SI
il n'existe pas ! Ce n'est ni un plébéien ni un gentilhomme, ni un fils de rustre ni un fils de roi : c'est une ombre!... Destinée bizarre, mélancolique, hoffmanesque! N'avoir aucune racine qui vous rattache à une patrie quelconque î aucun cordon ombilical qui vous rattache à une famille quelconque ! Commencer à soi et finir à soi! N'est-ce pas horrible et tragique? Et comme, aulieu de sourire doucement ainsi qu'il fait, ce vieillard, je me rongerais les poings de rage de ne pouvoir les abattre sur la société comme sur une tète de turc, afin d'amener le mille de la terreur ! Être criminel, c'est être quelqu'un au moins !
Un jour, comme je me retirais après une longue causerie dont il avait fait tous les frais, il s'approcha de moi, et, me tendant un gros volume in-S» relié au lys :
— « Acceptez-le en souvenir de moi, » me dit-il.
C'étaient ses i/eV/oiVes — et son adieu, car, à quelque temps de là, j'appris par notre ami commun, le relieur Boutin, que le duc de Normandie était mort...
Pauvre homme ! Elles avaient menti, les sorcières qui t'avaient dit, comme les Wùches à Macbeth : « Ail bail ! that shalt be king hereafter ! »
Roi! non. Pas même roitelet!
MONSIEUR LAGENAIRE.
Le Î4 décembre 1834-, uu dimanche, vers une heure de l'après-midi, deux hommes entraient au n" 271 de la rue Saint-Martin, dans le passage du Cheval-Rouge, montaient d'un pas tranquille au premier étage de cette maison, et y frappaient à une porte connue d'eux; mais, cette porte ne s'ouvrant pas, ils redescendaient aussitôt. Dans le passage, ils rencontraient un troisième individu, en pantalon et tenant une brosse à la main.
— Nous venons de chez toi, dit l'un des deux hommes à ce troisième.
— Eh bien ! remontons, répondit celui-ci.
Ils remontèrent Tescalier, la porte tout à l'heure fermée fut ouverte : les trois hommes entrèrent. Celui qui était devant était le locataire, ceux qui étaient derrière lui étaient ses amis. Un vilain monsieur, le premier; de vilains messieurs, les autres ! Chardon, Avril et Lacenaire, trois copains de Poissy, trois filous qui ne demandaient qu'à devenir trois escarpes.
Chardon, non. C'était un homme-femme, incapable d'autre crime que d'attentats permanents à la pudeur, — un misérable digne du dégoût des honnêtes gens, mais indigne du panier de Sanson. Ses deux camarades, à la bonne heure! C'étaient des gars à tout faire, — excepté le bien.
Comme Chardon avait le dos tourné. Avril s'élança
rapidement sur lui, l'empoigna au cou, et le maintint pendant que Laeenaire le frappait d'un tiers-point emmanché dans un bouchon. Chardon tomba, et, comme il poussait des cris inarticulés qui pouvaient donner l'alarme. Avril prit un merlin qui se trouvait là et l'acheva .
Pendant qu'Avril achevait Chardon si bien commencé par Laeenaire, celui-ci était entré dans la pièce voisine où reposait en ce moment une vieille femme, la m^re de Chardon. Elle dormait, malade; elle se réveilla, guérie de la vie, sous les coups de tiers-point du meurtrier de son fils.
Ces deux meurtres accomplis en moins de temps que je n'eu mets à vous les raconter, les deux meurtriers songèrent à se récompenser de la peine qu'ils venaient d'avoir : l'armoire de la veuve fut éventrée et pillée, et ils y prirent tout ce qui s'y 'rouvait de prenable, TKJO francs, quelques couverts d'argent, une louche également en argent, un grand manteau et un l)onnet de soie noire. A Laeenaire, le lion, la paît léonine ; à son aide Avril, les reliefs, c'est-à dire les couverts et une petite vierge en ivoire.
Les meurtriers sortirent, non pas sombres, non pas épouvantés, avec les remords et l'effroi de la justice galopant déjà en croupe avec eux; ils sortirent calmes, — plus que calmes, riants, cachant leurs mains sanglantes, Avril dans les poches de son pantalon, Laeenaire sous les plis d'un manteau à fourrure volé chez Chardon. Us n'allèrent pas se cacher, enfants des ténèbres, dans un repaire inaccessible au soleil et aux gendarmes, dans quelque forêt, lieu d'asile ordinaire des assassins :
ils se rendirent tranquillement, d'abord au fameux, trop fameux estaminet de l'Épi-scié, du boulevard du Temple, puis aux bains Turcs, de l'autre côté du boulevard. Leurs ablutions faites, le sang disparu de leurs maius et de leurs visages, ils s'en allèrent diuer, bien diner, puis, après le dîner, au théâtre des Variétés, où il paraît qu'Odry jouait ce soir-là. Ils s'amusèrent beaucoup. Je ne raconterai pas ce qu'ils firent de leur nuit : elle dut être digne de leur journée.
Deux jours après, Paris apprenait le double assassinat du passage du Cheval-Rouge, mais sans apprendre le nom des assassins, que recherchait activement la police, sans pouvoir parvenir à mettre la main dessus. Ce furent deux misères — les petits bâtons que la Providence jette dans les roues des criminels en marche vers l'impuDÎté — qui les perdirent. Le 20 décembre, Avril se faisait arrêter à Paris en cherchant à délivrer une fille publique, sa maîtresse, que l'on emmenait au poste. Le 2 février 1835, Lacenaire se faisait arrêter à Beaune en cherchant à faire escompter im faux billet à ordre.
Les deux assassins étaient sous la main de justice qui, dès lors, ne devait plus s'en dessaisir qu'en faveur du panier de Sanson. Avril et Lacenaire étaient arrêtés, mais sans qu'on sût exactement s'ils étaient ou non les auteurs de l'assassinat du passage du Cheval-Rouge. On ne tarda pas à le savoir. Les loups ne se mangent pas entre eux; mais les meurtriers, ces autres carnassiers, sont moins dégoûtés ! Avril dénonça Lacenaire, en rejetant sur lui, naturellement, tout l'odieux du drame dans lequel il prétendait n'avoir joué qu'un innocent petit
— ,So —
rôle, un rôlet. Lacenaire, indigné, avoua tout, en chargeant comme il convenait son complice.
Paris connut alors dans toute sa hideur le monstre que la police venait de prendre dans ses filets, et le nom de Lacenaire devint le sujet de toutes les conversations : on s'intéressa à lui, on se passionna pour lui, — il fut lion ! Lion, cette hyène !
Songez donc, ce n'était point un assassin vulgaire, c'était un monsieur^ un homme bien élevé, un poète, — puisqu'il était né d'une famille bourgeoise, puisqu'il avait été au collège, puisqu'il avait de l'esprit, puisqu'il savait faire des vers !
Son succès fut immense, et il dura plus que d'autres — <le meilleur aloi. On voulut voir une victime de la Fatalité dans ce fainéant élégant, dans ce cynique poseur qui se drapait dans le manteau sanglant de Chardon comme un empereur dans sa pourpre. On en fit un personnage maudit comme les Atiides, un Lara, un Manfred, — le Manfred du ruisseau !
« .... Sans être argousin, bourreau, ni romancier. Aux veilles du cachot on vint s'associer. Les mains de ce lépreux, dégoûtant d'infamies, Tombaient à son réveil entre des mains amies. Et les journaux du temps, souillés de ses envois, A nous dire sa gloire enrouaient leurs cent voix! »
Cette faveur inouïe attachée au nom de Monsieur La. renaire l'accompagna naturellement de la prison de la Force sur les bancs de la Cour d'assises, où le meurtrier et son complice vinrent s'asseoir le 12 novembre.
M. Dupuy, président, M. Partariiou-Lafosse, procureur du roi.
La salle d'audience était trop petite pour contenir les curieux qui avaient voulu voir de près le héros de tant d'histoires ténébreuses, — car l'afiaire du passage du Cheval-Rouge n'était pas la seule qu'il y eût dans son dossier. Ceux qui ne purent pas le voir de près se résignèrent à ne le voir que de loin ; ceux qui ne purent même pas le voir de loin se résignèrent à attendre au bas du grand escalier la sortie des curieux assez heureux pour l'avoir vu.
Lacenaire était radieux de tant d'empressement et fier de tant de curiosité : il faisait la roue sur son banc, ce paon sinistre ! Quand il s'entendit condamner à mort, il ne sourcilla pas : il sourit !
— « Je n'attache pas plus de prix à ma vie qu'à une pièce de cinq sous! » dit-il à ses voisins les gendarmes.
On le reconduisit en prison, ainsi que son complice, et il mangea avec appétit. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il dormit cette nuit-là aussi tranquillement que les autres nuits. Cette scorie sociale, ce crachat immonde ignorait le remords.
Transféré d'abord de la Conciergerie à Bicêtre, il fut ramené de Bicètre à la Conciergerie, d'où il put surveiller à son aise l'impression de ses Mémoires — si impatiemment attendus du public. Quoiqu'il se fût pourvu en cassation, comme Avril, il se savait destiné à mourir prochainement ; mais cela le préoccupait moins que la correction de ses épreuves, prose et vers. C'était son testament, ces Mémoires, à ce drôle sinistre !
C'est à la Conciergerie qu'il composa sa fameuse Ode à la guillotine^ pièce fort médiocre que le public d'alors trouva superbe, et que je mets sous les yeux du public d'aujourd'hui, afin qu'il soit juge de sa valeur réelle :
Longtemps après le jour qui vit notre naissance, Lorsque loin du berceau s'échappa noire enfance, Lorsque sans être un homme on n'est plus un enfant. De l'avenir, dit-on, se soulève le voile.
Et nous pouvons dans notre étoile
Lire le sort qui nous attend.
Alors la destinée à nos yeux se révèle. Rêve affreux, que la mort apporte sur son aile. Qui de l'homme endormi plisse le front d'effroi ; Car ainsi qu'en Macbeth, on aperçoit trois femmes Qui, par des cris affreux, épouvantant nos âmes, Nous laissent pour adieux ces mots : Tu seras roi !
On dit qu'il sommeillait .. peut-être en une orgie
Où de vin répandu la table était rougie;
Une femme parut, qui pressait dans sa main
Des roses et des fleurs, fumier du lendemain.
Cette femme riait d'une effrayante joie.
Comme un peuple qui rit près d'un trône qu'il broie.
Mais son front était beau, mais on y pouvait voir
Le passé sans remords, l'avenir sans espoir.
Et de haine et d'amour un horrible mélange.
Un regard de démon dans une larme d'ange ;
Et celui qui dormait tout à coup tressaillit : L'amour lui vint au cœurj l'insensé le lui dit.
— « Jeune homme, pour m'aimer ton âme est impuissante; « Mon amour doit tuer ceux dont je suis l'amante.
« Fuis, les autres amants ont, pour mourir, un lit !
« Les miens n'ont, à leur mort, qu'une foule qui rit.
« Les autres ont des fers qu'ils trouvent pleins de charmes,
« Et mes fers sont rouilles, mais rouilles par les larmes,
« Et mon mari jaloux siège sur l'échafaud ;
« C'est le soutien des rois : il se nomme bourreau 1
« Fuis, car de mon amour tu serais la victime, « Car je veux être aimée, et m'aimer est un crime; « Et, des mille fureurs qui viennent m'enflammer, « Ma plus grande fureur est de me faire aimer. »
Cette femme, pourtant, avait touché son âme. Cette femme était belle, il aimait cette femme !
— « Quoi ! l'aimer est un crime ! Et moi, si je t'aimais, « Si je t'aime, faut-il te laisser pour jamais?
« Ton regard est si beau, que e feu qui l'anime
« Me force à demander : Femme, qu'est-ce qu'un crime? »
— « Un crime, c'est un mot qui s'élève bien haut; « La moitié touche au sol, et l'autre à l'échafaud; « Mais il descend plus bas, car la tête qui tombe
« Roule dans le linceul pour dormir dans la tombe. »
— « Ma vie est donc en jeu ? Soit ! mais j'ai ton amour. « L'enfer est à Satan ; sois à moi sans retour ! »
Puis un baiser sanglant vint humecter sa bouche. Comme un homme blessé qui s'éveille farouche. Tout prêt à blasphémer il se leva soudain.
Car il se réveillait au sein d'une audience. Quand une voix criait, au milieu du silence Mort à celui qui fut seize fois assassin !
Quelle était cette femme?... Etait-ce la Vengeance, Qui rit à sa victime, et pour qui l'existence Bien souvent n'est qu'un dé qu'on retourne au hasard ? La Vengeance qui met moins de foi, d'espérance
Dans son t)ieu que dans son poignard ? C'était,., on ne le sait... Mais c''était le génie Qui conduisit cet homme à l'affreuse agonie
Qui fait mourir avant le temps.
Mourir jeune !... Et pourtant, même avant la vieillesse. L'homme qui dans le crime aspira tant d'ivresse.
N'a respiré que trop longtemps.
Hélas ! à ce malheur qui donc put le conduire ? Quand on voit le, mépris où brillait le sourire. Quand ceux qui vous aimaient trouvent dans votre cœur Le premier des forfaits, la honte du malheur; Quand la foule qui passe, à vous voir condamnée, A votre aspect souffrant se détourne étonnée, Froide comme un refus à quelque enfant jeté Lorsqu'il vous tend la main après avoir chanté ;
Entre vivre et mourir on voit un mot livide Se dresser, et ce mot : c'est crime ou suicide. Devant ces deux forfaits amené pour choisir, Brûlant de se venger plutôt que de mourir,
Il prit le crimOj lui!... Le crime, quel partage î Ecrire avec du sang sa vie à chaque page! Se dire : je lûrai, je tùrai.. . c'est mon sort ! Attendre chaque jour que vienne la vengeance! Etre martyr ainsi sans ciel pour récompense, Et pour sa fiancée oser choisir la mort! Défier le mépris et rechercher la haine. N'avoir rien dans le cœur de la nature humaine; En face du trépas, hélas ! n'espérer rien. Penser qu'on viendra voir, ainsi qu'à quelque fête. Son souris infernal quand tombera sa tète ! Quel sort !... et c'est le sien !
Pourtant il s'était dit : L'avenir me réclame ! Oui... pour mettre à ton nom une auréole infâme; Oui, tu vivras, tandis que l'homme qui n'aura Jeté sur son chemin que des bienfaits mourra.
Car, si vous n'avez point fait pleurer sur la terre. Si vous avez passé consolant, solitaire. Si vous n'avez séché ni fait couler de pleurs. Rien ne reste de vous ; lorsque l'orage gronde. Du jour qui détruit tout la trace est plus profonde Que du jour qui mûrit les fleurs.
Alors que la jeunesse est une pure flamme. Le premier sentiment du crime sur notre âme C'est un désir subit de vengeance et de mort ; La tristesse plus tard remplace la colère, Puis vient l'indifTérence, à la robe étrangère. Passant, sans du coupable interroger le sort;
Mais quand la passion, bouillonnant dans la tête, Du jour le plus affreux vous fait un jour de fête. Quand vers tout être étrange on élève les bras, Alors il n'est pour nous rien de beau, rien d'infâme, Alors on sent au cœur, oii vient mourir le blâme. Un respect calculé pour les grands scélérats !
Paris, janvier 1836.
Le 8 janvier 1836, Lacenaire dut quitter la Conciergerie, où il était si bieu, où il recevait tant de visites aimables et tant de lettres sympathiques, pour être transféré à Bicètre. C'était un avertissement qu'il comprit. Il était couché : il s'habilla. Une fois habillé, il s'approcha de la table sur laquelle il avait écrit ses fameux Mémoires, et, avec l'autorisation du directeur, écrivit ces ligues, les dernières que sa main dût tracer :
« 8 janvier 1836, à la Conciero;er;e, 10 heures du soir.
« On vient me chercher pour Bicètre. Demain, sans doute, ma tète tombera. Je suis forcé, malgré moi, d'interrompre ces Mémoires, que je confie aux soins de mon éditeur. Le procès complète les révélations. Adieu à tous les êtres qui m'ont aimé, et même à ceux qui me maudissent : ils en ont le droit. Et vous qui lirez ces Mémoires, où le sang suinte à chaque page, vous qui ne les lirez que quand le bourreau aura essuyé sou triangle de fer que j'aurai rougi, oh! gardez-moi qnelque place dans votre souvenir... Adieu! »
Bon voyage, monsieur Lacenaire !
Le lendemain matin, 9 janvier, le pauier-à-salade, avec son escorte habituelle, vint prendre les deux condamnés, Avril et Laceuaire, auxquels la « fatale toilette » avait été faite dans la nuit, et les conduisit, au galop de deux chevaux de poste, au rond-point de la barrière Saint-Jacques. Avril, comme moins criminel, fut exécuté le premier. Lorsque ce fut au tour de Lacenaire, il regarda la machine en souriant et alla placer sa tête dans la lunette sanglante. Quand elle tomba, il était huit heures trente-trois minutes du matin.
Monsieur Lacenaire avait vécu!
Ah! Paris! il te faudra couronner bien des rosières et donner bien des prix Montyon pour effacer de ton histoire cette page honteuse où tu t'es vautré dans l'admiration d'un assassin-poëte !
A ce propos, je ne saurais mieux finir cette rapide biographie du lion de 1835, qu'en empruntant à Hégésippe Moreau, un véritable poëte celui-là, l'énergique péroraison de sa pièce de vers consacrée à Lacenaire :
« ... Tuer sans combat, égorger qui sommeille, Ramasser un écu dans le sang d'une vieille, Et pouvoir dire après : Je suis poëte !... Non ! Car il ne suffit pas, pour mériter ce nom. D'emprunter au public de banales pensées Qu'on rejette au public en phrases cadencées : Le poëte, amoureux du bien comme du beau. Attend deux avenirs par delà le tombeau, VA riche, en vieillissant, de candeur enfantine, , N'a rien à démêler avec la guillotine... Interrogez Sanson : depuis qu'André Chénier
D'un sang si précieux p^rl'uma son panier, Jamais son doigt savant (Thémis en soit bénie ! Sur un front condamné ne palpa le génie. C'est un roi qu'un poëte, et la hache des lois Tua Chénier du temps que l'on tuait les rois.. . i