LES BAYADÈRES
Dans les premiers jours du mois d'août 1838 ou s'entretenait beaucoup, au foyer de l'Opéra et ailleurs, des hôtes mystérieux d'une mystérieuse maison de l'Allée des Veuves, qui alors ne ressemblait guère à l'Allée des Veuves d'aujourd'hui : un nid plutôt qu'une maison, — un nid bordé de chèvrefeuilles et gardé par un invalide.
Que renfermait cette maisonnette? Que gardait cet invalide?
Des bayadères ! des prêtresses du dieu Brahma ! de vraies bayadères — n'ayant aucun rapport avec celles de l'Opéra et d'ailleurs! Il y avait là, certes, de quoi faire travailler les imaginations les plus paresseuses et réveiller les sens les plus endormis. Des bayadères 1 On avait les visions adorables que procure le haschich ; on se sentait transporté d'un coup d'aile dans l'Orient des .¥<7/e ft ime miits, dans le pays du bleu et des « aimées à l'œil noir» vêtues seulement de la fumée des cassolettes... Des bayadères !
On racontait d'elles des choses bien faites pour exciter au plus haut point l'intérêt. Le Barnum intelligent qui les avait amenées des bords du Gange sur les bords de la Seine, un M. Tardivel, je crois, avait dû déployer tontes les ressources d'une diplomatie de première classe pour les décider à quitter leurs bungalows parfumés , leurs pagodes sacrées , leurs
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i»ralimes amoureux. Enfin, elles s'étaient décidées ; elles s'étaient embarquées à Pondicliéry pour la France, au nombre de cinq, avec trois compagnons, — trois baya' ders, aurait dit Sainville. Les bayadères se nommaient, la première Amani, âgée de 18 ans ; la seconde, Saoundiroun^ âgée de lï ans ; la troisième, Rangoun, âgée de 13 ans ; la quatrième Vei/douti, kgée de six ans, et la cinquième, Tillé, âgée de trente ans, — l'âge des duègnes dans ces pays où les femmes mûrissent aussi vite que les fruits sous les baisers ardents du soleil. Quant aux bayaders, ils s'appelaient Ramalingam, Savaranim et Deveneyagorn, et ils étaient chargés d'accompagner de leurs chants et de leurs instruments — une flûte, des cymbales, un tamtam — les danses de leurs camarades les bayadères.
Quelles étaient ces danses ? Je ne les ai pas vues, et je le regrette, car il est trop tard maintenant pour que j'aille les voir danser sur place, devant la grande pagode de Tcudiwa-Puzam ; mais au dire des gens (jui s'y connaissent, c'était une merveilleuse chose , bien faite pour faire rêver du paradis de Mahomet. Théophile Gautier seul aurait été digne de chanter, et Eugène Delacroix seul digne de peindre ces belles filles lascives, dont la chair de bronze florentin ressortait si l>ien sous la soie bariolée de leur accoutrement. Ces cheveux noirs coiftes d'une calotte d'or, ces anneaux dans le nez, ces pieds nus, ces reins découverts, ces yeux pâmés, ces torsions provocantes de la croupe, ces verroteries, ces diamants, ces bracelets, qui se mettaient en branle à chacun de leurs mouvements : tout cela, assurément, avait
nue saA'ftiir originale, un accent nouveau, une séduction irrésistible pour les Parisiens, habitués depuis trop longtemps aux demoiselles chlorotiques , maigres et blondes de leurs bals. Les bayadères devaient réussir, et elles réussirent en effet, non-seulement aux Tuileries, non-seulement dans la petite maison de l'Allée des Veuves, mais encore sur la scène du théâtre des Variétés — où tout Paris alla les voir pendant près d'un mois.
Elles avaient débuté le 22 août J 838 sur la scène où l'on jouait en même temps le Père de la débutante: le 18 septembre suivant elles donnaient leur représentation d'adieu. Soit que de si belles danseuses inspirassent des sentiments de jalousie trop violents aux danseuses ordinaires — qui ne brillent pas toujours par la beauté ; soit que l'étrangeté de leurs allures fatiguât un peu les yeux et l'esprit de leurs admirateurs bourgeois, elles disparurent de l'affiche du théâtre des Variétés sans que personne osât réclamer, et, après avoir disparu de l'affiche, elles disparurent aussi de la circulation. On avait beaucoup parlé d'elles avant de les voir ; on en parla encore beaucoup après les avoir vues, — et quelque temps après on n'en parla plus du tout.
Que devinrent-elles, ces enivrantes dévadasis?
Tillé, la duègne de 30 ans, qui s'était solennellement engagée envers les brahmes amoureux à leur ramener — vierges de tout amour chrétien — les quatre belles prêtresses de Brahma ; Tillé dut être fort embarrassée. Sur quatre bayadères, deux manquèrent à l'appel du soir, la moins vieille et la plus jeune, Amani et Rau-
goiin, — l'une fruit savoureux, l'autre fleur parfumée. On m'a assure qu'elles tenaient une table d'hôte aux BatignoUes.
Étrange ! étrange ! étrange !
KACHEL.
Le 10 septembre 1838, à la suit3 de son feuilleton du lundi sur le Jeune Ménage de M. Empis, Jules Janin disait :
« Si mademoiselle Plessy veut comprendre combien elle joue mal la comédie, et comment pour réussir au théâtre, la beauté n'est pas une condition absolue, que mademoiselle Plessy étudie avec une attention sincère la plus étonnante petite iille que la génération présente ait vue monter sur un théâtre. Cette enfant, c'est mademoiselle Racliel. 11 y a tantôt un an elle débutait au Gymnase, et moi, à peu près seul, je disais que c'était là un talent sérieux, naturel, profond, un avenir sans bornes; on ne voulut pas me croire cette fois, on me dit que j'exagérais. A moi seul je ne pus soutenir cette petite fdle sur ce petit théâtre. Quelques jours après son début, l'enfant disparut du Gymnase, et moi seul peut-être j'y pensais, quand tout d'un coup, il y a un mois, elle a reparu au Théâtre-Français dans les tragédies de Corneille, de Racine, de Voltaire. Cette fois^
l'enfant l'ut écoutée, encouragée, applaudie, admirée. Elle était entrée dans le seul drame qui fût à la taille de sou précoce génie.
« Et, en effet, quelle chose étrange! une petite fille ignorante, sans art, sans apprêt, qui tombe tout d'un coup au milieu de la vieille tragédie, qui souffle vigoureusement sur ses augustes cendres et qui en fait jaillir la tlamme ! Oui, cela est admirable ! Et notez bien que cette enfant est petite, assez laide, point de poitrine, l'air vulgaire, la parole triviale ! Je la rencontre l'autre jour, et elle me dit : cc'^l moi que j'étai t'au Gymnase. A quoi j'ai dû répondre : je le savions! Ne lui demandez pas ce que c'est que Tancrède, ce que c'est que le vieil Horace, ce que c'est que lïermioue, la guerre de Troie, Pyrrhus. Vlélène, elle n'en sait rien, elle ne sait rien. Mais elle u mieux que la science : elle a le souffle inspirateur, elle a la passion, elle a cette lueur soudaine qu'elle jette autour d'elle. A peine sur le théâtre, elle grandit de dix coudées : elle a la taille des héros d'Homère, sa tète se hausse, sa poitrine s'étend, son œil s'anime, sou pied tient à la terre en souverain ; son geste, c'est comme un son venu de l'àme, sa parole vibre au loin t(nite remplie des passions de son cœur. Et elle marche ainsi dans le drame de Corneille sans hésiter, semant autour d'elle l'épouvante et l'efïroi! Et elle aborde sans hésiter la pompe de Voltaire 1 Et elle s'abandonne corps et âme à la tendre passion de Racine, et rien ne l'i^tonne! Elle est née duns ces domaines à part de la poésie ; elle en sait déjà tous les détours, elle en dévoile tous les mystères. Les comédiens qui jouent
avec elle s'étonnent de cette audace ; la \ieille tragédie espère ; le parterre, ému et charmé, prête une oreille ravie à ce divin langage des beaux vers dont nous sommes privés depuis la mort de Talma, et il s'abandonne loyalement à la toute-puissance de ces grands poètes, l'honneur de la France, l'orgueil de l'esprit humain....» etc., etc., etc.
Il n'en fallait pas tant pour consacrer cette jeune ré' putation et sacrer reine de l'art tragique cette « petite fille laide et sans poitrine : » du feuilleton de Janin, en effet, date la renommée glorieuse d'Elisa-Rachel Félix, née à Munf , en Suisse , le 28 février 1820 , d'un père colporteur et d'une mère brocanteuse, — tous deux juifs comme la tribu d'Israël entière. On oublia ses piteux débuts dans la Vendéenne, au Gymnase, pour ne se souvenir que de son triomphe dans le rôle de Camille, des Horaces^ — une création, par la manière nouvelle , inattendue , dont elle le joua. Puis, après Camille et ce triomphe , d'autres créations et d'autres triomphes : Emilie, Hermioue, Eriphyle, Monime , Aménaide , Roxane , Pauline, Agrippine, Athalie , Phèdre. Jamais, avant elle, aucune actrice n'avait dit de cette façon tragique les fameuses imprécations de Camille, qui faisaient frissonner la salle de terreur; jamais aucune actrice n'avait rendu avec cette quasi-sauvagerie les emportements de la jalouse Hermioue ; jamais avec cette chaste ardeur de la foi les élans de la chrétienne Pauline ; jamais non plus avec cette furie des sens les aveux de l'incestueuse Phèdre, qui était bien, grâce à elle,
« Vénus tout entière à sa proie attachée. «
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Les comédiens ordinaires du Roi, qui avaient été tentés de repousser cette petite transfuge du Gymnase , et, qui l'eussent certainement refusée sans l'intercession de mademoiselle Mars , — une comédienne qui n'était pas ordinaire, — durent comprendre alors qu'ils eussent fait une « fière bêtise , » et Célimène dut recevoir d'eux de chaudes actions de grâce pour le « flair» qu'elle avait montré en répondant de l'avenir de cette « cabotine. »
Le public ratifia le jugement de mademoiselle Mars et celui de Jules Janin par un engouement qui alla crescendo, sans se démentir un seul instant, malgré les caprices et les fugues de son idole. Je me souviens d'avoir vu sur les épaules de ma première maîtresse, le jour de notre première sortie extra-muros, une robe en crêpe Rachel : ainsi, jugez !
Je ne parlerai pas de ses autres rôles , des créations dans le sens ordinaire du mot , Judith , Catherine II , Cléopâtre, lady Tartufe, Lesbie, Lydie (car elle s'était essayée dans la comédie et y avait réussi) : je ne veux me souvenir en ce moment que de la façon grandiose dont elle interpréta la Marseillaise, quelques jours après la révolution de février. Cet hymne farouche m'avait fait tressaillir une fois déjà en pleine rue , alors que les balles sifflaient et que le canon tonnait : quand Kacliel l'entonna de sa voix hybride où les fiertés de l'homme se mêlaient aux douceurs de la femme, je fus remué comme jamais plus je ne devais l'être par aucune voix ni par aucun chant. N'eùt-il écrit que La Vache^ Victor Hugo serait un grand poète : n'eùt-elle chanté que laMarseil-
laise, mademoiselle Rachel serait une artiste de génie.
Aussi, à cause de cela , ai-je répugnance à entrer dans les détails d'argent qui ont un instant rapetissé l'illustre tragédienne , et ne soufflerai mot des 80,000 ftancs qui formaient le produit annuel de sa gloire. Cela importe peu d'ailleurs : les artistes comme les jolies femmes ont le droit, presque le devoir de se vendre le plus qu'ils peuvent. Saurions-nous gré à Delacroix de nous avoir (fonne ses tableaux ? Pas plus que les Thébains n'auraient su gré à Pliryné d'avoir donné sa beauté. Il faut -que les choses rares, que les choses exceptionnelles se paient au-dessus de leur valeur même.
En 1855, Rachel avait quitté la France pour l'Amérique, — où elle comptait moissonner les lauriers par tombereaux et les dollars par sacs, et où, parait-il, elle ne récolta qu'un immense désenchantement. Elle revint en France, sa véritable patrie; quoique jeune, clic était épuisée par la vie fiévreuse cpi'elle avait menée pendant une quinzaine d'années. T-e 3 janvier 18o8 , elle mourait au Cannet , près de Lyon , et , quelques mois après, le 11 août, Paris, où elle avait voulu revenir morte ne pouvant y revenir vivante , lui faisait de splendides funérailles. Les bourgeois du Marais durent être bien étonnés, ce jour-là, en voyant cette foule d'élite qui encombrait la place Royale pourtant si vaste. Us eussent été plus étonnés encore d'apprendre que ces funérailles étaient celles d'une ancienne petite guitariste, d'une pauvre petite chanteuse des rues...