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LE DUC DE NORMANDIE

L'histoire fourmille de faux Smerdis.

Il y a d'abord le faux Smerdis qui profita de sa ressemblance avec le fils de Cyrus, assassiné par son frère Cambyse, pour se faire proclamer roi de Perse, grâce à la connivence des mages mécontents.

Il y a ensuite Alexandre Balès, qui profita de sa ressemblance avec le fils d'Antiochus Épiphane pour se faire nommer roi de Syrie, grâce à la connivence des ministres mécontents de Démétrius Soter.

Puis Andriscus, plébéien qui profita de sa ressemblance avec le fils de Persée pour se faire nommer roi de Macédoine.

Puis je ne sais quel juif de Sidon, qui entreprit de régner en Judée après la mort d'Hérode, sous prétexte qu'il ressemblait à Alexandre, un des enfants d'Hérode.

Puis je ne sais quel esclave romain qui s'imagina de se faire passer pour Néron, après la mort de cet aimal)le empereur à laquelle ses admirateurs refusaient de croire.

Puis je ne sais quel soldat obscur qui essaya de se faire passer pour Léon, fils de l'empereur Romain IV, tué dans une bataille livrée aux Turcs dans les plaines d'Andrinople.

Puis je ne sais quel farceur qui essaya de jouer le

rôle du suitau Mustapha, et qui lut empalé pour cette fantaisie.

Puis je ne sais quel ermite champenois — et voyageur — qui essaya de jouer à son bénéfice le rôle de Baudouin, empereur d'Orient.

Puis Dolianus, un esclave byzantin, qui essaya de se donner aux Bulgares comme le fils du grand Samuel.

Puis les faux Smerdis d'Angleterre : "

Le jeune Lambert Simnel, fils d'un boulanger, qui, habilement dirigé par Simondi, prêtre d'Oxford, essaya de se faire passer pour Edouard Plantagenét, comte de Warwick, neveu d'Edouard IV;

Le jeune Parkin Warbeck, fils d'un juif tournaisien, qui, avec l'aide de la duchesse douaii"iére de Bourgogne, essaya de se faire passer pour liichard, duc d'York, deuxième fds d'Edouard IV.

Puis les faux Smerdis de Portugal, trois pseudo-Sébastien, un fils de tailleur, un fils de scieur de pierre, et un fils de je ne sais quoi.

Puis les faux Smerdis de Russie, je ne sais combien de pseudo-Démétrius, dont le plus remarquable fut un Cosaque du Don, l'audacieux Pugatschef.

Puis enfin les faux Smerdis Je France...

Oui, en France aussi! Pourquoi pas? Les impostures y unt un sol tout préparé où elles peuvent pousser à leur aise, et de profondes racines : la naïveté universelle. Pays singulier, du reste, qui se révolutionne tous les vingt ans et s' émeute tous les ans, pour faire croire qu'il a horreur des despotes, et qu'il est républicain, mais qui, enfin de compte, prouve qu'il est essentiellement

monarchique puisqu'il ouvre ses bras à tous les rois qui veulent s'y précipiter. Il chasse celui-ci, mais il rappelle celui-là. Il a guillotiné Louis XVI, mais il eût adoré Louis XVII si Louis XYII n'eût pas été, lys royal, arrosé avec de la chaux vive .

On sait le mystère qui enveloppe encore aujourd'hui la mort du Dauphin. Le conventionnel Sevestre avait dit : « Il ne sera jamais majeur . » Et le cordonnier Simon avait fait tous ses efforts pour empêcher cette majorité. Louis-Charles de Bourbon, né à Versailles, dans un palais, le 27 mars 1785, était mort au Temple, dans une prison, le 20 prairial an m, à un peu plus de dix ans.

Mort, du moins on l'affirmait, et le décès de l'enfant royal avait été constaté aussi officiellement qu'il était possible à cette époque troublée. Mais, précisément à cause de ce trouble, on pouvait supposer mille choses, les unes vraies, les autres fausses, les unes odieuses, les autres ridicules, — parmi lesquelles une substitution d'enfant. Il y a des gens habiles qui profitent de tout, même de l'invraisemblable. 11 y a des gens qui croient à tout, surtout à l'absurde. Des royalistes, à leur retour de l'exil, persistant à croire à l'existence du Dauphin, des imposteurs imaginèrent déjouer ce rôle difficile.

Je ne veux parler ici ni des quatre premiers faux dauphins, ni des deux derniers.

Hervagault, le fils du tailleur de Saint-Lô,ne m'intéresse pas, et j'ose trouver qu'il n'avait pas volé le cabanon de Bicêtre où il mourut, le 8 mai 1812. Quand on renie le uom de son père et qu'on répudie le cœur de

sa mèrcj on mérite d'être traité comme im fou ou d'être puui comme un scélérat.

Foutolive, maçon lyonnais, et Persat^, ancien soldat, ne m'intéressent pas davantage.

Matliurin Bruneau, le fils du sabotier de Vézins, m'intéresserait un peu plus, — si j'en avais le temps. C'est une figure grotesque, un faux Smerdis boutfon, un faux dauphin canaille. Son Simondi, le sieur Branzon, un concussionnaire, avait eu beau le styler, il n'avait pu parvenir à l'ennoblir. INIathurin Bruneau avait beau prendre un bain tous les matins, il ne pouvait parvenir à se décrasser. Il avait beau se faire servir, le Vendredi- Saint, le plat de petits pois qui a toujours été en France un mets d'étiquette royale, il ne pouvait parvenir à oublier qu'il avait mangé toute sa vie des pommes de terre. Il avait beau signer ; Charles- Louis, Dauphin de France^ il n'en disait pas moins en pleine audience, au procureur du roi : « Tu oses appeler un roi vagabond ! T'est un f... gueux!... » Le gueux, c'était lui.

Je ne m'occuperai pas non plus des deux derniers pseudo-Louis XVII : Charles Naundorif, l'horloger juif, et Eléazar l'Iroquois, — moins iroquois que ceux qui croyaient à soa berceau royal.

Sept prétendants, — une pléiade ! De tous ces poêles de l'imposture, je ne choisirai, pour raconter sa vie, ni Pontus deTyard, ni Dorât, ni Jodelle, ni Bail', ni Du Bellay, ni Remy Bellcau : je choisirai Ronsard, — c'est-à-dire le Duc de Noirnandie.

Assurément, celui-là, pas plus que les autres, n'était un petit-fils de saint Louis; mais, outre certains avanta-

ges physiques et intellectuels, il avait encore, sur ses compétiteurs, cet avantage immense qu'on ne savait pas de quelle lignée il était. Du moment qu'on ne pouvait pas lui prouver qu'il était d'extraction basse, rien ne l'empêchait de prouver qu'il était d'extraction noble.

D'où venait-il, ce duc de Normandie? En 4818, on avait arrêté à Mantoue un inconnu suspect qui se disait Français, voyageant pour apprendre à connaître les peuples, ces troupeaux, appelé qu'il était par sa naissance à devenir le pasteur de l'un d'eux. Pressé de questions par la police autrichienne, il se réfugia dans un silence dédaigneux, après avoir seulement laissé échapper ses nom, prénoms et qualités : Louis-Charles de Bourbon^ duc de Normandie^ héritier légitime de Louis XVI — et par conséquent de son trône.

En 1818, Louis XVIII était précisément assis sur ce trône, et comme il pesait fortement dessus de tout son poids de goutteux, il eût été assez difficile de l'en arracher, et d'ailleurs il n'y eût pas consenti. Ce siège était commode, il s'y plaisait et complaisait : il y resta, — et « l'héritier légitime de Louis XVI, » son neveu, l'ut jeté dans un cachot, à Sainte-Marguerite de Milan.

Ce sont les persécutions qui font les martyrs ; c'est le martyre qui fait les saints. En laissant librement circuler un fou inolfeusif, il y a des chances pour que si ses divagations sont crues vérités par les imbéciles, elles ne le soient que par les imbéciles. En l'emprisonnant, en agissant de rigueur avec lui, il y a des chances pour que le noyau des imbéciles se renforce d'un certain nombre d'àmes compatissantes, disposées à la foi par la pitié.

C'est ce qui arriva pour le prisonnier de Sainte-AI arguerite : si l'un de ses compagnons de captivité, Silvio Pellico, se refusa à l'admettre comme fils de Louis XVI ses geôliers ne firent aucune difficulté à le croire Louis XVII, et plus tard, en France, lorsque le gouvernement autrichien eut jugé à propos de lâcher sa proie, beaucoup d'honnêtes gens partagèrent la croyance des secondini de Milan.

D'ailleurs, une fois qu'on s'est imposé un rôle, on s'identifie tellement avec lui, on se met si bien dans la peau du bonhomme que l'on veut représenter, qu'on finit par croire soi-même ce qu'on a voulu faire croire aux autres : on est de bonne foi dans le mensonge ! Mentir de bonne foi, quelle force on a pour imposer son mensonge !

Cette force, le duc de Normandie l'avait. D'où la liste civile que lui faisaient des gens convaincus de sa royauté, — des fanatiques qui espéraient bien rentrer un jour ou l'autre dans leurs déboursés, c'est-à-dire dans des em-: plois importants, le jour où leur prétendant remonterait sur le trône de ses pères! Il y a toujours de ces petits calculs-là au fond des dévouements humains : il n'y a que le caniche qui aime son maître gratuitemeut.

En attendant le grand jour d'une troisième Restauration, — la véritable, la bonne, — le temps marchait, et les événements aussi. Le duc de Normandie n'avait pas réussi à s'affirmer comme fils des lys aux yeux de son oncle Louis XVIII ni de son oncle Charles X : il espéra être plus heureux en 1830, lorsque le trône du dernier Bourbon eut été brûlé par le peuple parisien. Mais il ne

— 7,*^ — fut pas plus heiirpux! La police de Louis-Philippe fit pour lui ce qu'avait fait en 1818 la police du gouvernement autrichien : le 29 août 1833., le duc de Normandie, qui se faisait alors appeler le baron de Richemont, fut arrêté par les agents de M. Gisquet, et traduit en cour d'assises.

Ce procès fut curieux à plus d'un titre, et il fit grand bruit, Paris étant à ce moment, par extraordinaire, dans une espèce de calme plat, — précurseur de sinistres orages. Parmi les témoins il y en eut de grotesques, d'autres plus sérieux, dont les dépositions donnèrent à réfléchir et, sans rien prouver en faveur du faux Smerdis, ne prouvèrent du moins rien contre lui. Quand l'accusé eut demandé au duc de Choiseul s'il ne se rappelait pas cette phrase, adressée par la reine à M. de Romœuf , au moment de monter en voiture à Varennes : « Surtout, monsieur de Romœuf, qu'il ne soit pas fait de malàMM. de Damas et Choiseul, » et que ce témoin eut répondu qu'en effet cette phrase avait été prononcée par Marie-Antoinette, on regarda avec plus d'attention l'accusé, — à qui on n'hésita pas à trouver le profil bourbonnien...

L'émotion de l'auditoire ne fut pas moindre lorsqu'après la plaidoirie de son défenseur, INP Piston, sortant enfin du mutisme dédaigneux dans lequel il s'était jusque-là tenu soigneusement boutonné, l'accusé dit avec beaucoup de calme et de dignité, — un calme et une dignité que n'eût assurément trouvés aucun des six autres faux Smerdis :

« M. l'avocat-général vous a dit que je ne puis être le

— 7!l — lils (le Louis XYl ; mais voiis dit-il qui je suis? Je l'ai mis formellement en demeure de le déclarer : il a gardé le silence. Ce silence, Messieurs, vous l'apprécierez, ainsi que la cause qui nous a empêché de produire nos titres. Ce n'est ni le lieu, ni le moment. Les tribunaux compétents auront à statuer à cet égard. Ou vous a dit que des enquêtes ont été faites partout; mais M. l'avocat-général se garde bien de vous en faire connaître le résultat ; il ne le pouvait pas ; sa puissance ne va pas jusque-là, une autre puissance s'y oppose... Si je suis dans l'erreur, c'est de la meilleure foi du monde; malheureusement, il y a bientôt cinquante ans, et je vois bien que, cette erreur, je l'emporterai dans la tombe... »

Il n'y avait qu'une chose à répliquera cela, elle fut répliquée : une condamnation à douze années de détention, — condamnation que le faux Smerdis entendit prononcer sans colère et même sans dédain. « Celui qui ne sait pas souffrir n'est pas digne des honneurs de la persécution ! » dit-il en se retirant avec les gendarmes qui l'avaient amené.

Ce procès eut du retentissement au dehors. Les Parisiens, gens révolutionnaires, comme on sait, se passionnèrent pour ce jeune Astyanax de quarante-huit ans qui donnait encore de l'inquiétude aux Grecs longtemps après la prise de Troie, et, pour un peu. ils l'eussent délivré de Sainte -Pélagie avec le même empressement qu'avaient mis leurs pères, les Parisiens de 1792, à l'écrouer au Temple en compagnie d'Hector et d'Andromaque.

Astyanax se délivra lui-même le 19 août 1835, en pro-

— xo — tîtant des moyens d'évasion mis à sa disposition par deux condamnés politiques, Rossignol et Couder, Le séjour de Paris n'étant plus sain pour lui, il alla demander la santé à des lieux plus hospitaliers : il émigra de nouveau.

La révolution de février le ramena en France, mais ne lui ouvrit pas plus que celle de juillet les portes du palais des Tuileries, — cette Glianaan de ses rêves. Les Troyens ne voulant pas plus de lui que les Grecs, il dut se résigner et se résigna.

J'allais souvent en 18i9 chez un relieur domicilié à l'angle de la rue de Jérusalem et du quai des Orfèvres, dans une maison aujourd'hui démolie, et j'y rencontrais de temps en temps un vieillard au chef argenté, aux yeux souriants et doux qui venait là causer de la pluie et du beau temps politiques, — de la pluie surtout. C'était Astyauax, le duc de Normandie, le fils de Louis XVI, Louis XVIl enfin !

Ce vieillartl m'intéressait, et il le voyait bien, car, chaque fois, il essayait de me convertir à sa religion personnelle, moi adolescent, fraîchement émoulu des conventicules républicains. Il tombait bien, n'est-ce pas?

11 m'intéressait, non par ce qu'il me disait, mais par ce que je me disais à propos de lui, me rappelant toujours sa réponse à l'avocat général qui ne voulait pas qu'il fût Louis XVII :

— Si ce vieillard n'est pas LouisXVII, qu'est-il donc? me demandais-je chaque fois, en le regardant sympathiquement. Ce qu'il est? Rien ! Il n'a pas de nom dans la vie, pas d'assiette dans la société : il ne s'appelle pas !

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