NINA LASSAVE
La barrière Saint-Jacques était destinée à avoir des illustrations de toutes sortes ; après Avril et Lacenaire, guillotinés le 9 janvier l!s36, vint le tour de Fieschi, de Morey et de Pépin, décapités le 19 lévrier suivant, à la même place, avec la même machine et par le même bourreau. Après les tueurs de vieilles les tueurs de rois!
L'un de ces trois derniers suppliciés, et le moins intéressant, parce que le plus lâche, Fieschi, ouvrier tanneur devenu artisan de meurtres, avait laissé une veuve — de la main gauche : une jeune fille d'environ dixsept ans, Nina Lassave.
La veille de l'explosion de la machine infernale du boulevard du Temple, Nina Lassave n'était rien qu'une ;^risette obscure, jolie comme on l'est quand on a seize ans, et borgne par-dessus le marché : le lendemain de l'exécution de son amant, elle était célèbre. Je ne sais pas si, selon l'habitude des Anglais en pareil cas, quelques eccenlric nien franchirent le détroit et s'en vinrent
faire des propositions de mariage, à la veuve de Fieschi; ce que je sais, c'est que le propriétaire du Café de la Renaissance^ situé place de la Bourse, vint lui ofirir uue somme rondelette pour qu'elle consentît à trôner chez lui comme dame de comptoir, — et qu'elle accepta.
Elle accepta, et, pendant quelques semaines, — mettons deux mois, — le Café de la Renaissance n'eut pas assez de tables, pas assez de chaises, pas assez de demitasses pour les consommateurs amenés là par cette abominable soif de curiosité qu'on n'éteindra jamais en nous, je le crains. On voulait se repaitre du spectacle de cette pauvre fille qui avait si intimement connu le grand criminel, le fameux auteur de la fameuse machine infernale dont avaient été victimes une quarantaine de personnes, parmi lesquelles dix-neuf morts. Pour beaucoup de gens, voir Nina Lassave c'était revoir Fieschi, et revoir Fieschi c'était assister de nouveau, pour ainsi dire, à l'épouvantable boucherie du ^8 juillet 1835. « C'est la maîtresse de Fieschi I » murmurait le bourgeois eii'aré à l'oreille de sa femme ou de son fils, aussi effarés que lui. Et, pendant qu'on la dévorait ainsi des yeux, scrutant chaque trait de son visage comme pour y trouver un reflet du drame lugubre où elle avait joué son rôle de comparse, elle souriait, comptant les morceaux de sucre et marquant les consommations sur le livre de caisse de son patron.
Peut-être même, parmi cette foule avide de spectacles, y avait-il quelques galantins, jeunes ou vieux, épris du monstrueux et désireux d'en savoir plus que le reste du monde sur l'histoire intime de Nina Las-
save et de Fieschi. 0 misère ! ô tristesse ! Peut-être aussi Nina la borgne, malgré ses sourires, avait-elle envie de pleurer son guillotiné qui lui avait fait en mourant une si belle réclame et laissé un si bel héritage !
La curiosité s'émoussa vite, ainsi qu'il en devait être. Les consommateurs qui avaient appris momentanément le chemin de la place de la Bourse et du Café de la Renaissance^ le désapprirent pour toujours, et, après avoir beaucoup parlé de Nina Lassavc, on ne parla plus du tout d'elle, — à croire qu'elle n'avait jamais existé. Sortie de l'obscurité, elle rentra dans le néant et devint — ce que deviennent les jeunes lunes : une vieille lune.
Vingt ans après, s'ouvrait à l'extrémité de la rue Vavin, non bâtie alors, une bicoque destinée aux oisifs pauvres, aux rentiers de la haute et basse Bohème : le Café Génin, dont j'ai donné un léger fusain dans mon Histoire des Cafés et Cabarets de Paris, à laquelle les lecteurs m'excuseront de les renvoyer pour plus amples renseignements. Génin était marié à une femme borgne, d'euvirun trente-huit ans, pour laquelle il semblait avoir beaucoup d'affection, et qui avait l'air d'en avoir autant pour lui. Un jour, devant moi, je ne sais quel ivrogne lit à haute voix une allusion brutale au souvenir de Nina Lassave : madame Génin pâlit affreusement et son mari s'emporta jusqu'à la fureur envers l'indiscret, qu'on dut lui arracher, par prudence. Puis, il n'en fut plus jamais question. Madame Génin était redevenue comme devant, pour tout le monde, madame Génin — pas autre chose...
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J'ai lu le mois dernier dans l'Evénement un article de M. Vallès qui, en parlant de la mort de cette femme et de la folie de son mari, c[ui en a été la suite, révèle au public ce qui avait été si soigneusement tù pendant de si longues années : madame Génin était bien en effet l'ancienne Nina Lassave dont le Paris de 1 836 s'était si singulièrement engoué.
Quels drames il y a souvent chez les créatures les plus insignifiantes en apparence !
DUFAVEL
Le vendredi ^septembre 1836, des ouvriers qui étaient en train de creuser un puits dans le champ d'un sieur Moulin, cultivateur au Champ-Vert, quartier de Saint- Just, près de Lyon, remontaient aussitôt, bien qu'il fût sept heures du matin et que leur journée commençât à peine, parce qu'il ne leur semblait pas prudent de rester plus longtemps à 02 pieds sous terre. A l'orifice du puits, s'apprêtant à descendre, était leur tâcheron, le sieur Dufavel. Ils lui annoncèrent qu'un éboulement se préparait et l'engagèrent à ne pas descendre. Mais ils
1 J'écris comme tout le monde prononce. 11 paraît cependant que ce n'est pas Dufavel, mais bien Dufavet qu'il faut dire. Diif'ucet sonne mal à mes souvenirs et à mon oreille : j'aime mieux conserver l'orthographe et la prononciation populaires.
s'adressaient à un homme qui avait vu plusieurs fois déjà la mort de très-près, et qui tenait en outre à ne pas perdre ses instruments de travail.
— « Bast ! dit-il, j'ai bien le temps d'aller cherclier mon benotlr)
Et il se fait descendre dans le puits.
Au milieu de la route, Dufavel entend tomber de grosses pierres : cela ne l'arrête pas. Une fois au fond du puits, il ramasse deux planches qui pouvaient lui être utiles, les place dans sa benne, se place à côté d'elles et s'apprête à remonter, lorsqu'un sourd craquement se fait entendre au-dessus de lui. Il lève la tète et voit cinq des tambours du puits se rompre en même temps. — « A moi ! » crie-t-il, effrayé. Un flot de sable arrive, l'envahit et étouffe sa voix : dans quelques secondes il sera enlizé, comme ces imprudents qui s'aventurent sur les grèves mouvantes du mont Saint-Michel. Ses compagnons restés en haut, jugeant de son péril sans avoir entejidu son cri d'appel, tirent la corde de la benne, croyant le sauver parce moyen; la benne s'élève de quelques pieds, jusqu'aux planches qui retenaient l'éboulement, et ne peut aller plus loin, pressée cpi'elle est contre ces planches entrecroisées : plus on tire en haut, plus on ébranle les parois mouvantes du puits qui bientôt se referment sur le malheureux Dufavel.
Tout n'était pas perdu, cependant, et si l'on avait renoncé en haut à poursuivre l'œuvre de délivrance, en bas le prisonnier n'avait pas renoncé à tout espoir de salut. Dufavel avait compris que ces é])raulcments suc-
cessifs donnés aux parois du puits par ses compagnons pouvaient se renouveler et aggraver sa position déjà si critique : il chercha son couteau et coupa la corde de la benne. Cette inspiration le sauva. Après le départ des ouvriers puisatiers, un jeune homme était venu, avait tourné la manivelle du treuil, et ayant remarqué qu'au bout de deux tours il n'éprouvait aucune résistance, il avait couru après eux et les avait engagés à revenir. Les ouvriers, c|uoique n'espérant plus rien, étaient revenus, avaient de nouveau tiré la corde du benot, et, la voyant coupée franc^ avaient acquis la certitude qu'elle l'avait été par Dufavel et que, par consécpent, il vivait encore. Ils avaient alors repris l'œuvre de délivrance.
Œuvre délicate, pénible, à résultat douteux. Dufavel était enterré vivant à 62 pieds du sol, et son tombeau n'avait même pas les commodités d'un tombeau ordinaire : un trou de quelques pieds de hauteur, qu'un tassement incessant du sable sur les planches si miraculeusement entrecroisées qui en formaient le plafond menaçait de rétrécir encore, et, dans ce trou, impossibilité presque complète de se mouvoir. Pendant qu'on travaillait avec ardeur au-dessus de la tête du prisonniei" au creusement de deux puits parallèles, l'un par le génie, l'autre par ses compagnons, il sentait d'heure en heure sa prison s'emplir de sable qu'il parvenait, après des efforts inouïs, à faire descendre entre ses jambes, sous lui, pour ne pas l'avoir sur lui. L'homme qui veut vivre dépense pour conserver sa vie des trésors d'ingéniosité. Malgré les menaces d'asphyxie qui l'entouraient, Dufavel se cramponnait à un fétu comme à une barre
(liî fer et luttait de toute son énergie contre le découragement qui eût envahi une autre âme que la sienne. Pendant douze jours, — douze jours ! — il attendit patiemment sa sortie de son tombeau, sa résurrection, et dans la position incroyable que je vais dire :
Il avait la jambe droite pliée sous lui, la jambe gauche étendue à coté de la benne, le pied placé dans un trou entre deux planches, le genou droit sous le jarret gauche, le corps plié, l'épaule gauche appuyée contre deux débris du tambour près du cercle qui les retenait, et la tète baissée vers l'épaule droite. N'était ce pas horrible ?
Avec quelle solennelle lenteur marchaient les heures — et surtout les jours I Car le malheureux enlizé pouvait les compter, grâce à une mouche surprise comme lui par l'éboulement et prisonnière comme lui dans cet épouvantable tombeau: quand elle bourdonnait, Dufavel devinait qu'il faisait jour; quand elle se taisait, il comprenait qu'il était nuit, — et il attendait, anxieux, chaque nouvelle aurore.
Les puits de sauvetage terminés, on n'avait pas tardé à être en communication avec lui. On lui avait parlé, il avait répondu ; on savait qu'il n'était ni mort ni même blessé, mais qu'il souffrait de la-faim^, de la soif, du manque d'air, et, après mille difficultés et mille précautions, on avait pu lui faire parvenir successivement quelques bouteilles de bouillon dont il n'avait pas renvoyé les bouchons, — les trouvant sans doute mangeables. Enfin, le jeudi d5 septembre, à deux heures du matin, le génie parvenait à la paroi extérieure du tam-
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lioiir, brisait les planches qui la formaient, et, à trois heures et demie, Dufavel revoyait la lumière du jour.
La nouvelle de sa résurrection courut aussitôt par la ville de Lyon, et la France entière applaudit. Le nom de Dufavel était dans toutes les bouches ; les moindres détails, les plus insignifiants, qui le concernaient étaient recueillis avec avidité ; on organisait partout des quêtes et des représentations à son bénéfice ; le roi Louis-Philippe lui-même, pour prouver l'intérêt qu'il portait à l'humble puisatier, lui envoyait la somme de... deux cents francs.
Au bout de quelques semaines, il n'était plus question de Dufavel, dont le souvenir ne vivait plus que dans le boniment d'un montreur de figures de cire, — parmi lesquelles la sienne, que j'ai vue plus tard, avec une indescriptible émotion, dans le Salon de Curtius du boulevard du Temple.