MADEMOISELLE D'ANGEVILLE
C'est là un nom fort connu, direz-vous, le nom d'une fort spirituelle et fort légère personne du dernier siècle : ce n'est pas par l'excès de sa vertu, comme la marquise de Pescaire, qu'elle a fait parler d'elle, celle-là !
Sans doute. Aussi n'est-ce pas de la belle d'Angeville, la maîtresse de — tant d'aimables hommes, que j'entends vous entretenir. Celle-là est morte et, depuis longtemps, en train de manger des fraises par la racine. Il s'agit d'une autre d'Angeville, belle aussi, mais vertueuse, qui occupa d'elle, vers la fin de l'année 1839, les salons et les cercles parisiens : une voyageuse célèbre, — dont on ne se souvient plus.
Jusqu'à elle, le Mont-Blanc avait paru inaccessible à tout le monde, même aux Anglais. On avait reculé avec effroi devant cette formidable ascension, qui coûtait, à ceux qui l'entreprenaient, plus cher que celle des frères Godard, puisqu'elle coûtait la vie. Les plus hardis ne s'étaient pas risqués au-delà des premiers échelons
de cette fantastique échelle de 300 marches taillées dans la glace, où il fallait se colleter, non pas avec l'ange comme Jacob, mais avec le froid, comme un ours blanc. Mademoiselle d'Angeville, imagination aventureuse, qui était persuadée que les colonnes d'Hercule n'existent nulle part — que dans le dictionnaire de M. de Chompré — et que les obstacles, plus galants que les hommes, . devaient s'abaisser devant les femmes, mademoiselle d'Angeville résolut d'escalader cette muraille de glace et d'y planter son mouchoir de poche en guise de drapeau.
La voilà donc partie, avec des guides piqués d'honneur. Elle monte, elle monte, elle monte ; puis la fatigue la prend, le froid la gagne, et elle comprend alors pourquoi on ne tente pas plus souvent cette ascension. Pour un peu, elle redescendrait, car elle n'est encore qu'au tiers de sa route, et c'est déjà très-beau, pour une femme, d'avoir fait cela. Mais quoi ! son entreprise a fait dubruit, de nombreux curieux la regardent de Chamouny, de nombreuses lunettes d'approche sont braquées sur elle pour épier son triomphe ou pour guetter sa chute. Elle allait s'endormir du dernier sommeil : elle se relève, se secoue, encourage ses guides, et monte, monte, monte toujours, traversant des précipices de deux cents pieds sur des pouts de glace de quelques pouces, escaladant les dents, les aiguilles, les dômes, les pics de toutes sortes, les yeux brûlés par l'implacable blancheur de la neige, l'esprit halluciné par mille visions douloureuses. Enfin, grâce à ses efforts surhumains, à son courage centuplé par l'orgueil, elle met le pied sur le dernier échelon de
cet escalier de géants, elle arrive au sommet du « Caucase savoyard, » immaculé jusque-là, et elle y plante son drapeau qu'applaudissent d'en bas ceux-là mêmes qui avaient sifflé son entreprise comme folle.
Le bruit de cette miraculeuse ascension avait précédé l'arrivée à Paris de mademoiselle d'Angeville. Aussi devint-elle aisément, d'après le dire des journaux de cette époque, « le lion du monde fashionable et intelligent. » Les salons se la disputèrent, et on ne trouva pas d'hyperboles assez riches pour parler de son « héroïsme. »
J'admire comme il convient l'héroïsme de mademoiselle d'Angeville, et je ne trouve pas mauvais que le monde o fashionable et intelligent o se soit engoué, se soit entretenu d'elle avec enthousiasme pendant une semaine ou deux : mademoiselle d'Angeville, certes, valait mieux tout ce brouhaha fait autour de sa courageuse personne, que beaucoup de drôlesses et de drôles dont le même monde « fashionable et intelligent » s'était précédemment épris; mais...
Mais je me permettrai de faire remarquer qu'il y a, pour les femmes vraiment courageuses, mille autres occasions meilleures de dépenser leur courage qu'une ascension du Mont-Blanc. On me permettra de croire plus vaillante la fille qui, par exemple, pauvre et belle, jeune et passionnée, résiste aux avances intéressées que lui fait le Vice sous le masque d'une vieille femme, au nom d'un vieil homme riche. La lutte, ici, est cent fois plus dramatique, plus poignante, plus grandiose, — parce que plus humble et plus obscure. Personne
n'est là pour encourager cette enfant dans son héroïque résistance, ni père, ni mère, ni frère, ni tuteur, ni ami; personne n'est là pour la relever affectueusement, chaque fois que, sur cette route plus froide que les glaciers du Mont-Blanc, elle tombe accablée de fatigue ou de désespoir ; personne, non plus, n'est là pour la regarder lutter contre les ennemis de sa vertu et pour applaudir à son triomphe, — lorsqu'elle triomphe, hélas !
Je ne veux pas accabler mademoiselle d'Angeville sous le poids des exemples : cela me serait trop facile. Et d'ailleurs, à quoi bon? L'admiration que son audacieuse entreprise a causée est évanouie depuis longtemps : son héroïsme n'est pas de ceux que l'histoire enregistre et transmet d'âge en âge aux générations émerveillées. Les héros ne se sculptent pas dans la neige, mais dans le marbre.