés par le ministre de l'intérieur, Martignac, et, après l'avoir embrassé, ils le supplièrent de signer une lettre d'excuses au roi, qu'ils avaient rédigée d'avance, laquelle aurait eu pour résultat de le faire mettre en liberté immédiatement. Fontan sourit, et, pour toute réponse, leur montra un épithalame qu'il venait de faire pour sa sœur qui allait se marier...
L'héroïsme de Fontan, refusant sa liberté au prix d'une humiliation, méritait d'être récompensé: il le fut. Deux mois après la visite de Janin et de Soulié à Poissy, le peuple parisien en faisait une — à main armée — aux
Tuileries, d'où partait aussitôt Charles X, «le mouton enragé. » La France était libre — et Fontan aussi.
La liberté mourut quelques mois après, lorsque le duc d'Orléans fut devenu le roi Louis Philippe I", et Fontan, quelques années après, le 40 octobre 1839, sans avoir été ni duc ni roi, mais non sans avoir été lion, — ce qui est une façon de régner comme une autre.
P. S. N'est-ce pas de Fontan qu'on a dit qu'il avait plus de prison que de talent?