SIMON DEUTZ
Le 6 novembre 1832, vers les six heures du soir, au premier étage d'une vieille maison portant le n" 3 de ia rue Haute-du-Chàteau, à Nantes, une demi-douzaine de personnes^ parmi lesquelles deux hommes, se disposaient à prendre place autour d'une table pour diuer. Elles attendaient, pour s'asseoir, qu'une autre personne, qu'elles contemplaient silencieusement et respectueusement, voulût bien en donner le signal habituel. Mais celle-ci, soit qu'elle n'eût pas encore faim, soit que des préoccupations d'une nature particulière l'empêchassent de songer aux nécessités vulgaires de l'existence, se tenait toute songeuse dans un angle de l'appartement.
Elle avait raison d'être préoccupée, car elle s'appelait Marie-Caroline, fille, veuve et mère de roi, — duchesse de Berry pour les uns, régente de France pour les autres, une héroïne pour ceux-ci, une rebelle pour ceux-là.
Duchesse ou régente, Marie-Caroline était en effet une héroïne, et je comprends qu'Alexandre Dumas, toujours à l'aiïût des grandes aventures et des belles aventurières, se soit emparé de sa vie pour en faire un roman — tout fait d'avance.
Je ne veux pas, après ce maitre-homme surtout, raconter ici, même sommairement, l'histoire du soulève-
— cornent de la Vendée, fanatisée par le nom et la présence de Madame, mère d'Henri de France, le roi légitime de ces braves paysans, habitués depuis des siècles à subir le joug de la royauté de droit divin — et à le trouver doux à porter. Je me contenterai d'insister sur une seule page de la vie de la duchesse de Berry, la plus intéressante peut-être, — celle qui concerne le lion dont j'ai inscrit le nom en vedette.
Après les combats du Chêne, du château de la Pénissière, de Maisdon, de la Caraterie, de Riaillé, où les royalistes avaient montré au moins autant de courage, d'héroïsme même, que leurs ennemis, Marie-Caroline s'était décidée à mettre un terme à cette guerre de buissons où son énergie avait reçu des atteintes qu'il fallait réparer par le repos. « Poursuivie comme elle l'était, — raconte le général Dermoncourt chargé de la poursuivre, — elle n'avait pas une nuit de sommeil sans alerte, et, le jour arrivé, le danger et la fatigue se réveillaient en même temps qu'elle. Toutes ces marches de nuit étaient horriblement fatigantes et dangereuses ; quelquefois à cheval, mais le plus souvent à pied, à travers des champs séparés par des haies, qu'il fallait traverser quand l'obscurité ne permettait pas de trouver l'échalier en bois ou en pierre qui servait au passage, à l'entrée et à la sortie de chaque champ ; dans ces vignes de l'Ouest dont les tiges rampantes s'étendent sur le terrain, enlacent les pieds et font trébucher à chaque pas; dans les chemins abîmés par les pieds des bœufs, et où les piétons enfonçaient jusqu'aux genoux et les chevaux jusqu'aux jarrets, et que la duchesse choi-
sissait de préférence parce que les patrouilles n'osaient pas s'y aventurer. »
Mais ces fatigues, ces dangers de tous les jours, de toutes les heures, qui auraient usé une organisation de fer, elle les eût supportés jusqu'au bout avec la même intrépidité, avec le même stoïcisme, avec le même plaisir; car elle éprouvait une sorte de volupté à mener ainsi, elle, sœur, femme et mère de roi, une existence vagabonde, accidentée, pittoresque , vêtue des habits grossiers du dernier des paysans, — homme par la tête et femme seulement par les pieds, qu'elle s'obstinait à chausser d'élégants brodeqmns de Londres ou de Paris, remarquablement petits, et qu'à cause de cela il eût été facile de reconnaître si les vaillants compagnons qui la suivaient n'eussent pris la précaution d'effacer leur empreinte significative. Ces périls sans cesse accrus, ces fatigues renaissantes, n'eussent rien été pour elle, s'ils eussent dû aboutir à la réalisation de son rêve de régente. Malheureusement, tout tournait contre elle; le soulèvement de l'Ouest, au lieu d'être général, n'avait été que partiel ; les combats héroïques du Chêne, de la Pénissière, de Maisdon, de la Caraterie, de Riaillé, avaient été sans résultats; le plus pur, le plus noble, le plus vaillant sang de la Vendée avait inutilement coulé : la situation était désormais changée, les royalistes devaient songer à interrompre cette Iliade où Troie ne pouvait être prise, et la duchesse son Odyssée au bout de laquelle elle ne pouvait plus entrevoir l'Ithaque des Tuileries.
La duchesse de Berry s'était donc réfugiée à Nantes
OÙ elle supposait que les agents du roi Louis- Philippe ne viendraient pas la chercher, cette ville étant hostile, ou du moins peu favorable à la cause de la légitimité ; et depuis quelques jours elle habitait la maison des sœurs Duguigny, où nul ne pouvait soupçonner sa présence, et où, d'ailleurs, existait une cachette sûre, construite pendant les premières guerres de la Vendée pour servir d'asile aux prêtres et aux proscrits.
Le 6 novembre, donc, au moment où elle allait se mettre à table avec ses fidèles compagnons, mesdemoiselles Stylite et Céleste de Kersabiec, madame de Charette, les sœurs Duguigny et MM. de Mesnard et de Guibourg, — ce dernier, qui se trouvait près d'une fenêtre donnant sur la rue, vit briller des baïonnettes :
— « Sauvez-vous, madame, sauvez-vous! » cria-t-il à la duchesse.
Fondée ou non, l'alarme méritait qu'on y prit garde : la régente se précipita vers l'escalier, suivie de ceux de ses amis aussi compromis qu'elle, et ne s'arrêta qu'au troisième étage de la maison, dans la mansarde où était située la cachette, — une cheminée à double fond. « Cette cheminée, placée à l'extrémité de la chambre, au lieu de tenir au mur de la maison, était appuyée contre un mur de refend élevé à peu de distance du gros mur. L'espace vide présentait en largeur environ quatre pieds, en profondeur quatorze pouces, en hauteur cinq pieds deux ou trois pouces. Une plaque de cheminée mobile, de douze pouces sur dix, et montée sur des gonds, en fermait l'entrée; ce n'était qu'en se traînant qu'on pouvait y pénétrer; elle avait été plusieurs fois
essayée, ou ue pouvait s'y placer que par rang de taille. » Ce fut dans ce trou qu'entra, en i^ampnnt^ la duchesse de Berry, après y avoir fait entrer avant elle mademoiselle Stylite de Kersabiec et MM. de Guibourg et de Mesnard. Ce fut dans cette coche^ pour ainsi dire sans air, qu'ils restèrent tous quatre, pendant seize heures, debout et pressés les uns contre les autres.
M. deGuibourg ne s'était pas trompé : la maison avait été cernée par des agents de police et par la force armée, fouillée de haut en bas, de la cave au grenier, sans résultat, et, finalement, démolie. Du moins la démolition en avait été commencée le lendemain matin, de bonne heure, sur les ordres du préfet, Maurice Duval, que la capture de la duchesse de Berry intéressait beaucoup — au point de vue de l'avancement. C'était alors que les quatre prisonniers, entendant les coups de pioche, et menacés d'ailleui'S de mourir étouffés ou grillés (on avait fait du feu dans la cheminée derrière laquelle ils étaient), s'étaient décidés à se rendre
Comment et par qui la retraite de la duchesse de Berry avait-elle été dénoncée et découverte ? Elle répondait des demoiselles Duguigny comme de ses amies les demoiselles de Kersabiec, et de madame de Charette comme de MM. de Mesnard et Guibourg ; elle était sûre également de la fidélité de sa femme de chambre, Charlotte Moreau, et de la cuisinière, Marie Boissy, et elle avait d'autant plus raison d'en être sûre que des tentatives de corruption avaient été faites auprès de ces honnêtes filles — qui ne s'étaient pas laissé corrompre.
Comment? Par qui? Car, enfin, il y avait eu trahison.
et cette trahison monstrueuse ne pouvait venir que d'un familier de la régente. Quel était-il?
Son nom ne tarda pas à lui être révélé, ainsi qu'à toute la France — qui le voua à l'exécration universelle, comme jadis celui de Judas Iscariote : ce traître s'appelait Simon Deutz, — un juif allemand qui avait abjuré pour se faire catholique romain, un ouvrier que la duchesse avait fait baron pour pouvoir le recevoir dans le même salon avec le maréchal de Bourmont et le comte de Choulot, avec le comte de Mesnard et le marquis de Kergorlay !
Trahir un ami, c'est déjà un crime abominable. Mais trahir une femme, une bienfaitrice ! Ah I ce fut une explosion de mépris et d'indignation contre ce misérable renégat, dont le nom se mêla, dans toutes les bouches, à celui du fils de Siméon, pour les confondre tous deux dans le même anathème.
— « Le malheureux ! 11 n'est pas Français 1 » se contenta de dire la duchesse de Berry, qui ne savait pas haïr.
Ce que devint Judas Iscariote après la mort du Christ, vendu par lui aux prêtres juifs pour trente deniers d'argent, on le sait : il se pendit après avoir jeté sur le pavé du Temple le prix de sa trahison, qui lui brûlait les mains et la conscience, — le prix du sang de son divin maître. Mais ce qu'est devenu Judas-Deutz après avoir vendu sa bienfaitrice — pour un million, — on l'ignore. On n'ose pas espérer qu'il a imité son frère aîné Deutzïscariote : il faut trop de courage pour se tuer....