LE PAUVRE A CHEVAL
C'était en 1838, sur le boulevard Montmartre, par un beau soleil de décembre. Je me promenais avec mon oncle , chargé de ma conduite à travers Paris , — la grande ville où les petits garçons, sur le point de devenir grands garçons , se perdent si facilement quand ils sont seuls.
11 y avait du monde , beaucoup de monde arrêté sur
la chaussée et sur le trottoir , à la hauteur du restaurant Bonnefoy, en face de la maison de Monsieur Simon, modiste^ dont toutes les ouvrières garnissaient en ce moment les fenêtres de leurs jolies petites frimousses roses et blanches. La foule regardait et elles regardaient regarder la foule qui, de minute en minute^ faisait boule de neige et menaçait d'obstruer le boulevard.
Que regardait la foule ? Un homme à cheval , arrêté comme elle. Nous n'aurions pas été Parisiens, mon oncle et moi , si nous ne nous étions pas arrêtés comme tout le monde ; seulement , mon oncle regardait les fenêtres du modiste, et moi je regardais l'homme à cheval.
— Qu'est-ce donc ? d-cmandai-je en écarquillant les yeux d'une façon démesurée, ne comprenant pas beaucoup ce que signifiaient les mouvements du monsieur à cheval , qui avait l'air de saluer la foule qui , de sou côté, avait l'air de lui jeter des sous à chaque salut. »-i J'ai vu depuis bien des messieurs à cheval saluant la foule , — sans compter M. Mélingue dans je ne sais plus quel rôle de je ne sais plus quelle pièce. Mais à aucun d'eux je n'ai vu la foule jeter des sous.
Celui-là se tenait campé sur un petit bidet aux crins roux, avec une crânerie d'hidalgo dessiné par Callot; d'autant plus hidalgo , fierté à part , qu'il portait un manteau couleur de muraille , troué en quelques endroits, en d'autres rapiécé , et que le chapeau avec lequel il nous saluait était un feutre noir auquel il ne manquait qu'une plume pour être tout à fait espagnol. Je ne pouvais apercevoir ses jambes, mais elles eussent
été chaussées de grandes bottes molles et armées d'éperons d'acier que cela ne m'eût pas étonné. Il était trèsbeau ainsi, et très-imposant pour moi, avec son poing sur sa hanche , sa moustache grise retroussée , et sa tête presque chauve. Les enfants sont très-grandes personnes : ils se laissent facilement imposer par les manières hautaines et par des allures dédaigneuses. Cet hidalgo du boulevard Montmartre me paraissait grand comme le monde, juché sur son petit bidet.
— Qu'est-ce donc, mon oncle? répétai-je.
L'attention de mon oncle était de plus en plus sollicitée par les grappes de jolies filles qui pendaient aux fenêtres du deuxième étage, et ma question restait toujours sans réponse. Cependant, en sentant les basques de son habit tiraillées avec obstination et ne voulant pas rentrer chez lui avec une veste , il se décida à se retourner vers moi , pour me faire lâcher prise , et il me répondit avec une sorte de mauvaise humeur — que j'aurais eue à sa place si j'avais été mon oncle au lieu d'être son neveu :
— Eh î c'est le mendiant à cheval 1 On ne voit que lui partout!...
Et , quoique mécontent d'avoir été arraché à son agréable contemplation, il daigna m'expliquer alors que ce cavalier était un pauvre diable à qui ses moyens interdisaient d'aller à pied, et qui demandait l'aumône comme im autre aurait demandé son chemin , avec la même politesse et la même certitude d'avoir une réponse satisfaisante — enbillon ou en argent...
Ce mendiant d'un nouveau genre , avec son petit
bidet aux crins sauvages , au poil bourru comme celui d'un âne campagnard, me resta longtemps dans l'esprit et devant les yeux. Je m'enquis de lui , plus tard , auprès de gens qui devaient l'avoir rencontré comme moi : on se rappela l'avoir vu ainsi pendant un an , peut-être deux , toujours drapé dans son manteau « et dans son arrogance , » toujours saluant la foule amassée autour de lui et toujours recevant d'elle dans son feutre noir , avec la même majesté , des sous de toutes les couleurs et de toutes les grandeurs , — excepté les monnerons, les demoiselles et les monacos. // avait eu beaucoup de succès auprès des Parisiens , gens aussi faciles à étonner que les enfants , qui avaient trouvé original, eux qui vont à pied, de faire l'aumône à un pauvre qui allait à cheval.
Il avait eu beaucoup de succès ! On s'était entretenu de lui çà et là, dans les parlottes parisiennes. On avait fait sa lithographie, Traviès ou Devéria. 11 avait été célèbre — pendant un an ! N'est-ce pas à dégoûter de la célébrité !...
C'est égal, avouez que si Homère s'était avisé de mendier à cheval, il /eût gagné davantage, — et nous aussi, car à propos de n'importe quel poétaillon guenilleux, on ne citerait plus, comme ou le fait, la misère épique de ce chantre supposé de V Iliade.
Qu'est devenu le mendiant équestre du boulevard Montmartre ? Vous l'avez deviné : il est mort — rentier.
dis —