‹ Les lions du jourChapitre 18 sur 54 · EUGÈNE DE PRADEL · texte numérisé non relu

EUGÈNE DE PRADEL

L'Italie fut toujours la terre de l'improvisation, chacun sait cela. Allez à Naples, ou à Palerme, ou à Florence, ou à Rome, et interrogez là-dessus le premier passant venu, il vous citera Filippo Pistrucci qui improvisait des tragédies (des tragédies, monsieur!). 11 vous citera l'actrice Rosa Taddei et l'espion Antonio Natali, deux phénomènes, — l'espion surtout. Natali n'improvisait jamais qu'en pleine ivresse, sur la place du Peuple à Rome, et les choses qu'il improvisait dans cet état charmant qui centuple en effet les forces de l'imagination, ces choses étaient si fortes et si belles, que iorsqu'après avoir improvisé il tendait son feutre à la foule, les pièces de monnaie y tombaient abondantes. Lors, il replaçait son chapeau sur sa tète sans s'occuper des baïoques ou des pauls qui lui coulaient le long des joues et qu'il abandonnait généreusement aux mendiants ses frères, habitués fidèles de ses improvisations, — à cause de leur terminaison, toujours la même ; avec ce qui lui restait au fond de son chapeau, Natali retournait s'achever au cabaret. Ce phénomène fat fusillé comme espion par les Autrichiens, qui n'ont jamais eu le respect des improvisateurs — patriotiques. Après ces illustrations qui, quoique déjà vieilles, ne sont pas oubliées de l'autre côté des Alpes, venait Luigi

Cicconi, de Rome aussi, comme Antonio Natali. En 1836, Cicconi passa les monts et vint à Paris pour lutter ft avec notre premier improvisateur^ » Eugène de Pradel, et la lutte — courtoise — eut lieu eneflfet le 10 mai dans la grande salle de l'Hôtel-de- Ville. En doutezvous ? Lisez :

« Cesare Borgia, tragedia in un at(o, improvinsata da Luigi Cicconi, nella gran sala deW Hôtel-de- Ville, in Parigi, In sera del 10 maggio 1836, in occasione délia disfida letteraiia avula col signor Pradel, improvvisatore francese. »

Luigi Cicconi obtint de nombreux applaudissements avec son Cesare Borgia en un acte, — de la part des auditeurs italiens parce qu'il improvisait en italien, et, de la part des auditeurs français, parce qu'improvisant une tragédie, il avait la galanterie de la faire tenir eu un acte.

Et M. Eugène de Pradel, qu'improvisa-t-il ce soir-là? Ma foi 1 s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère. Lui aussi eut du succès, puisque les journaux du temps s'enrouèrent à proclamer son triomphe. Nous avions un improvisateur, tout comme l'Italie, — un Monsieur qui, sur un sujet donné, déclamait sans hésitation, à croire qu'il les avait appris d'avance, des centaines et des centaines de vers. C'était merveilleux — et puéril.

M. Eugène de Pradel est peut-être encore vivant, mais il y a longtemps que sa gloire est morte et enterrée, malgré les tentatives de résurrection faites par lui à différentes reprises. Je comprends que ce gentleman ait

regimbé contre l'oubli après avoir eu tant de fanfares, et qu'il ait essayé de sortir des ténèbres après avoir été accablé de rayons ; mais je comprends bien mieux encore que le public se soit vite fatigué de ces tours de force littéraires, — de la même force que les tours de force arithmétiques de Mangiamèle ou d'Henri Mondeux. Cela étonne, mais cela n'intéresse pas, et cela ravit encore moins. M. Eugène de Pradel, en faisant ses alexandrins, n'était pas plus un poète — dans la noble acception du mot — qu'Henri Mondeux n'était matliématicien en résolvant en un rien de temps les prol)lèmes les plus compliqués. Et encore, si j'avais à faire un choix, je préférerais Henri Mondeux : il était plus extraordinaire, plus étonnant.

Je vais relire une page d'André Chénier.

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