L'ARMÉNIEN DE LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE
Il s'appelle Kasangian, porte la batla, les pantalons turcs, et une petite calotte de velours vert qui n'a rien d'arménien.
Voilà vingt-cinq ou trente ans qu'il traverse le boulevard pour se rendre à la Bibliothèque impériale où,
sous prétexte de travailler à un grand Dictionnaire qui n'en est encore qu'à la lettre B, il fait chaque jour, de dix heures à quatre, son kief que protègent des barricades d'in-folios et que respectent les garçons de service et les conservateurs.
Lui aussi a été lion — pendant un jour ou deux. Des Parisiens avaient déjà vu Jean-Jacques Rousseau habillé en Arménien ; mais le costume de l'auteur des Confessions était moins étrange que celui de Kasangian, la figure de l'amant de madame de Warens moins singulière que celle de ce pauvre vieux savant dont Charles Monselet et Charles Yriarte ont raconté l'histoire burlesque — et mélancolique. Les Parisiens furent étonnés à l'aspect de cet homme en lévite, à cou nu, à calotte verte, à pantalons turcs, qui trottinait allègrement eu ouvrant de temps en temps, en forme de sourire, une bouche énorme comme un four de campagne, et ils lui firent cortège à plusieurs reprises, le prenant pour une bête curieuse, — curieuses bêtes qu'ils sont. Puis, comme l'bonnête Kasangian ne se livrait à aucune excentricité, et qu'il n'avait pas l'air d'ailleurs de s'effaroucher des regards gouailleurs de la foule, on le laissa tranquille, et les journaux cessèrent de parler de lui.
Il ne se doute guère, cet Arménien, qu'il a été lion de Paris pendant quarante-huit heures, et je suis sûr qu'il n'a pas vu son portrait, très-ressemblant, qui fait partie de l'intéressante galerie des Célébrités de la rue.
N. B. L'abbé Kasangian vient de mourir.