LE BARON DE SAINT-CRICQ
Il est impossible que vous ne l'ayez pas rencontré au moins une fois dans votre vie, pour peu que vous ayez fréquenté le boulevard, — il y a une trentaine d'années.
J'étais un tout petit garçon alors, mais j'avais les oreilles grandes ouvertes, et je ne perdais rien des conversations qui avaient lieu chaque samedi chez ma grand'mère, où venaient quelques nouvellistes, jeunes et vieux, d'aimables vieillards et de spirituels jeunes gens, ceux-ci pour se souvenir avec celle-là, ceux-là pour écouter les récits de celle-ci. On me croyait couché lorsque jamais je n'avais été si éveillé. Ah ! chère grand'maman, vous ne soupçonniez guère votre petit dormeur capable d'hypocrisie, et vous laissiez aller gaiement les claquettes de tous ces moulins à paroles ! Il n'en perdait pas une bouchée : tout l'intéressait dans ces causeries-là, — même ce qu'il ne comprenait pas.
C'est ainsi qu'entre autres histoires j'ai entendu raconter celle du baron de Saint-Cricq, un original quo quelques-uns traitaient de fou parce qu'il ne vivait pas précisément comme tout le monde. Histoire aussi amusante pour moi^ quoique arrivée, que les histoires légendaires du Petit Poucet^ delà Belleau bois dormant^ du Prince Charmant, de tous les héros et liéroïnes de Perrault et de madame d'Aulnoy.
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Jugez donc si je devais être mis en gaieté — la gaieté silencieuse da Bas-de-Cuir, par exemple — lorsqu'on disait :
— Nouvelle excentricité de ce fou de Saint-Cricq I II assistait hier à la première représenlation du Verre d'eau, comédie de M. Scribe, dans une loge de face, bien en vue de la scène et des spectateurs, les deux pieds po.sés sur le velours du rebord, à la place où l'on pose ordinairement les mains. On a murmuré, on a sifflé, on a crié à la porte... Saint-Cricq, sans s'émouvoir et gardant son indi^cente posture, a dt^claré tout haut que la littérature de M. Scribe était bonne pour ses boties...; que d'ailleurs il en avait assez des pièces à colonels de cet auteur qui n'était ni assez mauvais, ni assez bon pour être intéressant... On avait beau lui faire observer qu'il n'y avait pas le moindre colonel dans le Verre f/'ef/?/,iln'apas voulu en démordre, et il n'a retiré ses pieds que pour s'en aller...
Jugez donc si je devais être tenu en joie lorsqu'on ajoutait :
— Le baron a fait mieux la semaine dernière... Il est entré au Café de Paris, il s'est assis, a demandé d'abord une tasse de café noir, puis une plume, de l'encre, des pains à cacheter, de la poudre à sécher, une feuille de papier blanc, et, au lion d'écrire, ce qui du reste ne lui arrive jamais, il a jeté sa poudre, ses pains à cacheter et son encre dans son café, a remué délicatement le tout avec sacuillière, et allait aA'^aler cette invraisemblable mixiure, lorsque madame Gué, prévenue par un garçon, est accourue s'interposer... Le plat qu'il voulait
mauger vaut la salade à laquelle on l'a laissé goûter, pour le punir, et dans laquelle il avait remplacé l'huile et le vinaigre par le contenu d'une tasse de chocolat, sans oublier pour cela le poivre et le sel...
— Et ses bottes à la glace 1 reprenait quelqu'un. Cela vaut bien la salade au chocolat et le cafr^ à l'encre... Il descend de voiture, s'installe devant le perron de Tortoni, demande une glace à la vanille et une glac<i à la framboise, ôte tranquillement ses bottes, et verse dans l'une la glace vanillée, et dans l'autre la glace framboisée, en répétant comme une leçon apprise d'avance : « Glace à la vanille, botte droite 1 glace à la framboise, botte gauche!... »
— Et ses largesses au peuple, vous n'en parlez pas ! interrompait un autre. Le baron est gentilhomme comme pas un, et, en cette qualité, il trouve qu'il faut arroser quelquefois les manauts avec une pluie d'or, à l'instar de Jupiter Danaé... « Ces drôles ont soif, dit-il plaisamment, il faut qu'ils boivent, mais debout, comme les chiens, en regardant d'où tombe la pluie...» Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est avec l'argent des autres qu'il fait ces largesses-là... Il emprunte dix louis à celui-ci, dix louis à celui-là, et ne les rend jamais... On les rend pour lui, derrière lui, sans qu'il s'en doute... Il est convaincu qu'il a fait une bonne farce... Le pauvre homme ! on finira par l'enfermer...
En attendant, le baron de Saint-Cricq jouissait sur le boulevard d'une popularité acquise à coups d'excentricités. Tous les jours, paraît-il, il en inventait de nouvelles, les unes spirituelles, les autres burlesques, et il
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amusait fort la galerie, — à laquelle il manqua sérieusement lorsqu'un de ses parents eut jugé à propos de le faire enfermer dans une maison de santé, où il ne tarda pas à mourir d'ennui.
Ah 1 chère grand'maman ! il y a des heures où je voudrais encore être petit garçon — pour ne plus être homme. C'est si agréable d'écouter des histoires, et si ennuyeux d'en faire !
CŒLINA BRIQUET.
Le vendredi i8 mai 1832, à la brune, c'est-à-dire vers huit heures du soir, une jeune fille, une grisette, sortait furtivement d'une maison de la rue de la Harpe, son domicile probablement, et, rasant les maisons d'un pied léger, se dirigeait vers les quais, encombrés à cette heure-là de promeneurs.
■ Sa démarche sautillante, son trottinement de souris effarouchée, ses airs de tête furtifs, un je ne sais quoi de mystérieux et d'agaçant, tout la signalait à l'attention des flâneurs spéciaux connus depuis longtemps sous le nom de suiveurs. Une jeune fille qui sent le mystère sent l'intrigue, — et, à dix-huit ans, l'intrigue, c'est l'amour.
Cette petite grisette du quartier Latin n'avait pas l'élégance, la désinvolture de costume, le chic imperti-
nent qu'ont les petites dames d'aujourd'hui; mais elle avait quelque chose de mieux : elle avait la fraîcheur, la grâce, « le minois chiffonné » qu'on rencontre si souvent dans les romans de Paul de Kock, et qu'on ne rencontre presque plus maintenant sur les trottoirs battus des drôlesses maquillées.
Où allait-elle ainsi, ce soir-là? Hélas! où vont les jeunes filles à qui le travail manque ou qui manquent au travail, — ce devoir de l'humanité. Orpheline, elle n'avait eu personne pour veiller sur elle, pour la diriger dans les petits sentiers où il y a beaucoup de pierres — et aussi beaucoup d'honneur à marcher, — et cette petite cervelle sans boussole s'était égarée sur la route gazonnée, fleurie, où les chutes sont si faciles et si agréables! Elle avait été séduite, puis abandonnée; elle avait pleuré, puis s'était consolée — comme savent se consoler les grisettes. 11 n'y a que le premier amant qui coûte !
Ce soir-là, la jeune fille, n'ayant personne, voulait avoir quelqu'un. Avoir quelqu'un! quelle singulière physionomie ont certains mots accouplés ! Avoir quelqu'un! N'avoir personnel Quelqu'un, c'est vous, c'est moi, c'est le premier venu qui passe, et qui a le moyen d'aimer — à la hâte — deux jolis yeux, une jolie bouche, une jolie taille.
Ce premier venu qu'elle cherchait, la grisette le rencontra au bout d'un quart d'heure. Il paraissait fier de sa conquête, et il était heureux de la suivre, lorsque quelqu'un, un autre quelqu'un que la grisette ne tenait pas à avoir, apparut subitement et s'opposa à cet em-
Darquement pour Cythère. Au jeune homme, il dit : « Filez, vous! » A la jeune fille, il dit ; « V<*us, suivezmoi! » El celle qui se faisait suivre suivit à son tour.
Quel était ce monsieur Veto? Vous l'avez deviné : un agent de police.
Où il conduisit sa proie ? Vous le devinez aussi : à la Préfecture de police,
A la Préfecture de police, on lui demanda ses nom, prénoms et demeure. Quant à sa qualité, on ne la lui demanda pas, on la lui imposa — en l'inscrivant sur cet inexorable livre rouge qui marque ime femme comme jadis la fleur de lis marquait les hommes, celleci à l'épaule, celui-là à la réputation. Tant qu'une femme n'est pas inscrite, elle peut tomber presque impunément, sûre de se relever le jour où la fantaisie lui prendra de se marier. Mais une fois son nom couché tout au long sur ce fatal registre, la chute est complète — et le retour à l'honneur impossible. Les taches de boue s'enlèvent avec quelques coups de brosse : les taches d'infamie, jamais 1
Cœlina Briquet, une fois enrôlée dans le régiment d'où l'on ne peut s'absenter sans permission, — une permission qui s'accorde rarement, — fut mise en liberté. On n'avait rien à lui reprocher, que de n'avoir pas fait régulariser sa position. Sa position régularisée, elle était libre.
Elle ne cessait pas pour cela d'être jeune, jolie, fraîche, accorte, appétissante; seulement, de grisette, elle était devenue fille, et, de légère, méprisable. Le jeu de l'amour et du hasard a de ces vilains retours- là.
En sortant de la Préfecture, Cœliiia ue rentra pas chez elle. Le déshonneur lui pesait, elle voulut s'en débarrasser— avec la vie. En chemin, elle acheta je ne sais quoi, chez un pharmacien ou chez un droguiste, du laudanum ou de l'acide sulfuri^ue, et but cet élixir de longue mort. On la releva, s'agitant dans les convulsions suprêmes de l'agonie, et ou s'empressa de la transporter à l'hospice Beaujou, où elle expira.
Une histoire bien simple, n'est-ce pas ? Je ne l'aurais pas racontée si je n'avais trouvé, dans les journaux du temps, traces dn bruit fait par elle dans Paris, où abondent , comme on sait , les âmes sensibles. Pendant deux ou trois jours, malgré le choléra et malgré l'insurrection de la Vendée, on ne s'entretint que de Gœlina Briquet, de cette « pauvre fille du peuple, victime de la misère, forcée de demander à la débauche un salaire que ne pouvait lui donner le travail, et qui eût pu être sauvée » — si elle n'eût pas été perdue...
Cette grisette fut une lionne 1
Pauvre lionne !
Je ne m'étonne plus, à présent, du succès persistant du roman de l'abbé Prévost. Les Parisiens ont les entrailles de Desgrieux pour toutes les Manon Lescaut....