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LE VICOMTE DE LAUNAY

Vers le milieu de l'année 1836, la Presse publiait un feuilleton intitulé Courrier de Paris^ et signé vicomte de Launay.

C'était le premier Courrier de Paris qui eût paru à Paris. Il fit fortune, et même un peu scandale, car le

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vioomte on question, — comme s'il eût été à peu près sûr de l'impunité, soit pour une raison, soit pour une autre, soit qu'il se sentit abrité derrière la faiblesse féminine ou derrière la force masculine, — le vicomte n'y allait pas de plume morte. Il était spirituel, et même méchant- 11 disait certaines choses qu'un autre n'eût pas osé dire, et cela avec ime désinvolture, une grâce, un libre propos, qui sentaient leur gentilhomme d'une lieue.

« Quel est ce chroniqueur qui entre ainsi dans la vie parisienne, botté et éperonné, le fouet à la main, comme Louis XIV au Parlement? » Voilà ce qu'on se demandait de tous côtés, sans pouvoir trouver une réponse satisfaisante. « C'est celui-ci ! » disait-on en désignant un écrivain très-connu. — « C'est celui-là ! » disait-on, en désignant un autre écrivain, non moins connu. On en désignait beaucoup ainsi, et l'on se trompait. Le vicomte de Launay avait l'air si homme qu'on ne songeait pas à chercher ailleurs que dans le camp masculin. Et ne trouvant pas, on se consolait en espérant qu'un jour ou l'autre, à force de casser les vitres et d'inventer des fenêtres pour avoir encore un plus grand nombre de carreaux à casser, l'impertinent vicomte s'attirerait une fort vilaine affaire, un duel en bonne et due forme, qui le forcerait à relever son masque et à laisser voir son visage.

Cette espérance, ce souhait charitable que formaient tous les gens inquiets des allures cavalières du vicomte de Launay, qui ne ménageait personne — excepté ses amis, — cette espérance n'était pas si sotte; car si le

masque dont se couvrait le hardi chroniqueur était un masque désagréable, le visage qu'il cachait si bien était un adorable visage de femme, celui de madame Emile de Girardin.

Ce petit secret, qui n'en était pas un pour les familiers du petit hôtel de la rue de Provence, fut cependant gardé, non-seulement pendant tout le temps que madame de Girardin courriérisa, c'est-à-dire de 1836 à 1848, mais encore au-delà de ce temps et de la mort de l'écrivain distingué qui avait imaginé ce déguisement ; à ce point que, aujourd'hui encore, beaucoup de personnes fort honorables sont convaincues que le vicomte de Launay était un homme, — comme Claude Yignon.

Madame de Girardin était, du reste, si bien assurée de la discrétion de son entourage, et de l'imperméabilité du masque qu'elle portait avec tant d'aisance, qu'elle ne craignait pas, dans ses Lettres parisiennes^ de dire un bien énorme de ses amis les plus intimes, comme Théophile Gautier, dont elle annonçait, avec éloges, les romans et les poésies chaque fois que Gautier commet tait (c'est un de ses mots) un roman ou un volume de vers. Elle faisait davantage : elle osait prendre la défense de son mari qui, comme tous les gens en vue, était lo point de mire de beaucoup d'attaques, les unes légitimes, les autres envieuses, méchantes et bètes. Elle faisait davantage encore : elle ne craignait pas elle, madame de Girardin, de dire du bien de madame de Girardin!

« Oa u'eâtjainaia si bieu loué que par soi-même.»

Rien, au fond, de plus naturel — et de plus choquant. J'aurais préféré, pour ma part, que madame de Girardin laissât faire son éloge par tout autre que par \o vicomte de Launay.

Quoiqu'il en soit, l'idée de ce courrier hebdomadaire, signé d'un pseudonyme, était une ])omie idée, une idée excellente, puisqu'elle trouva des imitateurs, non-seulement en France, mais encore à l'étranger. Le Siècle eut sa Revue de Paris; le Temps, son Courrier de la villa; la Quotidienne, ses Causeries; le Constitutionnel, son Courrier de la Cour et de la Ville; le Journal de Rouen, son Fcho de Paris, etc., etc., etc., — et il ne se fonde pas un journal politique ou littéraire, depuis vingt ans, qui n'ait sa chronique parisienne, sous un titre ou sous un autre. Le métier de chroniqueur est même devenu un métier à part dans les lettres, une spécialité, comme celle d'auteur dramatique ou de critique d'art, et l'on a compté ceux qui, depuis madame de Girardin, y avaient excellé jusque dans ces derniers temps, Eugène Guinot, Louis Desnoyers, Méry, Henri de Pêne, Auguste Villemot et Charles Bataille.

Madame de Girardin est morte sans postérité. Mais le vicomte de Launay a fait des petits — qui s'appellent aujourd'hui Heuii Rochefort, Aurélien Scholl, Jules Noriac, ïimothée Trimm, etc., etc., etc. Des petits qui gagnent gros!

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