MADAME LAFARGE
Le vicomte de Launay, à la date du 27 septembre 1840, écrivait ce qui suit :
« La condamnation de madame Lafarge a produit ici un effet étourdissant. Le jour où la nouvelle est arrivée, le directeur du Vaudeville avait eu la présence d'esprit de défendre que l'on vendit dans la salle les journaux du soir : on a pu entendre et applaudir la pièce de M. Ancelot. Mais au théâtre du Palais-Royal, où l'on n'avait pas eu ce soin, la rentrée de mademoiselle Déjazet a été singulièrement troublée parles exclamations et les conversations du public; mademoiselle Déjazet, si aimée, si adorée, pour la première fois de sa vie a joué devant un parterre distrait.
« Mais aussi comment lutter contre un semblable événement? Nous venons de voir un arrivant de Tulle; l'infortuné 1 on ne lui laisse pas depuis son retour un seul moment de repos ; on l'accable de questions , on lui en fait tant à la fois qu'il est bien forcé d'être bref dans ses réponses. — Comment va madame Lafarge? — Très-malade! — Sérieusement? — Sincèrement. — Estelle jolie? — De beaux yeux noirs expressifs. — Qui rappelle-t-cUe ? — Mademoiselle Falcon, mais moins belle que mademoiselle Falcon, les traits moins réguliers. — Et ses portraits? — Affreux, pas du tout ressemblants. — Emma Pouthier? — Gentille, une voix
charmante, la voix de mademoiselle Mars. — Et madame Lafarge, la mère? — Très-grasse, petits yeux, grosses joues, sourire gracieux. — Quel effet a produit le plaidoyer de Paillet? — Admirable! Oh! vous n'en pouvez juger ; tous les sténographes pleuraient, ils en ont passé la moitié. — Y avait-il beaucoup de monde à Tulle? — Oui. — Beaucoup d'Anglais ? — Pas un. — Est-il vrai qu'on ait acheté cinq cents flacons le jour 'de roj)ération des chimistes? — Cinq cents flacons ! on n'en a acheté que trois , il n'y avait que cela dans toute la ville ; d'ailleurs la salle du tribunal ne contenait que deux cents personnes, cela ferait deux flacons et demi par personne : c'est beaucoup. — Mais le jugement... Mais le jury... Mais le pourvoi? — De grâce, permettezmoi d'aller dormir; j'ai voyagé sans m' arrêter nuit et jour; je n'en puis plus. — Encore un mot : M. de Chauvron est-il... — Ah! vous êtes sans pitié. Bonsoir. »
Voilà une héroïne bien intéressante, n'est-ce pas? Le vicomte de Launay n'exagérait rien , il ne disait même pas assez : madame Lafarge faisait encore plus de bruit que cela.
Qu'était donc cette madame Lafarge? Qu'avait-ellc fait pour accaparer ainsi l'attention de Paris — et même de la France?
Ce qu'elle avait fait, beaucoup ne l'ont pas oublié ; mais beaucoup aussi ne l'ont jamais su. C'est pour ces derniers que je vais parler.
M. Charles-Joseph Poucli Lafarge, propriétaire d'un haut-fourneau du Limousin, ayant perdu sa femme et voulant cesser d'être veuf^ ramenait de Paris, vers le
commencement de l'année 1839, une jeune fille à qui sa famille avait voulu faire un sort, — une Parisienne dans l'acception dangereuse du mot.
Marie Cappelle, habituée à la vie délicate, raffinée, exquise de la haute bourgeoisie, n'avait pas accepté avec grand empressement cet époux qui lui tombait du ciel — par l'iiîtermédiaire d'une agence matrimoniale bien connue. Cet époux était jeune, il est vrai, mais il n'était pas beau, il était même laid, et ses allures un peu lourdes, un peu massives, ne rachetaient en rien les imperfections de son visage. Quant aux imperfections de son caractère, il n'avait pas encore eu le temps de les révéler à sa jeune épouse. Marie Cappelle ne l'avait pas accepté avec empressement, — mais elle l'avait accepté, vaincue par les raisonnements de sa famille et par les éloges hyperboliques que n'avait pas craint de se décerner lui-même à lui-même l'honnête industriel en quête d'une compagne. C'est bien triste de renoncer à ses rêves de pensionnaire auxquels est toujours mêlé un prince Charmant quelconque ! Mais c'est bien séduisant aussi d'être la femme d'un gros propriétaire à qui son haut-fourneau rapporte annuellement 35 ou 40,000 bonnes livres, et qui a en outre 200,000 fr. en biensfonds à l'abri de toutes les éventualités et de toutes les spéculations !
M. Lafarge avait donc emmené sa jeune femme, l'élégante Parisienne, au fond du Limousin, dans le château du Glandier , — un pseudo-chàleau. Marie Cappelle tomba de sou haut à l'aspect de cette demeure indigne d'elle, elle regretta amèrement son cher Paris. M. Lafarge lui
fit regretter plus amèrement encore les jeunes gens spirituels, bien élevés et tendres, avec lesquels elle s'était trouvée en relation. Quel château! quel maril
Le désespoir de la jeune femme fut si grand que, le lendemain de son arrivée au Glandier, le 15 août 4839, elle écrivait à son mari la lettre que voici :
« Charles,
« Je viens vous demander pardon à genoux! Je vous ai indignement trompé ; je ne vous aime pas, j'en aime un autre. Mon Dieul j'ai tant souffert! Laissez-moi mourir, vous que j'estime de tout mon cœur. Dites-moi : « Meurs, et je te pardonnerai, » et je n'existerai plus demain. Ma tète se brise. Viendrez-vous à mon aide? Écoutez-moi, par pitié, écoutez-moi. Il s'appelle Charles aussi ; il est beau, il est noble, il a été élevé près de moi; nous nous sommes aimés depuis que nous pouvons nous aimer. Il y a un an, une autre femme m'enleva son cœur; je crus que j'allais en mourir. Par dépit, je voulus me marier. Hélas ! je vous vis, j'ignorais les mystères du mariage, j'avais tressailli de bonheur en serrant ta main. Malheureuse! je crus qu'un baiser sur le front seul te serait dû, que vous seriez bon comme un bon père. Comprenez-vous ce que j'ai souffert dans ces trois jours? Comprenez-vous que si vous ne me sauvez pas, il faut que je meure? Tenez, je vais vous avouer tout : Je vous estime de toute mon âme, je vous vénère; maisles habitudes, l'éducation, ont mis entre nous une barrière immense. A la place de ces doux mots d'à-
mour,de triviales douceurs; àla place de ces doux épancliements d'esprit, rien que les sens qui parlent en vous, qui se révoltent en moi. Et puis, il se repent ; je l'ai vu à Orléans, vous diniez ; il était sur un balcon vis à vis du mien. Ici même, il est caché à Uzerches; mais je serai adultère malgré moi, malgré vous, si vous ne me sauvez pas. Charles, que j'offense si terrilîlement, arrachez-moi à vous et à lui. Ce soir, dites-moi que vous y consentez ; aj^ez-moi deux chevaux, dites le chemin de Brives; je prendrai le courrier de Bordeaux, je m'embarquerai pour Smyrne. Je vous laisserai ma fortune; Dieu permettra qu'elle vous prospère, vous le méritez ; moi, je vivrai du produit de mon travail ou de mes leçons. Je vous prie de ne laisser jamais soupçonner que j'existe; si vous le voulez, je jetterai mon manteau dans l'un de vos précipices, et tout sera fini ; si vous voulez, je prendrai de l'arsenic, j'en ai : tout sera dit. Vous avez été si bon que je puis, en vous refusant mon affection, vous donner ma vie ; mais recevoir vos caresses, jamais ! Au nom de l'honneur de votre mère, ne me refusez pas. Au nom de Dieu, pardonnez-moi. J'attends votre réponse comme un criminel attend son arrêt. Oh! hélas! si je ne l'aimais pas plus que la vie, j'aurais pu vous aimer à force de vous estimer ; comme cela, vos caresses me dégoûtent. Tuez-moi, je le mérite; et, cependant, j'espère en vous : faites passer un papier sous ma porte ce soir; sinon, demain, je serai morte. Ne vous occupez pas de moi ; j'irai à pied jusqu'à Brives, s'il le faut. Restez ici à jamais. Votre mère si tendre, votre sœur si douce, tout cela m'accable; je me fais horreur à moi-
même î Oh ! soyez généreux. Sauvez-moi de me domier la mort !
« A qui me confier, si ce n'est à vous? M'adresseraije à lui? Jamais ! Je ne serai pas à vous, je ne serai pas à lui, je suis morte pour les affections. Soyez homme; vous ne m'aimez pas encore, pardonnez-moi. Des chevaux feraient découvrir nos traces, ayez-moi deux sales costumes de vos paysannes. Pardon! que Dieu vous récompense du mal que je vous fais!
« Je n'emporterai que quelques bijoux de mes amies, comme souvenir du reste de ce que j'ai ; vous m'enverrez à Smyrne ce que vous daignez permettre que je conserve de votre main. Tout est à vous.
a Ne m'accusez pas de fausseté : depuis lundi, depuis l'heure où je sus que je serais autre chose qu'une sœur, que mes tantes m'apprirent ce que c'était que de se donner à un homme, je jurai de mouinr; je pris du poison en trop petite dose; encore, à Orléans, je le vomis hier ; le pistolet armé, c'est moi qui le gardai sur ma tempe pendant les cahots, et j'eus peur. Aujourd 'hui , tout dépend de vous ; je ne reculerai plus.
« Sauvez-moi, soyez le bon ange de la pauvre orpheline, ou bien tuez-la, ou dites-lui de se tuer. Écrivez-moi ; car, sans votre parole d'honneur, et je crois en vous, sans elle écrite, je n'ouvrirai pas ma porte.
« Marie. »
Vous imaginez-vous d'ici la figure que dut faire, en recevant cette étrange épistole, M. Lafarge, honnête
bourgeois du Limousin, iiabitué à considérer la femme comme une femme et non comme un ange ? il dut faire la grimace et regretter son voyage à Paris. Il y eut une scène orageuse entre les deux époux, vous n'en doutez pas; et, après la scène, réconciliation, grâce à l'intervention de la mère et de la sœur de M. Lafarge, de braves cœurs.
Marie Cappelle consentit à vaincre ses répugnances et à abdiquer ses rêves pour entrer dans l'alcôve conjugale... Elle acceptait son devoir, — quelques larmes qu'il dût lui coûter. Et puis, après tout, si !M. Eafarge n'était pas précisément un prince Charmant, ce n'était pas non plus Barbe-Bleue ; il n'était pas beau, mais il était bon, il aimait sa femme : elle se résigna à l'aimer.
Tout en aimant sa femme, M. Lafarge songeait à uti- .iser la fortune qu'elle lui avait apportée si à propos ; car, s'il n'était pas aussi riche qu'il l'avait annoncé, elle était un peu moins pauvre qu'il ne l'avait cru, et cette dot de cent mille francs pouvait arranger bien des choses et parer à bien des embarras financiers. Quand deux époux s'estiment mutuellement, ils n'ont aucune raison de se refuser des marques d'estime : M. Lafarge fit un testament en faveur de sa femme ; madame Lafarge fit un testament en faveur de son mari.
Les choses en étaient là, lorsque, le o janvier 1840, M. Lafarge revint chez lui, à la suite d'un voyage à Paris, malade, empoisonné ,- sans savoir par qui ni comment. Sa femme lui avait envoyé des gâteaux faits par sa mère, et c'était un de ces gâteaux-là cpi l'avait
rendu malade. Son retour au Glandier n'avait pas
amélioré son état, — si peu amélioré que, le 14 janvier, il rendait le dernier soupir.
On l'enterra. Mais aussitôt coururent des rumeurs sinistres et la justice intervint pour demander à la veuve compte sévère de la fin singulière de son mari, que l'on déterra et que l'on fit bouillir pour extraire de cette bouillie humaine quelques centièmes de milligrammes d'acide arsénieux. Marie Cappelle, arrêtée, fut accusée d'avoir empoisonné M. Lafarge avec de la mort-aux-rats.
Était-ce vrai? Était-ce faux? Les jurés de Tulle dirent oui en condamnant Marie Cappelle aux travaux forcés à perpétuité. Les Parisiens dirent non en se passionnant pour madame Lafarge et en en faisant une victime.
Qui eut raison, des Parisiens ou des jurés? Dieu seul le sait. Je n'ai pas à me prononcer là-dessus. Je veux seulement constater Fimmense retentissement de cette tragédie domestique du Grandier. Ainsi qu'on l'a vu en commençant, madame Lafarge devint la préoccupation du jour. On négligea de s'intéresser aux choses intéressantes, — au Traité de la quadruple alliance d'où était exclue la France, une honte nationale, — au Débarquement du prince Louis- Napoléon à Boulogne, un danger pour les Tuileries, — à l'Ordonnance relative aux fortifications de Paris ^ une menace contre les Parisiens, — au Bombardement de Beyrouth^ — à la Déchéance de Méhémet-Ali, — et à je ne sais plus quoi encore : madame Lafarge emplissait tous les esprits et passionnait tous les cœurs. On la plaignait, on l'admirait, on la canoni-
sait martyre. C'était une fièvre d'enthousiasme à nulle autre pareille !
Le quinquina de l'indifférence coupa bientôt cette fièvre chaude, — aidé en cela par l'attentat de Darmès contre le roi Louis-Philippe et par l'arrivée des cendres du proscrit de Sainte-Hélène.
On oublia madame Lafarge, malgré ses Mémoires et ses Heures de prison^ deux livres dans lesquels elle essaya de prouver son innocence et qui ne prouvèrent rien, — sinon qu'elle était une femme d'esprit et de style. Quand, le 1" juin 1852, Marie Cappelle fut graciée, personne ne s'en émut que ses amis, et quand, cinq mois après, elle mourut, personne ne la pleura que sa famille.