‹ Les lions du jourChapitre 23 sur 54 · M. MULOT · texte numérisé non relu

M. MULOT

Vers 1832, Paris, cette ville si riche qui a l'air d'avoir tout ce qu'il lui faut, manquait cependant d'une chose précieuse, sans laquelle les marchands de vins ne sauraient faire leur fortune et les bourgeois leur barbe : Paris manquait d'eau — purement et simplement. Aussi, son Conseil municipal, effrayé, décida que trois puits artésiens seraient simultanément creusés, l'un au Gros- Caillou, l'autre au carrefour de Rueilly, le troisième à la Madeleine, et, dans son effroi, toujours prudent comme Harpagon, il ne vota que la misérable somme de 6,000 francs pour chacun de ces sondages.

6,000 francs ! quand deux zéros de plus eussent été à peine suffisants! Cette inconcevable lésinerie eut pour effet de faire immédiatement avorter le projet, — et Paris, cette ville qui ne manque de rien, continua à manquer d'eau.

Mais l'un des ingénieurs chargés du forage de ces trois puits était un homme d'une rare énergie et d'un rare dévouement; au lieu d'abandonner son trou, il persista à vouloir le creuser: il s'appelait Mulot.

C'était un homme de rien que cet homme, un modeste serrurier de campagne qui avait, assez péniblement, amassé une petite fortune destinée à sa petite famille. Un jour, en se promenant aux environs d'Épinay, qu'il habitait alors, il avait été témoin des pre-

mières opérations de sondage du puits artésien qui se voit aujourd'hui dans le grand jardin des bains d'Engliien, et, comme cela l'avait vivement intéressé, il était revenu là chaque jour pour assister à l'enfantement laborieux de cette œuvre importante. E anchio son pittore! « Et moi aussi je suis sondeur 1 » s'écria-t-il, parodiant le Gorrége, sans le savoir. Et, pour se le prouver et le prouver aux autres, il entreprit sur-lechamp et exécuta avec un succès complet le second sondage de la contrée, à Epinay, chez la marquise de Groslier.

C'est ainsi qu'il était arrivé à être chargé, en même temps que MM. Flachat et Degousée, du creusement d'un puits artésien à Paris, à la Madeleine.

MM. Flachat et Degousée avaient renoncé, trouvant les G,000 francs du Conseil municipal peu encourageants. Mais M. Mulot, je l'ai dit, avait le noble entêtement des grandes âmes, et il essaya de démontrer à M. Emmery, alors ingénieur en chef des eaux de Paris, que l'on devait descendre jusqu'au-dessous de la craie du terrain secondaire, si l'on voulait obtenir une source jaillissante de quelque abondance. M. Emmery, convaincu, essaya à son tour de convaincre le préfet de la Seine, qui s'appelait alors M. de Boudy. Le préfet s'adressa à M. Héricart de Thury, un savant spécial, qui conclut exactement comme le serrurier d'Épinay, à savoir, qu'on ne trouverait d'eau jaillissante dans le bassin géologique de Paris qu'entre 500 et 550 mètres. Le Conseil municipal, appelé de nouveau à voter des fonds pour une nouvelle expérience, éleva les modestes

6,000 premiers francs au chiffre plus respectable, mais encore insuffisant, de 100,000 francs pour un percement de 400 mètres : et, le 30 novembre 1833, dans un bassin existant au milieu de la cour de l'abattoir de Grenelle , le premier coup de sonde fut donné par M. Mulot, qui avait soumissionné et obtenu cette colossale entreprise, malgré l'insuffisance des fonds votés.

Paris se préoccupa du travail mystérieux et souterrain de l'abattoir de Grenelle, et, comme toujours, il s'en gaussa, surtout lorsqu'il vit que les mois succédaient aux semaines, et les années aux mois, sans apporter le moindre résultat.

M. Mulot eut le sort de tous les dénicheurs d'absolu, qui font buisson creux avant de mettre la main sur le merle blanc de leurs rêves : il fut bafoué, chansonné^ ridiculisé. Les Parisiens, semblables en cela comme en toutes choses au commun des mortels, qui n'y voient pas plus loin que leur nez, ne comprenaient pas qu'on put rester si longtemps à creuser « un méchant trou.»

« Depuis sept ans l'on travaille A ce trou de l'abattoir.

Jusqu'à présent sans pouvoir En retirer rien qui vaille; Car du sable et du caillou.

Ce n'est jamais le Pérou. »

Ils ne savaient pas que, pour arriver à l'eau jaillissante, indispensable à leur consommation, la sonde de M. Mulot avait à traverser :

41 mètres de terrain tertiaire ou supercrétacé, formé

de terre d'alluvion, de sables, de lignites pyriteux, de marnes, d'argiles bleues, jaunes, etc.;

99 mètres de grande masse de craie blancbe, alternant avec des bancs de silex pyromaques très-durs ;

25 mètres de tufifeau, ou craie grise, sans silex, trèsdure par places et très-difficile à percer;

341 mètres de craie bleuâtre à pyrites ferrugineuses, et de craie verdâtre argileuse ;

Et, enfin, 42 mètres d'argile weldienne, de sable du Gault, d'argile sableuse avec corps organisés fossiles, tels que vénéricardes, ammonites, gryphées, dents de squales, etc., etc.

En tout, 548 mètres de profondeur, c'est-à-dire trois ou quatre fois la hauteur de Notre-Dame ! Aussi, je ne parle que pour mémoire des outils de toutes sortes brisés dans cette laborieuse opération : tarières, équarrissoirs, tarauds, trépans, bouchardes, alésoirs, pointes de diamants, et cinquante autres aussi difficiles à manier que coûteux à fabriquer. On ne traverse pas comme une motte de beurre 1,700 pieds de terrain pareil à celui qui forme l'écorce du globe.

Devant ces gigantesques efforts d'un homme obscur, entêté à son œuvre comme un poète à son livre, le public ricanait donc, — et il faut avouer qu'il y avait de quoil Une ville entière va manquer d'eau, et, pour lui en donner, cet homme obscur engloutit dans ce « méchant trou de l'abattoir » son patrimoine et celui de ses enfants, il risque sa fortune pour sauver ses concitoyens sur le point de mourir de la pépie, et ses concitoyens se moquent de lui, — histoire de le remercier à leur fa-

çoii. Ail! nul ne pouvait soupçonner, en effet, les angoisses inouïes de cet honnête homme, puisqu'il cachait, sous une sérénité rassurante pour les autres, les doutes qui l'accablaient et les tourments qui lui rongeaient l'esprit. Songez ! aux obstacles naturels venaient se joindre des accidents impossibles à prévoir et qui suspendaient forcément le travail; un jour, la cuillère de la sonde, surmontée d'une tige de 320 mètres, tombait au fond du puits, et tout était brisé, et il fallait neuf mois pour réparer le désastre ; un autre jour, un alésoir à lames tombait et s'enfonçait si profondément dans la craie compacte, qu'on mettait plusieurs mois pour faire un vide autour et le retirer. J'en passe, et des plus désespérants.

Heureusement, s'il y a un Dieu pour les ivrognes, il y en a un aussi pour les hommes de cœur : le 26 février 18H, malgré les rires des sceptiques et les quolibets des imbéciles, la sonde tomba tout à coup de quatre à cinq mètres, et le fils de M. Mulot, qui avait partagé les fatigues de son père et qui allait bientôt partager son triomphe, s'écria, avec un frémissement qui agita tout le monde : « Ou la sonde est cassée, ou l'eau va jaillir! » La sonde cassée, pour la seconde fois, c'était la ruine; l'eau jaillissante, c'était la gloire. On vit aussitôt sortir du puits une énorme colonne d'eau froide d'abord, chaude ensuite, qui donnait quatre millions de litres d'eau par 24 heures ! Le père et le fils s'embrassèrent, — et les rieurs cessèrent de rire.

Le nom de M. Mulot fut dans toutes les bouches, et l'on ne craignit pas de le traiter de grand homme —

maintenant qu'il avait réussi. Le souvenir de Moïse fut même évoqué à ce propos, et Moïse fut trouvé bien petit avec sa baguette, à côté de Mulot avec sa sonde. Pendant quelques mois la foule se pressa avidement aux portes de l'abattoir de Grenelle pour voir ce miraculeux jet d'eau qui venait d'une profondeur de 548 mètres, c'est-à-dire de 517 mètres au-dessous de la mer.

« Les gazettes étaient pleines D'articles officieux.

Les badauds, jeunes et vieux, S'abandonnaient par centaines Au spectacle bien nouveau De regarder couler l'eau.

« Mais, ô chose singulière !

Et pour Mulot quel bonheur !

Il trouve la croix d'honneur A dix-sept cents pieds sous terre.

Bien des gens n'ont pas besoin D'aller la chercher si loin. »

Oui, mais ils ne l'ont pas aussi bien gagnée que cet obscur serrurier d'Épinay, désormais célèbre 1

Je voudrais que l'iiistoire de tous les lions de Paris ressemblât à celle-là.

Page 1